I
L'énergie virile d'André Rogerin n'eût pas suffi peut-être à le défendre contre l'accablement de cette affreuse douleur, n'eût été l'obligation qui lui incombait de réagir contre celle, effroyable, où, les premiers jours, on craignit de voir sombrer la raison d'Élisabeth. Ces excès de désespoir ne se dépeignent point. La crise aiguë conjurée, ce fut un affaissement lugubre presque aussi alarmant. Dans cette enfant adorable, présent de Dieu que Dieu lui avait repris, elle avait mis tout elle-même; morte l'enfant, il semblait qu'elle-même fût morte. Il appartenait à son mari de l'arracher par la force et l'autorité de sa tendresse à cette tombe où elle s'ensevelissait. Élisabeth l'aimait, elle chérissait son fils. En lui parlant de ses devoirs envers eux, envers surtout le pauvre petit être chétif et incomplet, impuissant à se développer hors l'abri doux et chaud de l'aile maternelle, on réussit à ranimer la flamme vitale, mais combien faible encore. Assez vite, car elle était plus robuste que ne le donnait à penser la fragilité de son apparence, elle se reprit à la routine physique et machinale de l'existence. La revanche des pauvres est dans cette impossibilité de se nourrir de leurs larmes, où les met la nécessité de gagner le pain quotidien par un labeur sans répit, par ce labeur manuel qui endort le chagrin en le berçant de fatigue. Parmi les riches mêmes, le chef de famille trouve dans ses responsabilités professionnelles cet anesthésiant de la douleur, ceux du moins, comme André Rogerin—et c'est la plupart—qui ne sont riches que parce qu'ils travaillent. Mais leurs femmes, supérieures aux besognes matérielles, le gouvernement d'un intérieur est insuffisant à leur donner cet oubli au moment de l'effort, avant-coureur de l'œuvre apaisante du temps. Et aujourd'hui devait-on tenir pour un bienfait l'état précaire du premier-né d'Élisabeth, lui imposant des occupations et des préoccupations qui constituaient l'unique dérivatif acceptable par sa détresse.
Les premiers jours néanmoins il avait fallu éloigner le petit Gabriel de la maison en deuil. D'abord nécessité de dérober à sa nervosité morbide des spectacles déchirants risquant de provoquer ces troubles convulsifs qui toujours le menaçaient. Puis on était trop absorbé par les soins à donner à sa mère pour s'occuper de lui. Cécile Bertereau l'aurait pris chez elle, mais sa petite fille relevait de la rougeole. La bonne Mme Bertereau ne pouvait s'en charger, appelée, dès le lendemain des funérailles, à Firminy, auprès de sa fille Hélène sur le point de subir une opération. Mme Guivarch offrit de recueillir l'enfant. On accepta de grand cœur. En son désarroi, le père n'opposa aucune objection, et au surplus n'en était-il point de valable.
Depuis trois ans Monique était veuve, fixée à Versailles, où elle vivait dans une retraite austère, vouée aux pratiques pieuses et aux œuvres charitables, sans autre intérêt humain que son fils, dont les études s'achevaient chez les Eudistes. Le refroidissement entre elle et son amie d'enfance, provoqué par un divorce la blessant dans sa foi, s'était accentué en scission complète après ce second mariage que n'avait pas béni l'Église. Non qu'aucune parole eût été dite de part ni d'autre; mais celle-ci se sentait réprouvée de celle-là, et elle avait eu la fierté de ne point frapper à la porte d'un cœur qui se fermait. Le silence s'était donc fait entre elles jusqu'au jour où les rapprocha une circonstance singulière.
Définitivement rebutée par la sévérité de son foyer, la nature joyeuse et jouisseuse de M. Guivarch avait cédé aux entraînements grossiers de ce monde d'affaires marseillais où l'immoralité est de règle, tenue quasiment pour une obligation affermissant le crédit de la maison, à l'égal d'une loge au Grand-Théâtre et d'un équipage bien tenu. Mais ses émoluments aux Messageries Maritimes ne lui suffisaient point pour lutter sur le terrain du plaisir avec les fortunes des savons et des huiles, de la commission et de l'armement. Afin de subvenir à ses doubles charges, il s'était lancé dans des spéculations sur les terrains de la Côte d'Azur. Trop léger à la fois et trop loyal pour réussir des opérations aussi dangereuses, roulé par un associé, il s'était vu contraint de lui intenter un procès. La compétence reconnue de Me Rogerin ne l'avait pas seule guidé dans le choix d'un conseil, mais aussi le souvenir de cette gracieuse figure souvent rencontrée chez lui naguère, et à laquelle il avait conservé une affectueuse sympathie. L'idée était heureuse, car pour l'amour de sa femme, vivement intéressée à la cause, André avait mis au service de son client quelque chose de plus que sa conscience professionnelle. Ayant réussi à faire rendre gorge au brasseur d'affaires véreuses, ainsi avait été conjuré un désastre dans lequel se fût trouvé englouti tout l'avoir du ménage. A la profonde gratitude de M. Guivarch pour l'avocat s'était jointe une vive estime pour l'homme, et un commerce amical s'était établi entre eux. Cette alerte l'avait assagi. Se sachant une atteinte au cœur, aggravée par ces émotions, un souci lui était venu de l'avenir des siens, ce qui semblait prématuré. Il ne se méprenait pourtant point, car, ayant eu le temps de mettre ordre à ses affaires, il ne tardait pas à être foudroyé par une embolie. Son testament instituait André Rogerin subrogé tuteur de son fils, alors âgé de quinze ans, qui était le filleul de Mme Rogerin. Voilà comment, sans qu'il lui fût possible de s'en défendre, Monique s'était trouvée remise en contact avec son amie d'enfance. Elles ne se fréquentaient point comme naguère. Mais malgré tout ne pouvait s'effacer l'emprise de l'intimité ancienne. Et n'ignorant pas ce qu'elle devait au mari d'Élisabeth, Mme Guivarch se jugeait tenue à surmonter son éloignement pour le péché dans lequel ils vivaient.
Cet éloignement, André le devinait et s'en irritait. Certes il se croyait bien dégagé de tout scrupule quant aux conditions de son mariage. Elles avaient été imposées, pensait-il, par des circonstances adverses, que c'eût été coupable de laisser mettre obstacle à son bonheur, à celui d'une autre. Sa finesse l'avertissait cependant que d'avoir l'épiderme aussi sensible au blâme pressenti sur ce point venait peut-être de ce que, dans son for intérieur, il se blâmait lui-même. Se blâmait-il? Non: un regret seulement. Regret dont, pour s'en excuser vis-à-vis de sa raison, il s'affirmait ne l'éprouver qu'à cause d'Élisabeth. Ainsi en raisonnait cette casuistique qui se glisse dans les consciences les plus loyales. Son existence, au surplus, était trop remplie pour qu'il eût loisir de s'attarder à l'analyse de soi. Lorsque ce doute l'assaillait, il le chassait comme une mouche importune. Mme Guivarch avait, à ses yeux, le tort de le lui ramener dans l'esprit, par la réprobation qu'elle dissimulait, mais qu'il ne se dissimulait point. A la vérité n'entretenait-il avec elle que les relations strictement nécessaires à l'accomplissement de son office. Mais Élisabeth parfois allait à Versailles. Et il avait remarqué chez elle, à la suite de ces visites, une recrudescence de cette mélancolie dont il eût préféré que la source lui demeurât mystérieuse.
«Qu'as-tu à faire, lui disait-il, avec cette béguine revêche? Si l'on n'avait des raisons de penser que la dévotion ainsi comprise est insupportable à Dieu autant qu'aux hommes, ce serait à vous inspirer pour la religion la vertueuse horreur du farouche Alcide Biscaras.
—Elle est malheureuse, mon amie. En dépit des si graves torts de son mari envers elle, Monique l'aimait...
—Hum! cela ne m'est pas démontré... Ou du moins l'aimait-elle si mal que mieux eût valu pour lui, pour elle pareillement, moins d'amour et plus de bonne grâce.
—Je te l'accorde. Cela pourtant excuse-t-il M. Guivarch?
—Ma chère enfant, sur cent mauvais maris il n'y en a qu'un ou deux peut-être de qui on ne puisse dire que c'est la faute de sa femme... Et la réciproque est non moins vraie. Cela n'excuse pas les torts, si tu veux, mais cela les explique. Dans le cas de ton amie, je conviens que son époux s'était dérangé plus que de raison. Mais aussi c'est qu'elle y avait mis vraiment trop du sien. Cette femme qui est de peu ton aînée et qui n'a plus d'âge, qui a été jolie, me dis-tu, et qui est un épouvantail à moineaux...
—Oh! André...
—Soit! de beaux yeux encore... ces grands yeux noirs qui survivent à la décrépitude des brunes. Mais qu'est-ce que cela et que toute beauté d'ailleurs, avec un tel abandon de soi? Tout à l'heure, je prononçais à son sujet le beau nom d'amour... Il hurle avec elle comme le violet avec le bleu. De ce que ce brigand-là se fait souvent le complice du diable, Dieu pourtant ne commande pas aux femmes d'en sevrer leur mari.
—Au contraire, dit étourdiment Élisabeth, puisqu'il leur commande d'être fidèles comme Sara, sages comme Rebecca, aimables comme Rachel...»
Une légère rougeur lui monta au front et, brusquement, elle s'arrêta. Ces paroles qui lui étaient revenues à l'esprit, pourquoi fallait-il qu'elles eussent consacré son triste mariage avec Edmond Lambertier, alors que cette union d'aujourd'hui, toute de douceur et de tendresse, de secs et froids articles de code en avaient constitué la seule formule? Fidèle comme Sara, elle, la femme d'un autre quand celui-là était vivant... Vivement, elle reprit:
«L'erreur de la pauvre Monique est de s'être mariée... Elle n'était pas faite pour le siècle.
—Mais il y a des religieuses amènes. Tiens, pendant mon volontariat, j'ai passé un mois à l'hôtel-Dieu de Caen, tenu par les Augustines. La sœur supérieure des salles militaires était une femme absolument charmante au sens mondain du mot. Je suis bien certain qu'elle fait une meilleure religieuse que n'aurait été Mme Guivarch.»
Bien que jamais André ne parlât avec irrévérence des choses saintes, c'étaient sujets que toujours avec lui évitait Élisabeth. A quoi bon, puisqu'elle avait perdu le droit d'essayer de le ramener à la foi?
«Enfin, poursuivit-elle, Monique a aimé à sa façon. Et d'avoir tellement souffert par son mari, elle ne l'en pleure pas moins.
—Oui, elle est de ces femmes qui chercheraient prétexte à s'endeuiller si elles n'en avaient motifs. Elle a manqué sa vocation: elle aurait dû être une de ces pleureuses de votre pays de Bretagne, qui font profession d'ensevelir les morts. Quand je la vois, c'est plus fort que moi, je cherche le corps.»
Mais Élisabeth lui mettant la main sur la bouche:
«Tais-toi, André, tais-toi... Il ne faut pas plaisanter avec cela.»
Il sourit à sa femme, lui baisa la main, puis on parla de n'importe quoi.
Louis Guivarch était un grand garçon bien découplé, très vivant, un peu léger de caractère, tenant beaucoup du tempérament paternel. Assez travailleur, intelligent, très doué pour les mathématiques, dès que s'était révélé chez lui cette aptitude spéciale, qui s'accordait avec des goûts militaires, l'École Polytechnique avait été son objectif. Ce fut un profond étonnement lorsque, muni de son baccalauréat ès sciences, aussitôt ses dix-huit ans révolus, il s'engagea dans l'artillerie coloniale. Sa mère en fut chagrine, d'abord dans l'intérêt de son avenir, qui eût été plus brillant s'il fût entré dans l'armée par la grande porte, aussi parce qu'elle s'alarmait de cette émancipation précoce. En ce moment à Morlaix, où elle réglait quelques affaires, ayant écrit au subrogé tuteur du jeune homme pour lui annoncer la nouvelle, elle reçut de lui cette réponse:
«Comme vous je déplore ce coup de tête, et si j'avais été consulté, j'aurais fait de mon mieux pour mettre du plomb dans cette folle cervelle. Folle?... Pas si sûr. Votre fils est un Breton pur sang. Sous des apparences un peu en l'air, il tient sans doute de sa race, de la vôtre,—vous la connaissez bien,—cette fermeté de propos qui, ne se gaspillant pas en paroles vaines, sait patiemment attendre son heure. J'en vois la marque dans sa dissimulation d'un dessein contre lequel vous auriez lutté de toute la force de votre autorité morale. Ainsi a-t-il laissé venir le jour où la loi l'autorisait, pour cet objet spécial, à disposer de soi par anticipation sur sa majorité. Alors, Sixte-Quint en herbe, il a jeté ses béquilles, vous mettant en présence du fait accompli. Je conçois certes que vous en ressentiez du déplaisir. Me permettrez-vous cependant de vous présenter son excuse, laquelle je crois connaître aussi bien que s'il me l'avait dite? La charge dont son père m'a fait l'honneur de m'investir ne comportant aucune ingérence dans son éducation, jamais je n'ai pris la liberté de vous adresser à ce sujet la moindre remarque. Mais je n'en pensais pas moins et, je vous l'avoue respectueusement, parfois je me donnais licence d'en désapprouver l'esprit. Les jeunes gens, madame, sont des jeunes gens. A leur tenir la bride trop haute, on risque de leur faire prendre le mors aux dents. Celui-là en particulier devait supporter impatiemment le joug d'une vie familiale que vous lui faisiez bien sévère. Pour s'affranchir trois ans avant l'âge légal, un moyen s'offrait à lui: il en a usé. Et peut-être n'est-ce que demi-mal. Qui sait si cette folie ne l'aura pas préservé de bien des sottises? Par le rang, il parviendra à l'épaulette; ce sera plus dur et il ira moins loin peut-être. D'autre part, le voici sous une bonne discipline pour le garder de graves écarts que je n'étais pas sans appréhender, par l'effet d'une loi de réaction contre laquelle rien ne prévaut dans le domaine moral, non plus que dans le domaine physique. De ce côté du moins aurez-vous donc satisfaction, et cela est raisonnable, aujourd'hui, de la part des mères, de ne pas trop attendre des garçons.»
Le jeune soldat incorporé à Rochefort en attendant son embarquement pour quelque pays d'outre-mer, seule désormais, Mme Guivarch devait se jeter plus complètement encore dans les bras de la religion. Toutefois n'était-elle point une mystique pure. Quelque chose d'ardent était en elle qui en eût fait une militante de la vie monastique.
L'exercice de la charité agréait moins à son tempérament que les œuvres d'apostolat. En visitant les pauvres, elle s'enquérait de l'état de leur âme plus que des besoins de leur corps. L'évangélisation des humbles toutefois ne lui inspirait qu'un intérêt relatif. Elle ne se payait pas d'illusion et savait qu'en ces champs ingrats l'ivraie le plus souvent repousse aussitôt arrachée. Faire revenir de ses égarements une âme éclairée lui semblait devoir être plus utile à la fois et plus agréable au Seigneur. En la rapprochant d'Élisabeth par une circonstance aussi imprévue, Dieu sans doute lui marquait sa voie. La piété de Monique n'était pas exempte de quelque orgueil, qui s'exaltait à la pensée de ce triomphe. Là était le secret de son apparente tolérance pour le péché de son amie, unique moyen de reprendre l'ascendant d'autrefois. Et quoique son zèle n'eût pas encore exercé d'action directe sur cet esprit sans endurcissement, quelque chose déjà se dégageait de son seul contact, qui y jetait ce trouble si bien deviné par André, les jours suivant les visites de sa femme à Versailles.
Le désastre où venait de chavirer le bonheur d'Élisabeth était-il l'occasion attendue par Monique? Sans doute ne se formula-t-elle point cette pensée cruelle. Très sincèrement, car elle l'aimait, elle lui apporta le tribut de ses larmes, en même temps que l'assistance matérielle dont avait si grand besoin la malheureuse mère. Outre qu'un homme, le plus tendre, le plus délicat, n'est guère apte à remplir auprès de la femme la plus chérie certains offices de sœur de charité, André se trouvait très pris par les nécessités concrètes de l'existence. De nature retirée, vivant beaucoup chez elle, Élisabeth n'avait pas d'autres amies intimes. Sa famille ne lui offrait guère de ressources. La tante Bertereau prenait de l'âge et avait assez à faire de soigner son grand homme vieillissant. Hélène Percheron, n'eût-elle pas été éloignée de Paris, ne s'était jamais occupée de personne que d'elle-même. La pauvre Jeanne Vuillaume, d'ailleurs effondrée dans ses propres chagrins, était trop apathique, trop maladroite pour se rendre d'aucune utilité. Pas davantage Élisabeth n'avait-elle à attendre de sa belle-sœur Cécile, gentil oiseau jaseur, au bon petit naturel affectueux, mais absorbée par un mari qu'elle adorait, par des enfants dont elle se parait, par des goûts mondains que partageait Georges. Ainsi la triste amie d'enfance se trouvait-elle seule indiquée pour la place à prendre dans cette vie dévastée par la douleur. Monique n'y faillit point. Pendant ces premiers jours de lutte terrible entre la raison d'Élisabeth et son désespoir, avec une intelligente sollicitude elle la remplaça auprès du petit Gabriel. Le moment venu de remettre l'enfant aux bras de sa mère, afin de provoquer une salutaire réaction, elle continua ses soins à tous deux, discrètement, sans s'imposer en tiers dans le ménage. Lorsqu'elle ne se jugea plus nécessaire, elle s'effaça.
Le plus farouche désespoir cependant ne saurait s'accommoder d'une solitude absolue. Précisément à cause qu'était insupportable à Élisabeth toute rumeur de dissipation, que lui était amer le commerce avec les heureux, sur ses crêpes les crêpes de Monique exerçaient une attraction. La distraction lui était recommandée—les médecins ont de ces ironies... Le petit voyage de Versailles lui en créait une. Aussi y trouvait-elle occasion de prendre l'air, de faire de l'exercice, ce qui lui était également prescrit. Entre le déjeuner d'onze heures, après lequel André se rendait au Palais, et le dîner qui de nouveau réunissait les époux, longues étaient les journées pour la tristesse d'Élisabeth. Souvent elle allait les passer dans le petit pavillon de cette rue de Mademoiselle, au nom évocateur d'un passé royal, où l'herbe pousse entre les pavés. Demeure retirée, silencieuse, au seuil de laquelle venaient expirer les bruits du monde, quasiment aussi monastique que le couvent mitoyen des Capucins, dont les grêles sonneries de cloche y marquaient la fuite des heures. Les études de Gabriel ne l'occupaient que le matin, son professeur spécialiste pour les enfants en retard venant le faire travailler à domicile. Elle l'emmenait. Il se plaisait mieux à jardiner dans le petit parterre qu'à s'aérer au Luxembourg, et cela lui était plus sain. Ou bien on faisait quelque promenade à pied ou en voiture dans le parc. Les deux amies parlaient du pays de leur race; elles évoquaient ces souvenirs si vivaces de la première jeunesse. L'entretien parfois tombait sur quelque matière pieuse. Monique exaltait la puissance de la religion pour panser les plaies saignantes en les rapportant à celles du Sauveur.
La pitoyable mère, alors, remuée dans ses fibres chrétiennes, s'essayait à cette résignation que Dieu donne en récompense aux cœurs animés de la foi profonde. Mais quand c'est la splendeur des sacrements qu'on lui vantait, leur efficacité consolatrice, un nuage lui montait au front, sa tête se courbait, elle demeurait sombre, accablée dans le sentiment de l'indignité qui la tenait éloignée de la sainte table. Et une honte la prenait de la légèreté avec quoi, depuis dix ans, elle acceptait de vivre hors la loi de l'Église, se tenant pour quitte envers sa conscience catholique par l'assistance régulière aux offices d'obligation.
Ces jours-là, elle revenait auprès de son mari plus lourde de tristesse. Ce qui la consumait, ce n'était plus seulement cet arrachement de la chair de sa chair. C'était la mémoire ravivée d'une parole entendue aux premiers jours de son deuil. Dans un paroxysme de désespoir, il lui était arrivé de s'écrier:
«Ah! Dieu n'est pas bon...»
Épouvantée de ce blasphème, Monique, pour l'en reprendre, avait manqué de douceur.
«Dieu ne permet pas qu'on lui préfère ses créatures. C'est de cela qu'il m'a châtiée, moi aussi.»
C'était son scrupule qu'en se dérobant à sa vocation d'épouse du Christ elle l'avait offensé. Elle professait cette piété sombre faite de plus de terreur que d'amour. Penchant de son âme austère, influence lointaine aussi de certain confesseur dont la stricte doctrine pesait sur elle, malgré les efforts de ses directeurs ultérieurs pour en effacer l'empreinte. La douce Élisabeth, toujours, avait été rebelle à pareille conception de l'idée divine. Cette fois tout son être s'était révolté.
«Dieu me punirait pour avoir trop aimé ma petite fille?... C'est ce que je dis alors: il serait méchant... Mais non, avait-elle repris, effrayée à son tour, non, non, ce n'est pas vrai. S'il me punit, c'est d'autre chose, peut-être... de cela, non...»
Monique n'avait répondu que par un geste évasif et n'y était pas revenue. Mais le trait avait pénétré profondément. C'était une de ces blessures qui d'abord ne produisent qu'un choc douloureux et rapide, pour ensuite, lentement, déterminer une plaie qui s'ouvre, s'étend, gagne et ronge l'os avec la chair. Sur cette plaie, au lieu d'un baume, c'est un corrosif qu'y versait l'esprit assombri d'Élisabeth, et ce corrosif, c'est à Versailles qu'elle le puisait.
De cela, bien qu'il ne sût pas tout, André avait le soupçon. Pour combattre cette hantise, il était armé par sa tendresse, par l'autorité de sa fermeté douce, par l'affectueuse confiance qu'il inspirait à sa femme. Il la sentait pourtant lui échapper un peu. Leur intimité morale subissait quelque atteinte—moins que cela, pensait-il: légère discordance seulement, passager défaut d'équilibre résultant du bouleversement de leur foyer. Certes, son cœur paternel saignait cruellement. L'obligation cependant de faire face à la vie l'allégeait de ce poids mort qu'est l'abandon de soi.
Passé les premiers mois, lorsqu'il se fut ressaisi, cette douleur dont il devait, dont il savait s'abstraire, ne vibrait plus à l'unisson de la douleur maternelle, toujours présente. Dans son existence très extérieure, tout concourait à l'en distraire; tout y ramenait dans celle, essentiellement domestique, d'Élisabeth. C'était quelque jouet retrouvé, le dernier livre feuilleté par l'enfant, ces chères petites choses qu'elle avait portées, qu'elle avait touchées, qui conservaient un peu de sa forme, de son empreinte, de son parfum. C'était un mot de Gabriel au sujet de la petite sœur. C'était le loulou blanc, dont d'abord on avait voulu se défaire, chacune de ses gambades, de ses caresses évoquant amèrement l'image de celle dont il avait été le compagnon favori; finalement, on s'était décidé à le garder, à cause que, dans ses longs poils soyeux, avaient erré jusqu'à la dernière heure les doigts fiévreux, glacés aujourd'hui. Cela au désespoir de Jean Bertereau, qui avait réclamé Pom comme souvenir de sa cousine chérie et à qui on n'en avait pas tenu la promesse. Puérils et touchants rappels de douleur, vivement ressentis par la sensibilité féminine et qu'épargnait au chef de famille la plus grande largeur de ses horizons. Élisabeth n'en faisait point à son mari le reproche. Elle était raisonnable: elle ne tenait pas pour mauvais qu'il cherchât dans des commerces étrangers, dans des distractions sérieuses, une détente indispensable pour maintenir la liberté de l'esprit, l'élasticité du cerveau. Mais il ne devait pas la blâmer non plus si elle s'écartait de lui parfois afin de pleurer.
Pour elle-même comme pour lui, il aurait voulu la voir réagir. Cette action lénitive du temps qui, sans frustrer les morts de ce qu'on leur doit, finit par restituer leur part aux vivants, elle était bien lente à faire son œuvre. Non sans raison, c'est à la fréquentation de Mme Guivarch qu'André attribuait le retard de cette évolution nécessaire. Doucement, prudemment, il essayait d'éloigner sa femme d'une atmosphère si peu propre à lui rendre la force et le goût de vivre. Un jour il avait à dessein mis ce sujet sur le tapis en présence de son beau-frère, afin de solliciter l'avis professionnel du jeune docteur quant à l'action non seulement moralement, mais physiquement déprimante d'une ambiance morose. Georges s'était prononcé dans son sens. Puis, comme souvent les gens de naturel joyeux, étant volontiers étourdi en ses propos, il avait ajouté:
«Je me demande d'ailleurs comment ton amie te peut porter une si belle tendresse, car enfin, soit dit sans t'offenser, tu es pour elle une pierre de scandale.»
Avec une âpreté dont elle n'était pas coutumière, sa cousine avait répondu:
«Monique pratique la charité... Elle prie pour les pécheurs.
—Elle est bien bonne. C'est seulement dommage qu'elle ne s'en soit point avisée plus tôt. Si Dieu l'écoute—et il doit bien cela à qui le sert d'un zèle si ardent—elle t'aurait épargné ton grand chagrin.»
Devenue toute pâle:
«Tais-toi, tais-toi, s'était écriée Élisabeth... Ne parle pas de cela... tais-toi.»
André s'étonna. D'habitude, loin d'écarter le souvenir de la chère petite morte, elle le recherchait. C'est lui au contraire qui s'étudiait à l'en détourner. Et au lieu que les paupières de la mère se fussent mouillées, que sa voix se fût faite tendre, c'est d'un accent presque dur qu'elle avait imposé silence à Georges, avec de la colère quasiment dans les yeux, une altération profonde du visage. Cela donna fort à penser à son mari. Il ne savait pas quel écho ces paroles imprudentes avaient réveillé dans cette conscience troublée.