III
Entrant en coup de vent, à son habitude, dans le petit salon d'Élisabeth, Georges Bertereau se heurta presque à Mme Guivarch qui en sortait.
«Vraiment, dit-il à sa cousine, il faut le savoir pour le croire qu'elle est ton amie d'enfance. Ce n'est pas deux ou trois ans qu'elle a de plus que toi: elle est ta grand'mère. Cette mine d'abbesse en rupture de clôture, ces costumes bons pour conduire le diable en terre, à moins que ce soit pour porter son propre deuil... Ah! je comprends son mari d'être toujours à courir le monde, afin de se secouer le sang.
—S'il la délaissait moins, repartit doucement Élisabeth, peut-être conserverait-elle mieux sa jeunesse. Quoique, je te l'accorde, la pauvre Monique ne sache pas se rendre aimable, et c'est apparemment pourquoi elle n'est pas ou elle n'est plus aimée. Elle tourne dans un cercle vicieux.
—Dans un cercle vertueux, veux-tu dire... Mon trait d'esprit est assez médiocre. Mais positivement ce serait pour faire prendre la vertu en grippe, si elle avait toujours cette allure. Où se trouve-t-il présentement, M. Guivarch?
—En Indo-Chine, où il fait une inspection des agences de la Compagnie. Il ne pouvait emmener sa femme, son petit garçon surtout dont les études commencent à prendre de l'importance.
—A cause de quoi, sans doute, il aura demandé la préférence pour ce voyage. Cela me rappelle notre ancien prosecteur à l'École... tu le connais bien, Gaucherin, ce petit gringalet qui a peur de son ombre, fait pour le sport comme moi pour la théologie, et qui s'adonne à la chasse au sanglier avec une passion aussi féroce qu'inattendue, parce que c'est l'unique occasion où sa terrible épouse est dans l'impossibilité de le suivre.
—Monique n'est pas si terrible.
—Tu trouves? Moi, elle me fait l'effet du «Frère, il faut mourir» des trappistes... une légende d'ailleurs, car, toute vérification faite, ils ne disent rien de pareil, puisqu'ils ne parlent pas. Mais t'imagines-tu ce que c'est pour un mari d'avoir constamment devant les yeux le rappel de son salut éternel? Allez, allez au couvent, Ophélie... Et le ciel nous préserve des dévotes!»
Souriant, Élisabeth lui demanda:
«Ta future ne l'est-elle pas un peu?
—Ah! oui, une petite dévote dans ton genre. Quand la religion rend une femme douce, gracieuse, bonne, et ne l'empêche pas d'être jolie ni d'avoir la coquetterie de plaire à celui qu'elle aime, je ne crains pas cela. Sans te ressembler du tout par ailleurs, dans le caractère Cécile a quelque chose de toi... Aussi est-elle charmante.
—Grand merci... On voit que tu es entraîné dans l'art de faire ta cour.
—Un mot de plus et je te bombarde d'une déclaration. Tu es à ravir, ce soir, Élisabeth.»
Déjà habillée pour le dîner qui allait réunir à la famille Bertereau celle où entrait le jeune docteur, elle était, en effet, très à son avantage dans une simple et légère toilette de mousseline de soie blanche, le corsage drapé en façon de fichu Marie-Antoinette garni de valenciennes, au cou un beau fil de perles, cadeau de noce de son oncle, l'unique bijou que jamais elle portât, laissant aux écrins ceux provenant de son triste mariage, et dans le corselet de velours noir, assujetti par des boucles de cailloux anciens, quelques branchettes de bruyère rose pâle—harmonie de tons en rapport exact de celle que ses fins cheveux sombres faisaient avec la blancheur délicatement rosée de son teint.
«Tant mieux, répondit gaiement Élisabeth; je ferai honneur à la maison.»
Sans retour amer sur soi, du meilleur cœur, elle prenait part au bonheur de Georges, très épris, apportant dans son personnage de fiancé l'ardeur qu'il mettait en toutes choses, et fort occupé pour le quart d'heure à rectifier devant une glace le nœud de sa cravate blanche, qui ne lui semblait pas d'un mouvement assez libre, puis à relever une des pointes de sa moustache, dont la frisure n'était pas symétrique avec celle de l'autre.
«Est-ce Mlle Rogerin qui a fleuri ta boutonnière? Non... Alors, laisse-m'en le plaisir.»
Elle remplaça le gros œillet saumon par un beau narcisse de serre à cœur d'or entre ses blancs pétales étoilés.
«C'est plus léger... les fleuristes font toujours trop massif.
—Tu as un goût parfait, Élisabeth. Aussi suis-je venu de bonne heure, afin de te demander une grâce. Pour le sérieux et le solide d'une corbeille, maman est inappréciable, mais dans le domaine de la fantaisie, déplorablement nulle. Si nous nous en rapportions à elle, certains articles seraient par trop pompier. Voudrais-tu m'aider à les choisir? Et même, pour faire mieux encore, nous irions courir les magasins avec Cécile. Les convenances seraient sauvegardées, nous aurions ton précieux conseil et nous serions servis à nos souhaits.
—Surtout vous auriez le plaisir de faire une petite escapade. Très volontiers, mon cher Georges... Cela m'amusera aussi, moi, de jouer les chaperons.
—Et l'on se demandera laquelle des deux est la grande sœur?
—Ainsi m'exercerai-je à mon futur emploi. Car, puisque tu veux bien rapprocher la parenté, tu verras quelle tante modèle je serai pour tes enfants.
—Allons! tu as mieux à faire...»
Un léger soupir échappa à Élisabeth. Tout ce qu'elle regrettait du mariage, c'était la maternité.
«Dieu ne l'a pas voulu, dit-elle.
—Il peut changer d'avis, répliqua Georges, moitié sérieux, moitié plaisant.»
Mais elle ne partageait pas son optimisme d'amoureux. Ne lui était-il point interdit d'aimer tant que vivrait l'homme dont pourtant elle ne portait plus le nom?
De tous les Bertereau, le jeune docteur était celui qui respectait le mieux les idées de sa cousine, sans doute parce que son esprit tendait à s'en moins éloigner. Au surplus, il y avait entente tacite pour ne point heurter de front la jeune femme en lui parlant de l'éventualité d'une seconde union. Aussi est-ce évasivement que Georges reprit:
«Tu as la vocation du mariage, Élisabeth... autant que l'avait peu ton austère amie. Les choses de ce monde sont tout à fait mal arrangées. Elle aurait dû prendre le voile, et toi épouser un aimable garçon dans le genre de M. Guivarch, à qui tu aurais mis du plomb dans la cervelle, en douceur, et qui t'aurait aimée comme tu mérites de l'être. Et cette brute de Lambertier serait resté pour compte. Ou bien Hélène en eût fait son affaire... Pour l'amour du charbonnage, elle aurait passé condamnation sur le charbonnier.
—Pauvre Hélène!... Ne la plaisante pas... elle est très malheureuse.»
Après la mésintelligence du ménage Vuillaume, la déconfiture des Établissements Percheron Frères avait apporté un nouveau nuage dans le ciel serein de la famille Bertereau.
«Malheureuse! malheureuse! répéta Georges... Sans doute c'est une forte tape. Mais, à l'entendre, on la croirait inscrite au bureau de bienfaisance. Sais-tu ce qu'elle m'a écrit? Qu'à son grand regret elle ne viendra pas pour mon mariage. Quand on est dans ma position, dit-elle, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de rester dans son trou.
—Question de toilettes.
—Et tu veux qu'on s'apitoie sur son sort? En tant que frère, je le devrais peut-être. Mais comme homme, je ne puis m'empêcher de rire. Avec la partie dotalisée de ses propres et ce que Gustave gagne dans ces forges de Firminy, elle est plus riche que toi. Et puisqu'elle avait décrété que tu es pourvue selon tes mérites...
—Selon mes besoins.
—Oui, oui: tes goûts simples... C'est bientôt dit. Et chacun de les attribuer libéralement au voisin, non sans une nuance de mépris, alors que pour soi-même la vie sans luxe ne vaut pas d'être vécue.
—Ils ont deux enfants.
—Mon père nous avait déjà tous les quatre alors qu'il était loin de prévoir où le conduirait la fortune. Crois-tu qu'il se trouvait à plaindre, et maman non plus? On tient trop à l'argent aujourd'hui.
—Mon oncle comme les autres... pour ses enfants du moins.»
C'est la première fois que, des lèvres d'Élisabeth, sortait une parole ayant couleur de reproche pour cette sollicitude mal entendue qui lui avait gâché sa vie. En dépit de la résignation dont elle voulait se cuirasser, le spectacle du jeune bonheur s'édifiant sous ses yeux remuait ce cœur qui n'avait pas trente ans.
«Tu l'as dit: ce n'est pas pour lui-même, et il s'imagine que toute notre génération est prosternée devant le veau d'or. Eh! je ne prétends point m'ériger en Spartiate, à l'instar des Biscaras... lesquels, d'ailleurs, n'en perdent pas un coup de dent. J'ai toujours connu le bien-être; ma vie de garçon aura été aussi large et joyeuse qu'on peut raisonnablement le souhaiter. Je suis très aise d'entrer en ménage avec une aisance que je ferai de mon mieux pour augmenter par mon travail. Mais c'est pour ma satisfaction personnelle que je trouve appréciable l'argent honnêtement acquis, non pour le plaisir de faire de la poussière au nez du prochain.
—Tu prêches une convertie.»
Dans son égoïsme d'amoureux, Georges ne s'était pas encore aperçu qu'il touchait à une plaie mal cicatrisée. Averti par le léger soupir de sa cousine, il rompit brusquement l'entretien.
«Tu vas faire connaissance avec mon futur beau-frère... le frère consanguin de Cécile, d'une quinzaine d'années plus âgé qu'elle, et qui lui servira de père. Un homme de cœur et de mérite... Tu as dû voir son nom dans les journaux, car il est déjà en belle place au Palais.
—Me André Rogerin, parfaitement. Il plaide au civil, n'est-ce pas?
—Oui, et il est de ceux qui ne prennent que les bonnes causes. Cela ne l'empêche pas de se faire un joli revenu, preuve que l'honnêteté réussit tout de même quelquefois. On parle de lui pour le conseil de l'ordre, et il a toutes chances de devenir bâtonnier.
—Son père n'était-il pas conseiller à la cour de Paris?
—Et réputé pour son intégrité comme pour son savoir. Son fils est digne de lui. Avec cela gentil garçon, pas du tout à la pose, très sympathique... Mais c'est tantôt huit heures. Si nous passions au salon? On va arriver.»
Bien qu'à peine âgé de trente-six ans, en l'honneur de la solennité André Rogerin s'efforça, il est vrai, de paraître très paternel auprès de cette jolie petite figurine de Saxe, blonde, rose et blanche, qu'était la fiancée du docteur Georges. Il n'y parvint qu'à demi, le sérieux de l'esprit allant chez lui de pair avec la jeunesse du caractère, apanage souvent des hommes à qui le travail n'a pas laissé loisir de se blaser. De la distinction et du naturel, une physionomie dégagée et fine, le front haut, large, un peu dénudé déjà du cérébral, une apparence robuste que marquaient des lèvres fortes et colorées sur des dents très blanches, dans la courte barbe châtain très soignée, il était agréable de sa personne, aux allures également éloignées de la sévérité professionnelle et de la légèreté mondaine. Voisin de table d'Élisabeth, ils causèrent beaucoup. Et outre la vivacité de sa conversation, elle goûta le charme d'une voix chaude et claire, très douce, très prenante. A la séduction de son organe, il devait, assuraient les chers confrères, le meilleur de ses succès à la barre. Quelque chose aussi de franc, d'ouvert, de sûr, émanait de lui, appelant la confiance. Plus qu'à son ordinaire la jeune femme se livra. L'heure venue de la retraite, à grandes effusions de tendres accolades, de chaleureuses poignées de mains, le maître du logis, dans la bonhomie un peu vulgaire parfois de sa cordialité, dit à son hôte:
«Vous voyez, cher monsieur, nous sommes d'assez bonnes gens... Votre sœur ne sera pas trop malheureuse avec nous.»
Au geste et au sourire d'assentiment muet, André Rogerin ajouta:
«Et si vous voulez bien, docteur, me considérer comme étant un peu de la famille aussi, je prendrai la liberté de revenir souvent.»
Ce n'est pas son interlocuteur qu'il regardait en prononçant ces mots, et il eut la satisfaction de voir rougir un joli visage.
En croyant sa vie irrévocablement fixée dans ce veuvage légal, Élisabeth avait beaucoup présumé de sa jeune sagesse. Pour s'en apercevoir, point ne fut-il besoin qu'André Rogerin eût souvent repris le chemin de l'avenue de Messine. Tout étourdie d'abord par ce trouble exquis du cœur qui s'éveille, étouffant la voix de la raison, masquant la vue du péril, redoutable complice de la passion imprudente ou coupable, le jour venu où les paroles d'amour furent dites, sa joie se trouva noyée dans une détresse infinie. De l'amour, oui, c'en était bien vraiment: c'était cette émotion ardente et douce, impondérable et profonde, dont son instinct virginal lui avait montré l'absence dans les soins du fiancé d'autrefois, sur laquelle, depuis, l'expérience du monde lui avait donné des lumières, sans qu'elle l'eût encore ressentie ni eût conscience de l'avoir jamais inspirée. Ainsi se retrouvait-elle aujourd'hui face à face avec l'épreuve: on l'aimait, elle aimait, elle était légalement libre de s'abandonner à un penchant de tous points honorable—et aux yeux de Dieu, elle demeurait la femme d'un autre.
Ce cœur qui s'offrait cependant arrivait à son heure. Élisabeth était sans goût, sans capacités aussi pour l'indépendance. Essentiellement, uniquement femme, dès qu'elle avait dû renoncer à être épouse et mère, hors une émancipation extérieure dont elle ne faisait guère usage, elle était retombée à sa vie de jeune fille, cette vie effacée, puérile, sans responsabilités, sans autorité, presque sans devoirs, n'ayant pour tromper l'oisiveté que de menues occupations. Dans la toute première fraîcheur de jeunesse, cela a son charme et sa grâce, pierre d'attente d'un avenir uni ou tourmenté, selon comme il plaira au destin. Mais pour la maturité de la trentaine proche et avec derrière elle des années vécues et souffertes, c'était bien vide, et c'était un peu morne. L'apaisement fait, le repos savouré, elle commençait à se sentir oppressée entre ces horizons étroits. Puis elle ressentait la fausseté de sa situation. Pour se créer l'intérieur personnel actuellement nécessaire à son équilibre social, l'initiative lui faisait défaut. La crainte aussi de la solitude l'en avait jusqu'alors retenue. Et dans la maison de son oncle, qu'était-elle? Fille ni femme, n'apportant dans l'état de veuve ni le deuil qui parfois remplit une existence, ni la satisfaction d'être libre de toutes entraves. Une désorbitée en somme. Toute ambiguïté porte en soi un malaise. Et celle-ci était d'autant plus sensible à une nature exacte, ordonnée, faite pour la règle. Voici que, pour l'en sortir, pour renouveler le ressort brisé faute duquel allait s'affaissant sa vitalité sans emploi, se tendait une main loyale et tendre. Auprès de ce galant homme, de qui dès l'abord l'avait rapprochée une attirance réciproque, Élisabeth connaîtrait enfin les joies douces, calmes, profondes, de l'union intime, but normal, à ses yeux, de l'existence féminine. Il y avait plus encore. Des cruels déboires éprouvés, le regret de la maternité était le seul dont Élisabeth eût conservé l'amertume. Et ce serait certes autre chose de donner le jour à des enfants qui auraient pour père un André Rogerin qu'un Edmond Lambertier.
Edmond Lambertier... Cet homme qui ne lui était plus rien, qui jamais plus ne serait rien pour elle, dont elle avait oublié les fugitives caresses, dont elle eût voulu ignorer jusqu'au nom, évocateur de douloureux souvenirs, et qui surgissait aujourd'hui dans son chemin, obstacle insurmontable au bonheur d'aimer, d'être mère... Pour la première fois, la douce créature sentit monter en elle une révolte contre la destinée, une colère contre celui qui en avait été l'instrument.
Car, dès les premiers mots d'André, elle lui avait opposé le Non possumus de l'Église, très convaincue qu'il était également le sien. Résistance de sa part réflexe plutôt que réfléchie. Que le mariage valût uniquement par le sacrement, c'était chez elle une de ces idées primordiales qu'on porte en dépôt au fond de soi, sans avoir jamais l'occasion ou la fantaisie de la discuter. Article de foi, oui, mais de foi qui depuis ces dernières années avait subi de notables atteintes. Non que le doute fût entré dans son esprit. Ce n'est point par action qu'elle péchait: c'était par omission. Ce desséchement de son être spirituel contre lequel, jeune fille, elle avait eu à se défendre, s'était aggravé dans l'atmosphère plus lourde encore de matérialité respirée pendant ses années de mariage. Dans l'entourage d'Élisabeth Bertereau, du moins le travail était-il tenu en honneur, et cela constituait une manière d'idéal manquant à celui de Mme Edmond Lambertier. Pour celui-là sans doute n'avait-elle éprouvé que répulsion. Elle n'était pas néanmoins de trempe si forte que ne l'en eussent pénétrée quelques émanations toxiques. Et si sa pureté n'en avait point été altérée, c'est sur sa spiritualité que cela avait agi, la flamme mystique aujourd'hui éteinte en son âme, ou ce qu'il en subsistait, cette faible étincelle d'où quelque jour peut-être un brasier jaillira, demeurant enfouie sous la cendre grise de la tiédeur.
Mme Guivarch avait cessé d'exercer sur son amie l'influence de naguère. Leurs voies étaient trop divergentes pour que demeurât possible entre elles l'intimité, l'une se confinant de plus en plus dans ses devoirs domestiques et ses pratiques pieuses, l'autre de plus en plus, quoique à son corps défendant, appartenant au monde. L'humeur aussi de Monique s'assombrissant de ses chagrins conjugaux, la rigidité et la frigidité toujours croissantes de sa religion rebutaient l'âme douce d'Élisabeth. Elle blâmait le divorce de celle-ci, elle ne le lui avait point caché. Sans que cela eût amené de brouille, un refroidissement s'en était suivi, un ralentissement de leur commerce déjà bien moins étroit. Enfin M. Guivarch ayant été placé à la tête des services de la Compagnie à Marseille, l'éloignement aidant, c'était le relâchement quasi jusqu'à la rupture du lien qui rattachait à son passé de «petite dévote», comme on l'appelait autrefois, la pupille du grand chirurgien incroyant.
Dans ce terrain en jachère qu'était devenue la conscience religieuse d'Élisabeth, ce devait être un jeu pour l'homme qu'elle aimait de faire germer les mêmes sophismes vainement invoqués par le docteur Bertereau auprès du capitaine Maurice. Et il avait pour auxiliaire l'action latente du milieu, cette action démoralisante des choses coudoyées, tolérées, admises, qui conduit à se dire: «Pourquoi pas moi aussi bien que d'autres?» Elle en avait tant vu, de femmes divorcées et remariées, qu'on fréquentait, qu'on choyait, qu'on honorait—elle en avait tant vu, que chez elle s'était émoussé même le préjugé mondain, adjuvant des scrupules de la foi défaillante. Comment donc eût-elle résisté à la caresse de cette voix qui l'avait captivée et que venait échauffer encore l'éloquence de l'amour.
Non que pour soi-même André Rogerin n'eût souhaité une consécration religieuse à son union. Son cas était celui de beaucoup d'hommes de la bourgeoisie lettrée. Il avait été élevé chrétiennement. Mais, dès son temps de rhétorique, l'avait entraîné ce courant d'indifférence polie pour les choses divines, qui est faite partie de l'insouciance de l'âge, partie de la vanité juvénile de se montrer esprit fort, de cette impatience aussi de toute entrave par où l'adolescence moderne s'imagine faire preuve de virilité. Puis c'est l'absorption dans les études spéciales, l'âpre souci de la lutte pour l'existence, avec, comme diversion, la poursuite du plaisir. Et ainsi la spiritualité sombre-t-elle dans un vague positivisme, dont le faible bagage doctrinal oscille du sceptique «Que sais-je?» au consolant «Peut-être», mais n'excluant pas le respect de la religion ni même un certain sentiment de son utilité sociale pour les humbles, de son efficacité morale pour la sensibilité féminine. A André Rogerin, en particulier, le christianisme apparaissait comme un agent civilisateur et moralisateur de l'humanité, dont la mission, parvenue à son terme, avait été assez belle pour lui donner droit à l'hommage des honnêtes gens. Dans son rituel, il trouvait de la poésie, de l'élévation dans son symbolisme. La bénédiction nuptiale valait pour lui par la grâce, comme par la majesté le service des morts. En manière d'irrévérencieuse paraphrase de saint Paul, volontiers il eût dit: «Mariez-vous civilement, vous ferez bien, religieusement, vous ferez mieux.» Puisqu'il advenait que le mieux lui fût interdit, force lui était donc de se contenter du bien.
Du côté de sa sœur et de sa belle-mère, d'abord avait-on un peu fait la moue. Mais ni l'une ni l'autre ne pouvaient exercer d'action sur lui. La personne d'ailleurs de la mariée les avait bientôt réconciliées avec la forme du mariage. La jeune Mme Georges s'était prise de si vive affection pour sa nouvelle cousine que, n'eût été ce revers de médaille, elle se fût réjouie grandement de la nouvelle alliance qui en faisait sa belle-sœur.
Et les choses, au surplus, passent tellement inaperçues en ce grand Paris trépidant... Certain matin, par-devant le maire de Marly-le-Roi, où le grand chirurgien possédait une belle propriété pour villégiaturer non loin de sa clinique, fut célébrée, dans la stricte intimité familiale, l'union d'André Rogerin et d'Élisabeth Bertereau. Triomphant de cette victoire remportée sur Dieu, le bon jacobin Alcide Biscaras aurait bien voulu être témoin de la jeune femme. Mais ni elle ni son mari n'eussent consenti à ce que la cérémonie prît ainsi couleur de manifestation. Ce fut un ancien compagnon d'armes de son père qui, sans se parer de ses étoiles et de ses plumes d'autruches, en simple redingote comme les autres, lui rendit cet office au côté de son oncle. Les faire-part envoyés et reçus, quelques réflexions faites et tout fut dit. Si son second départ pour le grand voyage de la vie s'attristait chez Élisabeth d'un murmure protestant au fond de sa conscience, sans grande peine elle l'étouffa en s'affirmant qu'elle était bien cette fois en route vers le bonheur.