II
Dans son milieu professionnel aux compétitions si violemment jalouses, le docteur Bertereau avait ses détracteurs. Obligés de rendre hommage à l'habileté du praticien, ils contestaient la valeur du savant, la déclarant faite surtout du sentiment qu'il nourrissait de son infaillibilité. L'assurance en effet est une force. Elle s'impose par intimidation, et ainsi se fondent les autorités sinon absolument usurpées, du moins excessives. Dans cet esprit puissant, mais massif, tout d'une pièce, dédaigneux du doute, de l'hésitation même, qu'il tenait pour faiblesse, les idées s'enracinaient profondément, prenant intransigeance de dogme. Jamais oppositions les plus véhémentes—on sait combien sont âpres ces polémiques thérapeutiques—n'avaient si peu que ce fût ébranlé ses doctrines. Non moins imperturbable était-il dans le domaine de la psychologie, qu'à l'égal de la plupart des hommes de science il prétendait réduire en formules d'après la méthode expérimentale. Au regard de ses affaires intimes, la certitude théorique était chez lui d'autant plus absolue que parmi les siens il ignorait la contradiction. Marcel lui-même, l'éternel disputeur, réfractaire à toutes idées qui ne lui fussent pas exclusivement personnelles, bridait, en présence de son père, le goût de sophisme dont était empoisonné cet esprit d'essence raffinée et de haute culture. Et ainsi le grand homme allait-il toujours droit devant lui avec la rigidité d'une trajectoire de projectile.
Fort de cette imperturbabilité scientifique, c'est avec chagrin, mais sans trouble, qu'il avait considéré le double naufrage conjugal dont était assombri son foyer. Il admettait que le mariage est une loterie. Mais si on a tiré le mauvais numéro, à tout mal son remède. Pour celui-là, c'est le divorce, opération chirurgicale plutôt, d'effet radical et parfaitement efficace lorsqu'il s'accompagne d'une seconde union, corollaire indispensable, pensait le docteur, tant au regard du bonheur de l'individu que de l'intérêt de la société. Car d'autre part, en vertu du calcul des probabilités, une nouvelle expérience présente toutes chances d'être heureuse. Aussi lui était-ce un sujet d'irritation que la résistance de sa fille à reprendre une liberté dont elle avait encore longuement le temps de faire usage pour se reconstruire un foyer. Et il regardait comme une observation curieuse qu'Élisabeth, avec ce qu'il appelait son préjugé confessionnel de l'indissolubilité du mariage, se fût plus aisément affranchie. Tout antiscientifique que soit le facteur appelé amour, il reconnaissait cependant la nécessité d'en tenir compte dans une foule de problèmes humains. Mais encore devait-on le réduire à sa valeur exacte, et c'est Jeanne qui, en le majorant, faussait son équation. Voilà pourquoi, de ce côté, les choses allaient au rebours de la logique. Sa nièce, au contraire, avait fait la moitié du chemin. Et encore qu'ici se mît en travers un obstacle d'autre nature, il espérait bien la conduire au but.
C'est de quoi, quelque quinze mois après le divorce, il s'ouvrit à sa femme dans une de leurs quotidiennes conversations intimes à l'heure du coucher.
«N'avais-tu pas pensé autrefois que ton neveu se sentait du goût pour Élisabeth?»
L'expression interloquée qu'affectaient habituellement les bons gros yeux bleus de Mme Bertereau s'accentua.
«Je l'ai pensé, oui... un moment, voilà longtemps. Puis elle s'est mariée...
—Mais il est resté garçon, et elle est devenue... disons veuve.
—Et tu croirais, toi, qu'après six ans... même sept?
—Je ne dis pas qu'il ait attendu, tel Jacob chez Laban, une issue qui d'ailleurs n'était point à prévoir. Néanmoins, je sais son cœur libre de toute attache. Il a l'âge propice pour le mariage. Élisabeth est toujours aussi jolie. Le sentiment qu'il semblait lui porter est de ceux que, dans un caractère sérieux, le temps n'efface point, au contraire. Bref, je me demande si ce que les circonstances ont empêché alors ne pourrait se faire aujourd'hui.»
Lorsque le docteur se posait une question, c'était d'un ton qui semblait la déclarer déjà résolue.
«Mais, Frédéric, c'est toi qui, à l'époque, avais jugé ce mariage impossible...
—La situation se trouve profondément modifiée. En sus du ruban rouge, la campagne de Madagascar a valu à Maurice son inscription en tête du tableau, qui fera de lui un des plus jeunes officiers supérieurs de l'armée. Le grade de chef de bataillon est celui où la carrière militaire se dessine, et la sienne désormais s'annonce assez brillante pour lui tenir lieu de fortune. Élisabeth, de son côté, possède à présent vingt-cinq mille livres de rente. Les motifs de sagesse qui les éloignaient l'un de l'autre n'existent donc plus. Or, c'étaient les seuls obstacles. Sans être parents, ils ont joui, pour se connaître, des facilités de la vie de famille. Ils s'estiment, ils sympathisent. Leurs mentalités s'accordent... de petits réactionnaires au fond, tous les deux, elle parce que catholique, lui en tant que soldat. Que faut-il donc de plus pour faire un beau ménage? L'inclination?... D'un côté au moins elle n'est pas douteuse.
—Crois-tu? Maurice pourtant ne fréquente plus ici autant qu'autrefois.»
Le capitaine maintenant était attaché à l'état-major de la place de Paris.
Le docteur tenait à son diagnostic, ayant des raisons de le croire impeccable.
«Peut-être, insista-t-il, parce que, hésitant à se déclarer, il ne veut pas la compromettre, ou risquer la paix de son propre cœur dans un commerce trop intime. C'est un garçon profondément honnête et très énergique.
—Mais pourquoi ne se déclarerait-il point?»
La bonne Mme Bertereau trouvait cela bien compliqué.
«Pour une raison toute à son honneur. N'ayant pas recherché Élisabeth alors qu'elle était pauvre... encore que ce fût uniquement parce qu'il ne se trouvait pas assez riche lui-même... ou peut-être parce que Lambertier est venu lui couper l'herbe sous le pied... il s'en défendrait aujourd'hui, crainte de paraître en vouloir à une fortune fort rondelette en somme.
—Cela se pourrait bien.»
Personne n'acceptait aussi volontiers que Mme Bertereau les hypothèses les plus inattendues pour son esprit peu imaginatif.
«Il est encore capable, reprit le docteur, de se forger des scrupules quant à la provenance de cet argent. Non qu'elle ne soit parfaitement honorable... Mais il aurait quelque répugnance peut-être à le devoir au premier mari.
—Maurice en effet est un caractère profondément délicat.
—Presque à l'excès, dirait-on, s'il pouvait y avoir excès en la matière. De ces excès-là, pourtant, avec un peu d'aide, on arrive à triompher, lorsque le cœur y trouve son compte. Ne serait-ce donc pas œuvre pie... dans l'éventualité, cela s'entend, où notre nièce l'aurait pour agréable, de faire malgré lui le bonheur de notre neveu?»
Moins en admiration devant son grand homme, Mme Bertereau eût été en droit de sourire, car il n'avait vraiment pas eu la main jusqu'alors très heureuse pour le bonheur des siens. Mais cette pensée irrévérencieuse ne lui vint même pas.
«Je sonderai Maurice, reprit son mari.»
Pensif, il ajouta:
«Mon pauvre frère aurait été heureux que sa fille entrât dans l'armée.»
Cette réflexion peut-être lui était inspirée par le reproche inconscient d'avoir fourvoyé sa nièce dans l'argent.
«Ce cher Charles! soupira en écho Mme Bertereau... Sans doute, il commanderait un corps d'armée aujourd'hui.
—Et il aurait Maurice comme officier d'ordonnance... Tu le vois, Amélie, c'est indiqué.»
Le grand chirurgien était réputé pour la précision de son coup de sonde. Il n'y faillit pas en l'occurrence. Pris à l'improviste, le capitaine rougit sous son hâle. Brusquerie toutefois qui n'était point pour déplaire à la franchise empreinte sur sa physionomie ouverte. De taille assez petite, mais les épaules larges, souple, leste, vigoureux, très militaire et, quoique bon cavalier et excellent officier d'état-major, se piquant d'être très fantassin, avec pour ambition immédiate le commandement d'un bataillon de chasseurs alpins, dont il portait la classique barbiche, Maurice Briffault était un de ces types essentiellement virils, généralement sympathiques dès l'abord pour la droiture, la loyauté, la générosité devinées de leur caractère. Les réponses, aussi nettes que les questions, furent bien celles qu'attendait son oncle. Mais quand il fut amené à émettre les objections que celui-ci avait prévues, une hésitation se fit jour dans ses paroles, trahissant le point faible. Le docteur s'en crut partie gagnée. A ses arguments fort serrés, Maurice n'opposa qu'une molle résistance.
«Allons, mon cher garçon, conclut son oncle, tu ne vas pas t'entêter dans cette façon de donquichottisme. Qu'une première fois tu aies manqué le coche, cela a été pour la pauvre petite un grand malheur. Du moins ton abstention était-elle motivée par des considérations de prudence avec lesquelles force est bien de compter aujourd'hui. C'était pour elle plus que pour toi... Qui te connaît ne saurait suspecter ton désintéressement. Pour les enfants à venir, aussi, que trop souvent les amoureux ont le tort d'oublier. Mais à présent, par simple dilettantisme de délicatesse, passer de nouveau à côté du bonheur, ce serait une absurdité... une absurdité que je n'hésiterais pas à qualifier de coupable.
—Je vous ferai remarquer, mon oncle, que vous escomptez libéralement les sentiments de Mme Élisabeth. Je n'ai nulle raison de croire qu'elle me ferait l'honneur d'agréer ma recherche.
—Attends-tu qu'elle se jette à ta tête? Elle surtout, tellement réservée, ce n'est pas en demeurant figé auprès d'elle qu'on peut deviner ce que lui dit son cœur. Un peu froide aussi... j'entends au point de vue de l'amour. A toi de l'échauffer, sacrebleu! Es-tu donc si timide, monsieur le sabreur... ou si orgueilleux?... Voyons, Maurice, sois franc: qu'est-ce qui t'arrête?
—Vous tenez à le savoir?... C'est Lambertier.
—Jaloux d'un premier mari? Tu es plus épris que tu ne crois. Mais c'est bouder contre soi-même... On en revient.
—Ce premier mari n'est pas mort.
Les gros sourcils broussailleux du docteur se froncèrent.
«Belle thèse passionnelle, mais mauvais sentiment, mon garçon, sentiment égoïste, indigne d'une âme généreuse. Alors, une femme, au début de sa vie, a eu le malheur de tomber sur un drôle... Elle a souffert cruellement. Et lorsque, dans la fleur de sa jeunesse, elle s'est libérée de cette union détestable, elle doit fermer son cœur à un amour honnête, cela parce que la vanité masculine ne veut pas courir le risque... très problématique, d'ailleurs, dans l'espèce, vu la différence des milieux... de frôler quelque jour celui à qui, pour ses péchés, elle a appartenu?»
Vivement le capitaine répliqua:
«Vous ne m'entendez point, mon oncle. Le sentiment que vous me prêtez, il est humain... ou plutôt il est masculin, comme vous le dites fort justement, et je ne prétends pas en être exempt plus qu'un autre. Mais il est de ceux dont l'amour triomphe aisément, lorsqu'on sait surtout qu'une femme vous apporte son cœur intact. Non, l'obstacle se trouve ailleurs... pas dans le fait du mari, mais dans le fait du divorce.
—Des mots! se récria le docteur, le sang lui montant au visage... une jonglerie de mots... Toi, Maurice, esclave d'un préjugé!...
—Ce n'est pas un préjugé. Je ne blâme personne. Votre nièce eût été plutôt sujette à blâmer au contraire de sacrifier sa dignité en demeurant dans ce mariage indigne. J'éprouve autant de respect pour son caractère que sa personne m'inspire d'attrait... Mais telle quelle, mon oncle, l'Église ne la tient pas pour veuve.»
La fermeté d'accent avec laquelle était battu en brèche son édifice irrita cet absolutisme rarement contrecarré. Et, très ironiquement:
«Pardonne-moi, mon cher, je ne te savais pas aussi bon catholique.
—Bon catholique parce que je veux être marié devant Dieu comme devant les hommes?... C'est insuffisant.
—Alors, c'est devant la disqualification mondaine du mariage civil que tu recules? Dans l'armée, en effet, cela pourrait t'attirer des désagréments.
—Mon oncle!...»
Le docteur Bertereau avait l'irritabilité prompte des sanguins, mais aussi la spontanéité de leurs retours. Posant d'un geste affectueux sa large main sur l'épaule de son neveu qui, brusquement, s'était levé, il le fit se rasseoir.
«Allons, j'ai tort. Mais c'est qu'aussi, ce scrupule tellement inattendu...
—Pourquoi inattendu? Bon catholique, non assurément, je ne le suis point, n'étant point pratiquant. Et pour ce qui est du dogme, je crains de présenter bien des lacunes. Mais incroyant pas davantage: seulement mal croyant... imparfaitement croyant, pour mieux dire. Tant il y a que j'ai reçu le baptême catholique, que j'ai fait ma première communion... laquelle, je l'avoue, n'a pas été suivie de beaucoup d'autres. Mon père et ma mère ont été mariés chrétiennement et mes grands-parents avant eux, et avant eux, toujours, tous mes obscurs ancêtres...
—Moi aussi, sac à papier! interrompit son oncle, et mes enfants pareillement. A tort ou à raison, pour eux comme pour moi, j'ai cru devoir ne pas rompre en visière à l'usage... A tort peut-être, car ainsi ai-je encouru dans une certaine mesure le soupçon qu'il m'est échappé tout à l'heure de faire peser sur toi...
—Eh! mon oncle, qui songe à vous attribuer rien de pareil?
—Moi, j'y songe. Il n'est pas nécessaire d'aller à confesse pour faire parfois son examen de conscience. Enfin, c'est ainsi. Mais la considération mesquine qui m'a guidé en cela n'aurait pas pesé un fétu, si elle s'était trouvée en balance avec le bonheur de mes enfants ou le mien, avec la moralité, la dignité de nos vies.»
Plus le docteur s'échauffait à l'attaque, plus Maurice s'affermissait dans sa défense, étonné de se trouver si exact à la parade sur des questions qui ne traversaient que bien fugitivement ses horizons intellectuels.
«Vous, mon oncle, répliqua-t-il, vous avez formellement rejeté toute croyance religieuse. Mais moi, je n'ai pas cessé d'appartenir à l'Église dans laquelle, si sur ce sujet sacré j'osais me permettre semblable facétie, je dirais que j'ai été immatriculé. Je sais encore mon Credo et je n'ai rien à y reprendre. Je ne pratique pas la religion de ma race, mais je ne la discute pas. Je ne suis un savant ni un philosophe. Je n'ai jamais eu le loisir, ne m'en sentant d'ailleurs point le désir, d'étudier les problèmes de l'âme. De mes ascendants j'ai reçu en dépôt une certaine croyance: je la conserve par respect pour eux, comme faisant partie de leur héritage moral, au même titre que mes notions de justice, d'honnêteté, d'honneur. Au point de vue militaire, qui chez moi domine tous les autres, il m'a été donné d'observer que la religion aide à faire son devoir et qu'elle aide à mourir...»
Atteint dans cette susceptibilité du professionnel pacifique, qui juge le soldat trop enclin à se targuer des exigences d'héroïsme de son métier, avec un peu d'humeur le docteur l'interrompit:
«Les médecins, d'ordinaire, sont des mécréants. Il y en a pourtant qui meurent en héros.
—Il y en a, et leur mérite est d'autant plus grand. Peut-être est-ce parce que nous autres, soudards, nous sommes de pauvres esprits, mais dans l'armée, mon oncle, si comme partout il se trouve beaucoup de tièdes, on n'y compterait guère d'athées.
—N'exagérons pas la portée des mots. Se marier civilement de propos délibéré, ainsi que les Biscaras, c'est faire acte d'athéisme. Mais si l'on s'y trouve conduit par les circonstances, sans y mettre d'intention hostile à la religion... non comme manifestation de principes et, au contraire, en regrettant que s'en impose la nécessité, puisque le destin veut qu'on ne puisse d'autre manière aimer honorablement... Cette cote mal taillée ne s'ajuste-t-elle point avec ta conception, d'ailleurs ambiguë et bâtarde, laisse-moi te le dire, d'une façon de catholicisme latent qui me paraît fleurer fortement le roussi?»
Maurice rougit un peu. Pour rarement qu'il pensât à ces choses, le sentiment de son imperfection religieuse parfois lui était apparu contradictoire avec son attachement à la religion. Vivement toutefois il riposta:
«Tenir la bénédiction de Dieu pour une élégance, plume au chapeau dont on se pare avec plaisir, mais qui devient quantité négligeable dès qu'on ne peut remplir les conditions qu'elle exige... Ne vous semble-t-il pas, mon oncle, que ce serait jouer avec les choses saintes?»
Touché au vif par une remarque dont, encore que ce fût une pierre jetée dans son jardin, son esprit de logicien ne pouvait méconnaître la justesse, cette fois encore le docteur s'en tira en raillant.
«Peste! mon cher, que parlais-tu donc tout à l'heure de ton inintellectualité de soldat? C'est-à-dire que tu coupes les cheveux en quatre aussi congrûment que nos plus subtils psychologues.
—Vous m'en voyez tout ébaubi moi-même. Et voilà bien une nouvelle démonstration de la puissance de l'idée religieuse: elle a opéré le miracle de me rendre éloquent.»
Derechef l'attaquant au défaut de la cuirasse, son oncle reprit:
«Chez toi, pourtant, ce n'est pas affaire de foi, tu en conviens.
—Ai-je la foi, ne l'ai-je pas? Peut-être est-elle seulement en sommeil, comme disent vos amis les francs-maçons.
—Tu n'obéis qu'à un vague traditionalisme. C'est une règle aussi indéfinie, aussi imprécise qui gouverne ta vie... à laquelle tu fais le sacrifice de ton cœur...»
Le docteur hochait sa grosse tête grise, gonflant ses lèvres rasées, avec un petit claquement de la langue, gestes que ses élèves lui connaissaient au chevet d'un malade dont le cas, tout d'abord, le mettait en défaut.
«A ce compte, poursuivit-il, les générations seraient éternellement prisonnières de la mentalité de celles qui les ont précédées?
—Ces générations nous ont faits... C'est de notre sang que nous sommes prisonniers. Vous, un physiologiste, nierez-vous cela, mon oncle?
—La pérennité de la race, soit!... Mais il n'y a pas équivalence entre l'organisme physique et le système mental. Tu es conformé sensiblement comme l'homme de l'âge de pierre... Ton être moral en diffère assez profondément, j'imagine.»
A ce coup, le capitaine renonça.
«Sur ce terrain, dit-il en riant, je ne suis pas de force, et je mets bas les armes. Mais ce que je sais bien... préjugé, superstition, entêtement d'habitude, tout ce qu'il vous plaira... ce que je sais, c'est que je ne me tiendrai pour marié que quand j'aurai conduit ma femme devant un autel.
—Fais-toi protestant, ricana le docteur... C'est toujours être chrétien.»
La voix de Maurice redevint grave pour répondre:
«Je suis né catholique, mon oncle, comme je suis né Français.»
Cet entretien laissa le grand chirurgien quelques instants pensif. Il s'était heurté à une force que scientifiquement il ne déterminait point.
Son insuccès suggéra à Mme Bertereau un doute.
«Élisabeth, à plus forte raison, consentira-t-elle jamais à aller ainsi contre sa religion?»
Mais le docteur avait recouvré son assurance pour répondre:
«Élisabeth est une nature passive, destinée à être toujours la proie des circonstances. Si cette passivité une fois a tourné mal pour elle, le jour où c'est à son cœur qu'elle obéira, elle s'en trouvera pour le mieux.»