I

Cinq ans plus tard, sur l'impassible registre de l'état civil de la mairie du huitième arrondissement, en marge de l'acte de mariage de M. et Mme Edmond Lambertier était inscrit leur divorce.

Ce naufrage du bonheur qu'il s'était réjoui de donner à sa nièce fut pour l'optimisme du docteur Bertereau une cruelle déconvenue. C'est qu'il avait ignoré—ne l'ayant pas assez cherché peut-être—le véritable mobile de la recherche dont il s'émerveillait. Loin que le jeune viveur eût cédé à un entraînement auquel n'était pas accessible sa nature positive et passablement grossière, c'est d'un esprit très réfléchi au contraire que, sans mettre de visage sur cette détermination, il avait résolu de prendre femme. Menacé par sa mère d'un conseil judiciaire que justifiaient amplement ses extravagances, souhaitant d'autre part complaire à un oncle de qui il attendait une grosse succession—le tiers des parts du charbonnage—et qui voulait des petits-neveux, en enrayant temporairement sa vie de désordres il pacifiait les siens, et à chaque jour sa peine. N'ayant point à se préoccuper de la dot, il tenait seulement à la beauté. Plus encore que pour son agrément, c'était par vanité, par habitude de se payer ce qui se fait de mieux en tous genres. Donc, il s'était mis à regarder les jeunes filles, variété féminine jusqu'alors totalement dédaignée par lui. Le destin aussitôt avait mis celle-ci sur sa route. Élisabeth était assez jolie pour lui plaire. Mais davantage est-ce le charme de la pureté, en elle si profond et si vif, qui avait fixé son choix, non moins rapide que ses fantaisies libertines. Impulsif, en effet, volontaire extrêmement, chez lui il n'y avait guère de place entre un désir et sa satisfaction.

Jusqu'à quel point Mme Lambertier avait-elle démêlé les mobiles secrets de son fils? Cette grande femme sèche, belle encore sous ses bandeaux d'un noir excessif, était un de ces esprits froids et ténébreux dont nul ne saurait discerner où la sincérité finit et où commence le calcul. Qu'elle s'aveuglât sciemment sur la réalité de cette conversion tellement subite, ou que, de bonne foi, elle escomptât l'amendement par l'amour, cela, au surplus, lui était de peu. La veuve du grand charbonnier tenait l'argent pour baume à toutes plaies. N'ayant point eu à se louer de son époux, grand coureur de filles, l'opulence qu'elle en recevait lui avait été une large compensation. Pareillement, à son sens, en irait-il pour sa bru, le cas échéant. Si donc elle soupçonnait une équivoque, elle ne s'était point fait scrupule de la couvrir. Elle estimait que cela tournerait au mieux pour le bien de tous.

Prise dans le filet d'or ainsi tissé de toutes parts autour d'elle, Élisabeth n'avait pas tardé à reconnaître combien l'instinct de la sensibilité avertit mieux l'ignorance que cette sagesse vulgaire qui prétend gouverner la vie selon des données exclusivement positives. Ce fut une lune de miel brève et sans joie. D'un côté, échauffement brutal, que le mari ne prenait pas la peine d'envelopper de ces soins délicats auxquels tant bien que mal s'était efforcé le fiancé. Chez elle, étonnement confinant au malaise de trouver cette entrée dans la vie conjugale si peu semblable à ce qu'en dit aux jeunes filles leur imagination, à ce que leur en ont laissé deviner les nouvelles mariées de leur entourage, et dont les plus chastes ressentent une curiosité. Dénués de cette ardeur tendre dont, vidée même la coupe de l'amour, demeure le parfum, qui jamais entièrement ne s'évapore, au lieu que dans les débuts du mariage la féminité s'épanouisse, ils provoquent le repliement sur soi-même d'une pureté froissée. Et de ce déboire qui glace et paralyse l'éclosion de l'épouse, jamais une union ne revient.

Puis bientôt, l'assouvissement venu de plaisirs pour lui fort pâles dès qu'en fut évanoui l'attrait de la nouveauté, Edmond Lambertier ne s'occupa plus guère de sa femme. En outre du luxe dont elle jouissait par le jeu naturel des choses, il se montrait avec elle très libéral et en parfaite sincérité, pensant ainsi être quitte de toutes obligations. Si médiocre observateur qu'il fût, et d'ailleurs ne se mettant point en peine de personne hors lui-même, il finit bien par s'apercevoir qu'elle eût souhaité plus ou mieux. Cela lui parut infiniment déraisonnable. S'imaginait-elle donc que, toute la vie, il allait filer le parfait amour à ses pieds? C'est en ces termes qu'un jour il avait répondu à une bien légère plainte. C'était la première, ce fut la dernière. La douce Élisabeth avait sa fierté. Et aussi était-elle assez intelligente pour voir qu'ils ne parlaient pas la même langue. Dès lors l'abîme se trouvait ouvert entre eux.

Ce n'était pas la seule pierre d'achoppement du ménage.

Pendant le peu de temps qu'Edmond Lambertier avait vécu dans quelque intimité avec sa femme, il avait voulu l'initier aux perversités dont, à l'égal de bien des hommes plus raffinés que lui, il s'imaginait que la connaissance est pour toutes jeunes filles la plus belle conquête du mariage. Il pensait lui être agréable, et il trouvait son amusement aussi à corrompre cette jolie petite âme, à en ternir au moins le cristal, à bronzer ce front pur qui, chez la femme, conservait les rougeurs de la vierge. Jeu grossier et d'une naïve imprudence, qu'un mari souvent voit tourner à son détriment. Ici rien de pareil n'était à redouter. Non seulement l'honnêteté d'Élisabeth se trouvait à l'épreuve du péril, mais encore son indélébile pureté demeurait réfractaire à ces influences pernicieuses. Elle avait de l'éloignement pour les spectacles risqués, pour les lectures malsaines; la promiscuité dans certains lieux publics avec la mauvaise compagnie l'effarouchait; les propos cyniques, les histoires scabreuses lui causaient du malaise et du déplaisir. Sa résistance passive, plutôt que voulue, à s'assimiler la dépravation ambiante, fut taxée par lui de bégueulerie, voire de sottise, et cela le rebuta.

Pas davantage la nature sérieuse et recueillie d'Élisabeth n'était-elle propre à l'existence agitée, vide, bruyante comme un grelot, des jeunes femmes de son entourage, ayant pour unique objet l'étalage des vanités les plus basses, la poursuite des plus vulgaires plaisirs. Afin de plaire à son mari, elle s'était efforcée d'en suivre le train. Mais vainement avait-elle fait le sacrifice de ses répugnances: elle s'y essoufflait sans réussir qu'à l'impatienter par son inaptitude à vivre ce qu'il appelait la grande vie. Décidément, elle n'était bonne qu'à demeurer au logis, et il en reprit plus promptement et plus complètement sa liberté de jouisseur, sans aucun frein de travail ni de devoirs.

Un événement, d'ailleurs, était survenu qui, en fournissant à Edmond Lambertier un prétexte pour négliger sa femme, apportait à Élisabeth beaucoup de bonheur. Outre que cette grossesse l'autorisait à se retirer du tourbillon mondain où elle se noyait, le sentiment maternel qu'en germe elle possédait, très vif, éveillé à présent dans ses entrailles, mettait en elle une détente infiniment douce. Ces quelques mois furent les seuls heureux que connut Mme Edmond Lambertier. Ils prirent fin par suite de l'entêtement de son mari à la faire monter sur un drag attelé de quatre chevaux dressés insuffisamment. Naturellement peu hardie, rendue nerveuse par son état, Élisabeth avait grand'peur et ne sut pas le cacher. Son peu de goût pour les sports avait maintes fois irrité ce gaillard taillé en force, de qui c'était l'absorbante passion, et il n'avait pas la politesse de se taire du dédain ressenti pour la pusillanimité physique de la frêle et douce créature. Pas méchant ni même absolument despote, il était sujet à de ces caprices impérieux en raison même de leur frivolité, contre lesquels, tant par faiblesse de caractère que parce qu'elle y voyait son devoir, Élisabeth ne savait pas se défendre. Ainsi en arriva-t-il ce jour-là. Tant habile que «le petit charbonnier» fût à conduire, l'accident ne put être évité, sans conséquence grave pour personne, sinon pour le petit être obscur tué avant d'avoir vécu. Des souffrances de sa femme, comme de l'anéantissement de son héritier, Lambertier ne fut pas sans ressentir quelque émotion, qui prit la forme de la contrariété. Si peu qu'en cette occasion il dût s'occuper d'elle, cela lui était un dérangement. Ne s'en trouva-t-il pas empêché d'assister au Critérium d'Ostende, où sa pouliche Belle Lurette était grande favorite et qui ne fut même pas placée?... Les malheurs toujours vont par deux. Et la mauvaise humeur combinée du père, du mari, du sportsman s'épancha dans ce reproche qui fut sa façon d'excuse:

«La chute n'était rien, mais quand on ne sait pas se recevoir...»

Élisabeth aurait pu arguer à sa décharge n'avoir point été instruite en cet art indispensable aux gens de cheval et dont au surplus il n'est guère demandé de faire montre à une femme dans sa position. Mais elle n'était pas combative. Et, toute au regret amer de l'espoir caressé si chèrement, de peu lui était cette sécheresse du mari pour qui déjà elle ne nourrissait plus d'autre sentiment que la gratitude de l'avoir rendue mère. Qu'importait donc, puisque ce lien se trouvait brisé désormais? Car longtemps la jeune femme se ressentit de son accident, tenue à des ménagements qui davantage encore la confinèrent dans sa solitude dorée. Edmond Lambertier complètement retourné à ses habitudes de garçon, ce fut la fin du peu qui restait entre eux de vie commune.

Quelque temps encore pourtant crut-il devoir conserver certaines apparences permettant à Élisabeth de pouvoir ignorer la réalité de l'outrage. Dans les romans, c'est tout d'un coup, par quelque révélation brutale, que se découvre la trahison, et avec même éclat dramatique que l'épouse offensée s'arrête aux résolutions violentes. La vie, souvent, va de toute autre manière. C'est peu à peu qu'Élisabeth avait pris conscience de la situation.

Elle en avait souffert dans sa sensibilité, mais ne pouvait souffrir dans l'amour que son mari n'avait pas su faire naître. Meurtrissure plutôt que blessure, endolorissement d'une âme délicate, effeuillement d'une illusion douce, flétrissement d'une fleur froissée par des doigts méchants au moment d'éclore. Mais ce cœur était sans colère et sans haine. Certaine passivité aussi de sa nature la rendait un peu fataliste. Encore qu'elle ne fût point curieuse des vilenies de la vie, dans le milieu relâché où l'avait jeté son destin, ses yeux s'étaient ouverts à des réalités instructives. Ayant connaissance de tant de ménages dérangés, qui souvent même en faisaient fanfaronnade comme d'une élégance, Élisabeth pensait devoir supporter patiemment une épreuve plus commune sans doute que son ignorance ne l'avait imaginé. Sa belle-mère s'employait à l'entretenir dans cette illusion. Mme Lambertier escomptait quelque rapprochement fugitif, certaine que, le cas échéant, la mère enseignerait le pardon à l'épouse. Et ainsi se trouverait définitivement écartée l'éventualité d'un divorce, qui exposerait de nouveau au péril de quelque union sans honorabilité ce fils dont, depuis l'âge d'homme, avaient été son constant effroi les foucades, les bravades, le penchant pour les basses compagnies. Et puis, autant que sa froideur était susceptible d'affection, elle en portait à la douce et droite créature des chagrins de qui elle se sentait bien un peu comptable. Elle la lui témoignait par d'excellents procédés, et de la confiance ainsi conquise elle usait pour agir sur l'esprit de sa belle-fille dans un sens concordant avec les sentiments chrétiens qui inclinaient Élisabeth à la résignation.

Retirée et discrète comme elle était, avec tous autres la jeune femme se taisait de ses chagrins intimes. Ils étaient soupçonnés: ce sont choses sur lesquelles ne saurait guère être mise en défaut la perspicacité du monde. Lorsqu'il avait loisir d'y songer, le docteur Bertereau parfois fronçait ses gros sourcils. En outre de l'affection qu'il portait à sa nièce, il se sentait atteint dans son infaillibilité, et cela l'irritait.

Ce n'était pas l'unique souci qui lui échût en matière familiale, son plus jeune gendre étant loin de lui donner satisfaction. Dans sa naïveté de femme très éprise en même temps que passablement bornée, Jeanne Vuillaume avait été la dernière à incriminer les rencontres au cercle, les dîners avec des hommes politiques, et, de Beauvais, les si fréquents appels du ministre, donnant à croire que le paisible département de l'Oise était le plus malaisément administrable de France. On s'en préoccupait fort avenue de Messine. Certain dimanche soir, le docteur et Mme Bertereau, ainsi que les autres convives du dîner intime, écoutant une sonate de Mozart, exécutée par un élève du grand chirurgien, presque aussi habile à manier l'archet que le scalpel, et que, de fort triste mine, Mme Vuillaume accompagnait au piano, dans le second salon, où se tenait un petit groupe, Hélène Percheron commentait le cas de sa sœur fort crûment, à son habitude. Elle en vint à se récrier:

«Cette pauvre Jeanne est vraiment trop sotte... Elle se met des écailles sur les yeux, plutôt que de les ouvrir...

—Dans l'intérêt de sa paix, peut-être est-ce le parti le plus sage, remarqua Mme Edmond Lambertier.

—Pourquoi? Avec des griefs plein les mains, si seulement elle voulait se donner la peine de se baisser pour les ramasser, elle serait certaine de garder sa petite fille.

—Ah! fit Élisabeth, c'est au divorce que tu penses?

—Sans doute. Quel intérêt a-t-elle à demeurer avec son mari? Papa le tient du directeur du personnel à l'intérieur: la carrière de Gaston est très compromise, sinon perdue. Déjà il n'était guère sérieux ni travailleur. Avec cette vie de bâton de chaise, il ne fait plus rien. Continuellement il s'absente de son poste. Au prochain mouvement, au lieu de décrocher sa seconde classe, il sera expédié en disgrâce dans un petit département du Midi. Et, comme on est sur l'œil à cause des criailleries des journaux de l'opposition pour ces scandales récents parmi des fonctionnaires de province, s'il lui arrive la moindre histoire, dégommé... D'autant plus qu'on lui a découvert des attaches cléricales... Parfaitement: une tante religieuse et son père très lié avec je ne sais plus quel évêque de leur pays. Alors, qu'est-ce que fera Jeanne de ce garçon qui n'a sou ni maille et n'est bon à rien, sinon à plastronner dans un uniforme brodé d'argent et à haranguer les pompiers?... Mais elle en est tellement entichée de son bellâtre, ajouta Hélène après avoir repris du souffle, qu'elle serait capable de se cramponner à lui.»

De nouveau la voix d'Élisabeth se fit entendre, grave et douce, après la crécelle de sa cousine:

«Peut-on faire à une femme le reproche de demeurer fidèle au devoir?»

Sans intention de méchanceté, Mme Percheron possédait l'art du propos désobligeant et brutal.

«Oh! toi, répliqua-t-elle, pour rester avec Edmond tu as une autre raison, qui est meilleure.»

Bien qu'un peu de rouge lui fût monté aux joues, c'est avec beaucoup de dignité qu'Élisabeth releva l'insinuation:

«Est-ce que je me plains de mon mari?

—Non. Mais tout de même on se doute bien que vous n'êtes pas positivement le modèle des ménages. On n'a pas ses yeux dans sa poche.»

Le jeune docteur Georges préférait infiniment sa gentille cousine à la grande haquenée mal gracieuse qu'était sa sœur aînée. Vivement il repartit:

«Tu ferais mieux de te servir des tiens pour regarder ce qui se passe chez toi.»

Hélène eut un de ces éclats de rire rude et bruyant qui semblait hennissement de cavale.

«Gustave! s'exclama-t-elle... Ah! bien, tu en as de bonnes... S'il t'entendait il serait flatté... Mais tu peux être tranquille, il a autre chose à faire qu'à courir, et il n'y pense guère.»

Ce n'est pas non plus à quoi son frère pensait. Cependant il ne s'en expliqua point. Qu'elle aussi s'aveuglât sur ce qui la touchait le plus au monde, la prospérité des Établissements Percheron frères dont, dans les cercles industriels, on savait la solidité très compromise, il ne lui incombait pas de l'éclairer. Hélène aurait pu établir une corrélation entre cette parole et quelques représentations, d'ailleurs demeurées sans effet, que peu auparavant son mari lui avait adressées, en vue de réduire un train devenu trop lourd. Mais accoutumée à n'écouter qu'elle-même, son épaisse insouciance ne s'y arrêta point.

«Ne crois-tu pas, reprit Élisabeth, s'animant plus qu'à l'ordinaire, qu'en refusant de se prévaloir, pour rompre son mariage, des torts de son mari, une femme peut obéir à d'autres mobiles qu'à ceux de l'intérêt?»

Mme Biscaras était présente à l'entretien. De son ton aigu et péremptoire d'institutrice émérite, accentué de l'ironie que son libre esprit appliquait à toutes questions relevant de la conscience religieuse:

«Ah! oui, dit-elle, les principes!...

—Le trouvez-vous mauvais, madame, vous qui êtes inflexible sur les vôtres?

—Les miens, ma chère enfant...»

Sur les lèvres minces et sèches de Mme Biscaras, les vocables affectueux prenaient une expression condescendante et légèrement dédaigneuse.

«Les miens sont fondés sur la raison. Qu'est-ce qui fait le caractère respectable du mariage? C'est la fidélité réciproque aux engagements librement consentis. Le jour où l'une des deux parties y a failli de façon flagrante, l'autre se trouve déliée des siens.

—Pardon, madame, objecta Georges, ceci ne serait-il pas plutôt le principe de l'amour?»

Insoucieux de ce que la forme de sa remarque avait de peu courtois à l'égard de Mme Biscaras, Marcel dit à son frère:

«Autre absurdité, mon cher. L'amour n'a pas plus souci de principes que du maire et du curé.

—Sa raison d'être, si tu préfères. Sans prendre le conjungo tellement au tragique qu'Élisabeth, j'estime quand même qu'il comporte un élément supérieur aux fluctuations sentimentales.

—Seriez-vous antagoniste au divorce? demanda avec quelque aigreur l'épouse du fonctionnaire jacobin.

—Je crois qu'il n'en faut pas abuser.

—Il est un moyen bien simple de l'abolir: supprimons le mariage.

—Allons, Marcel, toujours vos paradoxes!

—Très sérieusement, madame, quand je considère les arrangements sociaux, je n'en vois pas un qui mérite d'être conservé. Je suis, moi, un esprit vraiment libre.

—Être libéral ne signifie point qu'on veuille détruire la société de fond en comble.»

Actuellement professeur d'histoire dans un lycée de Paris, où le caractère de son enseignement commençait à effaroucher les pères de famille et à être commenté par la presse, Marcel sacrifiait encore, non sans ennui, à la tradition bourgeoise de ce dîner dominical. De quoi il se vengeait en ne perdant pas une occasion d'ergoter avec les Biscaras. Du haut de son impertinence tranquille, il riposta:

«Je sais: vous prétendez limiter la destruction au point où cela vous appert expédient. Souvenez-vous, chère madame, de ce qu'approximativement a dit le poète:

Le principe est une île escarpée et sans bords:

On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors.

Ce tournoi de paroles fit bâiller Hélène. Les idées générales n'étaient pas son fait. Georges riait, marquant les coups.

Grave et douce, Élisabeth ramena les discuteurs au point de départ.

«Ce sont, dit-elle, considérations qui m'échappent. Vous envisagez le mariage comme un simple contrat. Pour nous, vous le savez, il est revêtu de la majesté sacramentelle.

—Majesté au nom de laquelle l'épouse trahie doit sacrifier sa dignité en subissant l'outrage...»

Ah! c'est qu'elle ne plaisantait pas, Mme Biscaras, sur la fidélité de son Alcide...

«Les catholiques, madame, font du sacrifice une vertu.»

Cette simple repartie d'Élisabeth ne fut pas relevée par la raisonneuse personne, la fin de la sonate venant couper court au débat.

L'événement cependant tourna au triomphe de Mme Biscaras. Tandis que Jeanne Vuillaume s'accrochait désespérément à son épave conjugale, dans le ménage Lambertier, à force d'être tendue, la corde cassa. Le libertinage d'Edmond avait fini par se fixer en une liaison avec certaine comédienne d'un théâtre de genre, dont les talents s'exerçaient plus brillamment à la ville qu'à la scène. Grisée par sa conquête, elle ne visait à rien moins qu'à se faire épouser. Grave chance à courir, celui qu'on continuait à appeler bien improprement aujourd'hui de ce surnom juvénile «le petit charbonnier», ayant dépassé, et n'ayant pas atteint les âges où l'homme est une proie facile. Mais dût-elle échouer dans son honnête entreprise, toujours aurait-elle avantage à ce que fût rompu le lien légitime qui, au mari le plus dénué de la conscience de ses devoirs, impose pourtant certain minimum d'obligations constituant une apparence de partage. Connaissant bien ses cartes, elle les joua au mieux. Sous le vernis mondain qui s'écaillait facilement, Edmond Lambertier avait conservé un tréfonds d'âme populaire, comme tel enclin à cette cynique grossièreté de l'homme se sentant quitte, parce qu'elle a cessé de lui plaire, de tous égards envers sa femme. Puis aussi, passé l'attrait fugitif exercé par la pureté sur la dépravation, il était retombé dans cette aversion quasi haineuse pour les honnêtes femmes, habituelle aux natures vicieuses, faite d'une honte secrète à leur préférer les compagnies infâmes. Habilement exploité, ce double sentiment le fit passer d'une indifférence relativement polie à des procédés brutalement injurieux qui rendaient intolérable la fiction même de vie commune. En présence d'un scandale devenu public, le docteur Bertereau intervint. Et un jour Élisabeth quitta, pour n'en plus franchir le seuil, l'opulente demeure où elle n'avait que souffert.

A se consulter seulement soi-même, elle se fût contentée de la séparation judiciaire. Mais son oncle lui préconisa les moyens radicaux de régulariser sa situation. Il lui représenta qu'après trois années la loi donnait à son mari la faculté, dont il se prévaudrait certainement, de convertir en divorce cette demi-mesure. Plutôt en finir d'un coup, avec dignité. Condescendant à tenir compte du scrupule religieux, sans peine il lui fit admettre que l'Église, en définitive, ne proscrit pas le divorce: elle l'ignore seulement, ou du moins ne le tient que pour une séparation aux effets purement civils, laissant indélébile le sacrement. Meurtrie comme Élisabeth l'avait été par le mariage, il ne semblait pas que jamais la tentation lui vînt d'en recommencer l'expérience. Dès lors, à reprendre son entière liberté elle ne faisait rien de mal, lui disait le docteur. Au contraire, car son existence se trouverait rétablie sur des bases honorables. Même cela s'imposait-il, pour sauver sa délicatesse du soupçon de ces mobiles sordides que, sans intention de blâme, Mme Percheron un jour lui avait attribués. Cette considération fut celle qui emporta la décision d'Élisabeth.

La procédure ne fut que pour la forme, Edmond Lambertier ne tentant point une défense impossible. Fort aise d'être débarrassé d'une femme qu'en ses moments mauvais—les plus fréquents—il qualifiait d'«emplâtre» et dont, dans les fugitifs réveils de son sens moral, l'existence lui était un reproche vivant, il avait donné pour instructions à son avoué de régler les questions d'intérêt avec la plus grande largeur. Car, mariés sous le régime de la communauté réduite aux acquêts, Élisabeth se trouva retirer profit de la liquidation. Compensation bien légitime pour la pauvre petite, remarqua l'excellente Mme Bertereau. Et, avec ce sens commun de genre particulier qui caractérisait généralement la vulgarité de ses appréciations, Hélène déclara que cette petite fortune était exactement ce qui convenait à l'insuffisance de sa cousine dans l'art de dépenser de l'argent, si bien que, tout compte fait, l'opération n'avait pas été mauvaise.

Ce n'est point sous cette forme, certes, qu'Élisabeth se formulait la sensation de bien-être moral ressentie lorsqu'elle eut repris possession de sa chambre de jeune fille, à laquelle les vides successifs qui s'étaient produits dans la famille avaient permis d'ajouter deux autres pièces pour son usage personnel. Rentrée sous le toit qui avait abrité son heureuse adolescence, il lui sembla que les cinq années écoulées étaient un mauvais rêve dont elle sortait sans autre dommage que cette courbature du réveil des cauchemars. Son miroir le lui donnait à croire vraiment, tant l'intacte beauté de ses vingt-six ans avait conservé ce caractère virginal auquel elle devait le meilleur de son charme. A peine si, au fond des jolis yeux clairs, quelque chose de plus grave, de plus intense, une légère mélancolie très douce et qui avait sa grâce, mettait la marque des douloureuses épreuves traversées, mais sans qu'en fût altérée sa fraîcheur de jeunesse. Et reprenant sa vie au point où elle l'avait laissée, pas un instant ne songea-t-elle que peut-être était-ce seulement une halte sur la route. Lorsque, tous les arrangements conclus, aussi définitifs en apparence que le peuvent être les choses d'ici-bas, un peu d'émotion dans sa grosse voix rude, le grand chirurgien lui dit:

«Eh bien! fillette, te voilà donc revenue avec les vieux!»

C'est très sincèrement qu'elle lui répondit:

«Et pour ne plus jamais vous quitter, mon oncle.»

Il hocha la tête, mais jugea que c'était trop tôt pour exprimer son incrédulité.