IV

Instruite de l'objet de cette démarche si inattendue, c'est de la surprise qu'Élisabeth en avait ressenti, presque de la confusion. Car ce qui avait été dit la veille était passé sur elle sans laisser de traces. Petite taquinerie, pensait-elle, de son cousin Georges, et autant en emportait le vent. La réalité cependant s'imposait. Sentant ce qu'il y a d'insolite à solliciter la main d'une jeune fille rencontrée une seule fois, Mme Lambertier avait argué du caractère impulsif de son fils, d'habitudes d'enfant gâté à qui sa grande fortune permettait de satisfaire ses fantaisies sans compter avec aucun obstacle. Captivé par la beauté et la grâce de cette charmante jeune personne, il s'était senti tout d'un coup converti à l'idée de mariage. Disposition à encourager, certes, et trop douce au cœur d'une mère pour que celle-ci ne se fût décidée à brusquer la situation. Dans le fait d'avoir inspiré à première vue un sentiment aussi vif, Mlle Élisabeth devait voir une garantie de bonheur. Quant aux avantages positifs de cette union, ils étaient de notoriété assez publique pour dispenser Mme Lambertier d'insister au delà de ce que comporte le bon goût.

Ébloui par l'aurore dorée se levant pour l'enfant qu'il chérissait à l'égal des siens propres, le docteur avait accueilli cette recherche avec l'empressement qu'elle méritait, sous réserve, s'entend, de la volonté de sa nièce, de qui il n'influencerait en nulle manière la décision.

Comme il le disait, il le croyait. Lorsqu'il vit pourtant Élisabeth plus interdite que touchée d'aussi éclatante conquête, il ne négligea aucun des arguments de nature à lui en faire apprécier la valeur, dont elle ne semblait pas suffisamment frappée.

«Mais avant toute chose, conclut-il, tu dois consulter ton cœur. Est-ce qu'il te déplaît, ce jeune homme?

—Que vous dirai-je, mon oncle?... je ne le connais pas.

—J'en conviens. C'est assez cependant d'une rencontre pour déterminer l'antipathie, phénomène d'ordre purement physiologique, tu peux m'en croire. A cela tu répondras peut-être que, par réciprocité, la sympathie... ou plutôt, dans l'espèce, l'amour, pour l'appeler par son nom, naît également de la première approche...

—Je ne répondrai rien de pareil, mon oncle. Que sais-je, moi, de ces choses?

—Allons donc!... C'est là une science sur laquelle les petites filles en remontrent aux barbons. Tout vieux monsieur que je sois, et n'ayant d'ailleurs jamais eu de temps pour les occupations sentimentales, je ne méconnais pas le coup de foudre. J'accorde même que de lui seul sort la passion. Mais la passion est un sentiment particulier et rare, qui le plus souvent fait faire de grosses sottises. Tellement rare, que s'il était indispensable dans le mariage, le monde finirait. Pour fonder une famille, il n'en faut pas autant... ou il faut davantage, peut-être: la confiance et l'estime. Vois tes cousines... Ce n'est assurément pas un amour romanesque qui les a poussées vers leurs maris. Ne sont-elles pas heureuses? Ta tante et moi, ne faisons-nous pas le meilleur des ménages? Eh bien! la première fois que j'ai dîné chez son père, elle a déclaré que j'étais un ours mal léché.

—Justement, mon oncle, c'est en vous connaissant mieux qu'elle a appris à vous estimer et à vous aimer.»

Le docteur toussa. Fréquemment ce petit esprit simple et droit le mettait au pied du mur, lui et ses sophismes. Lui-même au surplus sentait bien ce qu'il y avait d'inquiétant dans telle soudaineté.

«D'accord, répondit-il, et c'est flatteur pour moi. Mais je n'étais qu'un méchant carabin de plus ou moins d'avenir, sans autre fortune que l'espérance. Je n'avais aucuns motifs pour le prendre de haut, et j'ai pu attendre avec tranquillité que mon mérite éclatât au soleil. Tout épris que soit le jeune Lambertier, si tu prétendais lui imposer un stage, je doute qu'il consentît à s'y soumettre.

—Mais je ne prétends rien de pareil, se récria Élisabeth. Ce serait très mal de demander à le voir davantage pour ensuite lui dire: non, décidément, monsieur, vous ne me plaisez pas.»

Le docteur se mit à rire.

«Comme de se faire apporter la carte des gens et ne point les recevoir... Tu es remplie de tact, mon enfant. Pour en revenir au coup de foudre, je te ferai remarquer que, si tu ne l'as pas, toi, ressenti, il s'est produit de son côté. Or un homme aussi amoureux est assuré de faire partager son sentiment à sa femme, à moins, cela va de soi, que de la part de celle-ci il y ait éloignement préalable. De la physiologie, tout cela, quoi qu'on en pense, de la simple physiologie que nous habillons de phrases afin de la rendre plus aimable, mais quand on va au fond...»

Se rappelant à temps que cette doctrine n'est pas de celles précisément qu'il convient d'approfondir avec un esprit virginal, brusquement le grand chirurgien s'interrompit:

«Tu es très jeune. Élisabeth, reprit-il, très sérieuse aussi, et peu curieuse des choses qui, prématurément parfois, troublent les jeunes filles. Cela est préférable ainsi, car comme elles ne sauraient jamais qu'en être très imparfaitement instruites, ces idées qu'elles se forgent, le plus souvent fausses, à tout le moins incomplètes, servent plutôt à les égarer qu'à les guider dans la grave affaire du mariage. Hors des cas très exceptionnels et qui, je le répète, sont loin de toujours tourner pour le mieux, elles ont donc tout avantage à s'en reposer sur l'expérience de ceux qui ont vécu. L'essentiel est qu'elles y aillent de bonne grâce et de bon cœur... la nature se charge du reste. C'est une vieille personne fort sage, la nature, qui sait ce qu'elle fait et à qui les plus malins sont incapables de rompre en visière. Ainsi, ma chère petite, ne te mets point martel en tête pour chercher d'où vient l'amour et comment... ce sur quoi d'ailleurs jeunes ni vieux ne sont guère mieux informés les uns que les autres. Ce qu'il s'agit de savoir, c'est si la recherche d'Edmond Lambertier t'est désagréable, si sa personne te déplaît, si la pensée d'unir ta vie à la sienne te repousse. De cela, toi seule es juge. Tu connais mon principe en toutes choses: liberté absolue, en tant que ce n'est pas pour faire le mal. Tu es souveraine maîtresse de toi-même. Seulement, tu le reconnais, une réponse dilatoire est impossible: c'est un oui qu'il faut, ou un non. Pas sur l'heure, pas aujourd'hui, ajouta le docteur, voyant la perplexité peinte sur le joli visage de sa nièce... Naturellement, j'ai à me renseigner quant à la moralité de ce jeune homme, et cela nous donne quelques jours de répit. Fais tes réflexions. De mon côté, après la petite enquête discrète, je te dirai s'il est vraiment digne de faire le bonheur de la fille de mon frère... de la mienne. Embrasse-moi, mon enfant chérie... Et crois-le bien, je suis aussi heureux de cette bonne fortune que si elle s'était présentée pour Jeanne ou Hélène. A présent, je te laisse causer de cela avec ta tante, et je vais travailler de mon état.»

Sur quoi il s'en fut, d'un esprit serein et d'une main sûre, pratiquer certaine laparatomie d'importance scientifique considérable, qui l'intéressait pour l'amour de l'art autant que pour celui du patient. Autant, mais pas davantage, le docteur Bertereau étant réputé très paternel pour ses opérés.

Réfléchir... c'était bientôt dit. Sur quelles bases asseoir ces réflexions? Son oncle n'avait-il pas déjà tout élucidé? Accoutumée à tenir pour un oracle cet homme de si haut mérite, dont la parole faisait loi dans sa famille, sachant aussi la tendre affection qu'il lui portait, et certaine qu'il voulait son bien, exception faite pour la question religieuse qui les divisait, elle se fiait aveuglément à lui en toutes choses. Docilement donc, sans discuter ce qui était lettre morte pour son inexpérience, elle s'interrogea sur le seul point qui dépendît d'elle. Non, assurément, ce jeune homme ne lui était pas antipathique. Edmond Lambertier, possédait cet attrait qui, aux yeux de ceux mêmes le moins portés à adorer le veau d'or, résulte du prestige de l'opulence avec la quasi toute-puissance qu'elle confère. Assez bien fait de sa personne, un vernis cercleux et sportif maquillant sa vulgarité foncière, une manière de bon garçonisme le défendant en apparence de la sottise et de l'infatuation du parvenu, il n'avait rien en somme pour inspirer la déplaisance. S'étant mis au profit d'Élisabeth en frais de galanterie, si peu coquette qu'elle fût, elle était femme, elle avait vingt ans, et cela l'inclinait à le trouver aimable. Aurait-elle de la répugnance pour le mariage? Non, certes pas. N'est-ce point le lot et le devoir communs? Elle avait pleine confiance dans la vertu du sacrement. Dieu, lui semblait-il, doit bénir les unions qu'il consacre, et une honnête femme aime toujours son mari, s'il est honnête homme et s'il l'aime. Or, des sentiments de celui-ci elle ne pouvait douter—revanche des filles mal pourvues sur celles dont la dot jette son poids dans la balance.

Vivant en un milieu de propos assez libres, quoique de mœurs très familiales, Élisabeth n'était pas d'une innocence absolue de pensionnaire. Elle n'ignorait point qu'il y a de par le monde, le monde surtout de loisir et de plaisir, des jeunes hommes de vie déréglée—encore que le mot ne présentât pas à son esprit d'image précise—et aussi des époux qui ne sont pas pour leur femme ce que commande la loi divine et humaine. Mais c'étaient choses qui au lieu d'éveiller sa curiosité la repoussaient. La parfaite pureté de son imagination la retenait de chercher à approfondir ce qui lui était appris à la volée par des bribes de conversation auxquelles elle ne prenait point part et ne prêtait qu'une oreille distraite. Cela, c'était l'affaire de son oncle. Et dès qu'il lui eut affirmé que tout était bien, elle n'avait plus à s'en préoccuper.

Tout d'ailleurs, autour d'Élisabeth, conspirait pour peser sur sa détermination. Bien plus, on la considérait comme acquise. On était très en dehors dans cette famille, expansif, voire un peu bruyant en ses manifestations. Après un léger passage de regret que ses filles n'eussent point eu les attraits nécessaires pour décrocher pareille timbale, la bonne Mme Bertereau avait souhaité joie et bonheur à sa nièce du meilleur de son cœur. Jeanne pareillement, tout heureuse dans l'alanguissement de sa maternité prochaine. Et de quoi eût-elle été jalouse, elle qui n'eût pas troqué son beau Gaston contre tous les trésors de Golconde? Marcel, en l'occurrence, garda par devers lui l'expression de cette ironie corrosive dont il empoisonnait toutes choses; quoique de complexion médiocrement tendre, il se sentait désarmé devant la douce et jolie créature que tous aimaient. Le capitaine Maurice lui-même la félicita avec toutes les apparences d'une parfaite sincérité. A la vérité remarqua-t-on que désormais il vint moins souvent avenue de Messine. Mais cela s'expliquait fort naturellement: il n'y a plus de place pour les célibataires dans une maison où se chante l'alleluia de fiançailles. Quant à Georges, qui était pour sa cousine le frère le plus affectueux, il se réjouissait avec éclat et des «Je l'avais bien dit» qui exaspéraient sa sœur Hélène. Celle-ci seule jetait dans ce concert de bénédictions une note acide.

«Comme si cette pauvre Élisabeth était la femme qui convient à ce fêtard!... Elle si pot-au-feu, si simplette... Elle ne saura même pas comment s'y prendre pour dépenser son argent. Cela ne peut pas bien tourner. Jolie certainement, Élisabeth... Mais ce n'est pas tout, ce n'est même rien pour un noceur fieffé qui en a vu bien d'autres. Il n'en fera qu'une bouchée, et après?... Ce n'est pas sérieux, ce mariage-là. Je ne comprends vraiment point que papa encourage pareille folie.»

Mais elle n'aurait eu garde d'adresser cette remarque au docteur, lequel, avec ses côtés débonnaires, était un chef de famille des plus intransigeants sur le respect dû à son infaillibilité. Les «renseignements», pris hâtivement et superficiellement,—ces renseignements pour mariage qui ne sauraient être véridiques et dont tout au plus peut-on espérer qu'ils demeureront neutres, n'affirmant pas plus dans le sens du bien que dans celui du mal,—n'avaient rien révélé qui fût de nature à disqualifier le prétendant. Ses aventures bruyantes, ses fantaisies coûteuses, quelques culottes formidables, péchés de la vie de garçon trop riche qui s'amenderait dans un mariage d'amour. Autrement passait-il pour honorable dans ses affaires de jeu et d'écurie, et nul scandale n'avait marqué son libertinage, confiné dans les milieux de haute noce.

Qu'exiger de plus? Le «petit charbonnier» pouvait-il apporter à sa femme un passé de bon jeune homme? Le docteur Bertereau n'était rigoriste que pour lui-même—sans mérite au surplus, disait-il, la sagesse de conduite étant la première obligation du travailleur—et son optimisme l'inclinait toujours aux jugements favorables. Celui-ci étant signifié à sa nièce, ce n'est pas elle qui l'aurait pu révoquer en doute. Les notes discordantes jetées par la pénétration née de l'envie dans le concert de félicitations et de bénédictions dont elle était l'objet ne parvenant point aux oreilles de la partie intéressée, Élisabeth en vint à croire qu'un refus équivaudrait à un symptôme de dérangement d'esprit.

C'est ainsi que, quelques jours après ce coup de foudre éclatant dans la sérénité de son ciel, elle autorisa Edmond Lambertier à lui mettre au doigt l'anneau des accordailles, et la splendeur déjà de ce saphir princier accolé d'un diamant royal était un avant-goût de l'opulence qui allait être sienne. Pendant la période de cour, aussi brève que le permettaient les nécessités légales, celles surtout de la préparation du trousseau et de la corbeille, menée bon train en payant triples guides, Élisabeth fut roulée dans un tourbillon ne lui laissant pas un instant de tête-à-tête avec son cœur. Étourdie plutôt que captivée, cependant était-elle grisée aussi un peu par cette musique d'amour qui porte en soi son ivresse, extérieure à la personne qui la chante. Le viveur repenti se montrait fiancé pressé plus encore qu'empressé; mais ce sentiment-là n'est-il pas un hommage dont l'ardeur touche la femme sommeillant dans la vierge?

Si Élisabeth avait eu du temps pour se reconnaître, elle eût préféré toutefois que fût mieux enveloppé de tendresse ce désir manifesté trop brutalement peut-être. Les façons d'être aussi de son futur lui semblaient bien légères pour une circonstance aussi solennelle, avec quelque chose de cavalier où elle ne sentait rien de l'émotion qui, lui disait son instinct de ces subtiles et douces choses, est l'accent de leur sincérité, la marque de leur profondeur. Mais où eût-elle pris le loisir d'en raisonner? Et, au demeurant, n'avait-elle pas ouï soutenir que la raison doit pour un temps céder le pas à l'amour? Or, on l'aimait, cela ne pouvait faire doute. Elle aimait aussi, ne l'avait-elle pas déclaré implicitement le jour où sa main était tombée dans celle qui s'offrait pour la vie et pour l'éternité? Les événements marchaient, marchaient, l'entraînant dans la rapidité et le vague du rêve, par un chemin fleuri, parfumé, rayonnant, jusqu'au pied du maître-autel de Saint-Augustin où, pour la troisième fois, le docteur Bertereau conduisit une épousée, jolie à miracle, celle-ci, qui en toute l'honnêteté et la ferveur de son doux petit cœur tendre jura devant Dieu et devant les hommes foi et amour à Edmond Lambertier.

Ce fut le grand mariage de la saison pour ce tout Paris bigarré de l'argent et de la politique. Lorsque, comme quelques mois auparavant, un jeune couple eut quitté les salons en désordre de l'avenue de Messine, où dans une atmosphère de fête se flétrissaient les blanches fleurs nuptiales, le vieux ménage cette fois demeura seul. Comme, pour conjurer la tristesse qui les prenait un peu, M. et Mme Bertereau commentaient ensemble les menus incidents de la journée, ils vinrent à parler de l'absence de leur neveu Maurice. Encore que le capitaine se fût excusé de paraître à la cérémonie sur l'imminence d'un voyage d'état-major dans les Vosges, dont la préparation l'accablait de travail,—et à la vérité l'École de guerre se mettait en route le lendemain,—ils se demandèrent si ce n'était pas là un prétexte. Ils ne surent que se répondre. Mais après tout cela n'importait guère. Tout énergie et vaillance, appartenant corps et âme au métier qu'il aimait passionnément, il saurait se consoler de son regret, si regret était. Et quant à la jolie fleur fragile, objet de leur sollicitude, jamais, on en était bien certain, elle n'avait ressenti pour lui rien de plus qu'une amicale sympathie.

DEUXIÈME PARTIE