IV
«Cocher! à l'église Saint-Jacques-Saint-Christophe... Vous savez où c'est?... A la Villette, rue de Crimée, je crois. A l'heure, ajouta André Rogerin, voyant le visage rougeaud se renfrogner à l'énoncé de cette adresse, tellement inattendue de la part d'un bourgeois emmitouflé d'une aussi belle pelisse.»
Bougonnant quand même, afin de n'en pas perdre l'habitude, l'automédon enveloppa sa haridelle de ce long coup de fouet en douceur, qui a pour objet moins de la stimuler que de la préparer à la résignation.
Durant cette longue route, André avait tout loisir pour songer. Il songeait à sa vieille camaraderie avec Augustin Aldebert, depuis le lycée de Rouen, où ils s'étaient liés dès la classe de seconde, jusqu'à leurs doctorats, l'un en droit, l'autre ès lettres, passés simultanément à Paris. Commerce étroit et affectueux sans autre interruption, en ces dix années, que celle du service militaire accompli par André, tandis que, dispensé comme fils aîné de veuve, Augustin poursuivait ses études en demeurant auprès de sa mère, atteinte d'un mal sans remède, qui bientôt la devait emporter. Aussitôt qu'elle fut morte, le jeune homme entrait au séminaire de Saint-Sulpice. Encore que ses sentiments religieux fussent connus de son ami, aussi la singulière rigidité de ses mœurs, cette détermination avait semblé imprévue. Rien pourtant de moins romanesque. Dès l'adolescence, Augustin s'était dans son cœur voué au sacerdoce. S'il avait su s'en taire, cela d'abord avait été pour s'éprouver soi-même. Puis son devoir envers cette mère condamnée, dont il était l'unique enfant, l'avait retenu dans le monde. Mais sa vocation était de celles, fortes et sûres, qui s'affermissent encore à attendre leur heure. Libre, il était allé à l'autel comme le fleuve va à la mer.
La carrière de l'abbé Aldebert avait été celle d'un prêtre instruit et pieux, que son caractère énergique, son inlassable activité, ses facultés administratives et organisatrices désignent plus spécialement pour le ministère paroissial. Ces qualités même les possédait-il à un degré si éminent, qu'elles eussent dû le conduire rapidement au sommet de la hiérarchie ecclésiastique. Sa franchise cependant, parfois un peu rude, certaine indépendance d'esprit qui, sans ébranler sa soumission à la discipline, ne lui laissait pas la souplesse nécessaire pour se concilier les faveurs de l'autorité épiscopale, non plus que du pouvoir civil, avaient quelque peu entravé son essor. En attendant d'être évêque, s'il devait le devenir, il était le curé par excellence, pour une paroisse populaire surtout comme celle qu'il gouvernait depuis plusieurs années. Croyant plus à l'efficacité sociale de l'éducation chrétienne qu'à celle de l'aumône, sans négliger le soin des pauvres, il se montrait particulièrement attentif aux écoles libres, aux patronages, aux cercles et associations catholiques, à la diffusion des bons livres et de la bonne presse. En chaire, ce lettré savait approprier son langage au développement intellectuel de l'auditoire. Sa parole chaude, colorée, précise, exposait une doctrine très simple, mais très ferme, qui élevait l'homme à Dieu, sans porter préjudice au siècle. En enseignant le devoir, la patience, la charité, la pureté, l'amour, il ne s'efforçait pas uniquement de provoquer en ces âmes frustes dont il était le pasteur l'éclosion de la fleur d'idéal qui adoucit, qui embellit, qui ennoblit les existences rudes et humbles: il s'adressait aussi à la raison pour faire entendre que les plus sûrs chemins vers le bonheur sont encore ceux de la vertu et de la foi. Ainsi obtenait-il, dans cette population toute de prolétaires, des résultats surprenants pour qui ne sait quelles réserves de droiture demeurent encore sous les scories de la démoralisation populaire si difficiles à déblayer.
A cette tâche qu'il aimait, le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe dépensait sans compter, outre l'appoint non négligeable en cette paroisse pauvre de ses deniers personnels, un zèle ardent, une rare puissance de travail, donnant l'exemple à ses six vicaires, de qui il exigeait la besogne de douze. Par là avait-il acquis dans la partie saine de ses paroissiens, même parmi ceux, le plus grand nombre, qui ne fréquentaient pas l'église, une popularité de bon aloi, car elle n'était pas due à la faiblesse.
«C'est un costaud,» disaient de lui les fortes têtes du quartier...
Dans ce mot, à la Villette, tient tout un jugement, et des plus flatteurs.
Par la force des choses, sans qu'en fût diminuée leur affection réciproque, l'entrée dans les ordres de l'un des deux jeunes gens avait relâché leur intimité. Cet ecclésiastique n'était pas un mondain. Bien que ne mettant dans sa vie nul ascétisme, il la vivait de façon purement sacerdotale. Il estimait qu'en raison de ce que la mission du prêtre présente de si haut, du privilège moral qu'elle lui confère sur les autres hommes, elle lui impose l'obligation de se tenir à l'écart d'un train où il n'a que faire et où risque de s'amoindrir le prestige dérivant de son caractère sacré. Toute sa carrière s'étant faite dans le diocèse de Paris, de temps à autre son ami allait causer avec lui de philosophie, de théologie parfois, plutôt de lettres ou de politique. Alors premier vicaire à la Trinité, il avait célébré le mariage de Cécile Rogerin. Puis, presque aussitôt, André se mariait à son tour. En rupture ouverte avec l'Église, il avait pensé qu'en serait rendu malaisé son commerce avec un prêtre. Aux occasions, il y avait échange de communications affectueuses, et c'était tout. Ainsi l'avocat ignorait-il le presbytère de Saint-Jacques-Saint-Christophe.
Le boulevard traversé sous la porte Saint-Martin et le fiacre poursuivant de l'autre côté l'indéfiniment longue rue de ce nom, puis, plus loin que la gare de l'Est, la non moins interminable rue d'Allemagne, pour ensuite gravir les Buttes-Chaumont par le ruban de queue de la rue de Crimée, André, qu'étonnait la longueur du trajet, regardait à l'entour, et il lui semblait se trouver dans un monde étranger. Immense ruche humaine bourdonnant au milieu des chantiers, des ateliers, des usines, à grands fracas de lourds camions glissant sur le pavé gras, hommes en bourgeron, femmes en cheveux, enfants innombrables, un grouillement sentant la sueur, aspect non de misère, mais de rude et morne labeur exclusivement manuel. Particularité qui frappe tout passant égaré dans les régions ouvrières, sur deux boutiques, l'une est un étalage de victuailles, à moins que ce soit la boisson qu'on y débite. Évidence matérielle du fait que l'effort de ces milliers et de ces milliers d'êtres humains se concentre sur le pain quotidien, à la lettre—y compris l'alcool. Se vêtir, se chausser, le tabac, de loin en loin une pharmacie, un coiffeur, un petit horloger, un marchand de fer ou de papeterie commune, et voilà tous les besoins satisfaits, nécessaire et superflu, l'élément plaisir représenté par la manille et le zanzibar, qui se jouent dans tous les endroits où «on prend un verre», depuis le mastroquet jusqu'à l'estaminet, le vice s'indiquant par des bals musette, des beuglants borgnes, des garnis louches. Ces tableaux suggestifs d'existences si profondément différentes de celles qu'on connaît, qu'on coudoie, éveillaient chez André cette pensée:
«Combien de ces politiciens qui se prétendent les interprètes des besoins et des aspirations du peuple, qui en font le suc de leur éloquence et le tremplin de leurs ambitions, combien vivent cette vie, combien même la voient vivre? Les démocrates dorés, les socialistes en chambre, ont-ils seulement jamais mis le pied dans ces quartiers? L'excellent docteur Bertereau, ce vieux républicain fermement convaincu que sa doctrine politique a pour unique objectif le bonheur du peuple, lui, le praticien recherché des grands et des riches, quand, pour aller à l'hôpital où il soigne les corps de ces pauvres dont il ignore les âmes, il traverse ces parages excentriques, absorbé dans la lecture des journaux du matin, jette-t-il parfois un coup d'œil à travers les vitres de son coupé? Le jacobin Biscaras, en son confortable logis bourgeois où, parmi ses bibelots d'art et ses toiles de maître, il s'occupe administrativement de la misère publique, a-t-il jamais pris contact avec ces masses pullulantes et peinantes dont il se prétend l'ami, le frère? Non: de ces âmes, de ces mentalités dont les sépare un abîme, ils ne savent rien, rien, pas plus que moi-même.»
Et songeant à la visite qui, pour la première fois de sa vie, l'amenait en pareil quartier, André se dit encore combien le clergé, vivant au milieu d'elles, pour elles, est plus apte à les comprendre, ces mentalités et ces âmes, mieux placé pour leur parler, pour les éclairer, pour les relever, les encourager, les consoler. Par quelle étrange et détestable aberration faut-il que ceux qui sont les meilleurs amis du peuple, qui devraient lui être ses guides, ses soutiens, aient pris à ses yeux figure d'ennemis?...
«M. le curé est à la chapelle des catéchismes. Mais cela va être fini... Il sera ici dans l'instant.»
En cette pièce où on l'avait introduit, salon et cabinet de travail, André retrouvait l'arrangement familier de naguère. Le meuble quelconque, noyer ciré et velours olive, un peu plus défraîchi, le grand bureau de bois noir, les étagères chargées de livres fatigués; au milieu du parquet bien brillant, une carpette française; aux murs, des gravures à la manière noire de tableaux de sainteté: la Cène, de Léonard; la Descente de Croix, de Rubens; l'Assomption, du Titien; le Mariage de la Vierge, du Pérugin; un portrait du Pape, une copie du Ravissement d'Ezéchiel, de Raphaël; sur la cheminée, une réduction en bronze du Moïse de Michel-Ange, donnant seule une note artistique, et c'était—il sourit en se le rappelant—son propre présent à l'occasion de la première messe de son ami. Sans affectation de sévérité, dans un caractère plutôt bourgeois, mais studieux et de confort suffisant, intérieur bien ecclésiastique, caractérisé par l'absence de toute esthétique corruptrice et d'amollissante élégance.
«Bonjour, André.
—Bonjour, Augustin.»
Dans leur serrement de main passa la chaleur de l'affection ancienne.
«Je suis content de te voir,» ajouta le prêtre, et un sourire très franc accentuait la cordialité de sa parole.
Par un contraste auquel il devait un charme singulier, cet homme d'action, au tempérament de lutteur, était de stature peu élevée, le corps menu, plus nerveux que robuste, la physionomie fine et douce, animée par l'éclat des yeux gris très perçants, le front haut du penseur, encadré de cheveux noirs qu'il portait assez longs autour de la tonsure, mais l'énergie s'indiquant dans la carrure du menton, comme la bonté dans la bouche aux lèvres fortes.
«Moi aussi, Augustin, je suis content. Tu ne crois pas que je t'oublie, au moins?... Nos voies sont tellement divergentes... et la vie emporte chacun dans son tourbillon. A moins de nous chercher expressément, où nous rencontrerions-nous?
—-Notre vieille amitié est à l'épreuve de l'absence. Y a-t-il dix ans que nous ne nous sommes vus? Est-ce hier?... Je n'en sais rien, sinon que te voici.
—Tu m'as écrit une bonne lettre au moment de mon cruel chagrin. Je t'ai bien répondu, n'est-ce pas?
—Et tu as bien su que je m'étais présenté chez toi?
—Je l'ai su, et j'en ai été profondément touché. Mais en ces premiers jours l'état de ma pauvre femme était tel que je n'existais plus pour personne. Je te l'ai dit en t'écrivant.
—Tu m'as dit aussi la fin de tes alarmes. Souvent j'y pensais, et j'ai prié pour elle et pour toi. Le mieux s'est confirmé, j'espère?
—Physiquement, oui; elle va tout à fait bien à présent.»
Après un peu d'hésitation, André ajouta:
«Pourquoi n'es-tu pas revenu?
—Parce que, comme prêtre, j'aurais craint de paraître vouloir imposer des consolations qu'on ne me demandait pas.»
De nouveau il y eut un passage de silence. Approchant un fauteuil de chaque côté de la cheminée où grésillait un feu de coke:
«Viens donc t'asseoir ici, reprit le curé... Il fait très froid.»
Mais André poursuivait son idée. Ayant pris place, c'est d'un ton très légèrement agressif, crainte de paraître s'excuser, qu'il dit à son ami:
«Depuis mon mariage, je t'aurais volontiers prié à dîner avec nous quelquefois, en famille. J'aurais aimé que ma femme te connût. Mais j'y ai mis de la discrétion... Ton habit ne saurait fréquenter chez des gens qui vivent en état de péché mortel.»
De nouveau l'abbé Aldebert sourit, d'un sourire très fin cette fois:
«Mon habit, au contraire, a plus affaire avec les réprouvés qu'avec les saints. Et quant au péché mortel, comme tu y vas, ami!... Pour perdre irrémissiblement l'âme, sais-tu bien dans quel esprit le péché doit être commis? Celui, très grave, par lequel tu offenses Dieu... Mais au fait, crois-tu toujours en Dieu? Tu ne le niais pas jadis?
—Pas davantage à présent... pas plus que je ne l'affirme. Quoique, après tout, j'y inclinerais plutôt. L'idée de Dieu pourrait bien être nécessaire à l'humanité... et sans elle aussi me semble-t-il difficile d'expliquer tant de choses... Mais comment répondre à un prêtre? Ma conception du divin s'éloigne tellement de la sienne que ce que je crois, pour lui, c'est de l'incroyance.
—Oui, oui, je sais... Pas de l'athéisme, non certes... une cote mal taillée entre le positivisme, qui se dit scientifique, et le déisme, dilution de la religion en religiosité... L'homme se donne une peine infinie pour inventer des complications, alors que se trouve à son service une foi si simple, qui le dispenserait de se mettre martel en tête... Enfin, tant qu'il n'y a pas négation, la porte demeure ouverte à l'affirmation. Que ta croyance donc soit au Dieu chrétien ou à quelque raison suprême, lorsque tu as contracté cette union devant la loi, union qui n'est pas valable pour l'Église, est-ce avec le propos délibéré d'offenser celui qui a institué le sacrement du mariage? En péchant, dis-le moi, aimes-tu ton péché?
—Pour te répondre, il faudrait que je crusse pécher, et je ne le crois point. Traduisant ta question en une langue qui m'est plus familière, je te dirai ceci. Loin qu'aucune intention irrespectueuse ou hostile ait déterminé le caractère purement civil de mon mariage, j'ai eu regret de ne pouvoir lui donner une consécration que je ne tiens pas pour indispensable, mais qui ne saurait nuire et qui a sa grandeur... un sentiment analogue à celui qui me faisait aimer la présence du Christ dans les prétoires, d'où il ne s'ensuit point que me soit moins sacré le serment prêté en dehors de lui... Mais je t'avais écrit tout cela, en t'en faisant part.
—Je ne l'ai pas oublié. Si je te le fais répéter aujourd'hui, c'est afin de te faire toucher du doigt l'erreur commune à bien des laïques. Songe donc, André, que le juste pèche sept fois par jour... véniellement, soit! Mais dans le tas comment ne se glisserait-il point de temps à autre quelque péché mortel? Tous réprouvés, alors?... Pas un élu pour s'asseoir à la droite du Seigneur?... Non, non... En dehors du péché qui se délecte de soi-même, le péché démoniaque qui a perdu Lucifer, il n'en est point dont ne se puisse obtenir la rémission. N'est-ce pas la doctrine de la pénitence qui est le sang et la moelle de notre sainte religion? Le plus bel attribut de Dieu n'est-il pas la miséricorde?»
Le prêtre était devenu grave, et cela pourtant était dit avec une grande simplicité. Un instant, André se tut. Puis, brusquement, d'un accent au fond duquel il y avait une ironie légère, un peu voulue:
«A ce compte, dit-il, ma femme et moi, nous ne serions pas damnés?»
Question, certes, imprévue sur ses lèvres. Un instant les yeux gris se fixèrent sur lui, avec, dans leur éclat, de la curiosité et de l'intérêt. Mais ce manieur d'âmes en possédait trop l'expérience pour s'étonner d'aucun retour. En souriant, il répliqua:
«La damnation, mon cher André, est un mot que je prononce le moins possible. Pour obtenir le bien, la crainte de l'enfer est un moyen... moi, je préfère montrer le ciel. Puisque tu m'interroges sur ce point, je te répondrai que nul pécheur ne saurait être dit damné tant qu'il a devant lui le temps pour se repentir. Plus il en a, mieux cela vaut. Un monde de contrition, néanmoins, peut tenir en des minutes bien courtes... ces minutes suprêmes qui précèdent la comparution devant le divin juge, et que l'homme vit plus intenses, cent fois, comme au moment de s'éteindre la flamme brille plus haut et plus clair. Là est le secret de cette absolution in articulo mortis raillée par ceux qui ne la comprennent point. Damné parce que tu vis dans le péché?... Mais ce serait presque l'équivalent de cette effroyable doctrine calviniste de la grâce, prétendant que certaines créatures sont marquées par le Créateur du sceau de la réprobation éternelle, sans qu'efforts ni souffrances, sans que foi ni amour puissent jamais fléchir la malédiction de leur naissance. Attends, André, attends d'être au seuil de la mort. Si tu y appelles non l'ami, mais le prêtre, nous causerons... et c'est à ce moment que je te répondrai.»
Cette assurance des croyants déconcerte toujours quelque peu ceux qui doutent. Avec un geste évasif, du même ton railleur de soi-même, André reprit:
«A ces scrupules que je t'expose, ne te demandes-tu point si j'aurais trouvé mon chemin de Damas?
—J'en ai vu bien d'autres. Tu as été éprouvé cruellement... Ceux qui souffrent apprennent facilement le chemin qui conduit vers nous.»
En dépit de la douceur dont s'enveloppaient ces paroles, quelque chose de fier y passait, dont fut atteint au vif l'orgueil du rationaliste. Vivement il répondit:
«Ce n'est pas ma souffrance que je t'apporte... La raison aussi bien que la religion enseigne à se résigner. C'est de ma femme qu'il s'agit.»
L'abbé Aldebert s'inclina en façon de dire:
«Tout à son service comme au tien.
—Ma femme souffre, Augustin... elle souffre d'autre chose... bien que ce soit à cette occasion... que de la mort de son enfant. Depuis notre grand malheur, j'ai cherché à pénétrer le secret de son âme. J'ai fini par y parvenir et j'ai découvert une plaie que je suis, moi, impuissant à guérir. En venant à toi, mon vieil et cher ami, ce n'est pas tant le prêtre que j'ai cherché: c'est l'homme de qui me sont connus l'élévation d'esprit, la sûreté de jugement, la bonté de cœur, le sens droit et profond de la vie. Si tu n'étais qu'un homme toutefois, une pudeur m'interdirait de te livrer ainsi la pensée de ma femme, l'intimité de mon ménage. Ta robe te revêt d'une immunité me permettant de te confier sa peine, qui fait la mienne. Elle te donne aussi pouvoir de l'alléger peut-être... Et me voici.
—Le prêtre et l'homme sont tout à toi, André... Parle.»
D'un geste bien ecclésiastique, enfonçant ses deux mains dans sa ceinture, pour écouter, il s'adossa, très attentif.
André raconta tout. Quand il eut fini:
«Je vois, dit le curé... Scrupules d'une âme demeurée religieuse malgré qu'elle se soit écartée des sentiers de la foi... Absence de direction de conscience...»
Percevant chez son ami un léger signe d'irritation, il s'interrompit:
«C'est un mot, je le sais, dont les maris prennent ombrage. A la pensée d'une intervention étrangère auprès de leur femme, l'exclusivisme de possession se hérisse... Eh! mon ami, la conscience n'appartient qu'à Dieu... saint tabernacle dont il a remis la clé en nos mains indignes. Toi-même, tout à l'heure, ne l'établissais-tu pas, cette prérogative de notre ministère? Adresse à Dieu ta jalousie, alors, non pas à nous, ses serviteurs.»
Se souvenant que la veille lui, le raisonneur, presque en ces mêmes termes il avait parlé à sa femme, André aussitôt se détendit.
«Soit! j'ai tort... J'ai tort, puisque c'est moi qui sollicite pour elle ton conseil. C'est que, vois-tu, nous avons peine, nous autres dégagés des liens dogmatiques, à comprendre qu'une conscience ne trouve pas sa direction en soi-même. N'est-ce donc point à ces fins que nous avons reçu la connaissance du bien et du mal?
—Tu parles d'une conscience d'honnête homme, non d'une conscience catholique. Ne t'imagine pas, d'ailleurs, que nous encouragions le scrupule... tout au contraire en réprimons-nous l'excès. Et personnellement je suis ennemi de l'abus de direction comme de l'abus des sacrements... Mais, à soulever ce débat, nous nous écartons de l'objet proposé. Je reprends donc. Faute de direction, une conscience qui s'affole... D'autre part, zèle indiscret d'une personne dont la piété ardente et militante est sujette à oublier que, de toutes les vertus chrétiennes, la charité est la plus agréable au Seigneur... Une de ces femmes qui, exaltées par l'orgueil de leur foi, pensent pouvoir se substituer au prêtre pour la conduite des âmes... qui, dans la louable intention de travailler à la gloire de Dieu, s'instituent de leur autorité privée mères de l'Église... Ah! mon ami, les laïques qui rendent la religion comptable du mal fait dans le monde par certaines dévotes plus dévotes que le pape ne se doutent pas qu'elles en font à la religion bien plus encore, et quelles croix elles sont pour nous, leurs confesseurs!... Mais, reprit l'abbé en riant, voilà que moi aussi je manque à la charité... Tu vois combien c'est vite fait de choir dans le péché... oh! véniel, celui-ci, à n'être même pas compté dans les sept quotidiens du juste...»
Puis, redevenu sérieux:
«Allons, André, le mal n'est pas sans remède. Ta femme peut guérir.
—Tu crois?... Tu crois que la paix peut rentrer en elle?...»
Mais le front du prêtre s'était fait plus sévère.
«La paix?... Entendons-nous. Il ne saurait être de paix véritable que dans les sacrements, et l'approche lui en demeure interdite.
—Tu veux dire qu'elle ne peut pas communier?
—Elle ne le peut pas. La loi canonique est formelle.
—Cela pourtant est d'obligation?
—Absolue, au moins une fois l'an.
—Alors tu ne saurais la réconcilier avec l'Église.
—Tant qu'entre l'Église et elle se dresse son péché, le Saint-Père lui-même n'en aurait pas pouvoir.»
André eut un geste violent.
«Oh! cet homme, s'écria-t-il d'un accent de haine... Auparavant, je ne songeais pas plus à lui que s'il eût été mort. Mais depuis que le malheur est entré dans ma maison... depuis que son existence... une existence imbécile et coupable... est cause que ma femme s'éloigne de moi...»
Avec une gravité douce, le prêtre l'interrompit.
«Tais-toi, ami, tais-toi... Dieu tient tout dans ses mains... Certes, ce me serait une grande joie le jour où vous monteriez à ma pauvre paroisse pour me demander de vous bénir au nom du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob... Mais il ne sied point de penser à ces choses...
—C'est juste, fit André, ironique... Une superstition affirme que ceux-là dont la mort est désirée enterrent qui la souhaite.»
C'est en souriant que son ami le reprit:
«Le point de vue auquel je me place diffère un peu du tien.»
Mais l'amertume était montée aux lèvres d'André et y restait.
«L'amour du prochain?... Pour ne pas vouloir de mal à celui-là, je ne suis pas assez chrétien, mon cher. Mais ces remarques sont oiseuses. Lambertier est de ce monde, ce qui est tant pis pour le monde... Aux fins d'abolir son péché, ma femme dispose d'une autre ressource. Elle n'aurait qu'à m'abandonner, n'est-ce pas?... Son salut éternel vaut bien ce sacrifice.
—Qui parle de cela?
—Eh! sais-je donc tout ce que peut lui suggérer sa funeste amie? M'abandonner, c'est tellement simple... et abandonner son enfant aussi... ou bien me le prendre. A ce prix, elle ferait sa paix avec Dieu.»
Il s'était levé et marchait par la chambre, en proie à une surexcitation peu habituelle à cet esprit ferme et pondéré.
«Allons, André, garde-toi des jugements téméraires. Mme Rogerin assurément ne songe à rien de pareil et personne sans doute ne l'y pousse.
—Explicitement, non... ce serait trop abominable et monstrueux. Mais, dans cette pauvre tête exaltée, Dieu sait quel chemin font les idées, et les transformations qu'elles subissent. Oui, ce serait monstrueux... Car enfin, Augustin... pardonne-moi de parler dans un esprit aussi profane... acceptant même la doctrine catholique et ne me considérant pas comme le mari de ma femme, elle a des devoirs envers moi... elle n'a pas le droit de me rendre malheureux.
—Le droit au bonheur, mon ami, il n'est inscrit nulle part. Et je te ferai remarquer que, dans l'espèce, ton malheur étant issu de la faute que tu as commise en détournant une conscience catholique, c'est bien toi qui en es l'artisan.»
Encore une chose que lui-même avait dite et qui se retournait contre lui. Voyant sur son visage une contraction d'humeur:
«Mes paroles te blessent? reprit le curé... Tu m'as cherché, André, je te réponds.»
Vivement une main se tendit vers la sienne:
«De toi, Augustin, rien jamais ne me blessera.»
Et s'asseyant, plus calme, mais amer encore:
«Ainsi tu n'admets pas que l'homme soit justifié à chercher le bonheur, le plus honnête, le plus légitime des bonheurs: celui du foyer? Dieu permet l'amour pourtant, puisqu'il le bénit. Où donc est sa bonté, alors?
—Tu viens de le dire: Dieu bénit l'amour... C'est sa bénédiction qui manque au tien. Oui, il est bon, oui, il permet et il veut le bonheur de ses créatures, mais en tant que ce bonheur ne viole pas sa loi; car sa loi est plus forte que sa bonté.»
Et s'animant:
«Là est bien, poursuivit-il, le vice qui ronge comme une lèpre les sociétés modernes: elles prétendent subordonner tous principes à la satisfaction de l'individu. En matière sociale, tu réprouves cet esprit. Pourquoi le défends-tu dans le domaine de la morale? Tu professes que le citoyen se doit à la cité... Pareillement le fidèle se doit à la foi. Tu honores l'homme qui s'immole à son idée... Dieu aime celui qui s'immole à sa conscience.
—Tu oublies que ma conscience à moi n'est point en cause. C'est à celle de ma femme que je serais sacrifié. Magnanimité excessive, ce me semble...
—En ce moment, André, nous battons l'eau. Il n'est point question de disputer sur des articles de foi ni d'examiner des éventualités chimériques. Revenons au fait, veux-tu? Tout à l'heure tu alléguais qu'en certains cas un commerce illicite crée des devoirs... C'est un terrain sur lequel je ne saurais te suivre. Toutefois, je dois le reconnaître, bien qu'absolument identique aux yeux de Dieu à celle que je viens de mentionner, votre situation ne l'est point aux yeux du monde. Puis il y a un lien né de votre chair, qui vous unit dans votre péché commun. Mme Rogerin le sait et ne nourrit aucunement, sois-en sûr, le dessein que tu lui prêtes. Vous vous trouvez, mes pauvres amis, dans une impasse douloureuse... Il s'agit de vous aider, non pas à en sortir, la porte en étant hermétiquement close, mais à y vivre le moins mal possible.»
Les lèvres d'André s'ouvrirent pour parler, puis se refermèrent. Coupant court enfin, par un petit rire amer et sec, à son hésitation:
«Ma femme croit avoir découvert une solution, dit-il... Ce serait que, sous le même toit, nous soyons comme frère et sœur.»
Grave, un peu froid, l'abbé Aldebert répondit:
«Cela serait bien, en effet.
—Tu es prêtre, Augustin... Je ne suis, moi, qu'un homme.»
D'un léger mouvement de la main, cette main qui savait bénir, son ami apaisa sa révolte:
«Tu n'as pas si complètement oublié ton catéchisme que tu ne te rappelles les commandements de Dieu... «Œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement...» Et ce mariage-là, c'est le sacrement: l'Église n'en connaît pas d'autre. Non possumus... Je ne puis faire que ta femme ne soit exclue de la Sainte-Table. Mais il ne me paraît pas impossible de lui donner de la consolation et de l'espérance... Envoie-la moi.»
Une ombre passa sur le front d'André.
«Te l'envoyer?... Voudra-t-elle?... Depuis notre mariage elle n'a pas vu de prêtre...
—Eh! qui te parle de confession?... Car c'est bien là, n'est-ce pas, où le bât te blesse!... Cette défiance du confesseur qu'ont les maris... Et tu as pensé pourtant que le mal de cette âme, un prêtre seul pourrait t'indiquer le moyen de le soulager... Mon cher ami, s'il plaît à Mme Rogerin de se présenter au tribunal de la pénitence, mon confessionnal est ouvert à tous... et je ne connais pas ceux qui s'y agenouillent. Mais, à te dire vrai, je préférerais qu'elle allât tout bonnement à sa paroisse, et je l'y engagerais au besoin... Ces choses-là gagnent à être faites simplement. Non: ce qu'il faut, c'est que j'aie occasion de m'entretenir avec elle... c'est qu'avec le peu que je puis avoir de pénétration et de prudence, je sonde sa plaie... c'est que dans mon humble jugement je trouve le dictame propre à l'adoucir. Néanmoins, tu as raison... Peut-être serait-ce mieux de ne pas l'effaroucher en l'abordant de front... Ces âmes meurtries sont délicates... Cherchons une entrée en matière... Tiens, si tu pouvais l'associer à mes œuvres?... J'en ai une bien faite pour toucher son pauvre cœur maternel: un orphelinat qui a grand besoin d'assistance. Tu lui dirais m'avoir rencontré fortuitement, que je t'en ai touché mot, que tu serais aise de la voir s'y intéresser, que ce lui serait une occupation salutaire... Oui? C'est entendu.»
Tous deux s'étaient levés. Posant ses mains sur les épaules de son ami:
«Allons, reprit-il de sa voix plus sonore, sa voix d'espoir, toute réchauffée par l'amitié, Dieu qui m'envoie par toi une œuvre à accomplir me donnera les lumières nécessaires. Mes ferventes prières seront pour vous... Demain je dirai ma messe à votre intention... Puis vous avez là-haut un avocat: cette chère petite âme qui était trop belle pour demeurer parmi nous. Tu bondiras, si je parle en ceci comme la pieuse amie de Mme Rogerin... mais il est véritable que ces purs holocaustes désarment le Seigneur. Puisque tu ne nies pas Dieu, André, mets ta foi en lui: il est favorable à qui, d'un cœur sincère, se confie à sa clémence.
—C'est à ta sagesse surtout que je me confie et à ton affection. Je parlerai donc à Élisabeth des œuvres paroissiales de Saint-Jacques-Saint-Christophe... En attendant, Augustin, accepte ma modeste offrande pour tes orphelines.»
Et dans la main du curé il glissait un billet bleu.
«Merci, André. Reviens me voir, reviens souvent... Et embrasse-moi, ami.»