V
«Une dame demande si madame veut la recevoir. Elle n'a pas donné son nom, mais elle dit que madame la connaît bien.
—Est-ce une quémandeuse?
—Oh! madame... En revenant de la poste, je passais devant la loge comme elle demandait l'étage et je l'ai vue descendre d'un équipage à deux chevaux.»
A une heure... Une personne qui jamais n'était venue chez elle... Quelque quêteuse sans doute...
«Faites entrer dans le petit salon.»
S'étant assurée qu'elle avait sa bourse sur elle, Élisabeth suivit de près le valet de chambre. Elle eut peine à étouffer un cri d'étonnement en se trouvant en présence de Mme Lambertier. Comme elle demeurait interdite, sans que lui vinssent aux lèvres les machinales formules d'accueil, ce fut celle-ci qui prit la parole:
«Vous m'excuserez de vous surprendre ainsi... Je craignais tellement que, sachant qui était là, vous ne me receviez point.
—Et pourquoi donc?... Pourquoi... madame?...»
Élisabeth avait hésité, ne sachant d'abord comment s'adresser à celle que, pendant cinq années, elle avait appelée «ma mère».
«Prenez ce fauteuil, je vous prie...»
Autant qu'elle, Mme Lambertier semblait en proie à l'embarras. Cela frappait chez cette femme à l'esprit si ferme, à l'attitude si assurée. Un changement à la vérité s'était opéré en elle. Tout blancs aujourd'hui, ses cheveux naguère si terriblement noirs. Mais, on le devinait à l'ensemble de la physionomie, cela était moins l'œuvre naturelle des douze ans écoulés que le renoncement à certains soins pris dans le secret du cabinet de toilette. Et ce visage sec, aux traits durs un peu, y gagnait un adoucissement en même temps qu'il en tenait un caractère vénérable. Une émotion aussi se lisait sur ses traits. Instinctivement Élisabeth eut un regard vers ses vêtements... Non: ils étaient sombres, mais n'étaient pas de deuil.
«Je me suis présentée chez vous aussi matin, reprit la visiteuse, afin d'avoir la certitude de vous rencontrer. Puis je sais qu'à cette heure M. Rogerin est au Palais... et il lui aurait déplu, sans doute, de me savoir ici.»
Élisabeth ne répondit que par un geste de politesse vague.
«Pour vous aussi, j'ai le sentiment de n'être point la bienvenue... C'est un passé douloureux que ma présence fait revivre.
—Ce passé est lointain, il est aboli... Tout ce que j'en veux retenir, c'est la mémoire de votre bonté et de votre affection. Si vous venez me chercher, c'est que peut-être puis-je vous être de quelque service. Je serai heureuse, croyez-le, que vous fassiez état de moi.
—Merci, ma chère enfant... vous permettez à une vieille femme cette appellation familière? Merci... Je ne viens qu'en ambassadeur... Je viens de la part de mon fils.»
Une vive rougeur monta au front d'Élisabeth. Elle en fut confuse et en rougit davantage. Elle aurait tant voulu ne point paraître troublée...
«Mon fils est très malade. La vie qu'il a menée depuis son adolescence devait finir par avoir raison de la constitution la plus robuste. C'est fait. Que ses jours ne soient pas en danger immédiat, sans rien affirmer les médecins m'en donnent l'espérance. Ce qui est certain, c'est que jamais il ne se relèvera du mal qui l'a terrassé. D'abord nous l'avons guéri d'une fièvre typhoïde, puis d'une pneumonie. Ces accidents consécutifs ont déterminé le bouleversement complet d'un organisme usé par les excès de toute nature. A présent la moelle épinière se trouve atteinte sous forme d'ataxie du caractère le plus grave. Voilà six mois que je le dispute à la mort. Tout ce temps-là, hors les périodes aiguës de fièvre et de délire, il a conservé sa pleine connaissance. Vigoureux comme il était, il ne pouvait crouler entièrement tout d'un coup, et son moral, au contraire, a gagné une partie de la force qu'a perdue le physique. Oh! combien il est changé... Je savais ce que valait mon malheureux fils... jamais je ne me suis fait à son sujet d'illusions maternelles. Et ce n'est pas auprès de vous, ma pauvre enfant, si cruellement outragée par lui, que j'entreprendrais de réhabiliter son caractère. Je dois le dire cependant, parce que c'est la vérité qui à présent se révèle: il n'était pas foncièrement mauvais.
—Jamais je n'ai pensé cela de lui.
—N'est-ce pas? Il a été, voyez-vous, victime de cette grande fortune dont, trop jeune, il s'est trouvé le maître. Son éducation avait été détestable. A ma décharge, je dois représenter que, passé sa petite enfance, je n'ai eu sur lui aucune autorité. M. Lambertier estimait que l'héritier appartient au père... façon de dauphin de l'argent, retiré des mains des femmes presque dès ses premières culottes. Il m'abandonnait sans contrôle la direction de ma fille; il s'attribuait exclusivement celle de son fils. Direction qui, par malheur, consistait à faire de lui un homme avant l'âge, et par les plus mauvais côtés de la nature masculine. Sous prétexte de le viriliser, on a étouffé en lui la sensibilité, la délicatesse. Et comme, en réalité, Edmond était un faible, c'est la brutalité qui s'est développée au lieu de la force. J'ai honte à le dire, mais on l'a prématurément corrompu. Cela donnait à son père un plaisir malsain que, dès sa seizième année, il connût la débauche. Dans cet esprit on n'avait rien mis de sérieux, rien d'élevé dans cette âme, rien de noble dans ce cœur, rien que des principes sommaires d'honneur mondain... et encore, je crois bien qu'Edmond les a trouvés en lui-même. Sans doute j'aurais dû lutter contre cette démoralisation systématique... Mais mon mari était autoritaire et violent. Je tenais de lui ce grand luxe que j'aimais... pour en mieux jouir, je voulais la paix dans mon ménage, et ainsi me suis-je désintéressée de ce qu'au surplus je n'aurais pu qu'imparfaitement combattre. Lorsque son père est mort, il avait dix-huit ans. Par son émancipation précoce, il m'échappait. Que pouvais-je faire?...»
De nouveau, Élisabeth protesta.
«Qui songerait, madame, à vous reprocher les défauts de votre fils?
—Moi, aujourd'hui, j'y songe... Lorsqu'il vous a épousée, j'avais conçu quelque espoir. Il semblait épris... il l'était... l'amour opère des miracles...»
Mme Lambertier s'embarrassa. Quelque chose d'importun lui montait dans la gorge au souvenir de certaine équivoque qu'il lui avait paru expédient de ne point chercher à dissiper. Rapidement elle passa.
«Je n'ai pas regardé d'assez près peut-être... Je n'ai pas réfléchi qu'avec un homme de son caractère une inclination honnête risquait de n'être que feu de paille... Je n'ai pas assez considéré les périls auxquels on expose une pureté comme l'était la vôtre en la jetant dans des bras vicieux...
—Mon oncle a bien commis la même erreur... cet homme de jugement si sûr et qui me chérissait tendrement.
—Votre oncle ne connaissait pas mon fils comme le connaît sa mère.
—Mais une mère est pardonnable de se méprendre sur son fils.
—Cela est digne de votre cœur, ma chère petite, d'atténuer ainsi ma responsabilité. Mais je veux, moi, l'assumer tout entière...»
De nouveau elle s'éclaircit la voix, qui s'enrouait un peu, car elle savait ne pas dire toute la vérité.
«Et j'ai le sentiment d'un tort envers vous, Élisabeth, d'un grand tort. Voulez-vous me le pardonner?
—Oh! madame... Enfin, puisque vous y tenez, je vous accorde le tort, pour vous prier de n'y plus penser jamais.»
D'un geste cordial auquel donnait plus de prix son habituelle froideur, la vieille femme tendit ses deux mains à celle qui avait été sa fille. Et, dans cette étreinte, ce qui restait de glace entre elles se fondit.
«C'est trop parler de moi, reprit Mme Lambertier. Je n'ai pas été la seule à réfléchir. La vie jusqu'à présent n'en avait point laissé le loisir à mon fils... la vie telle qu'il la brûlait, les compagnies dans lesquelles il se plaisait. Depuis ces mois qui l'ont tenu cloué sur son lit ou sur un fauteuil, dans le silence, dans la solitude qui se sont faits autour de lui, il s'est mis enfin à regarder en lui-même. Et quand on a vu la mort de près, quand on la sait qui rôde autour de soi, chassée par la porte, rentrant par la fenêtre, la conscience la plus endurcie s'éveille. C'est alors seulement qu'avec lui j'ai connu le regret de ce qu'il aurait pu être. Tout ce temps-là, je ne l'ai pas quitté. Cet homme, qui a les cheveux gris aujourd'hui, il est redevenu pour sa mère le petit blondin aux joues roses que seul j'avais possédé, puisque, dans l'intervalle, quarante années durant, il ne m'avait pas appartenu. Non qu'Edmond m'ait beaucoup entretenue de ces choses. C'est lentement, silencieusement qu'il les a dégagées de lui. Le sentiment de ses fautes lui est venu, le tardif regret d'avoir irrémédiablement gâché une vie qui s'offrait si belle...
—Pourquoi irrémédiablement?... Il est assez jeune encore pour la refaire et la revivre mieux.
—Ne vous ai-je pas dit que ses années sont comptées... si même ce sont des années ce qu'il a devant lui? Et puis, quand même... jamais il ne sera plus qu'une épave... Ah! vous êtes bien vengée, Élisabeth...
—Vengée, madame!... Oh! comment pouvez-vous m'attribuer un désir de vengeance? Comment, vous qui me connaissiez, me jugez-vous capable de me réjouir du mal d'autrui?»
Dans ce cœur si doux, que sa propre détresse rendait plus pitoyable encore, une profonde commisération était entrée. Et très sincère était sa protestation impétueuse.
«Par votre fils, il est vrai, j'ai souffert... Ses torts envers moi ont été grands... Mais ce n'est point volontairement qu'il m'a fait du mal, ce n'est point par méchanceté. Il y avait entre nous un malentendu... Je l'ai bien compris: je n'étais pas la femme qu'il lui fallait... Si j'avais été autre, peut-être aurait-il bien vécu avec moi... Il a essayé à sa façon, puis s'est découragé. Il avait l'habitude que tout se pliât à ses désirs... Moi, je n'ai pas pu, cela l'a rebuté. Mais je n'ai pas eu que des reproches à lui faire? Pourquoi donc aujourd'hui me souviendrais-je du mal et non du bien?»
En cet instant, au contraire, le jeu fantasmagorique de la mémoire soudain réveillée qui lui remettait ce passé sous les yeux, semblable à des images de cinématographe, lui montrait seulement les quelques bons procédés qu'avait eus pour elle ce mauvais époux, bon garçon par intermittences.
«Et puis, dit Mme Lambertier, vous avez pu, grâce à Dieu, vous refaire un bonheur. Vous avez eu votre revanche.
—Oui, madame. Mon mari me rend infiniment heureuse. Et si un immense malheur ne m'avait frappée...
—Je l'ai su et j'ai eu bien pitié de vous. En cette occasion, j'ai songé à cet événement d'il y a quinze ans ou seize...»
Élisabeth détourna la tête pour cacher que de nouveau elle rougissait. C'était, cette fois, un mouvement de pudeur.
«Laissez-moi encore vous dire ceci, continua Mme Lambertier... C'est un autre et bien amer regret pour mon fils que celui de la paternité perdue par la faute de son imprudence et de son entêtement. A l'époque déjà, il en avait été chagriné... beaucoup, je vous assure. Il n'a pas su vous le faire comprendre... C'était un de ses grands travers, cette affectation d'indifférence, cette fausse honte de ce qu'il possédait de sensibilité. Mais depuis... ah! depuis... Aujourd'hui qu'il voit se dresser devant ses yeux, s'il me survit, le spectre de l'isolement au milieu de tout son or, avec, autour de lui, rien que des mercenaires ou des parasites... aujourd'hui que cet or se trouve sans héritier de son sang... seulement des neveux qu'à peine connaît-il, car il était brouillé, vous vous le rappelez, avec sa sœur, et le replâtrage qui s'est produit à l'occasion de sa maladie n'a pas ramené grande affection entre eux... aujourd'hui, quelle tristesse est la sienne, à cette pensée qu'il pourrait, qu'il devrait avoir dans sa maison de petits êtres à aimer et qui l'aimeraient... un premier-né qui bientôt serait un homme, ou déjà une douce et gracieuse jeune fille...»
Mais s'apercevant du trouble d'Élisabeth:
«J'ai tort, s'interrompit-elle, de vous parler de cela, après votre grand chagrin.
—Non, non... je puis l'entendre. Éternellement je pleurerai cet ange que Dieu m'a repris. Mais un enfant me reste. Entre lui et mon cher mari, je connais la joie des pures et douces tendresses. Et parce que je les connais, je plains M. Lambertier, oui, vraiment, je le plains... Je regrette qu'il n'ait pas contracté une seconde union, laquelle peut-être aurait mieux réussi que la première. Vous l'avez dit, madame, j'ai ma revanche. De tout cœur, je souhaiterais qu'il eût la sienne aussi.»
C'était sa fierté qui parlait, ce sentiment de revanche, en effet, qui l'exaltait malgré tout. Combien amère cependant sa détresse, à sentir si incomplet le bonheur dont ainsi se paraît-elle... Et à cause de cela précisément, elle l'affirmait plus haut, car elle ne devait rien laisser soupçonner de la plaie vive qui la rongeait.
«Vous êtes, ma chère enfant, la bonté, la générosité mêmes... au delà encore de ce que j'attendais de vous. Et cela m'encourage à vous rendre le message de mon fils. Il n'a jamais été religieux, vous le savez, irréligieux pas davantage: indifférent seulement à ces choses, comme à tout ce qui n'était pas sa jouissance ou son plaisir. Depuis pourtant que son âme s'est révélée, une inquiétude l'a pris de ce qu'elle deviendra après son corps... ce corps duquel seul il s'est occupé pendant ses belles années de jeunesse et de maturité, et qui est aujourd'hui celui d'un vieillard. Sans avoir à ce sujet une croyance bien ferme, il pense que cette âme peut-être ne mourra point et il ne voudrait pas qu'elle quittât ce monde sans avoir obtenu le pardon de celle qu'il a offensée si gravement. Il m'a priée de venir le solliciter de vous.
—Oh! madame, pouviez-vous donc, pouvait-il en douter? Pourquoi, de quoi lui garderais-je rancune! Les chagrins d'autrefois sont effacés... Quel mal me fait-il à présent?»
Oh! la chère petite âme héroïque, qui saignait en prononçant ces paroles...
«La charité nous commande le pardon des injures... et je serais bien dure si je le lui refusais à lui, quand il souffre, quand il est malheureux. Mais, dites-le lui, madame, ce n'est pas uniquement par devoir de chrétienne que j'en use ainsi avec lui... dites-lui bien que c'est vraiment du fond de l'âme... Je ne sais quels mots trouver pour l'en assurer mieux.»
Mme Lambertier hocha la tête.
«Vos mots sont excellents, et il me suffirait de les lui rapporter tels quels. Seulement...
—Seulement?
—C'est que je n'ose... Comprenez cependant ma crainte. S'il allait croire... on doit tellement mentir aux malades, et ils s'en doutent bien... s'il allait croire que, pour l'apaiser, c'est moi qui les invente?... Et vous prier de lui écrire ces paroles, non vraiment, je ne saurais...»
Que se passait-il depuis un moment en Élisabeth? Quelque chose rayonnait autour d'elle, qui la transfigurait.
«Je ferai mieux, répliqua-t-elle: moi-même je les lui porterai.»
Cela était dit d'un ton si calme, si ferme, si fier aussi et si doux à la fois, que Mme Lambertier—pourtant n'était-elle pas sans avoir escompté cette réponse—en demeura d'abord muette de saisissement.
«Oui, madame, si vous le désirez, j'irai.
—Mais... M. Rogerin?...
—Il m'en coûtera sans doute d'avoir, pour la première fois, à lui cacher une de mes actions. Pour une bonne action, néanmoins, je puis me le permettre, je pense.
—Ah! Élisabeth, vous qu'autrefois j'ai appelée ma fille... comme autrefois laissez-moi vous embrasser.»
Non, ce n'est pas ainsi, jamais, qu'elle l'avait embrassée autrefois...
«Vite, que je porte à mon fils cette bonne nouvelle. Quand viendrez-vous?
—A l'instant même. Emmenez-moi. A cause de mon mari, en effet, à la réflexion peut-être me raviserais-je... Oh! à cause de lui seulement, car, pour le reste, rien ne serait changé dans mes sentiments... Plutôt que ce soit immédiat. Veuillez me donner quelques instants pour m'habiller et je vous suis.»
Sa toilette rapidement faite, des instructions laissées pour la promenade du petit Gabriel, et elle prenait place dans le grand coupé bas de Mme Lambertier, cette voiture de rhumatisante que toujours elle avait connue à sa belle-mère. Oh! ces souvenirs qui revenaient... Tandis que les emportait vers l'avenue d'Iéna le trot souple et allongé des deux beaux carrossiers normands, l'une et l'autre demeuraient silencieuses. Ce n'est pas tant le léger trouble causé par son coup de tête, à présent, qui remplissait l'esprit d'Élisabeth; ce n'était pas une émotion de revoir cet homme que jamais elle n'avait aimé, que même n'avait-elle point haï. C'était un bouillonnement de pensées confuses qui montaient en elle comme une houle, une sorte d'exaltation sans objet encore bien défini. Mme Lambertier respectait son mutisme.
Lorsque la voiture roula sous la voûte de cet hôtel où elle avait régné en maîtresse, ce lui fut une sensation singulière. Foulant la première des marches, cette remarque intérieurement se formula:
«Le tapis était vieux rose, à dessins gris... de la moquette d'Axminster... Aujourd'hui, c'est du Smyrne.
—Je vais le prévenir, lui dit Mme Lambertier. Voulez-vous attendre dans le petit salon blanc?»
Élisabeth s'étonna que le valet de pied lui montrât le chemin. Pierre, Jean, François, n'importe... c'était toujours avec même livrée verte, même facies rasé, sournoisement respectueux. Il lui semblait que cet homme fût à elle et qu'elle allait lui dire: «Victor, vous commanderez les chevaux pour quatre heures.» Oui, Victor, c'est ainsi que s'appelait, quand elle avait quitté cette maison, sa maison, celui spécialement affecté à son service personnel. Que lui revînt ce détail puéril, n'était-ce pas absurde? Puis, machinalement, elle constatait des transformations. L'escalier maintenant était tendu des tapisseries anciennes qu'elle avait connues dans la galerie, et la galerie était décorée de peintures. A la place du jardin d'hiver, un hall... En effet, c'est pour elle qu'avait été faite cette serre, galanterie de fiancé, à cause qu'elle avait dit aimer passionnément les fleurs. De tout ce que l'argent peut donner, il était libéral. Il n'était pas méchant. Et même, oui vraiment, les premiers temps, il avait essayé à sa façon de se faire aimer, de l'aimer peut-être. Ce souvenir l'attendrissait. Et son regard embrassant l'enfilade des pièces désertes, portes ouvertes afin d'égaliser la chaleur du calorifère, son cœur se serrait à cet aspect morne de la fastueuse demeure, si animée naguère, quasi bruyante, où ne s'entendait aujourd'hui que le frôlement noir des ailes de la mort qui y errait, guettant sa proie.
«Montez-vous, ma chère enfant?... Il vous attend.»
Arrivée à l'étage, Élisabeth se dirigeait vers la droite.
«Non... par ici. Son installation est changée.»
Mme Lambertier l'avait oublié peut-être, mais Élisabeth se reconnut; c'est de l'ancien boudoir de sa femme qu'il avait fait son fumoir, et la chambre dans laquelle lentement il se mourait était celle où, le soir de ses noces, il avait conduit la jolie vierge. C'était étrange en vérité qu'aujourd'hui y entrât Mme André Rogerin.
Au moment de monter dans le fiacre qu'on lui avait fait avancer, Élisabeth hésita à donner son adresse. Puis elle jeta la plus éloignée qui lui vint en tête, boulevard Berthier. Avant d'avoir ordonné ses pensées, elle appréhendait de se retrouver chez elle, entre son mari, qui bientôt rentrerait, et son petit garçon qui viendrait chercher ses caresses. Pauvre Élisabeth! N'eût-on pas dit une femme coupable sortant de son premier rendez-vous?...
Pelotonnée dans sa fourrure, profondément elle s'absorba. Et derrière ses paupières closes, afin de mieux regarder en soi, voilà que se dessine avec netteté l'état de son âme tel que l'a fait cette heure qui vient de s'écouler.
De cet examen intime d'abord se dégage le remords du tressaillement dont elle a été secouée aux premiers mots de Mme Lambertier, lui donnant à comprendre que bientôt peut-être aurait disparu l'obstacle à son bonheur, cette vie à cause de laquelle est troublée la paix de sa conscience, cette existence qui s'interpose entre son cœur et celui de son mari. Afin de se pardonner à elle-même ce mouvement de joie, suffisait-il qu'elle eût si spontanément, si généreusement rendu le bien pour le mal? Peut-être. Mais alors lui reviennent à l'esprit des paroles qui au surplus n'en sortent guère, ces paroles résumant ses entretiens avec le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe.
«Dieu seul a pouvoir pour lier et pour délier. L'homme ne saurait désunir ce que le Tout-Puissant a uni, ce qui, par sa volonté, n'a qu'un seul principe. Rappelez-vous le langage du rituel: «L'union des époux est assurée par un mystère si élevé, qu'elle figure l'union de Jésus-Christ avec son Église.» La loi des hommes a libéré votre personne—c'était son droit; mais pour libérer votre foi il n'est que la mort. Rome?... Non, madame. Même avant, dans vos circonstances, Rome vraisemblablement n'aurait pu le faire. Après, elle se refuserait même à examiner le cas. Tant que vivra celui qui est votre époux devant l'Église, l'Église assurément vous autorise à demeurer séparée de lui, mais non à entretenir commerce avec un autre. Votre péché est manifeste et ses conséquences sont inéluctables: ayant profané le sacrement du mariage, vous êtes indigne de recevoir celui de l'eucharistie. A cela il n'est de doute ni de remède. Mais est-ce une raison pour désespérer? Que la perte de votre chère enfant ait été un avertissement d'en haut, il ne m'appartient pas de vous le dire. Encore moins cette affirmation sied-elle à des personnes bien intentionnées certes, mais à qui leur piété ne confère sur ce point ni autorité ni lumières. Et qu'avez-vous affaire de rechercher cela? Que vous servirait-il d'en être assurée? Il ne nous est pas permis de scruter les intentions de Dieu. Il est la sagesse, il est la justice. Ce qu'il fait est bien fait, sa volonté doit être votre loi en toutes choses. Les croix qu'il nous envoie, nous les devons porter d'un cœur humble et soumis. Et si ce cœur saigne, nous devons nous rappeler les plaies de son Divin Fils qui ont saigné pour notre rédemption. Mais ne songez pas tant, madame, à la colère du Seigneur. Songez plutôt que, si sa droite est terrible, infinie est sa miséricorde. Parce que vous avez cessé de marcher dans ses voies, il ne vous connaîtrait plus? Ce serait oublier que le bon pasteur ouvre ses bras à la brebis égarée. Ayez confiance en lui, madame: la confiance le touche plus encore que la prière. Qui n'a jamais douté de sa bonté peut beaucoup attendre de sa clémence. Ce serait tomber dans le péché d'orgueil que se croire l'objet d'une réprobation implacable. L'Écriture le dit: «Dieu ne se met pas en colère chaque jour.» Remettez entre ses mains votre esprit troublé: il l'éclairera. Mettez à ses pieds votre contrition parfaite... Vous avez lu les psaumes de la pénitence: Cor contritum et humilitatum Deus non despiciet. Cela dépend de vous d'obtenir qu'il se tourne vers votre péché et délivre votre âme. Priez, madame: la prière est douce. Mais les œuvres sont efficaces. Si cela est bien d'implorer la grâce divine, cela est mieux encore de la mériter. A ces fins le Seigneur a pour agréable les oblations et les holocaustes... mais les holocaustes de soi-même, faites-y bien attention. En immolant votre conscience à votre passion, vous avez péché gravement; ne croyez pas vous en laver par l'immolation de votre devoir à votre rédemption. Le Créateur veut qu'on l'aime et qu'on le serve; il permet aussi et il ordonne qu'on serve et qu'on aime ses créatures. Vous êtes mère, madame... le sacrifice d'Isaac n'est pas demandé à tous, et d'ailleurs ce ne fut pas la volonté d'en haut qu'il s'accomplisse? Le chemin qui conduit l'âme vers son salut n'est point aussi étroit que d'aucuns le pensent. Trois routes y donnent accès, qui sont larges et qui sont belles: celles que jalonnent les actes de foi, de charité et d'amour.»
Si ferme, si consolant pourtant, ce langage avait apaisé Élisabeth. Mais que pouvait-elle faire? La foi, elle la possédait. Émoussée à présent l'acuité première de la douleur, elle était sans révolte contre le cruel décret qui lui avait arraché la chair de sa chair. Et depuis que ce prêtre lui avait ouvert la porte de l'espérance, la confiance était entrée en elle avec la soumission. La charité? Par ce mot, elle le savait, l'abbé Aldebert n'entendait point seulement cette action si peu méritoire de consacrer au soulagement des pauvres quelques heures de son loisir et une partie de son superflu. Mais, sans émuler le Philistin se glorifiant de ses vertus devant l'Éternel, elle se connaissait douce à autrui, pitoyable au prochain, charitable en ses jugements, sans haine pour ceux qui lui avaient fait du mal. L'amour? Ah! c'était là sans doute les œuvres attendues d'elle pour que Dieu la reçût en sa grâce. Mais comment? Prisonnière de ses si faciles devoirs de mère et d'épouse, où trouver l'occasion d'élever son cœur à l'héroïsme? C'est ce que chaque jour se demandait Élisabeth. Et une tristesse nouvelle l'envahissait de ce que, prête au sacrifice, le sacrifice ne se présentât point.
Eh bien! voilà qu'aujourd'hui il était venu à elle. Que ce sacrifice dût être tenu pour agréable, elle n'en pouvait douter. A peine avait-il surgi en son cœur, imprécis encore, qu'aussitôt elle en ressentait la volupté douloureuse. Et à présent qu'il se formulait dans sa précision cruelle, nulle hésitation ne la troublait. Elle, timorée plutôt, et faible, une certitude la pénétrait, cette assurance qui déjà l'avait conduite à faire une démarche aussi hasardée. Cela n'était-il point une indication d'en haut? N'y fallait-il pas voir un signe que la main du Tout-Puissant l'avait touchée pour lui montrer son chemin? Et y obéir, ne serait-ce point un témoignage de foi en même temps qu'une œuvre d'amour?
Cette âme en peine désormais voyait clair devant soi. Un instant plus tard, Élisabeth entrait dans l'église Saint-Augustin. Là, au pied de l'autel même où elle avait été liée pour la vie par le lien que, dans son orgueil, dans sa faiblesse aussi, elle avait cru pouvoir rompre—là, elle s'abîma en une prière ardente. Du cœur le plus sincère, le plus fervent, Élisabeth Rogerin demandait à Dieu que fussent épargnés les jours de cet homme, dont la mort l'eût soulagée du poids de son péché.
Et quand après un long recueillement elle se leva, elle se sentit purifiée, elle se sentit forte.
Rentrée au logis à une heure plus tardive qu'elle n'avait accoutumé, elle y trouva son mari. Libéré plus tôt au contraire des visites qu'à la fin du jour il recevait dans son cabinet, André était auprès du feu, parcourant les journaux du soir. Souriant, il lui dit:
«Je te croyais perdue. Tu as fait l'école buissonnière?
—Oui... beaucoup de courses... Je me suis attardée...
—Que m'a raconté Gabriel? continua-t-il gaiement... Une dame est venue te chercher et t'a emmenée dans une belle voiture?...»
Son visage enfoui dans les cheveux du petit garçon, qui s'était jeté à son cou, Élisabeth put rougir. Comment s'y prennent donc, pensait-elle, les femmes qui ont à se cacher de leur mari? Toute confuse d'avoir aussi vite trouvé un mensonge, elle répondit vaguement:
«Ah! oui... Mme Laurent-Janin... Elle était venue me parler pour sa vente de charité au profit de la Croix-Rouge, et nous sommes sorties ensemble... Elle m'a menée au Bois.
—Tu as très bien fait. Mais je ne savais pas que les Laurent-Janin fussent si fastueusement attelés. Bon métier que dépecer son prochain... Cela mène plus loin que la classique guimbarde du médecin d'antan.
—Oh! Gabriel a un peu exagéré, j'imagine.»
L'enfant, qui, comme souvent il faisait, avait suivi des yeux sa mère par la fenêtre, savait très bien que cette visiteuse n'était pas Mme Laurent-Janin et que la voiture était bien plus belle, avec les deux grands chevaux et un valet de pied tout fourré. Comme habituellement les petits infirmes, il était très observateur. Mais, comme eux aussi, il avait de la finesse, et une intuition l'avertit qu'il devait se taire.
«Vois, ma chérie, combien la distraction te réussit, reprit André. Depuis longtemps je ne t'avais vu aussi belle mine.»
Un regard dans la glace montra à Élisabeth ses yeux brillants d'une flamme singulière. Le sourire qui errait sur ses lèvres, allant très loin, très haut, là où était monté son cœur, s'accentua. Et, se penchant vers son mari, elle lui donna un baiser.