1882

À sa mère.

Nice.
Villa Misé-Brun.

Chère maman,

Nous sommes très bien arrivés, tout est charmant et je suis enchantée d'être ici. Nous sommes très gais, il fait très beau et je crains que ma sainte famille ne m'apporte les tracasseries habituelles. Nous sommes si calmes, si sages! Paul, Sacha et Dina sont aux petits soins auprès de moi; Vassili fait très bien la cuisine, Rosalie sert avec entrain; le soleil chauffe. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Donc, prenez bien votre temps et arrivez-nous vers le carnaval, tout est prêt pour vous recevoir.

Envoyez de suite burnous algérien blanc dans le haut de l'armoire dans ma chambre, ombrelle doublée de rose, robe noire, garnie de plumes noires, dans le placard du cabinet de toilette.

Mille choses aimables à tout le monde

Et surtout ne touchez à rien dans mes livres et les tableaux, qui sont au-dessus des livres. Que la poussière reste. Ne dérangez pas le moindre papier, je vous en supplie.

À la même.

Maman,

Puisqu'il y a eu cet incendie et puisque papa est malade, je vois bien que les projets que j'ai eus ne sont plus de mise. Examinez cela et parlez-moi franchement. Quant à partir, songez à la folie, à l'énormité d'un tel voyage en cette saison. Et puis surtout si papa est malade et que les médecins lui recommandent un climat plus doux, ce serait insensé de rester là. Il n'y aura ni amusements, ni moyen de rien faire, si l'on est malade et triste.

J'ai besoin d'aller en Algérie, cela se trouvera donc bien de toutes façons; j'aurai à soigner l'auteur de mes jours et à faire mon tableau; vous voyez que cela s'arrange à merveille.

Donc si, comme je le crois, mon voyage ne se fait plus, et je ne le regrette pas, revenez au plus vite et rapportez-moi de l'argent pour payer mon portrait. Il faut s'en tenir à ma première lettre, celle qui contient mes recommandations et qui vous dit de revenir vite.

Répondez par dépêche. Amenez le père, puisqu'il faut qu'il se soigne; s'il reste malade à la campagne, il mourra, dites-le à la princesse.

J'attends la réponse à ma dernière lettre et à celle-ci, mais je crois vraiment, que c'est vous qui viendrez, car mon voyage à moi, dans les circonstances présentes, serait l'acte d'une enragée.

J'embrasse tout le monde.

À M. Julian.

Cher maître,

On a tant réclamé d'égalités et de libertés pour les femmes, et tant de gens intelligents et éclairés s'en sont moqués, que ces seuls mots de droits des femmes nous remplissent d'une mauvaise honte, et pourtant le droit ou l'égalité que nous réclamons n'ont rien à faire avec la politique et ne touchent d'aucune part ni au nihilisme, ni au socialisme, ni au bonapartisme, ni au droit de voter, ni à l'éligibilité des femmes.

Toutes ces questions ont été agitées partout, on a parlé d'une quantité d'injustices plus ou moins abominables au préjudice du sexe faible, il n'y en a qu'une qu'on a laissée en repos, justement peut-être parce que c'est la plus vraie, la plus saisissante, la plus cruelle: l'absence d'une école des Beaux-Arts pour les femmes.

Comment, disent les étrangers ébahis, les femmes sont admises à l'École de médecine, et l'École des beaux-arts leur est fermée! Mais chez nous, à Saint-Pétersbourg, ou chez nous à Stockholm, les dames sont reçues à l'Académie et nous ne sommes pas la France, nous ne sommes pas Paris!

Justement, nous dira-t-on, vos armes se tournent contre vous. En France, à Paris, cela ne serait pas possible.

—Et pourquoi?

Alors on fait un grand discours en trois points, bourré de conclusions qui prouvent toutes que notre société est pourrie et que l'immoralité de la nation française est telle que ce qui se peut très bien ailleurs ne se peut pas du tout en France.

Et d'abord répétons que les femmes sont admises à l'École de Médecine; nous dirons ensuite à quel point, tout en étant à l'École des Beaux-Arts (dans les pays que nous avons cités), elles sont en contact avec les élèves hommes. Le cours d'esthétique seul a lieu en commun en Suède. Et puisqu'en France les dames vont aux divers cours confondues avec les messieurs, en quoi ce cours, fait à l'École, serait-il plus dangereux ou plus inconvenant? Les ateliers où l'on travaille avec le modèle sont séparés.

Ainsi donc pour tout ce qui est inconvénient l'on est séparé.

Le modèle est tout nu chez les hommes; chez les femmes il porte un caleçon comme en portent aux bains de mer les messieurs que des dames fort pudiques ne se font aucun scrupule de regarder à Trouville ou à Dieppe. Ainsi donc, pour tout ce qui a égard aux inconvénients, les élèves sont séparés, mais ils sont réunis pour tous les avantages.

Une grande publicité est donnée aux concours d'admission et aux expulsions, ce qui ne contribue pas peu à maintenir l'ordre à l'École.

La légende de la femme artiste, de cet être vagabond et perverti, incompatible avec le travail ou le talent, laide, mourant de faim, belle, tournant mal, est une histoire à laquelle on ne croit plus beaucoup, bien qu'il soit toujours convenu de jeter le nom vénérable et adoré d'Artiste comme un manteau sur un tas de choses qui n'ont le plus souvent aucun rapport avec l'art. Toutefois le vieux préjugé n'a été remplacé que par une idée excessivement vague de ce que cela pourrait bien être. Le type n'était plus grotesque, on ne se donne pas la peine de le regarder. Ce ne sont pas les quelques personnalités en vue, les charlatans, les demoiselles qui font des copies au Louvre ou qui apprennent la peinture agréable dans un atelier à la mode, qui peuvent nous édifier. Mais c'est sur la masse vraiment considérable et renfermant une moyenne de capacités vraiment digne d'intérêt des élèves qui cherchent l'étude sérieuse de l'art dans les ateliers privés, c'est sur cette masse considérable et qui renferme une moyenne de capacités qui étonnerait ceux qui se moquent du travail des femmes, qu'il faut porter les yeux pour s'assurer combien elles sont intéressantes ces travailleuses, et avec quelles peines inouïes elles parviennent à s'organiser une éducation à peu près régulière, mais qui pèche par tant de côtés.

L'atelier de M. X...,qui est le plus fréquenté, contient plus de cinquante élèves.

Ceux qui se moquent des talents féminins ne sauront jamais combien de dispositions sérieuses, de tempéraments réels et remarquables ont été découragés et atrophiés par une éducation vicieuse ou incomplète. L'artiste femme est tout aussi intéressante que l'artiste homme. On dira que, sauf deux ou trois exceptions, il n'y a pas eu d'exemple de femmes ayant fourni à l'art des personnalités considérables d'artistes comparables aux artistes hommes, oui, mais les hommes reçoivent dans une des plus magnifiques écoles du monde une éducation intelligente et grandiose; pendant tout le jour ils sont entourés des beautés de l'Art, leur yeux ne reposent que sur lignes pures et couleurs éclatantes, ils respirent une atmosphère propre à ouvrir leur âme à l'inspiration et à développer les ailes de leur imagination qui doivent les porter vers le génie. Et pour les femmes, rien! ou le hasard des ateliers privés.

Quoi d'étonnant alors que, sauf deux ou trois exceptions, les femmes n'aient jamais fourni à l'art sérieux de personnalités considérables. Et pourquoi cette injustice envers la femme qui est prouvée mille fois plus courageuse, plus vaillante, ayant, outre la pauvreté malheureusement commune aux uns et aux autres, à lutter contre de terribles préjugés et des difficultés sans nombre, n'ayant même pas la liberté d'allures de l'homme?

C'est à l'homme qui, par sa nature même, a toutes les facilités d'étudier, que l'on donne tous les moyens, et c'est à la femme, qui est naturellement privée de la liberté d'allures et qui a à lutter contre tout et tous, c'est à la femme qu'on refuse cet enseignement.

Il y a déjà sans cela trop de femmes artistes, dira-t-on; la femme est faite pour le foyer. Hélas! ce n'est pas en leur ôtant le moyen de satisfaire une noble passion qu'on leur donnera l'envie de filer de la laine. Pourquoi ne pas donner aux ambitions féminines ce magnifique débouché, pourquoi ne pas encourager ces tendances vers le grand, le beau, l'utile, en donnant à Paris, la capitale du monde, qui a, comme l'antique Rome, la prétention d'être le curiam dignitalem, gymnasium litterarum, domicilium, verbicem mundi, patriam libertatis?

C'est pour cela qu'il faut faire appel à tous les artistes.

Mais ce ne sont pas là des objections sérieuses, et si ce n'était que cela... rien de plus facile que d'établir deux ateliers de trente à quarante personnes chacun; les locaux ne manquent pas. Mais cela ennuierait ces messieurs les professeurs, d'abord parce que ce serait une innovation, un changement et que la routine est une des fleurs qui poussent le mieux dans nos instituts, et puis, des femmes, cela n'est pas sérieux! Est-ce qu'une femme peut travailler sérieusement. Allons donc! Mais oui, elle peut travailler sérieusement, et il y a même bien des gens qui le pensent, tout en disant le contraire; mais que voulez-vous, c'est si banal de pioner les femmes. C'est tellement banal que cela ne devrait plus se faire et qu'il devrait devenir bien porté de s'en abstenir.

C'est aux gens éclairés, aux artistes, aux disciples de l'art, qui ne voient que lignes pures et couleurs éclatantes, qui respirent une atmosphère propre à ouvrir l'âme à l'inspiration, à ce qui est puissant et beau, et à développer les ailes de l'imagination qui doivent porter vers le génie, c'est aux amis du progrès et de la justice qu'il faut faire appel.

La France tient la tête pour la peinture.

À M. B***.

Cher B...., ma réponse vous arrivera du fond du gouvernement de Poltava, où nous sommes en train de faire des chasses auprès desquelles celles du nommé Nemrod ne sont que de la Saint-Jean. Il fait encore assez beau et un lunch, servi en pleine forêt, à deux heures de toute habitation, est quelque chose de très chic.

Avant-hier dimanche, nous avons tué vingt-sept loups, dix-sept renards et deux cent soixante-trois lièvres. Je n'ai sur la conscience que quatre loups et un renard; vous les verrez rue Ampère, où nous nous retrouverons vers le 3 novembre. J'espère bien que vous êtes rentré à Babylone et que la Bretagne vous pleure. Papa a écrit à Alexis pour l'inviter à la chasse et il n'a pas eu de réponse.

Qu'avez-vous fait de votre famille, Boji-dar-chéologue? Quel dommage que ce soit si loin! en amenant des amis de Lutèce on s'amuserait bien. Dites à Alexis que sa fiancée Julie est charmante, elle aura quatorze ans dans un mois.

Les futurs beaux-parents d'Alexis-militude nous ont reçus pendant trois jours avec une magnificence qui marque bien, pour ce qui est de la dot, que Balthasardanapale et M. Grévy ne sont que des petits garçons à côté d'Alexandre. Et cela blague à part. Mais malgré tout je sens le besoin de me retremper au sein de la civilisation et de la peinture.

Tout le monde vous embrasse.

À bientôt.

Comment va le sergent Hoff?

Je m'arrache aux souffrance-ien-testament, à notre causerie-tournelle. Que Dieu vous garde-malade. Mes amitiés à...

À Monsieur Julian

1882.

Pour ne pas nous disputer de vive voix, cher directeur, je vous écris; autrement impossible de garder le sang-froid nécessaire.

Dans mon désir de m'expliquer les bizarres découragements que vous me prodiguez avec une bonne grâce charmante, je fais des suppositions. Peut-être suis-je devenue folle comme le Greco ou Mme O'Connell et fais-je des locomotives et des cathédrales au lieu de traits humains;—alors il faut m'empêcher sérieusement de divaguer devant du monde. Ou bien est-ce que vous me croyez un immense orgueil encouragé par trente mille flatteurs et qu'il faut rabattre à tout prix?

Ou bien...

Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout, à votre candeur; vous savez que je me juge sainement et que je suis beaucoup plus que découragée, ce à quoi vous avez aidé avec une puissance de trente-six chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comédie de me croire aveuglée et affolée de vanité? Pourquoi me persécutez-vous de prévisions désespérantes? Si c'est pour m'affoler, c'est fait; à l'avenir je tâcherai de ne plus écouter toutes vos perfidies dissolvantes et voilà tout.

Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la façon la plus désastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu'on croit réellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas à leur fourrer du plomb dans les poches.

Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous me citez des études faites chez moi ou dehors, que vous en faites un paquet perfidement qualifié de tableaux et que vous vous en servez pour m'assommer.

Est-ce que vous avez jamais reproché leurs académies ou leurs plâtres à vos X. X. et autres gloires? Mes tableaux ne sont pas autre chose, seulement je préférerai toujours rater une étude sincère et intéressante que de réussir un modèle, d'autant plus que la somme de science acquise est la même. Le procédé seul diffère.

Que je ne sois ni arrivée, ni forte, que j'aie à travailler encore beaucoup, c'est évident; mais de là à venir me dire qu'il est survenu je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je suis finie... Non.

Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont là et ce n'est pas le cuisinier du Café Anglais qui y a passé son temps. Comme résultat ça n'existe pas, mais ce sont des études aussi bien que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres, consultez-les et vous verrez que je n'ai même pas eu le temps de parcourir toutes les phases de dégringolade parcourues par les personnes que vous me citez souvent.

Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est énorme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun. Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes goûts, à ce que j'accepte le rôle de vieille élève dévoyée dont vous voulez me gratifier.

Le premier de ce que vous nommez très perfidement mes tableaux a été fait en 1880, après dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute la journée. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et ayant la fièvre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai exposé le très médiocre atelier (sans allusion)[18], et au dire même de vos plus féroces demoiselles j'ai plutôt fait des progrès depuis. Ceci m'amène à cette niaiserie de la question d'exposition que vous avez l'air d'envisager comme une impossibilité. J'y paraîtrai peut-être aussi honorablement que miss K..., sinon il faudra revenir à la supposition de folie à la Greco.

Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable intérêt à m'anéantir; vous vous vautrez dans les découragements les plus raffinés, positivement.

Je vois que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il y a de terrible, je dirai presque de criminel, à venir dire à quelqu'un d'enragé d'apprendre et de travailler: «Vous! vous ne pouvez plus rien!» C'est un assassinat moral, plus cruel que l'autre, car, chez vous, il est quotidien.

Si vous le faites exprès, je me perds en conjectures. Affirmer avec acharnement que je ne ferai plus rien, c'est très grave et en somme... vous n'en savez rien. Il en résulte une paralysie de facultés et huit pages de littérature. À quoi cela vous avance-t-il?

Maintenant, en dehors de la question artistique pour laquelle je vous hais, car vous m'y avez fait le plus grand mal, nous sommes toujours amis, et la preuve c'est que samedi on dîne rue Ampère.

Note 18: [(retour) ]

Un atelier, signé Andrey, tableau exposé au Salon, représentant l'atelier Julian.