1883
À mademoiselle ***.
My dear little Alice,
I was very glad receiving your nice letter. I am coming back very soon; you may expect to see me at 8 o'clock monday the 10th April at the blessed atelier Julian.
The picture I was doing for the Salon is not yet finished. You may well understand that I can have no pleasure in sending something that is not entirely good, at least that is as good as I may do.
I am flattered by the admiration of B.... you find her intelligent; she is so, but when you know her better you will see that the first days she looks more that she is in reality.
Besides she is not good, and with all the appearances of brutal frankness, she knows what is to be false when she needs it.
As to her talent, she has it but not so much as she imagines herself; besides she is full of german vanity. Now l'éreintement est aussi complet que possible. Do not think I think bad of her, it is merely the love of analyses that makes me look into people's nature more than it would perhaps be suitable. B... has des défauts, mais elle a aussi des qualités, unfortunately one cannot say so of many.
As to the picture canaille it would not be yet bad to do it, if there were talent.
Good bye; if you will see someone's pictures before the Salon, tell me what is it. I stay here eight days more.
Sincerely yours.
Andrey
Is not my letter very wicked? The truth is seldom agreable and nearly always we dare not tell it not to be accused of jealousy.
Traduction de la lettre précédente.
Ma chère petite Alice,
J'ai été très heureuse en recevant votre gentille lettre. Je vais revenir très prochainement; vous pouvez vous attendre à me voir à huit heures, le lundi 10 avril, à ce délicieux atelier Julian.
Le tableau que je faisais pour le Salon n'est pas encore fini. Vous devez bien comprendre que je ne puis avoir aucun plaisir à envoyer quelque chose qui ne soit pas entièrement bon, tout au moins qui ne soit aussi bien que je puisse faire.
Je suis flattée de l'admiration de B...; vous la trouvez intelligente; elle l'est certainement; mais quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez qu'elle paraît l'être tout d'abord plus qu'elle ne l'est réellement.
En outre, elle n'est pas bonne, et avec toutes les apparences d'une brutale franchise, elle sait être fausse au besoin.
Quant au talent, elle en a, mais pas tant qu'elle se l'imagine; de plus, elle est pleine de vanité allemande.
Maintenant l'éreintement est aussi complet que possible[19]. Ne croyez pas que je pense du mal d'elle, c'est simplement l'amour de l'analyse qui me fait regarder au fond de la nature des gens plus qu'il ne faudrait peut-être le faire. B... a des défauts, mais elle a aussi des qualités, malheureusement on ne peut pas en dire autant de beaucoup de monde.
Quant à la peinture canaille, il ne serait pourtant pas mauvais d'en faire, si le talent était là.
Adieu; si vous voyez quelques tableaux avant le Salon, dites-moi ce que c'est. Je reste encore ici huit jours.
Sincèrement à vous,
Andrey.
Est-ce que ma lettre n'est pas très méchante? La vérité est rarement agréable et presque jamais on n'ose la dire pour ne pas être accusé de jalousie.
Note 19: [(retour) ]
Les mots en italique sont en français dans le texte anglais original.
À Mademoiselle ***.
Rue Ampère, 1883.
Chère amie,
Il y avait une fois un atelier tout rempli de dames et de demoiselles parmi lesquelles se trouvaient une Russe et une Américaine. La Russe se prit d'amitié pour l'Américaine et fut excessivement gentille pour elle, essayant en toute circonstances de lui être agréable, sans songer que bien des gens se disent en eux-mêmes: «Pourquoi un tel ou une telle se met-il ou se met-elle en quatre pour moi? Ce ne doit pas être quelqu'un de bien.» Cette réflexion, quoique peu flatteuse pour celui qui la fait, se fait très souvent, les plus grands moralistes l'affirment.
Quoi qu'il en soit, la Russe traitait l'Américaine comme une petite sœur et disait devant elle toutes les folies et tous les enfantillages qui lui passaient par la tête. Très aristocrate, au fond, elle avait le tort peut-être de croire qu'on devait comprendre qu'un artiste n'était pas un homme pour elle, elle en parlait donc comme on parle d'une chanteuse ou d'un cheval favori aux courses, s'intéressant jusqu'à leur vie privée.
Et comme elle associait son amie à toutes ses plaisanteries, cette amie eut alors une pensée dont, à sa place, je serais éternellement honteuse, elle crut qu'on se servait d'elle pour ne pas se compromettre et fit un beau jour à la Russe une observation dont celle-ci resta absolument suffoquée, au point de ne savoir quoi répondre. La réponse tout indiquée était de tourner le dos à la petite Américaine; mais, n'ayant pas eu la présence d'esprit de le faire à l'instant, le lendemain la Russe crut indigne d'elle de donner de l'importance à une impertinence si sotte et résolut de traiter tout cela avec un bienveillant dédain. Mon avis est qu'elle eut tort; du reste, cette nuance ne fut pas comprise et l'Américaine, se trompant à l'attitude de la Russe, prit un petit air digne assez comique et qui puisait sa source dans l'intérêt que lui avait témoigné une grande dame et sa fille, ce qui lui avait légèrement tourné la tête, en sorte qu'elle ne pensa pas un seul instant que la façon dont elle était reçue dans la famille de la Russe ne lui faisait peut-être pas de tort aux yeux de plusieurs personnes.
Enfin... Mais comme la Russe a un caractère très large et un esprit plus occupé de choses sérieuses que de bêtises de ce genre, elle trouva avec philosophie tout cela fort naturel, se contentant d'en rire un peu de travers comme l'Arlequin de Saint-Marceaux, un artiste qu'elle vénère et dont elle aime le talent.
J'espère, ma chère Alice, que vous riez aussi de cette histoire aussi instructive qu'amusante et que je vous raconte parce qu'il est bon qu'on ne me prenne pas toujours pour une bête.
Mlle Canrobert m'a donné votre adresse, ce qui me permet de vous souhaiter toute sorte de bonheurs en Amérique. Vous savez déjà sans doute que j'ai obtenu une mention.
N'oubliez pas surtout de me donner des nouvelles du tableau de M. Bastien-Lepage, un artiste que je vénère et dont j'aime le talent.
Mille amitiés,
Marie.
P.S.—Si par hasard il vous arrive de rencontrer la petite Américaine de l'histoire, dites-lui qu'elle ne prenne pas la peine de médire de la Russe, pour justifier sa bêtise, la Russe ne se donnera pas la fatigue de s'en moquer.
À Mademoiselle ***
30, rue Ampère. (Boulevard Malesherbes)
My dear Alice,
I am glad for you if you like Pont-Aven, only... you know I am not an admirer of the celebrated Britain because all the artists that go there bring back studies who all seem to come from the same shop... with the difference of qualities... first, second, third and eleventh... It is love. If one or two can do something of a fisherwoman, six hundred and seventy three produce...
Art is something more than the fashion to paint anything en plein air... Bastien himself thinks so[20].
As to the brother's portrait it is not finished, we wait the return from the country of Miss F...
Now, my grand tableau is a secret, of course. I am working at its preparation and write while the model reposes... it is not the preparation, as we say at Julian's, I am only doing studies for it must not be done in an atelier;... well, I was going to tell the great secret...
I am glad to hear Miss Webb does good things, she is nice;—mes très sincères amitiés to her and Miss B...
You cannot imagine the scie that became my pastel; it is so very good every one speaks of it to my friends who come to me and say what they have heard. I am quite sorry it is not picture. Bastien says that it is art even if it were a mere fusain. M. Lefevre saw it, and M. Tony asked me to give it for his atelier, but it is a portrait and cannot be given like that; then he said he would pose himself.
Les orgues et les voix de femmes! Remember Carolus painted by Sargent. Goodness, non sum dignus!
Well now, plaisanterie à part, I am happy to be of the illustrious atelier de dames. Some... suppose few, were so wicked, and I feel unfortunately so deeply the antipathy! one is enough to viciate the air of a whole room. I am sure now that I made few progress partly because I paid to much attention to those delightful voix de femmes whose judgements paralysed what I was to do; indeed, when I was painting there was always the thought that they disprized my work. It is very stupid I know, especially because they said of me what they said of artists whose shoes are to highborn to be blacked by them. Some sweet woman's voices say Bastien is not an artist, but only, un exécutant!
Perhaps we shall go to Dieppe; if you are still there I will corne and see you; only I am afraid d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler[21].....
Note 20: [(retour) ]
Les mots en italique sont en français dans le texte anglais.
Note 21: [(retour) ]
La fin de la lettre est en français, on la trouve à la suite de la traduction ci-dessous.
Traduction de la lettre précédente.
Ma chère Alice,
Je suis enchantée pour vous que vous aimiez Pont-Aven, seulement... vous savez que je ne suis pas une admiratrice de la célèbre Bretagne, parce que tous les artistes qui y vont rapportent des études qui ont toutes l'air de sortir du même atelier, avec des qualités différentes, première, deuxième, troisième et onzième... C'est délicieux. Si un ou deux arrivent à faire quelque chose d'une femme de pêcheur, six cent soixante-treize produisent...
L'art est quelque chose de plus que la façon de peindre quelque chose en plein air. C'est l'opinion de Bastien lui-même.
Quant au portrait du frère, il n'est pas fini; nous attendons le retour de la campagne de miss F...
Maintenant, mon grand tableau est un secret, naturellement. Je suis en train de travailler et j'écris pendant que le modèle se repose... Ce n'est pas la préparation, comme nous disons chez Julian; j'en suis seulement à faire des études, car le tableau ne doit pas être fait à l'atelier... Eh bien! j'allais dévoiler le grand secret...
Je suis contente d'apprendre que miss Webb fait de bonnes choses; elle est charmante;—mes très sincères amitiés pour elle et miss B...
Vous ne pouvez vous imaginer à quel état de scie passe pour moi mon pastel; il est si bien que tout le monde en parle à mes amis qui viennent me répéter ce qu'ils ont entendu dire. Je suis tout à fait navrée que ce ne soit pas de la peinture. Bastien dit que ce serait de l'art, même si c'était un simple fusain. M. Lefèvre l'a vu, et M. Tony m'a demandé de le lui donner pour mettre dans son atelier, mais c'est un portrait qui ne peut être donné ainsi; alors il m'a dit qu'il poserait lui-même.
Les orgues et les voix de femmes! Souvenez-vous de Carolus peint par Sargent. Bonté divine! non sum dignus!
Et bien maintenant, plaisanterie à part, je suis heureuse de quitter l'illustre atelier de dames[22]. Quelques-unes, mettons peu si vous voulez, mais quelques-unes étaient si méchantes, et malheureusement je ressens si profondément l'antipathie! une seule suffit pour vicier l'air de tout un atelier.
Je suis sûre maintenant qu'une des raisons pour lesquelles je faisais peu de progrès, c'est que je me préoccupais trop de ces délicieuses voix de femmes dont les jugements paralysaient mes efforts; en vérité, quand j'étais en train de peindre, j'avais toujours dans l'idée qu'elles déprisaient mon œuvre. C'est bien stupide, je le sais, surtout parce qu'elles disaient de moi ce qu'elles disaient des artistes dont les souliers sont trop nobles pour être cirés par elles. Quelques douces voix de femmes disent que Bastien n'est pas un artiste, mais seulement un exécutant!
Peut-être irons-nous à Dieppe; si vous êtes encore là, j'irai vous voir, mais j'ai peur d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler.
Maintenant il faut que je m'arrête, autrement je vais m'engager dans une suite de considérations sur ce qu'il faut préférer, sur ce que je préfère, sur ce qu'il faut chercher...
Le morceau, l'idée, le sentiment, ou bien...
Est-ce qu'on sait?
Ceux qui ne sont pas artistes sont bien heureux. Faut-il être fou pour s'engager dans ce bataillon de tourmentés! Mais une fois qu'on y est on n'en sort pas.
Je me rappelle du tableau de M. Simmons, c'est un homme de goût, de toutes façons.
Au revoir, je vois que je parle français à présent, il faut en rester là car je sens que je continuerais en italien.
Je vous embrasse, ma bien gentille amie, et suis bien sincèrement et sympathiquement à vous.
Au moment de fermer la lettre, en écrivant l'adresse je suis prise d'une envie folle d'aller travailler au bord de la mer. Cela ne vaut rien d'être enfermé dans un atelier, quel qu'il soit. Je voudrais suivre ma lettre, il me semble sentir dans mes cheveux la brise de la mer... les voix de femmes et les orgues! Si ce n'était cet affreux tableau... de toute façon je pars, j'arrive... à moins que je change d'avis.
Note 22: [(retour) ]
Marie Basbkirtseff quitta l'atelier à cette époque, mais elle y rentra quelques mois après.
À M. B***.
B...! vous êtes absurde de vous casser les pattes pour rien!
Mille complications artistiques m'empêchant de sortir, je vous écris au lieu de venir soulager vos maux par ma présence. Dites que je n'ai pas de cœur! Vous savez que maman est partie et par conséquent vous n'êtes plus le seul obstacle à la représentation. Mais tout en dérangeant tout, cela arrange beaucoup de choses pour ce qui est de la peinture. Lorsque vous pourrez vous amener ici, vous verrez de grands tableaux.
Je vous conseille pour vous distraire dans votre lit de faire du plâtre. Au moins vous ne perdrez pas trop de temps.
Nous avons reçu il y a quatre jours de bien grands artistes qui ont de la bienveillance pour vous et en apercevant votre portrait: Tiens! B...!!
J'attends Mlle de V..., mes gamins ne sont pas venus et voilà une superbe journée à l'eau malgré le soleil, et pour faire comme autrefois je reprends une vieille habitude—esque-vous aimez Trouville. Je suis trop occupée du grand tableau pour sortir-bouchon. Mais vous aimez trop les beaux arts-tichauds pour m'en faire rep-Roche-grosse.
Au revoir. Je cesse car Coco et Prater recommencent leur sabat-stien.
Marie-Chesse.
À M. Alexandre D.[23]
Monsieur,
On me dit que comme toute divinité qui se respecte vous êtes entouré d'un nuage qui vous rend indifférent envers les habitants de la terre.
Je n'en crois rien, car ce nuage n'est généralement que du brouillard qui se fait autour des esprits qui vieillissent et vous, Monsieur, vous ne pouvez pas vieillir.
Mais, quelque philosophe ou demi-dieu que vous soyez devenu, il est impossible que vous me refusiez ce que j'ai à vous demander. Impossible, parce que je vous jure que je le désire de toutes mes forces, et puis, parce que cela ne vous coûtera rien.
Il s'agit de vouloir bien être une seule fois le directeur très spirituel d'une femme qui veut vous consulter comme un prêtre sur une chose très grave. Mais rassurez-vous, Monsieur et grand homme; je ne vous raconterai pour rien au monde «le roman de ma vie», ni rien qui puisse vous agacer les nerfs.
Je viens un peu tard, je sais, et je frémis à l'idée de la quantité de celles qui ont dû vous écrire des choses dans ce genre, mais ce n'est pas ma faute.
Dans vos livres, vous paraissez être tout ce qu'il y a de plus grand et de meilleur au monde, et si vous vous montrez dédaigneux, vous détruirez une de mes plus chères illusions; et quand on peut ne pas commettre une telle action, il vaut mieux l'éviter.
Donc, si vous êtes d'abord sympathique et bienveillant et si vous avez cette immense bonté qui se trouve chez les hommes de génie seuls (je ne voudrais pas vous flatter, mais il faut bien que vous sachiez pourquoi je me prosterne devant vous et vous envoie une lettre aussi rampante); donc, si vous êtes tout ce qu'il y a de bon au monde, venez jeudi 20 mars au bal de l'Opéra, le seul endroit où je puisse vous voir. Un mot à la poste de la Madeleine, R. A. C, car vous comprenez bien que si je ne dois pas vous y rencontrer, je n'irai pas.
D'ailleurs, si vous êtes olympique, si vous êtes devenu bourgeois, restez chez vous, car vraiment vous me remplissez d'un saint effroi et je resterais sotte.
Je voudrais bien vous dire que je suis une femme comme il faut, mais cela vous ferait croire le contraire.
Comme ce document est de ma main, vous seriez bien aimable en me le renvoyant.
Note 23: [(retour) ]
(édition Gutenberg): Le destinataire de cette lettre ainsi que de la suivante, était probablement Alexandre Dumas.
Au même.
Vous avez raison. Les romans m'ont tourné la tête. Ces choses-là ne se font pas.
Je suis fâchée jusqu'aux larmes de ce que vous avez pensé, mais aussi j'ai été par trop niaise. Ce n'est pas à vous qu'on envoie des bêtises copiées par un écrivain public.
Voilà pourtant un exploit qui m'a donné du mal!
Quoi qu'il en soit, je vous assure que je ne mentais pas et que me trouvant toute seule en face d'une situation inextricable, d'une résolution folle à prendre, j'ai prié Dieu et j'ai songé à vous, m'imaginant que vous seriez l'être fantastique qui, au lieu de me prendre pour une «des femmes du monde qui, etc.,» comprendrait l'âme en peine venant à lui chercher la lumière...
Vous me faites parfaitement sentir la distance qu'il y a entre ce que nous imaginons et ce qui est. Je me coucherai de bonne heure, je vous le promets; aussi grâce à vous je resterai toujours jeune.
Quant au... renseignement dont j'ai besoin, je le demanderai à Celui qui m'a suggéré de vous le demander.
Dormez bien, Monsieur, et continuez à être aussi bourgeois en particulier que vous êtes artiste en général, c'est aussi un moyen excellent pour ne pas vieillir.
Je vous verrai sans doute samedi à la Chambre... On proposera le divorce.
En fait de divorce, je vous annonce celui de mon adoration avec votre personne.
À Monsieur ***.
Paris, 30, rue Ampère.
Cher Maître,
Qu'est-ce que la peinture, même la plus belle, la plus grande, quand on a regardé l'Arlequin[24]? Misère, mièvrerie, tricherie, décadence!
Où est le critique qui ait convenablement parlé de cette statue? Où est l'écrivain de génie qui ait présenté à la masse cette œuvre étonnante? Où est le Théophile Gautier qui va la divulguer, qui va initier le public en lui présentant cette œuvre extraordinaire dans son vrai jour. Il est très difficile par le temps qui court de parler avec justice d'un artiste vivant, et jeune. Et je ne crois pas qu'on ose mettre qui que ce soit au-dessus de... tout le monde.
Du reste le public apprend à prononcer certains noms comme le résumé du génie humain: Phidias, Michel-Ange et Raphaël, puis d'autres plus rapprochés de nous, et il faut une autorité et surtout une indépendance introuvable pour proclamer ainsi la suprématie d'une œuvre contemporaine.
L'Arlequin est non seulement d'une exécution sans rivale, mais c'est encore et surtout une œuvre de haute philosophie. Est-il donc possible que la grande masse n'en perçoive que la désinvolture, le métier, le talent? Il est vrai que l'exécution seule en ferait au besoin un chef d'œuvre, mais la pensée et la portée que lui a donnée l'artiste en font une conception d'un ordre absolument élevé. C'est la plus haute expression du génie spirituel et satirique. C'est l'image la plus fine, la plus complète et la plus grandiose de l'esprit supérieur qui voit défiler devant lui les vices, les ridicules et les infamies de l'humanité. C'est d'une nervosité quintescenciée, qui est bien de notre époque. C'est fin, c'est profond, c'est formidable, c'est grandiose.
La sublime allégorie frémit, vibre, les muscles tressaillent sous les pièces du costume collant. Planté sur ses deux pieds, corps rejeté en arrière avec une désinvolture extraordinaire, les bras croisés, à la main, la bouche riant de travers, il bafoue l'humanité.
Allez, regardez M. X. Y. Z., c'est très beau, c'est de belles lignes, de la chair, de grands talents! Puis regardez Saint-Marceaux, retournez de nouveau aux autres, et vous éprouverez une sensation de vide, de mollesse, de..., comme lorsqu'on regarde un panneau décoratif après un beau tableau.
Note 24: [(retour) ]
Arlequin, statue de Saint-Marceaux.
À son frère,
Paris, rue Ampère, 30 mai 1883.
Cher Paul,
Que vous arrive-t-il donc pour ne pas m'écrire? Il me semble pourtant que tu pourrais bien m'adresser deux mots à l'occasion de ma mention honorable. Mais je vois que décidément il n'y a que moi de gentil, dans toute la famille. Donnez-moi des nouvelles de tous et surtout de la santé de papa. Que disent les médecins, sérieusement.
Nous ne sortons presque pas, je fais un nouveau tableau dans mon jardin et ça me prend tout mon temps; dimanche nous sommes allées voir le retour du Grand Prix, c'était très joli et il a fait un temps superbe.
Depuis quelques jours je suis d'assez mauvaise humeur et nous ne recevons personne, du reste il fait très chaud et on commence à s'en aller un peu à la campagne, mais encore très peu, la plupart restent ici jusqu'au moment d'aller au bord de la mer. J'attendrai que maman soit de retour et qu'elle ait fait ce que je lui demande. Coco et Prater se battent toute la journée, voilà toutes les nouvelles.
J'embrasse ta femme et tes enfants. Tu ne sais pas ce qui nous arrive: Louis, le nègre, doit faire sa première communion demain et voilà que le curé a découvert qu'il n'a jamais été baptisé. Alors j'ai vite envoyé chercher un parrain de tous les côtés et comme c'était très pressé et que ces messieurs étaient sortis, il a fallu prendre un sacristain pour remplacer papa, que j'ai fait inscrire comme parrain. Je lui ai donné les noms de Louis-Jules-René-Marie et le curé a fait un discours, disant que ce bébé de quatorze ans est maintenant sous ma protection et que je suis sa mère spirituelle. L'enfant a passé toute la soirée en retraite, et demain B. le conduira à l'église faire sa première communion. Vous voyez d'ici B. en cérémonie! Pour le baptiser, on ne l'a pas déshabillé, on lui a mis simplement un peu d'eau sur la tête et du sel sur la langue et de l'huile au front, au cou, etc. (Comme chez nous.)
Donc, voilà Louis-Jules-René-Marie chrétien et demain il communie.
Voilà le grand événement.
Au revoir. Amitiés. Je t'embrasse. Bien des choses à tout le monde.
À sa mère.
Jouy-en-Josas.
Chère mère,
Je vous envoie seulement un mot.
Je suis pour trois jours chez les Canrobert; on ne peut pas donner l'idée de leur amabilité. La Maréchale a arrangé elle-même les couvertures de mon lit,—ce sont des gens adorables. Et la campagne est très jolie, tout près de Versailles.
Arrangez les affaires.
Je vous embrasse.
À Mademoiselle Canrobert.
Samedi, 21 juillet 1883.
Chère Claire.
Un orage et de la pluie.
Le tableau renversé est crevé, mais ce n'est pas irréparable. Au fond, je suis ravie; cela est arrivé vers quatre heures et à ce moment là même je venais d'être saisie d'une idée de composition en terre... C'est une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail prescrit avec une précision mécanique. J'ai vu et j'exécute.
Comme il est possible que ce moment-là ait une influence sur ma vie, je vais vous en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise à lire Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai fait en une seconde la composition, à laquelle rien ne serait changé en principe. Ça descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du premier plan en ronde bosse;—c'est un tableau en relief, et le dernier plan est à peine dessiné. Ce sera très grand, grandeur nature, 17 ou 18 figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un jeune dieu qui se précipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles et de jeunes gens; ils volent presque. Ça commence dans le fond à gauche et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps; à ses pieds, des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs; à sa gauche, une jeune fille court et tâche de le regarder en face; derrière lui, un jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un sur l'autre, s'entrevoient de face; renversée un peu, la figure de la jeune femme est presque cachée; derrière elle une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune, qui se frotte les yeux; des jeunes garçons, les bras en l'air, chantent et rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et ratatiné au pied d'un arbre; un Amour perché sur cet arbre lui chatouille l'épaule avec une branche.
À sa mère.
Paris, rue Ampère, 30.
Chère maman,
Achetez pour moi une histoire complète de la Russie, depuis les temps les plus reculés, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse trouver là tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps à Pétersbourg, envoyez-moi ça. Et n'oubliez pas, chère mère, tout ce que j'ai écrit dans les lettres précédentes.
P.S.—Il faut une histoire de la Russie avec toutes les légendes des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Solovieff en un volume, car je l'ai déjà.
Je vous embrasse
Écrivez une lettre à la maréchale.