LE FRANÇAIS SUR LE WEB
= Une «nation de langue» francophone
En décembre 1997, Tim Berners-Lee, l'inventeur du World Wide Web (en 1990), déclare à Pierre Ruetschi, journaliste à la Tribune de Genève, un quotidien suisse: «Pourquoi les Francophones ne mettent-ils pas davantage d’informations sur le web? Est-ce qu’ils pensent que personne ne veut la lire, que la culture française n’a rien à offrir? C’est de la folie, l’offre est évidemment énorme.»
C’est chose faite dans les années qui suivent, d'abord par le Québec, une région dynamique qui dispose d'un accès beaucoup plus facile et économique à l'internet les premières années, et ensuite par la Francophonie dans son ensemble.
Début 1998, les Québécois, pionniers de l'internet francophone, attendent de pied ferme l'arrivée en masse de sites web français, y compris commerciaux. Lors d'un entretien publié par le magazine en ligne Multimédium, Louise Beaudouin, ministre de la Culture et des Communications au Québec, déclare en février 1998: «J'attendais depuis deux ans que la France se réveille. Aujourd'hui, je ne m'en plaindrai pas.» À cette date, le Québec (avec 6 millions d'habitants) propose plus de sites web que la France (avec 60 millions d'habitants). La ministre attribue le retard de la France à deux facteurs: d'une part les tarifs élevés du téléphone (et donc de l'internet, puisque la connexion s'effectue par le biais de la ligne téléphonique), d'autre part les transactions commerciales possibles sur le minitel (le videotex français) depuis plusieurs années, ce qui ralentit l'expansion du commerce électronique sur l'internet.
C'est l'UREC (Unité réseaux du Centre national de la recherche scientifique) qui, en France, lance le premier annuaire de sites web francophones. L'annuaire de l'UREC a pour but de se familiariser avec le web sans se noyer dans la masse d'informations mondiale, et de connaître les sites qui petit à petit fleurissent en langue française. Créé début 1994, il recense d'abord les sites académiques avant de devenir plus généraliste. D'autres annuaires voient ensuite le jour, dont certains débutés avec l'aide de l'UREC. Le nombre de sites web, y compris commerciaux, augmente de manière exponentielle, si bien que la gestion d'un annuaire généraliste devient difficile. En juillet 1997, considérant sa mission comme accomplie, l'UREC arrête la mise à jour de cet annuaire généraliste, et le remplace par un annuaire spécialisé consacré à l'enseignement supérieur et à la recherche.
Fondée en mars 1970 à Niamey (Niger) pour regrouper 21 États francophones, l'Agence la Francophonie - qui se prénomme d'abord l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) - compte 47 États francophones en 1997. Cette agence se veut un «instrument de coopération multilatérale née d'un idéal, celui de créer une communauté qui fasse entendre sa voix dans le concert des nations».
Une Conférence des ministres francophones chargés des inforoutes a lieu à Montréal en mai 1997. Datée du 21 mai 1997, la Déclaration de Montréal propose de «développer une aire francophone d'éducation, de formation et de recherche; soutenir la création et la circulation de contenus francophones et contribuer à la sauvegarde et à la valorisation des patrimoines; encourager la promotion de l'aire francophone de développement économique; mettre en place une vigie francophone (veille active); sensibiliser prioritairement la jeunesse ainsi que les utilisateurs, les producteurs et les décideurs; assurer la présence et la concertation des Francophones dans les instances spécialisées.»
Par ailleurs, l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) crée le réseau internet REFER pour desservir la communauté scientifique et technique en Afrique, en Asie et en Europe orientale, avec 24 pays participants en 2002.
Le 20 mars 2010, la Francophonie fête ses quarante ans d'existence. L'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) rassemble désormais 70 États et gouvernements (56 membres et 14 observateurs) totalisant 870 millions d'habitants, soit 13% de la population mondiale.
Mais, selon diverses sources, on ne recenserait en fait que 200 millions de Francophones dans le monde, dont 72 millions de «locuteurs partiels». 96,2 millions de Francophones vivraient en Afrique. Le français serait la neuvième langue de la planète et 5% des pages internet seraient rédigées en français. Tous chiffres à prendre avec précaution.
S'il est la langue des pays francophones, le français est aussi la deuxième langue utilisée dans les organisations internationales. Malgré la pression anglophone - réelle ou supposée selon les cas -, des Francophones veillent à ce que leur langue ait une place significative dans le monde, au même titre que les autres grandes langues de communication que sont l'anglais, l'arabe, le chinois et l'espagnol. Là aussi, l'optique est aussi bien la défense d'une langue que le respect du multilinguisme et de la diversité des peuples.
= Le patrimoine linguistique en ligne
L'internet peut favoriser non seulement l'usage du français, en cas de volonté politique et culturelle dans ce sens, mais aussi la transmission du patrimoine linguistique. Un exemple parmi d'autres est celui des dictionnaires anciens, qui trouvent une nouvelle vie grâce au web.
Dès 1996, le site de l'Institut national de la langue française (InaLF) offre des ressources terminologiques sur le discours littéraire des 14e au 20e siècles (contenu, sémantique, thématique), sur la langue courante (langue écrite, langue parlée, argot) et sur le discours scientifique et technique.
Christiane Jadelot, ingénieur d'études à l'INaLF-Nancy, explique en juin 1998: «Les premières pages sur l'INaLF ont été mises sur l'internet au milieu de l'année 1996, à la demande de Robert Martin, directeur de l'INaLF. J'ai participé à la mise sous internet de ces pages (…). La direction a senti la nécessité urgente de nous faire connaître par l'internet, que beaucoup d'autres entreprises utilisaient déjà pour promouvoir leurs produits. Nous sommes en effet "Unité de recherche et de service" et nous avons donc à trouver des clients pour nos produits informatisés, le plus connu d'entre eux étant la base textuelle FRANTEXT [sur l'internet depuis début 1995, NDLR], ainsi qu'une maquette du tome 14 du TLF [Trésor de la langue française]. Il était donc nécessaire de faire connaître l'ensemble de l'INaLF par ce moyen. Cela correspondait à une demande générale.»
La base FRANTEXT comprend, en mode interactif, 180 millions de mots- occurrences provenant d'une collection représentative de 3.500 unités textuelles en arts, sciences et techniques des 16e-20e siècles. Début 1998, 82 centres de recherche et bibliothèques universitaires sont abonnés, en Europe, en Australie, au Japon et au Canada, ce qui représente 1.250 postes de travail ayant accès à la base, avec une cinquantaine de sessions d'interrogations par jour.
Le Projet ARTFL (ARTFL: American and French Research on the Treasury of the French Language) est un projet commun du Centre national de la recherche scientifique (CNRS, France) et de l'Université de Chicago (Illinois, États-Unis). À l'origine, ce projet a pour but de constituer une base de données de 2.000 textes des 13e-20e siècles ayant trait à la littérature, la philosophie, les arts et les sciences.
En 1998, l'ARTFL travaille à la version en ligne exhaustive de la première édition (1751-1772) de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des métiers et des arts de Diderot et d'Alembert. 72.000 articles rédigés par plus de 140 collaborateurs - dont Voltaire, Rousseau, d'Alembert, Marmontel, d'Holbach, Turgot, etc. - ont fait de cette encyclopédie un monumental ouvrage de référence pour les arts et les sciences. Destinée à rassembler puis divulguer les connaissances de l'époque, elle porte la marque des courants intellectuels et sociaux du 18e siècle, et c'est grâce à elle qu'ont été propagées les idées du Siècle des Lumières.
L'Encyclopédie comprend 17 volumes de texte - qui représentent 18.000 pages et 20.736.912 mots - et 11 volumes de planches.
La base de données correspondant au premier volume est accessible en ligne à titre expérimental. La recherche peut être effectuée par mot, portion de texte, auteur ou catégorie, ou par la combinaison de ces critères entre eux. On dispose de renvois d'un article à l'autre, au moyen de liens permettant d'aller d'une planche au texte ou du texte au fac-similé des pages originales. L'automatisation complète des procédures de saisie entraîne des erreurs typographiques et des erreurs d'identification qui sont ensuite corrigées au fil des mois. La recherche d'images par mot, portion de texte ou catégorie est également possible dans un deuxième temps.
L'ARTFL travaille aussi à un projet de base de données pour le Dictionnaire de l'Académie française, dont les différentes éditions se sont échelonnées entre 1694 et 1935. Ce projet inclut la saisie et l'édition du texte, ainsi que la création d'un moteur de recherche spécifique. La première édition (1694) et la cinquième édition (1798) du dictionnaire sont les premières à être disponibles pour une recherche par mot, puis pour une recherche en texte intégral. Les différentes éditions sont ensuite combinées dans une base de données unique, qui permet de juger de l'évolution d'un terme en consultant aussi bien une édition particulière que l'ensemble des éditions.
Les autres projets de l'ARTFL sont la version image de l'édition de 1740 du Dictionnaire historique et critique de Philippe Bayle, le Roget's Thesaurus de 1911, le Webster's Revised Unabridged Dictionary de 1913, le Thresor de la langue française de Jean Nicot (1606), un projet multilingue sur La Bible comprenant entre autres La Bible française de Louis Segond (1910), etc.