LES LANGUES MINORITAIRES
= La liste de Caoimhín
Contrairement aux clichés véhiculés dans les médias, l’internet ne favorise pas forcément l'hégémonie de l'anglais et n'entraîne pas la disparition des langues minoritaires. L'internet peut au contraire contribuer à protéger ces langues, s'il existe une volonté politique et culturelle dans ce sens. En témoigne l'expérience de Caoimhín.
Caoimhín Ó Donnaíle est professeur d’informatique à l’Institut Sabhal Mór Ostaig, situé sur l’île de Skye, en Écosse. Il dispense ses cours en gaélique écossais. Il est également le webmestre du site de l’institut, qui est bilingue anglais-gaélique et qui se trouve être la principale source d’information mondiale sur le gaélique écossais. Sur ce site, il tient à jour la page European Minority Languages, une liste elle aussi bilingue anglais-gaélique, avec classement par ordre alphabétique de langues et par famille linguistique.
Interviewé en août 1998, Caoimhín raconte: «L'internet a contribué et contribuera au développement fulgurant de l'anglais comme langue mondiale. L'internet peut aussi grandement aider les langues minoritaires. Ceci ne se fera pas tout seul, mais seulement si les gens choisissent de défendre une langue. Le web est très utile pour dispenser des cours de langues, et la demande est grande.»
Près de trois ans plus tard, en mai 2001, il ajoute: «Nos étudiants utilisent un correcteur d’orthographe en gaélique et une base terminologique en ligne en gaélique. (…) Il est maintenant possible d’écouter la radio en gaélique (écossais et irlandais) en continu sur l’internet partout dans le monde. Une réalisation particulièrement importante a été la traduction en gaélique du navigateur Opera. C’est la première fois qu’un logiciel de cette taille est disponible en gaélique.»
La langue gaélique est promue par toute une communauté linguistique. Mais qu'en est-il des langues menacées? «En ce qui concerne l’avenir des langues menacées, l’internet accélère les choses dans les deux sens. Si les gens ne se soucient pas de préserver les langues, l’internet et la mondialisation qui l’accompagne accéléreront considérablement la disparition de ces langues. Si les gens se soucient vraiment de les préserver, l’internet constituera une aide irremplaçable.»
= Le site Windows on Haiti
Guy Antoine, créateur de Windows on Haiti, site de référence sur la langue haïtienne, relate en novembre 1999: «J’ai fait de la promotion du kreyòl (créole haïtien) une cause personnelle, puisque cette langue est le principal lien unissant tous les Haïtiens, malgré l’attitude dédaigneuse d’une petite élite haïtienne - à l’influence disproportionnée - vis-à-vis de l’adoption de normes pour l’écriture du kreyòl et le soutien de la publication de livres et d’informations officielles dans cette langue. A titre d’exemple, il y avait récemment dans la capitale d’Haïti un Salon du livre de deux semaines, à qui on avait donné le nom de "Livres en folie". Sur les 500 ouvrages d’auteurs haïtiens présentés lors du salon, il y en avait une vingtaine en kreyòl, ceci dans le cadre de la campagne insistante que mène la France pour célébrer la Francophonie dans ses anciennes colonies. A Haïti cela se passe relativement bien, mais au détriment direct de la Créolophonie.
En réponse à l’attitude de cette minorité haïtienne, j’ai créé sur mon site Windows on Haiti deux forums de discussion exclusivement en kreyòl. Le premier forum regroupe des discussions générales sur toutes sortes de sujets, mais en fait ces discussions concernent principalement les problèmes socio-politiques qui agitent Haïti. Le deuxième forum est uniquement réservé aux débats sur les normes d’écriture du kreyòl. Ces débats sont assez animés, et un certain nombre d’experts linguistiques y participent. Le caractère exceptionnel de ces forums est qu’ils ne sont pas académiques. Je n’ai trouvé nulle part ailleurs sur l’internet un échange aussi spontané et aussi libre entre des experts et le grand public pour débattre dans une langue donnée des attributs et des normes de la même langue.»
En juin 2001, Guy Antoine rejoint l’équipe dirigeante de Mason Integrated Technologies, une société dont l’objectif est de créer des outils permettant l’accessibilité des documents publiés dans des langues dites minoritaires. «Étant donné l’expérience de l’équipe en la matière, nous travaillons d’abord sur le créole haïtien (kreyòl), qui est la seule langue nationale d’Haïti, et l’une des deux langues officielles (l’autre étant le français). Cette langue ne peut guère être considérée comme une langue minoritaire dans les Caraïbes puisqu’elle est parlée par huit à dix millions de personnes.»