CHAPITRE VII.

Prise de Thouars, de Parthenay et de la Châtaigneraye.—Défaite de
Fontenay.—Prise de Fontenay.

Comme je n'étais point sur le théâtre de la guerre, et que les combats étaient très-multipliés, je ne saurai pas les raconter tous en détail; il y en a même que je pourrai omettre, soit que je n'en aie pas eu une connaissance précise, soit que j'en aie perdu le souvenir.

La prise de Thouars est un des principaux faits de la guerre; il a été surtout important pour moi. C'était la première fois que M. de Lescure paraissait au combat: il s'y fit une telle réputation de bravoure, qu'il acquit tout d'un coup une grande influence dans l'armée.

Le général Quétineau entra à Thouars le 3 mai; il ne pensait pas qu'on vînt l'y attaquer, et ne prit aucune précaution. Le 4 au soir, il fut averti que les Vendéens marchaient sur la ville; alors il se hâta de prendre quelques mesures.

Thouars est situé sur une hauteur; la rivière du Thoué l'entoure presque entièrement; tous les chemins qui y conduisent aboutissent à cette rivière, hormis la route de Saumur et celle de Poitiers. Pour arriver à Thouars, les Vendéens avaient le Thoué à passer; c'est une rivière profondément encaissée, et que des digues de moulins rendent presque partout impraticable à gué.

Le passage pouvait être tenté sur quatre points: au pont de Saint-Jean, qui touche la ville; mon père et M. de Marigny furent chargés de cette attaque: au port du Bac-du-Château; ce furent MM. d'Elbée, Cathelineau et Stofflet: à un pont qui est à une demi-lieue de la ville, près du village de Vrine; c'est là que se dirigèrent MM. de La Rochejaquelein et de Lescure: enfin à un gué plus loin de Thouars, et qu'on nomme Gué-aux-Riches; M. de Bonchamps y fut destiné. Le général Quétineau avait envoyé du monde pour défendre ces quatre points; mais il y eut du désordre et de la précipitation dans les dispositions qu'il fit.

MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et de Bonchamps devaient commencer l'attaque. Il était convenu que, deux heures après, les autres divisions entameraient aussi l'action. Il y eut des retards; elles n'arrivèrent qu'au bout de cinq heures, et la fausse attaque devint l'attaque principale.

A cinq heures du matin, la colonne commandée par MM. de Lescure et de La Rochejaquelein déboucha du village de Ligron, qui est situé sur une hauteur en face du pont de Vrine. Les bataillons de la Nièvre et du Var défendaient le pont; ils y avaient placé une barricade formée avec du fumier et une charrette; ils avaient aussi de l'artillerie en bonne position.

Pendant six heures on se canonna, et l'on fit aussi un feu de mousqueterie, qui eut peu d'effet à cause de la trop grande distance. Sur les onze heures, les Vendéens étaient près de manquer de poudre: M. de La Rochejaquelein courut en chercher, et laissa le commandement à M. de Lescure seul. Mon mari s'aperçut, un instant après, que les républicains commençaient à s'ébranler, et ne faisaient plus aussi ferme contenance. Alors il saisit un fusil à baïonnette, cria aux soldats de le suivre, descendit rapidement la hauteur, et arriva jusque sur le pont au milieu des balles et de la mitraille. Aucun paysan n'avait osé le suivre: il retourne, les appelle, les exhorte, leur donne encore l'exemple, et revient sur le pont; mais il reste encore seul à cette seconde fois: ses habits étaient percés de balles. Enfin il essaie un troisième effort. Dans cet instant, M. de La Rochejaquelein et Forêt arrivent et volent au secours de M. de Lescure, qui n'avait pu décider qu'un seul paysan à marcher en avant; tous les quatre traversent le pont; M. de Lescure saute le retranchement: le soldat est blessé; mais Henri et Forêt passent aussi. Cependant les paysans accouraient en foule pour les secourir, et le passage fut forcé.

Un instant après, M. de Bonchamps réussit à passer le Gué-aux-Riches; il était défendu par la garde nationale d'Airvaux. Ces braves gens, ignorant qu'ils étaient coupés et que le pont de Vrine était pris, refusèrent de se rendre, et périrent, tous avec un grand courage. On a attribué ce trait à ceux que l'on nommait Marseillais, qui en étaient incapables, et qui, dans toute la guerre, se sont montrés aussi lâches que féroces.

Dès que les républicains opposés à M. de Lescure virent que le pont était emporté, ils s'enfuirent en désordre vers la ville. Une trentaine de cavaliers les poursuivirent jusque sous les murs; mais ils revinrent ensuite prendre poste en avant du pont, pour protéger le passage de toute l'armée: quand elle eut défilé, ce poste avancé se replia. Les républicains, encouragés par ce mouvement qu'ils prenaient pour une fuite, avancèrent sur les Vendéens: on les laissa arriver, et une vive décharge de mousqueterie et d'artillerie les mit une seconde fois en déroute; ils se retirèrent précipitamment dans la ville. Les Vendéens les suivirent de prés; mais les portes furent fermées. Alors on voulut tenter un assaut. La ville est enceinte d'un vieux mur sans fossés: les paysans se mirent à la démolir à coups de piques, mais ce moyen n'était pas prompt pour faire une brèche. On n'avait pas d'échelles. M. de La Rochejaquelein monta sur les épaules du brave Toussaint Texier, de la paroisse de Courlay, et atteignit ainsi la cime du mur à un endroit où il était dégradé. Il tira quelques coups de fusil; puis, avec ses mains, il arracha des pierres. Enfin on parvint ainsi à faire une sorte de brèche, et l'on se précipita dans la ville. Pendant ce temps, les deux autres divisions avaient passé la rivière et commencé leur attaque. Le général Quétineau vit bien qu'il ne pouvait se défendre; mais craignant de se compromettre en capitulant, il proposa aux administrateurs du district d'arborer le drapeau blanc, et d'aller, par une députation, déclarer qu'ils se soumettaient. Ils hésitèrent longtemps; tous étaient fort prononcés dans leur opinion républicaine, et ils avaient une grande crainte de se trouver entre les mains de brigands. Quétineau leur démontra qu'on ne pouvait songer à résister. Alors un d'entre eux s'écria avec désespoir: «Eh bien! si j'avais un pistolet, je me brûlerais la cervelle!» Quétineau, avec un grand sang-froid en prend un à sa ceinture et le lui présente: le pauvre administrateur se résigna alors à capituler. On alla au-devant de l'armée, du côté de M. d'Elbée, faire acte de soumission: ce fut précisément au même instant que MM. de La Rochejaquelein et de Lescure entraient d'assaut dans la ville.

Malgré cette circonstance, il n'y eut aucun désordre; pas un habitant ne fut maltraité, pas une maison ne fut pillée. Les paysans coururent d'abord aux églises sonner les cloches et prier Dieu. Us brûlèrent l'arbre de la liberté et les papiers des administrations, ce qui, je ne sais pourquoi, leur faisait toujours un fort grand amusement; puis on les logea chez les particuliers. Ils s'y montrèrent fort doux et tranquilles, exigeant seulement du vin en abondance.

Tous les gens en fonctions de Thouars eurent d'abord beaucoup de frayeur, et craignaient de mauvais traitemens; ils se mirent sous la protection des chefs, et ne les quittaient pas de peur d'être assaillis par les paysans. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein, qui étaient du pays, les mirent sous leur protection. En entrant dans la ville, deux ou trois s'étaient attachés aux pans de leurs habits, pour trouver ainsi une sauvegarde plus assurée.

On ne fit pas de grâce cependant aux prêtres sermentés; ils furent mis en prison, et on les emmena lorsqu'on quitta la ville, ainsi que deux cents hommes pris les armes à la main au pont de Vrine avant la capitulation; mais on ne leur fit aucun mal. Tous les chefs vendéens furent loger ensemble dans la maison où était déjà le général Quétineau.

M. de Lescure, qui l'avait connu autrefois grenadier, et qui le savait honnête homme, l'amena dans sa chambre. Quétineau lui dit: «Monsieur, j'ai bien vu vos volets fermés quand j'ai quitté Bressuire: vous avez cru qu'on vous oubliait; mais ce n'est pas par défaut de mémoire que je vous ai laissé la liberté.» M. de Lescure lui témoigna toute sa reconnaissance, et ajouta: «Vous êtes libre; vous pouvez partir, mais je vous engage à rester avec nous. Vous êtes d'une autre opinion: ainsi vous ne combattrez pas; mais vous serez prisonnier sur parole, et tout le monde vous traitera bien. Si vous retournez avec les républicains, ils ne vous pardonneront pas cette capitulation, qui pourtant était indispensable: c'est un asile que je vous offre contre leur vengeance.» Quétineau lui répondit: «Monsieur, si je m'en vais avec vous, je passerai pour un traître; il paraîtra certain que j'ai livré la ville; et cependant je n'ai fait autre chose que de conseiller une capitulation au moment où j'ai vu la ville prise d'assaut. Je prouverai que j'ai fait mon devoir. Je serais déshonoré, si l'on pouvait me supposer des intelligences avec l'ennemi.» Ce brave homme demeura inébranlable dans sa résolution; d'autres personnes renouvelèrent inutilement auprès de lui les propositions que M. de Lescure lui avait faites. Cette bonne foi et ce dévouement à sa cause lui concilièrent l'estime de tous nos chefs; il ne s'abaissa à aucune supplication, et garda toujours un ton fort convenable. Stofflet, qui n'avait point dans ses procédés autant de délicatesse que ces messieurs, fut d'abord assez grossier envers le général Quétineau; il voulait lui faire quitter sa cocarde. Une dispute allait s'engager, lorsque les autres chefs vinrent faire cesser les propos de Stofflet.

Les paysans aussi étaient fort éloignés de concevoir comment on pouvait avoir des égards pour un général républicain, et ils étaient bien surpris de voir qu'il logeât dans la même maison que leurs généraux. Les gens de la division de M. de Bonchamps, apprenant que Quétineau et lui couchaient dans la même chambre, en prirent surtout une grande alarme: ils vinrent en foule demander à M. de Bonchamps de ne pas y consentir, et lui montrèrent des craintes. Il fut très-fâché de cette espèce d'insulte pour Quétineau, et reçut fort mal leurs instances. Ils les renouvelèrent plusieurs fois dans la soirée; enfin, voyant qu'il n'en tenait aucun compte, ils s'introduisirent dans la maison dès qu'il fut couché, et passèrent la nuit dans l'escalier et devant la porte de la chambre pour garder leur général. Son garde-chasse même, lorsqu'il crut son maître endormi, ouvrit doucement la porte, et s'alla coucher au pied du lit. Le lendemain, en se réveillant, M. de Bonchamps gronda ces braves gens des preuves d'attachement que, dans leur défiance mal entendue, ils venaient de lui donner. L'armée vendéenne fit à Thouars quelques recrues: plusieurs soldats prirent parti avec nous; mais on y gagna surtout de fort bons officiers, qui depuis se distinguèrent. On remarqua principalement M. de La Ville de Beaugé. Il avait combattu contre les Vendéens dans la garde nationale de Thouars; il abandonna un parti où on l'avait enrôlé de force; il devint, peu de mois après, un des principaux officiers royalistes. Il était plein de bravoure, de talens, de patience, de simplicité, et d'un zèle infatigable. Il s'employait à tout, et toujours utilement; le plus souvent il commandait l'artillerie. Il avait alors vingt-sept ans. Il s'attacha d'amitié à MM. de Lescure et de La Rochejaquelein, qui lui donnèrent toute leur confiance.

MM. Daniaud-Dupérat et le chevalier Piet de Beaurepaire, âgés de dix-huit ans, célèbres à l'armée par leur bravoure, devinrent deux de nos meilleurs officiers. M. Herbold avait étudié pour être prêtre, mais n'était point dans les ordres; on l'avait mis par force dans un bataillon: ses vertus, sa piété, sa modestie, son zèle et son courage, le rendirent cher à tous les Vendéens. M. de Beauvolliers l'aîné, frère du chevalier, était un homme actif et zélé; il était surtout excellent pour tout ce qui demandait de l'ordre et du soin.

MM. de la Marsonnière et de Sanglier, également dévoués, étaient âgés; ils se mirent dans l'artillerie, et le premier rendit souvent de grands services.

Le chevalier de Mondyon, qui était un enfant de quatorze ans, se joignit aussi à l'armée. Il arrivait de Paris où il s'était échappé de sa pension, et avait fabriqué un faux passe-port pour venir, dans la Vendée, se battre pour le roi. Il avait une figure charmante, un courage ardent et beaucoup de vivacité dans l'esprit.

M. de Langerie était plus jeune encore; il n'avait pas treize ans. On ne voulait pas d'abord lui laisser prendre une part active à la guerre; mais on ne put l'en empêcher. A la première affaire, il eut un cheval tué sous lui; on le fit alors aide-de-camp du chevalier de ***, qui commandait Châtillon; il déserta de ce poste où il n'avait rien à faire; il se procura un cheval, et revint à l'armée.

M. Renou était arrivé de Loudun avant la bataille de Thouars; il s'y distingua par la plus rare valeur, comme à toutes les affaires qui ont eu lieu depuis; il avait environ trente ans.

Après avoir passé deux jours à Thouars, on marcha sur Parthenay: les républicains l'avaient évacué. Le chevalier de Marsanges, émigré, et cinq dragons, ses camarades, quittèrent l'armée républicaine et arrivèrent ce jour-là dans la nôtre. Les généraux voyaient toujours ces déserteurs avec plaisir; les paysans avaient de grandes défiances, et s'imaginaient que les transfuges étaient des espions.

On se dirigea ensuite sur la Châtaigneraie. La ville était défendue par trois ou quatre mille républicains: ce fut là que tous les nouveaux Vendéens eurent leurs preuves à faire. M. de Lescure, pour essayer M. de Beaugé, le mit à la tête de deux cents paysans, dans un poste difficile à garder; il parvint à s'y maintenir avec beaucoup de courage et de sang-froid. Le petit chevalier de Mondyon fut blessé, ainsi que le chevalier de Beauvolliers et M. Dupérat. Les six dragons qui avaient rejoint à Parthenay, et qui avaient vu la défiance des Vendéens, voulurent la dissiper; ils combattirent avec une témérité extraordinaire: il y en eut un de tué; alors les paysans se mirent à crier: «Assez, dragons, assez; vous êtes de braves gens.»

La Châtaigneraie fut emportée après quelque résistance; M. de Bonchamps y entra le premier. Les conseils de mon père contribuèrent beaucoup à ce succès.

Il y avait déjà plusieurs jours que les paysans étaient sous les armes; ils avaient une grande envie de retourner chez eux; on ne pouvait plus les retenir; ils commirent quelques désordres à la Châtaigneraie. Le lendemain, 16 mai, il ne s'en trouva plus que sept mille; à grand peine on en rassembla trois mille de plus, et l'on alla attaquer Fontenay.

MM. de Lescure et de La Rochejaquelein commandaient l'aile gauche; ils eurent d'abord de l'avantage, et parvinrent dans les faubourgs de la ville après avoir repoussé les républicains: mais pendant ce temps-là l'aile droite et le centre furent mis en pleine déroute. Les paysans étaient découragés; les dispositions furent mal faites; on entassa l'artillerie dans un chemin où elle ne put être d'aucun avantage; M. d'Elbée fut blessé à la cuisse; M. de la Marsonnière fut enveloppé et pris avec plus de deux cents hommes: on crut que tout était perdu. Cependant MM. de Lescure et de La Rochejaquelein parvinrent à n'être point coupés; ils firent leur retraite en bon ordre et sauvèrent même leurs canons[7].

[Note 7: C'est ce jour-là que quatre-vingts paysans qui faisaient partie de l'aile gauche, s'étant emparés, près de Fontenay, d'un poste important qu'on les chargea de garder, ne s'aperçurent pas de la défaite des leurs. Avertis par hasard, ils retournent sur le champ de bataille qu'ils trouvent désert, et où ils aperçoivent toute l'artillerie vendéenne abandonnée. Incertains du parti qu'ils avaient à suivre, mais ne désespérant pas de voir leur armée reprendre le dessus, ils eurent le courage de rester pour défendre le précieux matériel qu'elle avait perdu. Lorsque les bleus revinrent de la poursuite, ils eurent à se battre contre cette poignée de braves gens qui se firent tous hacher sur leurs canons. Pierre Bibard seul, couvert de vingt-six blessures, fut emmené prisonnier. Comme il était bien vêtu (car il était riche alors!), on le prit pour un chef d'importance. Déposé et gardé à vue dans un grenier, il y resta presque nu et en butte aux plus mauvais traitemens. Huit jours après, les Vendéens se présentèrent de nouveau devant Fontenay. Dès que l'attaque eut commencé, le soldat républicain qui surveillait le malheureux Bibard, se mit à l'accabler de menaces et d'invectives, et, tournant sans cesse contre lui sa baïonnette, jurait de le tuer si la ville était prise. Cependant, inquiet et regardant à diverses reprises par la fenêtre, il oublia un instant son fusil. Le prisonnier presque mourant, se traîna vers l'arme, la saisit, et contraignit son farouche geôlier à se retirer. Après la prise de la ville, ce méchant homme, confronté avec Bibard, attendait en tremblant l'arrêt de mort qui devait suivre des plaintes trop fondées sur la conduite inhumaine et brutale dont il se sentait coupable. Mais le brave Bibard, déposant tout ressentiment, loin d'accabler son ennemi par le récit de ses torts, demanda et obtint qu'on le mît en liberté, puis lui dit à voix basse: «Souviens-loi que je t'ai pardonné pour l'amour de Jésus-Christ.» Les blessures de Bibard ne se sont jamais entièrement guéries; quand une se ferme, il s'en ouvre une autre. Malgré cela, il a constamment continué à servir dans toutes les guerres de la Vendée, et à s'y distinguer. Il demeure aujourd'hui à la Tessouale.]

Après cette affaire, on se trouva dans une mauvaise situation: toute l'artillerie était perdue; Marie-Jeanne avait été prise; il ne restait plus que six pièces de canon; on n'avait plus de poudre; chaque soldat avait tout au plus une cartouche; un général était blessé; les paysans n'avaient plus leur première assurance. Les chefs ne perdirent pas courage; ils prirent promptement leur parti, affectèrent beaucoup de gaieté, et répétèrent aux soldats qu'on allait bientôt avoir une revanche.

On engagea les prêtres à relever le zèle du peuple par des prédications. Ils répétèrent que Dieu avait permis ce malheur en punition du dégât qu'on avait fait dans quelques maisons à la Châtaigneraie.

Une circonstance imprévue contribua plus que toute autre chose à ranimer les paysans.

Pendant que l'armée était à Thouars, les soldats trouvèrent dans une maison un homme en habit de volontaire, qui leur raconta qu'il était prêtre, qu'on l'avait mis de force dans un bataillon républicain à Poitiers. Il demanda à parler à M. de Villeneuve du Cazeau qui avait été son camarade de collége. M. de Villeneuve le reconnut en effet pour M. l'abbé Guyot de Folleville. Mais bientôt après il ajouta qu'il était évêque d'Agra, et que des évêques insermentés l'avaient sacré, en secret, à Saint-Germain. M. de Villeneuve fit part sur-le-champ de tout ce récit à M. Pierre Jagault, bénédictin, dont les lumières et la prudence étaient fort estimées. Tous deux proposèrent à l'évêque d'Agra de se joindre à l'armée. Il hésita beaucoup, allégua sa mauvaise santé; enfin ils parvinrent à le déterminer, et l'amenèrent à l'état-major. Personne n'imagina de douter de ce qu'il racontait. M. de Villeneuve le reconnaissait; il donnait encore pour garans, M. Brin, curé de Saint-Laurent-sur-Sèvre, prêtre fort respecté, et les soeurs de la Sagesse. Il annonçait que le pape avait nommé quatre vicaires apostoliques pour la France, et qu'il était chargé des diocèses de l'ouest. Il avait une belle figure, un air de douceur et de componction, des manières distinguées. Les généraux virent avec un grand plaisir un ecclésiastique d'un rang élevé et d'une belle représentation, venir contribuer au succès de leur cause, par des moyens qui pouvaient avoir beaucoup d'effet. Son arrivée ne fit pas encore grand bruit à Thouars. Il fut convenu qu'il se rendrait à Châtillon, et que là il serait reçu comme évêque.

Ce fut ainsi qu'arriva dans la Vendée cet évêque d'Agra, qui a joué un si grand rôle et qui est devenu si célèbre dans l'histoire de la guerre. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que cet homme trompa toute l'armée vendéenne, sans qu'on puisse deviner quels étaient son but et ses projets. Tout ce qu'il avait raconté était faux. L'abbé Guyot de Folleville avait d'abord, à ce qu'il parait, prêté serment; il avait quitté Paris quelque temps avant la guerre de la Vendée, et était venu se réfugier à Poitiers, chez, une de ses parentes. Ses manières, son air de douceur et de dévotion, lui avaient donné un grand succès dans la société de Poitiers. Toutes les âmes pieuses, toutes les religieuses, qui avaient quitté leur couvent, avaient un grand empressement pour l'abbé de Folleville. Ce fut alors qu'il s'imagina, pour se donner plus de considération et d'importance, de confier à ces bonnes âmes qu'il était évêque d'Agra, etc. C'est ainsi que les missionnaires et les soeurs de Saint-Laurent avaient appris son existence, par leurs dévotes correspondances de Poitiers. Je crois qu'une vanité assez ridicule fut son seul motif. Quand il fut introduit à l'armée, il continua son mensonge, que personne ne put dévoiler, et qu'il n'y avait pas de raison pour soupçonner: c'est la seule explication que l'on puisse donner de la singulière conduite de cet abbé. Assurément il ne nous trahissait pas; il a péri pour notre cause, et jamais il n'y a rien eu d'équivoque dans ses démarches. D'un autre côté, on ne peut pas supposer que cette imposture lui ait été suggérée par le dessein ambitieux de se faire le premier personnage de la Vendée, ou bien encore pour exercer plus d'empire sur le peuple en prenant un caractère plus éminent. L'évêque d'Agra avait de l'usage du monde, mais fort peu d'esprit; en outre, il n'a jamais montré ni talent, ni énergie, ni force de résolution: d'ailleurs, si son roman avait été calculé pour la guerre civile, pourquoi l'aurait-il débité à Poitiers avant de savoir s'il y aurait une guerre dans la Vendée? Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que l'abbé de Folleville ait été conduit à devenir un aussi grand personnage en faisant un conte ridicule, dicté par un sot orgueil.

On a supposé que les généraux étaient complices de cette supercherie, et qu'elle avait été inventée par eux pour avoir plus d'influence sur les paysans. Aucun des chefs de la Vendée n'était capable de se jouer ainsi de la religion; si quelqu'un avait proposé un pareil projet, il aurait éprouvé une vive opposition de tous les autres; et, pour tromper l'armée, il aurait fallu un consentement unanime et un secret impénétrable dans tout l'état-major, puisque à cette époque, il n'y avait point de général en chef. On crut, sans beaucoup de réflexion, avec la bonne foi et la loyauté qui caractérisaient les Vendéens, un récit qui était vraisemblable, et qui, une fois admis, devint fort utile à la cause.

Ce fut surtout après la déroute de Fontenay, qu'on recueillit un grand avantage de la présence du prétendu évêque d'Agra. Il arriva à Châtillon le jour même de la défaite; toutes les cloches furent sonnées; on se porta en foule sur ses pas; il distribua des bénédictions; il officia pontificalement: les paysans étaient ivres de joie, le bonheur d'avoir un évêque parmi eux leur rendit toute leur ardeur, et ils ne songèrent plus au revers qu'ils venaient d'éprouver.

On rassembla de nouveau l'armée; la division de M. de Bonchamps, qui était retournée en Anjou après la prise de la Châtaigneraie, se joignit à la grande armée. On marcha encore une fois sur cette ville que les républicains avaient occupée de nouveau; ils l'évacuèrent sans résistance; on y coucha. Le lendemain 24 mai, vers midi, on arriva devant Fontenay. Les républicains, au nombre de dix mille, étaient au-devant de la ville avec une artillerie nombreuse.

Avant l'attaque, on fit donner l'absolution aux soldats. Les généraux leur disaient: «Allons, mes enfans, il n'y a pas de poudre; il faut encore prendre les canons avec des bâtons; il faut ravoir Marie-Jeanne: c'est à qui courra le mieux.» Les soldats de M. de Lescure qui commandait l'aile gauche, hésitaient beaucoup à le suivre; il s'avança seul à trente pas devant eux pour les animer, s'arrêta et cria: Vive le roi! Une batterie ce six pièces fit sur lui un feu de mitraille: ses habits furent percés, son éperon fut emporté, sa botte droite déchirée; mais il ne fut pas blessé. «Vous voyez, mes amis, leur cria-t-il sur-le-champ, les bleus ne savent pas tirer.» Les paysans se décidèrent; ils prirent leur course: M. de Lescure, pour rester à leur tête, fut obligé de mettre son cheval au grand trot. Dans ce moment, ils aperçurent, une grande croix de mission; aussitôt ils se jetèrent tous à genoux, quoique à la portée du canon. M. de Beaugé voulut les faire marcher. Laissez-les prier Dieu, lui dit tranquillement M. de Lescure[8]. Ils se relevèrent et se mirent à courir de nouveau. Pendant ce temps-là, M. de La Rochejaquelein s'était mis à la tête de la cavalerie avec M. de Dommaigné; ils chargèrent avec succès celle des républicains; et au lieu de la poursuivre, ils tombèrent sur le flanc de l'aile gauche et l'enfoncèrent: ce fut là ce qui acheva de décider l'affaire. Les républicains avaient tenu une heure ou à peu près; un bataillon de la Gironde fit seul une très-belle résistance; le reste s'enfuit en désordre vers la ville.

[Note 8: Ce trait est le sujet qu'a choisi M. Robert-Lefebvre, premier peintre du cabinet du roi, pour le portrait de M. de Lescure, commandé par Sa Majesté.]

M. de Lescure arriva le premier à la porte de Fontenay avec son aile gauche; il entra dans la ville; les paysans n'osaient pas le suivre. MM. de Bonchamps et Forêt aperçurent de loin le danger qu'il courait, et s'élancèrent pour le secourir. Tous les trois eurent la témérité de s'enfoncer dans les rues; elles étaient pleines de bleus qui fuyaient en désordre, et qui se jetaient à genoux, en criant: Grâce! Ces messieurs leur disaient: «Bas les armes! on ne vous fera pas de mal. Vive le roi!» Quand ils furent sur la place, ils se séparèrent; chacun prit une rue différente. A peine M. de Bonchamps eut-il quitté M. de Lescure, qu'un bleu, après avoir jeté son fusil, le reprit et tira sur lui: la balle lui perça le bras et les chairs auprès de la poitrine. Ses paysans, qui le suivaient à quelque distance, accoururent en fureur, et toute résistance cessa.

M. de Lescure avait tourné dans la rue des prisons; il les fit ouvrir de par le roi; et aussitôt M. de la Marsonnière et tous les Vendéens qui avaient été faits prisonniers s'élancèrent vers lui: tous voulaient embrasser leur libérateur. Ils devaient être jugés le lendemain, et leur sort n'était pas douteux. Pendant tout le combat, ils avaient cru qu'on allait les massacrer, et s'étaient barricadés pour se défendre; c'était aussi la crainte de M. de Lescure, et c'était pour cela qu'il s'était hâté d'entrer dans la ville et de se porter à la prison. Il les quitta sur-le-champ pour continuer à poursuivre l'ennemi.

Forêt avait suivi la grande rue, et, après avoir traversé la ville, il se trouva sur la route qui mène à Niort; il voulait absolument reprendre Marie-Jeanne. Les bleus attachaient autant d'importance à la conserver que nos gens à la ravoir. Forêt rencontra la pièce à une lieue de la ville; elle était gardée par des fantassins; quelques gendarmes étaient plus loin. Forêt s'avança si imprudemment, qu'il se trouva au milieu d'eux; heureusement il était monté sur un cheval qu'il avait pris quelques jours auparavant à un gendarme, et il avait conservé la selle et l'équipage: ils le prirent pour un des leurs, et lui dirent: «Camarade, il y a 25,000 fr. pour ceux qui sauveront Marie-Jeanne, elle est engagée: allons la défendre.» Forêt fait le brave, dit qu'il veut être le premier. Quand il est à la tête de la bande, et qu'il est arrivé près de la pièce, il se retourne, tue les deux gendarmes qui étaient auprès de lui; les paysans qui s'étaient avancés le reconnaissent, redoublent d'efforts, et, après un combat qui coûta quelques hommes, Marie-Jeanne fut reprise et ramenée en grand triomphe.

Ce combat, le plus brillant qu'eussent encore livré les Vendéens, leur procura quarante pièces de canon, beaucoup de fusils, une grande quantité de poudre et de munitions de toute espèce. On prit aussi deux caisses remplies d'assignats qui n'étaient pas à l'effigie du roi. La première fut pillée par les soldats, mais ils faisaient si peu de cas de cette nouvelle monnaie de papier, qu'ils les brûlèrent, les déchirèrent; plusieurs d'entre eux s'amusaient à s'en faire des papillotes. La seconde caisse, qui contenait 900,000 fr. ou environ, fut préservée par les généraux, et, pour pouvoir la rendre utile aux besoins de l'armée, on écrivit sur les revers, bon au nom du roi, avec la signature des membres du conseil supérieur qui fut formé à cette époque. Cette mesure inspira de la confiance pour ces assignats.

On fut embarrassé de la résolution qu'on adopterait à l'égard des soldats républicains qui avaient été faits prisonniers, au nombre de deux ou trois mille. Il n'était pas encore établi chez les bleus que les Vendéens devaient être fusillés dès qu'ils seraient pris; ainsi il ne pouvait pas être question de représailles. D'ailleurs on avait dit à ces gens-là: «Rendez-vous, on ne vous fera pas de mal.» On ne pouvait pas les garder en si grand nombre, puisqu'on n'occupait pas de place forte, et qu'on n'avait aucun moyen de police. En les renvoyant sur parole de ne servir ni contre nous, ni contre les puissances coalisées, il était à peu près sûr qu'ils violeraient cette promesse. Mon père proposa de leur couper les cheveux, pour pouvoir les reconnaître et les punir s'ils étaient repris une seconde fois: on prit aussi le même parti pour le petit nombre qu'on voulut garder. Cette précaution fut un grand sujet de divertissement pour l'armée vendéenne[9].

[Note 9: A cette époque, on ne connaissait pas encore en France l'usage de porter les cheveux à la Titus.]

On se promettait de grands avantages de ce renvoi des prisonniers tondus. On espérait qu'ils serviraient de preuve, dans toute la France, des succès et de la modération des Vendéens; qu'ils seraient forcés de convenir et de raconter que les rebelles, au lieu d'être des brigands, comme on les appelait, étaient des royalistes pleins de loyauté, de courage et de clémence. On ménagea aussi avec soin les acquéreurs de biens nationaux, en se bornant à leur annoncer que leurs acquisitions seraient annulées; plusieurs avaient déjà pris parti avec nous. Le chevalier Desessarts rédigea une proclamation qui fut signée de tout le conseil de guerre, et qui a été fort connue. On la fît imprimer à plusieurs milliers d'exemplaires qu'on distribua aux bleus que l'on renvoyait.

Toutes ces mesures ne produisirent pas l'effet qu'on en avait attendu. Les opinions révolutionnaires étaient plus répandues et plus fortes que nous ne le pensions, et il n'y avait pas de moyens, dans les autres provinces, de s'entendre pour secouer leur joug. On n'y trouvait pas cette union et cette parfaite communauté de sentimens entre les paysans et les classes supérieures: la révolte ne fit aucun progrès. Les insurrections de Lyon et du midi n'eurent jamais de correspondance avec nous, et furent déterminées par des opinions d'une autre nature.