CHAPITRE VIII.

Formation du conseil supérieur.—Victoire de Vihiers, de Doué, de
Montreuil.—Prise de Saumur.

Après la prise de Fontenay, les uns proposèrent de marcher sur les Sables, d'autres sur Niort, et ce dernier parti était, je crois, préférable à l'autre, qui portait l'armée beaucoup trop loin du pays insurgé. On fit beaucoup d'objections à l'un et à l'autre projet. Pendant ce temps-là la matinée s'écoula, et les paysans, qui étaient fatigués et qui ne recevaient pas d'ordres, commencèrent à retourner dans leurs villages où ils avaient grande envie d'aller raconter leur victoire de Fontenay. Quand on vit qu'il n'y avait pas moyen de les retenir, il fallut différer de nouvelles tentatives.

Cependant le gain d'une pareille bataille, et la prise d'une ville comme Fontenay, chef-lieu d'un département, donnèrent à l'insurrection de la Vendée une consistance qu'elle n'avait pas eue jusqu'alors. Les chefs n'ayant pas en ce moment d'occupations militaires, voulurent donner quelque régularité à toutes leurs opérations, et mettre un peu plus d'ordre dans toutes les choses auxquelles nos succès étaient dus.

On créa un conseil supérieur d'administration, dont le siège fut fixé à Châtillon. L'évêque d'Agra en fut le président; M. Desessarts père, vice-président; M. Carrière, avocat de Fontenay, qui venait de prendre parti parmi les royalistes, fut choisi pour procureur du roi près le conseil; et M. Pierre Jagault, bénédictin, pour secrétaire général. Parmi les membres du conseil, on distinguait M. de La Rochefoucauld qui en était le doyen; MM. le Maignan, Bourasseau de la Renolière et Body. Les autres membres étaient, excepté deux ecclésiastiques, des hommes de loi et quelques gentilshommes que leur âge ou leur santé empêchaient de porter les armes. Un de ceux qui se distinguèrent le plus tôt dans le conseil supérieur, et celui qui parvint à acquérir le plus d'influence dans l'armée, fut l'abbé Bernier, curé de la paroisse de Saint-Laud, à Angers.

De toutes les personnes qui se sont mêlées des affaires pendant la guerre civile, aucune peut-être n'avait plus d'esprit que l'abbé Bernier. Il avait une admirable facilité à écrire et à parler; il prêchait toujours d'abondance. Je l'ai souvent entendu parler deux heures de suite, avec une force et un éclat qui entraînaient et qui séduisaient tout le monde; il y avait toujours de l'à-propos dans ce qu'il disait; ses textes étaient bien choisis et ramenés heureusement; jamais il n'hésitait, et, bien que son éloquence n'eût rien de fougueux, il paraissait inspiré. Son extérieur et ses manières répondaient à ses paroles; le son de sa voix était doux et pénétrant; ses gestes avaient de la simplicité; il était infatigable; son zèle était toujours renaissant, et jamais il ne perdait courage. Ces avantages étaient accompagnés d'un air de modestie et de simple dévouement, qui le rendait plus séduisant encore. Il donnait de bons conseils aux généraux, et savait se prêter à l'esprit militaire, sans déroger à son caractère ecclésiastique; il dominait au conseil supérieur par la promptitude de son esprit et de ses rédactions; il était encore plus cher aux soldats par ses prédications et son ardeur pour la religion.

Aussi, en peu de temps, l'abbé Bernier prit un ascendant universel, et il n'était question que de lui. Peu à peu on le jugea autrement; on entrevit un but d'ambition dans toute sa conduite. Dès qu'il eut acquis delà domination, on s'aperçut combien il y tenait, et combien il craignait de la voir diminuer en quelque chose; on découvrit qu'il semait la discorde partout, et qu'il flattait les uns aux dépens des autres, pour plaire davantage et gouverner plus sûrement. Le respect et l'estime qu'on avait pour lui allaient toujours en s'affaiblissant, et après la guerre, les Vendéens lui reprochaient, à tort ou avec raison, des désordres de moeurs, une ame intéressée, une ambition effrénée, et même des crimes qui ne laissent pas d'avoir quelque probabilité; mais le prestige fut long-temps à se dissiper, et l'on ne cessa jamais d'avoir pour son esprit et sa capacité une très-haute considération et une sorte de crainte: il en imposait par-là à ceux qui l'aimaient le moins.

Parmi les ecclésiastiques du conseil supérieur, M. Pierre Jagault était aussi très-remarquable par ses talens. Il n'avait ni ambition ni vanité; il donnait de bons conseils, sans chercher, comme l'abbé Bernier, à gouverner l'armée; il l'égalait par sa facilité à parler et à écrire. Il prêchait rarement, à cause de la faiblesse de sa poitrine; mais toutes les fois qu'il est monté en chaire, il a obtenu beaucoup de succès.

M. Brin, membre du conseil supérieur, curé de Saint-Laurent, était, depuis long-temps, célèbre dans le pays, à cause de sa haute piété, de son zèle et de ses vertus.

Les généraux chargèrent le conseil supérieur de tout ce qui avait rapport à l'administration du pays.

On forma dans chaque paroisse un conseil qui devait veiller à l'exécution des ordres du conseil supérieur. On ordonna aussi que, dans les paroisses où il n'y avait pas encore de chef militaire, les paysans en nommeraient un qui présiderait au départ des hommes demandés, annoncerait aux généraux sur combien de gens ils devaient compter, les commanderait au combat, et distribuerait les vivres à ses soldats. On prit aussi des mesures pour donner quelques vêtemens et des souliers aux soldats pauvres qui en manquaient; on forma des magasins; enfin on songea à se donner plus de moyens, en ayant un peu d'ordre et de prévoyance.

Il fallait aussi nommer un trésorier-général de l'armée, qui devait être en même temps intendant des vivres, de concert avec le conseil supérieur. On pria M. de Beauvolliers l'aîné d'accepter ces fonctions dont il était plus capable que tout autre. Le bien de l'armée le détermina à ne pas refuser, quoiqu'il trouvât fâcheux d'être presque toujours éloigné du combat. On lui conserva sa place au conseil de guerre; et comme il était le seul des chefs qui eût un domicile fixe, les demandes de tout genre lui étaient presque toujours portées. Il eut plusieurs personnes employées sous lui: les unes chargées de la distribution, d'autres attachées à l'armée, qui examinaient les besoins, et qui entrant dans les villes prises, tâchaient d'en tirer des ressources.

La résidence de toutes ces administrations fut établie à Châtillon, qui était à cette époque le centre des mouvemens de l'armée.

Ce fut à régler toutes ces choses que s'occupèrent les généraux pendant les trois jours qu'ils passèrent à Fontenay après la bataille. La ville était sans défense, dans un pays de plaine, où les opinions étaient favorables en général à la révolution. On abandonna Fontenay sans y avoir fait aucun mal; on relâcha même trois administrateurs du département qu'on avait d'abord arrêtés.

A peine l'armée était-elle rentrée dans le Bocage, qu'on apprit que des hussards républicains s'étaient montrés à Argenton-le-Château. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein reçurent cette nouvelle au château de la Boulaye. Ils expédièrent sur-le-champ des courriers, et indiquèrent un rassemblement aux Aubiers. En arrivant, ils surent que ces hussards étaient retournés à Vihiers, où était l'avant-garde d'une grande armée républicaine qui venait de se former à Saumur.

La Convention commençait à regarder l'insurrection de la Vendée comme très-redoutable; et cette foison voulait déployer contre les rebelles des forces imposantes. Des bataillons avaient été formés à Paris, en y incorporant des soldats tirés de l'armée du Nord. Une cavalerie nombreuse et aguerrie fut envoyée aussi. Toutes ces mesures furent prises avec une rapidité inconcevable. Les troupes et les canons voyagèrent en poste, en bateaux, et vinrent en cinq jours de Paris à Saumur. Quarante mille hommes, dont la moitié était composée de troupes de ligne, occupaient en ce moment Saumur, Montreuil, Thouars, Doué et Vihiers.

M. Stofflet fut le premier qui attaqua. Il partit de Chollet avec soixante-dix cavaliers, et il entra à Vihiers sans résistance. La cavalerie républicaine se replia. Il écrivit sur-le-champ à MM. de Lescure et de La Rochejaquelein qu'il les attendait. Ces messieurs se mirent en marche sans inquiétude.

Pendant ce temps-là, les bleus étaient revenus attaquer M. Stofflet avec deux mille hommes. Il fut forcé de se retirer précipitamment, et n'eut pas le temps de faire avertir M. de Lescure. Les républicains ayant appris qu'une colonne vendéenne s'avançait, recommandèrent aux habitans de la ville, qui étaient tous patriotes, de ne point paraître, et de laisser croire aux rebelles que la ville était encore occupée par un de leurs détachemens; puis ils allèrent s'embusquer sur une hauteur voisine. MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et Desessarts, arrivèrent avec trois ou quatre mille hommes, et s'engagèrent dans la ville sans se douter de rien. Après l'avoir traversée, ils aperçurent sur la hauteur des hommes postés derrière des broussailles: ils crurent que c'était la troupe de Stofflet, et s'avancèrent pour aller le joindre. Les paysans suivaient négligemment, quand tout-à-coup une batterie masquée fit sur eux un feu de mitraille. Le cheval de M. de Lescure fut blessé, les branches des arbres furent brisées tout autour de lui et des deux autres chefs, sans les toucher. Les paysans ne furent pas intimidés, ils s'élancèrent sur les bleus, qui, effrayés de cette attaque, tandis qu'ils s'attendaient à une fuite, abandonnèrent leurs canons et s'enfuirent en pleine déroute vers Doué.

Toute la grande armée et les chefs se rassemblèrent sur-le-champ à Vihiers, excepté MM. de Bonchamps et d'Elbée, qui n'étaient pas encore guéris de leurs blessures. On marcha sur Doué. Une bataille assez marquante fut livrée près de la ville que les républicains abandonnèrent. Les paysans les poursuivaient vivement sur la route de Saumur, et seraient arrivés sur cette ville; mais le feu de deux redoutes placées sur la hauteur de Bournan, les força à s'arrêter et à revenir à Doué. Ce jour-là deux hussards, au milieu de l'action, quittèrent leurs rangs pour venir dans notre armée: l'un des deux était M. de Boispréau qui s'est distingué depuis.

Il fut résolu d'aller attaquer Saumur. Mon père et M. de Beauvolliers firent remarquer qu'il y avait de l'inconvénient à suivre la route directe; qu'il valait bien mieux se porter sur Montreuil-Bellay, couper la communication de Thouars à Saumur, et faire une attaque par un côté qui était sûrement moins bien défendu. Cet avis fut adopté: on alla occuper Montreuil. Il était probable que la troupe qui était à Thouars se porterait au secours de Saumur: en effet, sur les huit heures, cinq ou six mille hommes, commandés par le général Salomon, arrivèrent à la porte de Montreuil sans se douter que notre armée s'en fût emparée. Mon père avait fait placer une batterie derrière la porte: on la démasqua tout-à-coup, et les bleus reçurent une décharge très-meurtrière. En même temps, la division Bonchamps, qui était postée dans les jardins auprès de la ville, les attaqua par le flanc. La déroute fut bientôt complète et sanglante. Les bleus reprirent en désordre le chemin de Thouars, abandonnant leurs canons et leurs bagages: ils ne s'arrêtèrent même pas à Thouars, tant ils étaient épouvantés. Cette affaire fut meurtrière pour notre armée: dans l'obscurité de la nuit, nos gens tirèrent sur la division Bonchamps lorsqu'elle déboucha par le flanc. Après cette affaire, M. de La Rochejaquelein proposa d'envoyer des détachemens de cavalerie sur la route de Saumur pour inquiéter les républicains, les tenir sur pied toute la nuit, afin d'attaquer le lendemain dans la journée. Cela fut résolu ainsi, et il se chargea lui-même de l'exécution; mais les paysans, encouragés par leur succès, suivirent en foule le petit nombre d'hommes qu'il voulait emmener. En un moment, toute l'armée se trouva sur la route, criant: Vive le roi! nous allons à Saumur. Les chefs ne pouvant arrêter ce mouvement, se déterminèrent à attaquer tout de suite, et se mirent au galop pour rejoindre la tête de l'armée. M. de Lescure se chargea de commander la gauche, et d'arriver par le pont Fouchard, en tournant les redoutes qui étaient placées à l'embranchement des routes de Montreuil et de Doué. M. de La Rochejaquelein suivit la rivière le long des prairies de Varin. MM. de Fleuriot, Stofflet et Desessarts, à la tête de la division Bonchamps, passèrent par les hauteurs au-dessus de Thoué, se dirigeant sur le château de Saumur.

Les trois attaques furent commencées à peu près en même temps, le 10 juin au matin: c'était M. de Lescure qui était chargé de celle qui offrait le plus de difficultés. La manière dont tout s'était engagé, contre le projet des généraux, ajoutait au désordre habituel des opérations: cependant on tourna les redoutes, et le pont fut passé; mais une balle ayant tout-à-coup frappé M. de Lescure au brais, les paysans l'apercevant couvert de sang, commencèrent à lâcher pied: heureusement l'os n'avait pas été atteint. M. de Lescure fit serrer son bras avec des mouchoirs, cria à ses soldats que ce n'était rien, et voulut les ramener. Une charge de cuirassiers républicains acheva de les effrayer. Quand ils virent que leurs balles ne blessaient pas, rien ne put les retenir. M. de Dommaigné voulut résister à la tête de la cavalerie vendéenne: il fut renversé par un coup de mitraille, et sa troupe fut culbutée. La déroute devint complète, et tous les gens de M. de Lescure prirent, en fuyant, la route de l'abbaye de Saint-Florent, le long du Thoué. Un heureux hasard ramena la fortune. Deux caissons versèrent sur le pont Fouchard, et arrêtèrent les cuirassiers: alors M. de Lescure parvint à ramener les soldats. Le brave Loiseau, de la paroisse de Trémentine, qui avait tué trois cavaliers en défendant M. de Dommaigné, et qui avait fini par être blessé et abattu, se releva et se mit à la tête des fantassins. Ils passèrent leurs fusils à travers les roues des caissons, visant aux chevaux et aux yeux des cuirassiers; M. de Marigny plaça de l'artillerie de manière à les foudroyer: ainsi le combat fut rétabli à l'avantage des Vendéens.

Pendant ce temps-là, M. de La Rochejaquelein avait attaqué le camp républicain qui était placé dans les prairies de Varin; il avait laissé M. de Beaugé, à la tête de sept cents hommes, pour garder le pont de Saint-Just, et avait tourné le camp pour y entrer par derrière. Mon père amena à M. de Beaugé un renfort d'environ six cents hommes: se trouvant en état d'attaquer, on assaillit le camp de front. Le fossé fut franchi; un mur qui était au-delà fut abattu, et le poste fut emporté. M. de La Rochejaquelein y entrait en même temps de l'autre côté. Il avait jeté son chapeau par-dessus les retranchemens, en criant: «Qui va me le chercher?» et s'était élancé le premier. Il fut bien vite imité par un grand nombre de braves paysans. Les deux assauts se donnèrent précisément dans le même instant, et les Vendéens eurent encore là le malheur de tirer les uns sur les autres.

Henri voulut profiter sur-le-champ de cet avantage. Accompagné de M. de Beaugé, ils poursuivirent les républicains sans regarder si on les suivait; ils entrent dans la ville au galop. Un bataillon qui descendait du château les voit arriver, jette ses armes et rentre au château. Ces deux messieurs continuent leur route, passant sur les fusils, dont la rue était jonchée, et que les pieds de leurs chevaux faisaient partir. Après avoir traversé la ville, ils voient toute l'armée des bleus fuyant en désordre sur le grand pont de la Loire; ils se portent derrière la salle de spectacle; et là, Henri se met à tirer sur les fuyards, tandis que M. de Beaugé chargeait les fusils et les lui donnait. Ils étaient seuls; cependant personne n'eut l'idée de revenir sur eux, excepté un dragon qui vint, à bout portant, leur tirer un coup de pistolet, et les manqua; Henri l'abattit d'un coup de sabre, et prit les cartouches qu'il avait dans sa giberne. Les batteries du château tirèrent sur eux. M. de Beaugé fut blessé d'une forte contusion et jeté par terre; M. de La Rochejaquelein le releva, le mit à cheval. Ils trouvèrent plusieurs pièces abandonnées, et en tirèrent, sur le château, deux qui étaient chargées; ils traversèrent ensuite le pont, rejoints par une soixantaine de fantassins, poursuivant toujours les bleus. Enfin, après avoir couru pendant quelques minutes sur la route de Tours, ils pensèrent à revenir pour savoir si les Vendéens étaient entrés dans la ville; car on entendait toujours le canon du château et des redoutes. Ils coupèrent le pont de bois dit de la Croix-Verte, qui traverse le second bras de la Loire, et ils y placèrent deux des pièces de canon qu'ils venaient de prendre, pour empêcher les bleus de revenir sur leurs pas. A leur retour, ils trouvèrent la division de Lescure dans Saumur. M. de La Rochejaquelein, sachant que les redoutes de Bournan tenaient encore, y courut tout de suite, et se réunit à M. de Marigny qui les attaquait. Il s'engagea entre les deux redoutes, et son cheval fut tué sous lui. La nuit venait; on remit l'attaque au lendemain: pendant l'obscurité, les républicains évacuèrent et se retirèrent.

On avait aussi, dans la soirée, tiré quelques coups de canon sur le château, où restaient environ quatorze cents hommes et de l'artillerie. Le lendemain, M. de Marigny y entra en parlementaire, et proposa une capitulation, qui fut acceptée. Les assiégés obtinrent de sortir, sans autre condition que de rendre leurs armes.

La prise de Saumur livra aux Vendéens un poste important, le passage de la Loire, quatre-vingts pièces de canon, des milliers de fusils, beaucoup de poudre, de salpêtre[10]. Les prisonniers faits en cinq jours étaient au nombre de onze mille: on les tondit, et on les renvoya presque tous. La perte des Vendéens, dans cette dernière affaire, fui de soixante hommes tués et quatre cents blessés.

[Note 10: On avait enfermé, dans une église qui servait de magasin d'artillerie aux bleus, une grande partie des armes que nous avions prises; elle était remplie. Le lendemain de notre victoire, Henri s'appuyant sur une fenêtre d'où on voyait dans l'église, resta absorbé dans une profonde rêverie pendant deux heures. Un officier vint l'en tirer, lui demandant avec surprise ce qu'il faisait là. Il répondit: Je réfléchis sur nos succès; ils me confondent. Tout vient de Dieu.]

M. de Lescure sut que le général Quétineau avait été trouvé dans le château de Saumur, où il avait été enfermé pour être jugé, après l'affaire de Thouars. Il l'envoya chercher. «Eh bien! Quétineau, lui dit-il, vous voyez comme vous traitent les républicains. Vous voilà accusé, traîné dans les prisons; vous périrez, sur l'échafaud. Venez avec nous pour vous sauver mous vous estimons, malgré la différence d'opinions, et nous vous rendrons plus de justice que vos patriotes.—Monsieur, répondit Quétineau, si vous me laissez en liberté, je retournerai me consigner en prison; je me suis conduit en brave homme, je veux être jugé. Si je m'enfuyais, on croirait que je suis un traître, et je ne puis supporter cette idée: d'ailleurs, en vous suivant, j'abandonnerais ma femme, et on la ferait périr. Tenez, Monsieur, voici mon mémoire justificatif: vous savez la vérité; voyez si je ne l'ai pas dite.» M. de Lescure prit le mémoire, qui, en effet, était assez sincère. Quétineau ajouta, avec un air de tristesse: «Monsieur, voilà donc les Autrichiens maîtres de la Flandre; vous êtes aussi victorieux; la contre-révolution va se faire; la France sera démembrée par les étrangers.» M. de Lescure lui dit que jamais les royalistes ne le souffriraient, et qu'ils se battraient pour défendre le territoire français. «Ah! Monsieur, s'écria Quétineau, c'est alors que je veux servir avec vous. J'aime la gloire de ma patrie: voilà comme je suis patriote.» Il entendit dans ce moment les habitans de Saumur qui répétaient à tue-tête dans la rue: Vive le roi! Il s'avança vers la fenêtre, et, l'ouvrant, il leur dit: «Coquins, qui l'autre jour m'accusiez d'avoir trahi la république, aujourd'hui vous criez, par peur: vive le roi! Je prends à témoin les Vendéens que je ne l'ai jamais crié.» Ce brave homme s'en alla à Tours; on le conduisit à Paris; il fut jugé, condamné à mort et exécuté. Sa femme, qui était en partie cause de la résistance qu'il avait mise aux conseils de M. de Lescure, ne voulut pas lui survivre; elle cria vive le roi à l'audience du tribunal révolutionnaire, et périt aussi sur l'échafaud.

M. de Lescure avait passé sept heures à cheval après sa blessure, et avait perdu beaucoup de sang; la souffrance et la fatigue lui avaient donné la fièvre; on l'engagea à se retirer à la Boulaye pour se guérir. Avant de partir, il pria les officiers de s'assembler chez, lui: «Messieurs, leur dit-il, l'insurrection prend trop d'importance, nos succès ont été trop grands, pour que l'armée continue à rester sans ordre; il faut nommer un général en chef. Comme tout le monde n'est pas rassemblé, la nomination ne peut être que provisoire. Je donne ma voix à M. Cathelineau.» Tout le monde applaudit, excepté le bon Cathelineau, qui fut bien surpris de tant d'honneur. Mon père, MM. de Boisy et Duhoux arrivèrent successivement, et se rangèrent au même avis. M. d'Elbée, qui avait été retenu par sa blessure, vint aussi deux jours après, et approuva ce qui avait été fait.

La nomination de Cathelineau était convenable en tous points: c'était, de tous les chefs, celui qui exerçait le plus d'influence sur les paysans; il avait une sorte d'éloquence naturelle qui les entraînait, sa piété et ses vertus le leur rendaient respectable; en outre, c'était lui qui avait commencé la guerre, qui avait soulevé le pays et gagné les premières batailles. Il avait le coup-d'oeil militaire, un courage extraordinaire et beaucoup de sens et de raison. On était sûr que son nouveau grade le laisserait tout aussi modeste, et qu'il écouterait et rechercherait toujours les conseils avec déférence. C'était d'ailleurs une démarche politique que de nommer un simple paysan pour général en chef, au moment où l'esprit d'égalité et un vif sentiment de jalousie contre la noblesse contribuaient en grande partie au mouvement révolutionnaire; c'était se conformer au désir général, et attacher de plus en plus les paysans au parti qu'ils avaient embrassé d'eux-mêmes. On en sentait si bien la nécessité, que les gentilshommes avaient toujours grand soin de traiter d'égal à égal chaque officier paysan. Ils ne l'exigeaient pourtant pas. Il m'est arrivé de les voir se retirer de la table de l'état-major, à Châtillon, quand j'y paraissais, disant qu'ils n'étaient pas faits pour dîner avec moi: ils ne cédaient qu'à mes instances. L'égalité régnait bien plus dans l'armée vendéenne que dans celle de la république; au point, que j'ignore encore, ou n'ai appris que depuis, si la plupart de nos officiers étaient nobles ou bourgeois; on ne s'en informait jamais; on ne regardait qu'au mérite: ce sentiment était juste et naturel; il partait du coeur; et, sans être inspiré par la politique, il y était trop conforme pour n'être pas général. Une conduite différente aurait peut-être refroidi le zèle. Je n'en rappellerai qu'un exemple très-remarquable. M. Forestier était fils d'un cordonnier de village, et il a joué le rôle le plus brillant, à l'armée, près des princes, dans les cours étrangères, partout enfin jusqu'à sa mort, arrivée vers 1808.

Deux jours après la prise de Saumur, MM. de Beauvolliers, avec cinq ou six cents hommes, se portèrent sur Chinon, entrèrent dans la ville sans résistance; ils délivrèrent madame de Beauvolliers, que les patriotes avaient mise en prison; ils la ramenèrent à Saumur. M. de Beauvolliers l'aîné retrouva aussi sa fille à Loudun où M. de La Rochejaquelein fit une course avec quatre-vingts cavaliers.

Plusieurs officiers vinrent joindre l'armée à Saumur. Henri envoya avertir M. Charles d'Autichamp, qui habitait auprès d'Angers. Il arriva sur-le-champ, et se plaça dans la division de M. de Bonchamps, son cousin; il la commanda bientôt en second, sous M. de Fleuriot. M. de Piron vint aussi de Bretagne se joindre à cette division où il acquit une très-grande réputation. La grande armée gagna encore, à cette époque, M. de la Guérivière et M. de la Bigotière, émigré rentré.

Il fallut remplacer M. de Dommaigné, et nommer un général de la cavalerie. On balança entre MM. Forêt et Forestier: le dernier réunit cependant plus de suffrages; il n'avait que dix-huit ans, mais chaque jour il montrait plus de mérite. Il eut la modestie d'accepter les fonctions et de refuser le titre, à cause de son âge.

L'administration de l'armée vendéenne prit, après cette expédition, plus d'importance, et posséda bien plus de ressources. MM. de Marigny et Duhoux d'Hautrive établirent à Mortagne et à Beaupréau des moulins à poudre, pour employer la grande quantité de salpêtre qui avait été prise à Saumur. Mortagne fut aussi choisi pour être le dépôt de l'artillerie. Les magasins de blé que les républicains avaient formés à Chinon, furent envoyés dans la Vendée; on acheta beaucoup de sel, d'huile et de savon; l'apothicairerie de l'armée, qui avait jusqu'alors été assez mal fournie, devint aussi plus complète. Pour subvenir à tous les besoins de l'armée, on avait usé d'industrie, au défaut de ressources, et beaucoup de personnes avaient, dans tous ces petits détails, montré un esprit inventif.

Quant aux vêtemens, il y en avait abondamment: ils étaient en gros drap du pays, en toile, en coutil, en siamoise. On faisait surtout une grande dépense de mouchoirs rouges; il s'en fabriquait beaucoup dans le pays, et une circonstance particulière avait contribué à les rendre d'un usage général. M. de La Rochejaquelein en mettait ordinairement autour de sa tête, à son cou, et plusieurs à sa ceinture pour ses pistolets: au combat de Fontenay, on entendit les bleus crier: «Tirez sur le mouchoir rouge.» Le soir, les officiers supplièrent Henri de changer de costume; il le trouvait commode, et ne voulut pas le quitter. Alors ils prirent le parti de l'adopter aussi, afin qu'il ne fût pas une cause de dangers pour lui. Les mouchoirs rouges devinrent ainsi à la mode dans l'armée; tout le monde voulut eu porter. Cet accoutrement, les vestes et les pantalons, qui étaient l'habit ordinaire des officiers, leur donnaient tout-à-fait la tournure de brigands, comme les appelaient les républicains.