CHAPITRE XX.
Hospitalité courageuse des Bretons.—Hiver de 1793 et 1794.
Nous vivions dans des alarmes continuelles. Chaque jour les bleus faisaient des visites et des recherches dans la paroisse et dans les lieux circonvoisins. Les fugitifs et les habitans du pays étaient absolument livrés à la cruauté et à la fantaisie du moindre soldat. Quand un paysan déplaisait à un bleu, qu'il lui refusait quelque chose, ou qu'il fuyait devant lui au lieu de lui répondre, le soldat lui tirait un coup de fusil, allait lui couper les oreilles, et les portait à ses supérieurs, en disant que c'étaient celles d'un brigand; et ils lui donnaient des éloges ou même des récompenses. Un détachement surprit un jour les habitans de Prinquiaux à genoux dans l'église; il fit une décharge sur eux: heureusement il n'y eut qu'un homme tué.
Mais rien ne décourageait la généreuse hospitalité des Bretons. L'habitude qu'ils avaient de cacher les prêtres et les jeunes gens réquisitionnaires, les avait rendus industrieux, et ils avaient beaucoup d'adresse et de sang-froid pour dérober les fugitifs aux recherches des républicains. Plusieurs ont été fusillés pour avoir donné asile aux Vendéens. Le dévouement des autres n'en était pas diminué: hommes, femmes, enfans, avaient pour nous la bonté et les précautions les plus actives. Une pauvre petite fille, sourde et muette, avait compris les dangers des fugitifs, et allait sans cesse les avertir, par ses gestes, du péril qu'ils couraient. Les menaces de la mort, l'argent, rien n'ébranlait la discrétion des plus jeunes enfans. Les chiens mêmes avaient pris en aversion les soldats qui les battaient toujours; ils annonçaient leur approche en aboyant, et ont sauvé ainsi bien du monde. Au contraire, ils ne faisaient jamais de bruit quand ils voyaient les pauvres brigands; leurs maîtres leur avaient appris à ne pas les déceler. Il n'y avait pas une chaumière où un fugitif ne pût à toute heure se présenter avec confiance. Si l'on ne pouvait le cacher, on lui donnait au moins à manger, et on le guidait dans sa marche. Aucun de ces services ne s'achetait à prix d'argent; les bonnes gens étaient même offensées quand on leur en offrait.
Vers le 1er janvier, nous eûmes une grande frayeur. Trois hommes armés vinrent demander Marion et Jeannette: c'étaient un Vendéen et deux Bretons qui venaient nous proposer de passer la Loire. Il y avait tant de risques à courir, et une telle incertitude sur ce qui se passait de l'autre côté, que nous refusâmes. Le Vendéen réussit cependant; après mille périls, il parvint à l'armée de M. de Charette.
M. Destouches, ancien chef d'escadre, qui avait suivi l'armée, était caché près de nous: c'était un respectable vieillard, âgé de quatre-vingt-dix ans; il devint malade d'une manière désespérée. M. l'abbé Jagault adoucit ses derniers momens en le faisant administrer par un prêtre qu'il alla chercher dans quelque cache. M. Destouches avait un fidèle domestique; il lui laissa beaucoup d'argent, et lui confia cent louis d'or pour remettre à son fils, qui était émigré. Le domestique, qui voulait repasser la Loire pour se battre, ne savait que faire de ce dépôt, et allait l'enterrer avec son maître; nous lui offrîmes de prendre les cent louis, et de nous charger de les rendre à M. Destouches le fils. Nous écrivîmes notre reconnaissance sur une feuille de plomb qu'on enterra devant témoins. Le domestique trouva moyen d'aller joindre M. de Charette: il périt les armes à la main un an après. J'ai eu depuis la satisfaction de rendre les cent louis à M. Destouches.
M. Jagault était toujours souffrant. Il était plus difficile de cacher les hommes que les femmes; souvent il lui fallait coucher dehors. Ses habits de paysan le déguisaient mal, il craignait d'être reconnu et de nous perdre; il prit enfin le parti d'essayer de pénétrer à Nantes, où l'on disait qu'il y avait beaucoup de gens cachés, malgré l'affreuse terreur qui y régnait. On fit partir dix charrettes de réquisitions, de Prinquiaux pour Nantes; il eut le courage de se mettre dans le convoi sans passeport; il conduisit les boeufs de la Ferret, qui se plaça bravement dans la charrette, et qui le faisait passer pour un métayer; il entra dans la ville, et eut grand'peine à trouver son asile. Cependant madame de la Ville-Guevray parvint à lui en trouver un, et depuis il a toujours échappé aux recherches.
Nous continuâmes à habiter Prinquiaux, sans changer notre manière de vivre: j'étais toujours abattue par la souffrance et la douleur; toutes mes facultés étaient comme engourdies. Ma mère veillait sur moi avec une tendresse vigilante, et n'avait pas une autre pensée: ses soins et sa prudence écartaient de moi les dangers que j'aurais été incapable d'éviter; sa force d'ame et sa présence d'esprit m'ont vingt fois sauvé la vie.
Nous étions habituellement chez Billy; quelquefois nous délogions, à cause des alarmes où nous jetaient les recherches des républicains: nous étions fort malheureuses par ces inquiétudes continuelles; nous n'osions ni nous déshabiller pour dormir, ni nous asseoir pour manger; c'était une bien petite privation, car nos repas étaient d'une grande frugalité. Nous tâchions d'éviter un peu la saleté de ces bons Bretons, en vivant d'oeufs, de beurre et de légumes: nous en achetions quelquefois à un jardinier des environs; il nous croyait si pauvres, que, non-seulement il ne voulut pas d'argent la première fois, mais qu'il offrit à ma mère une aumône d'un écu. Un prêtre voulut aussi lui donner un jour douze francs, tant nous avions l'air misérables.
J'étais dans un tel état de marasme et d'abattement, que je m'endormais sans cesse; mais ma mère sentait toutes ces choses plus vivement. Il ne se passait pas deux jours sans que nous eussions quelque alerte. On nous cachait dans les champs, dans les greniers, jusqu'à ce que les bleus fussent repartis. Notre bon procureur de la commune mourut pendant que nous étions chez lui, en nous recommandant à ses enfans.
J'avais grande envie de savoir des nouvelles de ma fille; je déterminai Laurent Cochard, l'hôte de mademoiselle Mamet, à aller auprès d'Ancenis, à l'endroit où je l'avais déposée; nous espérions que mon père y aurait peut-être envoyé depuis la déroute. Cochard revint et m'apprit que ma pauvre enfant était morte six jours après notre départ d'Ancenis, malgré les soins des bonnes gens à qui je l'avais confiée. Je pleurai beaucoup en apprenant cette nouvelle: j'étais loin cependant de regarder la vie comme un bonheur.
M. de Marigny avait pris sous sa protection, à l'armée, une petite demoiselle de Rechignevoisin, dont la mère était morte pendant l'expédition d'outre-Loire; il servait de père à cette enfant abandonnée, et ne la quittait presque jamais. La nuit, il l'enveloppait dans son manteau et la faisait coucher sur l'affût d'un canon. Après le désastre de Savenay, M. de Marigny entra chez un homme de la paroisse de Donges; il le chargea de cacher et de soigner mademoiselle de Rechignevoisin, il lui donna de l'argent, et lui annonça que s'il arrivait malheur à cette jeune personne, il reviendrait le tuer: cet homme était un républicain dont le fils était soldat. Soit crainte des menaces de M. de Marigny, soit plutôt humanité, il tint parole; et si bien que son fils étant arrivé dans la maison peu de momens après, avec un détachement de ses camarades, le père lui prit la main en disant: «Ta soeur est malade; elle est couchée là.» Le fils comprit qu'il y avait du mystère, et mademoiselle de Rechignevoisin fut sauvée. Cependant cet homme ne voulut pas la garder plus long-temps; il l'envoya à Prinquiaux, en lui disant de frapper où elle voudrait; que toute la paroisse était aristocrate. Elle nous y retrouva; elle prit le nom de Rosette, et se mit aussi à garder les moutons. Nous l'évitions, parce que son âge et son caractère la rendaient fort imprudente.
M. de Marigny tint parole: au bout de deux mois, il arriva chez l'homme de Donges pour lui demander des nouvelles de sa pupille. Quand il sut qu'elle était à Prinquiaux, il y vint. Nous eûmes la consolation de le voir et de causer pendant deux heures avec lui. Il n'avait pas quitté les environs de Nantes. Bien qu'il fut connu dans le pays, et que sa grande taille et sa tournure fussent très-remarquables, il allait partout audacieusement; il savait parler les patois de tous les villages; il prenait le costume et les outils de toutes les professions; le jour qu'il vint à Prinquiaux, il était travesti en marchand de volailles. Son courage, son sang-froid, sa force physique, le tiraient de tous les dangers; il entrait souvent à Nantes; il allait à Savenay, à Pont-Château, à Donges. Il avait tout préparé pour faire révolter le pays: il avait reconnu la force des républicains; tout son plan était réglé. Nous ne le détournâmes pas de son projet. Un coup de désespoir, quel qu'il fût, nous semblait raisonnable: aucune circonstance ne pouvait ajouter aux malheurs des Vendéens. M. de Marigny ne put rien nous apprendre sur le sort de mon père; nous sûmes par lui des détails sur les noyades de Nantes, où l'on faisait également périr ceux qui étaient pris ou qui s'étaient rendus à l'amnistie prétendue. Notre fidèle Bontemps et Herlobig, autre domestique à nous, avaient été noyés, attachés ensemble; mais au moment où on les jetait, ils s'étaient cramponnés à deux soldats bleus, et les avaient entraînés avec eux.
L'entreprise de M. de Marigny n'eut aucun succès. Il avait voulu surprendre Savenay pendant la nuit: six cents paysans bretons vinrent auprès du rendez-vous, mais l'un après l'autre; et, par un malentendu, ils se dispersèrent sans s'être réunis. Les Bretons n'ont pas un caractère qui puisse se prêter à une guerre pareille à celle que nous avions faite: ils sont fort dévoués et d'un grand courage; mais ils ont peu d'ardeur à se décider; ils vivent plus isolés les uns des autres que les Poitevins; ils obéissent bien plus difficilement encore à des chefs; chacun veut faire sa propre volonté, soigner ses petits intérêts comme il l'entend; ils sont bien plus casaniers que nos Vendéens; ils ne veulent pas s'éloigner de leur manoir; la crainte des incendies et du pillage les retient beaucoup. Ce sont ces diversités de moeurs qui ont donné à la guerre de Bretagne un caractère tout différent de celui qui a distingué l'insurrection du Poitou.
La tentative de M. de Marigny rendit plus actives les recherches et la surveillance des républicains, surtout à Prinquiaux où le maire, qui avait été le plus ardent à prêcher la révolte, était obligé de se cacher. Il nous fallait quitter cette paroisse. Nous passâmes dans celle de Pont-Château, au hameau de la Minaye, chez Julien Rialleau; nous y trouvâmes Rosette qui s'y était aussi réfugiée. Nous étions couchées dans le grenier, lorsque les chiens se mirent à aboyer. Julien entrouvrit sa porte, et vit les bleus qui traversaient le village pour visiter une maison qui leur était dénoncée. Il nous appela, et nous dit qu'il avait trop de monde chez lui; que cela donnerait des soupçons, et qu'il fallait nous sauver. Nous sortîmes avec Rosette, et il nous conduisit dans un petit bois du château de Besné. Là, ma mère dit à Rosette qu'il était nécessaire de se séparer, et que, si elle voulait rester à la Minaye, nous allions retourner à Prinquiaux: elle préféra s'en aller; Julien la reconduisit. Nous restâmes dans le bois: je mis ma tête sur les genoux de ma mère, et je m'endormis, suivant ma coutume.
Les bleus passèrent la nuit à fouiller le village: ils y trouvèrent trois Vendéens, entre autres un déserteur allemand blessé. J'avais voulu aller le panser, ce que ma mère avait empêché, de peur que cet homme ne nous trahit: en effet, cette imprudence nous eût perdues, car, pour racheter sa vie, il se fit conducteur des bleus. C'est ainsi que, dans mille occasions, ma mère, par sa sagesse, m'avait sauvé la vie; elle ne pensait qu'à ma conservation, y réfléchissait sans cesse, tandis que j'en étais incapable. Quand le jour parut, les soldats étaient encore à la Minaye, furieux de n'avoir pu saisir un prêtre qui avait eu le temps de se sauver. Notre cache n'était pas à deux cents pas du hameau; il n'y avait pas de feuilles; le bois était peu fourré. Julien vint nous voir; ma mère lui dit: «La place est trop dangereuse, conduisez-nous plus loin.» Il ne le voulut pas; il allégua ses six enfans qui n'avaient que lui pour ressource. «Hé bien! mon enfant, dit ma mère, à la garde de Dieu!» Elle fit un bouquet de jonquilles sauvages, le mit à mon corset. «Tiens, dit-elle, ce sera un jour de fête; j'ai idée que la Providence nous sauvera aujourd'hui.» L'impression que produisirent sur moi ces jonquilles, me fait encore tressaillir chaque fois que j'en vois. Nous reprîmes courage, et nous nous mîmes à marcher à travers les champs, fuyant les chemins battus, traversant les haies d'épines et les fossés pleins d'eau: nous entendions les cris des bleus et les coups de fusil, on fouillait le bois que nous venions de quitter. Quand nos forces furent épuisées, nous nous arrêtâmes dans un champ d'ajoncs: nous nous assîmes dos à dos pour nous soutenir, et restâmes là plusieurs heures, sans savoir que devenir, mourant de faim et de froid. Enfin nous vîmes paraître Marianne, qui nous apportait la soupe dans un pot. Elle avait su ce qui se passait à la Minaye; elle y avait couru; et après avoir parlé à Julien, elle avait suivi notre trace: elle nous ramena chez elle; nous en étions assez loin. En y arrivant je me jetai sur un lit où je m'endormis; et dans ce moment il parut dans le village deux cents volontaires. Ma mère n'eut que le temps de s'écrier: «Sauvez ma fille! dites que c'est la vôtre!» et sortit dans le jardin, croyant bien y être prise. Les bleus heureusement n'eurent pas l'idée de fouiller; ils faisaient une promenade; quelques-uns burent du lait, et tous s'en allèrent sans que je fusse réveillée.
Quelques jours après, M. de Marigny vint nous dire adieu. Voyant qu'il ne pouvait soulever le pays, il s'était déterminé à passer la Loire.
Nos dangers croissaient chaque jour. L'Allemand qu'on avait pris à la Minaye avait dénoncé tous les réfugiés dont il savait la retraite: heureusement qu'il ignorait qui nous étions. Il dit que la fille de M. de Marigny était cachée à Prinquiaux. On y fit beaucoup de recherches; mais Rosette était si petite et si brave, que jamais elle n'inspirait de soupçons aux bleus, même quand ils la rencontraient. Un jour ils voulurent tuer son chien, elle se mit entre eux et lui, et le défendit.
Cependant elle prit, peu de jours après, le parti de passer la Loire avec quelques réfugiés qui s'étaient concertés pour cette périlleuse tentative: c'étaient M. d'Argens, médecin de M. de Charette, sa femme, ses filles et trois soldats. J'avais grande envie de m'associer à eux; mais ma mère s'y refusa. En effet, j'étais trop faible et trop malade pour supporter tant de fatigues. Ils partirent, passèrent la Loire; mais, arrivés sur l'autre bord, ils furent pris pour des espions par les soldats de M. de Charette, qui fusillèrent les trois paysans. M. d'Argens fut épargné, grâce à son âge, aux larmes et aux supplications de sa famille, et on le conduisit vers M. de Charette. Ce genre de méprise était encore un des dangers qui menaçaient les Vendéens fugitifs. On croit que c'est ainsi qu'ont péri les deux jeunes MM. Duchaffault, qui s'étaient beaucoup distingués dans notre armée.
Cependant j'avançais dans ma grossesse; nous étions un peu plus tranquilles. Les bleus avaient mis garnison dans toutes les paroisses; et cette précaution, qu'ils croyaient plus sûre, avait été au contraire un changement heureux pour nous. Les soldats républicains restaient dans leurs logemens, sans s'imaginer qu'on pût se cacher tout auprès d'eux. D'ailleurs, étant ainsi dispersés et établis dans les maisons, ils étaient moins turbulens et moins féroces. Les Bretons les adoucissaient en buvant avec eux. Pierre Rialleau, secrétaire de la commune, frère de Julien, était surtout devenu leur meilleur ami; tous les jours régulièrement il allait dîner avec les bleus; il les faisait parler, et savait d'avance toutes leurs démarches, sans que jamais, dans son ivresse, rien lui échappât qui pût les instruire. Lui, les autres municipaux, leur servaient de guides dans leurs patrouilles, et les conduisaient toujours loin des réfugiés.
Malgré cette légère amélioration de notre sort, ma mère voulut, pour plus de précautions, user d'une ressource fort singulière. Deux paysannes vendéennes avaient épousé des Bretons, et depuis ce temps-là on ne les inquiétait plus. Ma mère, qui cherchait à m'assurer un repos complet pendant mes couches, ne trouva pas de meilleur moyen. Elle jeta les yeux sur Pierre Rialleau: c'était un vieux homme veuf, qui avait cinq enfans. Mais il fallait avoir un acte de naissance. La Ferret avait une soeur qui était allée autrefois s'établir de l'autre côté de la Loire avec sa fille; on envoya Rialleau chercher les actes de naissance dans le pays de la Ferret, auprès de la Roche-Bernard: tout allait s'arranger, l'officier municipal était prévenu, et nous avait promis d'ôter la feuille du registre quand nous le voudrions: ce qui était facile, car les registres n'étaient ni cotés ni cousus. On devait prier les bleus au repas de la noce; mais l'exécution de ce projet fut suspendue par des alarmes très-vives qu'on nous donna. On nous dit que nous avions été dénoncées, et que nous étions particulièrement recherchées. Nous changeâmes de demeure, et même nous nous séparâmes; ma mère alla se réfugier chez Laurent Cochard, avec mademoiselle Mamet, et l'on me conduisit chez, un charron, nommé Cyprien, dans le hameau de Bois-Divet, paroisse de Besné. Le lendemain, comme j'étais sur un lit, un patriote de Donges vint frapper à la porte; Cyprien me dit de sortir par la porte du jardin. Je ne me levai pas assez vite: le patriote entra. Je restai immobile, assise sur mes talons au pied du lit, derrière les rideaux à moitié ouverts; je passai ainsi une demi-heure sans oser respirer; une sueur froide m'inondait, et je souffrais bien cruellement. Cyprien, qui ne s'en doutait pas, prolongeait la conversation. Ma mère vint me rejoindre deux jours après.
Le 19 avril, on vint nous avertir que les bleus allaient faire la fouille au Bois-Divet. Cyprien nous conduisit aussitôt au hameau de la Bournelière, paroisse de Prinquiaux, chez Gouret, son beau-père, officier municipal. Je pouvais à peine marcher; j'étais bien près d'accoucher. En arrivant, Gouret nous dit que l'on ferait aussi la fouille dans toute la paroisse de Prinquiaux, pendant la nuit; il nous conseilla d'aller chez Laurent Cochard. Il fallait faire une lieue, cela m'était impossible. Nous prîmes le parti de coucher dehors. Gouret nous conduisit dans un champ de blé, et nous quitta en pleurant. Nous nous mîmes dans un sillon; il pleuvait; cependant je m'endormis. Ma mère se réveilla vers une heure du matin; elle entendit la patrouille des bleus passer dans un sentier à cinquante pas de nous: s'ils avaient eu un chien, comme cela leur arrivait quelquefois, nous étions perdues.
Gouret vint nous chercher à deux heures du matin, et nous ramena dans une cabane, près de chez lui. Je commençai à sentir de vives douleurs; je ne me croyais pas à terme, et surtout je ne voulais pas qu'on allât avertir la sage-femme; elle était bavarde, ce qui faisait qu'on s'en défiait. Il n'y avait personne dans le hameau qui pût me secourir. Gouret avait deux filles qui n'étaient point mariées. Enfin, vers les neuf heures, les douleurs devinrent si violentes, qu'il n'y eut plus de doute. Ma mère sortit en criant: Au secours! et tomba sans connaissance dans un champ. Les filles de Gouret étaient auprès de moi, pleurant et ne sachant que faire. Pour moi, je souffrais avec courage et résignation; la vie m'était à charge; je ne demandais pas mieux que de mourir. Enfin j'accouchai d'une fille, sans aucun secours, et, un instant après, d'une seconde. Une femme mariée, que l'on était allé chercher dans un autre village, arriva dans ce temps-là, et prit soin des enfans et de moi. La sage-femme vint comme on n'avait plus besoin d'elle.
Je n'avais fait aucun préparatif; je me croyais encore un peu plus loin de mon terme. On habilla mes petites avec quelques haillons. Je voulais les nourrir; ma mère me représenta que ce projet n'était pas raisonnable. Nous ne savions où trouver des nourrices. On s'avisa d'une vieille femme du Bois-Divet. On porta successivement l'autre enfant chez deux ou trois femmes, qui refusèrent ou qui ne convenaient pas. Enfin une cousine de Marianne, Marie Morand, s'en chargea. Trois jours après, un prêtre vint baptiser mes enfans dans ma chambre. Je les nommai Joséphine et Louise: nous prîmes quatre témoins; on écrivit les actes de baptême sur quatre assiettes d'étain avec un clou, puis on enterra les assiettes. Je me trouvai heureuse que tout pût se passer ainsi, et qu'il restât quelque trace du sort et du vrai nom de ces malheureux enfans.
Je me rétablis assez promptement. La vie active de paysanne que j'avais menée si entièrement, fit que je ne fus guère plus malade que ne le sont ces pauvres gens en pareille occasion.
Nous passâmes un mois fort tranquillement, parce que la cabane où j'étais accouchée n'étant pas habitée depuis sept ans, on la croyait abandonnée. On nous recommanda même bien de tenir les portes fermées, tandis que jusque-là, à la moindre alerte, on trouvait plus prudent de nous cacher en plein air. La Providence m'avait véritablement conduite dans cet asile pour mes couches. On s'aperçut, après quelques jours, que la petite Joséphine avait le poignet démis: cela me fit une grande peine, et je résolus, quand elle serait plus grande, de m'en aller, en mendiant mon pain, la porter à mon cou jusqu'à Baréges; ce projet ne me paraissait pas du tout extraordinaire. Je n'avais ni espoir, ni idée de l'avenir, je ne savais rien de ce qui se passait au monde; je me voyais proscrite et misérable, et j'avais l'ame trop abattue pour songer que ma position pourrait changer. Mais la pauvre enfant mourut douze jours après sa naissance. On m'apprit cette nouvelle sans préparation, à la façon des paysans. La fille de Gouret, en entrant dans la chambre, me cria: «Votre fille du Bois-Divet est morte.» Je répondis: «Elle est plus heureuse que moi;» et cependant je me mis à pleurer.