CHAPITRE XXI.
Séjour au château du Dréneuf.
Pendant mes couches, ma mère reçut une lettre anonyme; elle venait par des paysans sûrs. On témoignait un grand désir de nous être utile, et l'on nous offrait un meilleur asile; elle espéra que cette lettre venait de quelque ami qui nous cherchait, peut-être de personnes qui pouvaient avoir donné refuge à mon père; elle répondit en témoignant de la reconnaissance. Dans une seconde lettre, on offrit de nous venir chercher: ma mère accepta; et le 10 mai, nous vîmes arriver une demoiselle de vingt-trois ans; elle se nommait Félicité des Ressources: c'était la cinquième fille d'un vieux habitant du bourg de Guenrouet, à cinq lieues de Prinquiaux. Sa famille était ruinée et fort estimable. Félicité s'était prise d'affection pour le sort des pauvres Vendéens, et ne s'occupait qu'à leur rendre service, presque toujours à l'insu de ses parens, qui étaient fort craintifs. Elle avait entendu parler de nous par beaucoup de brigands qu'elle avait secourus, et, depuis, elle n'avait pas eu de cesse qu'elle n'eût appris où nous étions; mais elle avait tardé à réussir, parce qu'il fallait mettre beaucoup de prudence dans ses recherches, de peur de nous compromettre. Enfin une vieille fille, de la paroisse de Cambon, était parvenue à nous découvrir; elle avait fait passer les lettres de mademoiselle Félicité, et lui avait servi de guide pour venir jusqu'à nous.
Elle nous offrit un asile chez madame Dumoustiers, une de ses amies, qui habitait la paroisse de Feygréac; elle nous fit un grand éloge de cette personne, et nous assura qu'elle serait dévouée complètement à notre salut. Nous prîmes confiance dans ce que nous disait mademoiselle des Ressources; elle avait un air d'affection et de sincérité qui nous toucha. Il y avait long-temps que nous étions dans Prinquiaux; nous nous y trouvions trop connues; et puis, c'était une grande privation pour nous de n'avoir aucune notion de ce qui se passait en France, et de vivre absolument dans la même ignorance que les paysans bretons. Nous acceptâmes; mais nos bons hôtes ne voulaient pas nous laisser partir; ils dirent à ma mère qu'il y avait cent cinquante bleus en garnison à Guenrouet, que des officiers logeaient chez M. des Ressources, et qu'on voulait nous livrer. Félicité devina ce qu'on disait à ma mère; elle se mit à pleurer: elle convint qu'il y avait des officiers logés chez son père; mais elle assura que toutes ses mesures étaient prises pour que cette circonstance ne nuisît pas à notre sûreté. Ses larmes, l'heureuse expression de sa figure, déterminèrent ma mère. D'ailleurs, madame Dumoustiers était bien connue dans le pays pour une personne respectable, et la vieille fille de Cambon était incapable d'une mauvaise action. Enfin il était clair que mademoiselle des Ressources pouvait, si elle l'avait voulu, nous faire prendre depuis long-temps, puisqu'elle connaissait notre asile.
La municipalité de Prinquiaux nous donna des passe-ports sous les noms de Jeanne et Marie Jagu; nous étions munies de nos actes de naissance de la Roche-Bernard, et la Ferret nous promit de nous réclamer si nous étions arrêtées. Nous partîmes: mademoiselle des Ressources était à cheval; ma mère et moi, vêtues toujours en pauvres paysannes, nous étions toutes deux sur un cheval sans selle; la fille de Cambon était à pied; et Pierre Rialleau nous conduisait. Je me détournai pour aller embrasser ma fille chez sa nourrice. Nous fîmes d'abord une lieue sans aucune inquiétude; mais en approchant d'un village de la paroisse de Cambon, nous aperçûmes dix bleus dans un chemin creux: nous continuâmes. Ils se rangèrent pour nous voir passer. Mademoiselle des Ressources leva son voile, Rialleau salua les soldats, et ma mère fit un signe de connaissance à deux jeunes paysannes qui étaient dans le chemin. Les bleus ne se doutèrent de rien.
A peine étions-nous échappées à ce danger, qu'un petit garçon de douze ans, neveu de la vieille fille de Cambon, passa auprès de nous sans s'arrêter, en nous disant que les bleus faisaient la fouille dans le village que nous allions traverser. Félicité se retourna, et regarda ma mère d'un air troublé. «Allons, Mademoiselle, dit ma mère, il faut avancer; nous sommes perdues, si nous revenons sur nos pas.» En effet, les autres soldats auraient bien vu alors que nous étions des fugitives. Nous renvoyâmes Rialleau, qu'il était inutile d'exposer, d'autant que nos passe-ports étaient signés de lui. Cet excellent homme nous quitta en pleurant; il ôta de son doigt une bague d'argent, comme en portent les paysannes bretonnes, et me la donna: jamais je n'ai cessé de la porter depuis.
Nous avançâmes: Félicité chantait pour se donner de l'assurance; ma mère se retourna et me dit: Elle a peur. Une sentinelle était à l'entrée du village; Félicité lui dit: «Voilà un beau temps pour la fouille.—Oui, citoyenne,» répondit cet homme; et nous passâmes. Les bleus étaient répandus dans les maisons: nous traversâmes le village sans mésaventure. A une lieue de Guenrouet, nous trouvâmes un officier républicain qui était venu au-devant de Félicité dont il était très-amoureux: elle nous en avait prévenues; cependant cette rencontre me fit grande peur. Je pâlis; mais Félicité n'oublia rien pour me rassurer. Nous mîmes pied à terre. «Hé bien! Mademoiselle, dit cet officier, me voilà sans armes, puisque vous m'avez ordonné de ne pas prendre même une épée quand je me promène avec vous; quelque jour les brigands m'assassineront, et cela vous sera bien égal.—Vous savez bien, répondit-elle, que les brigands sont mes amis: je vous sauverai.—J'ai grande peur, continua-t-il, de me trouver ici entre quatre brigandes.—Non, dit-elle, mais avec quatre aristocrates.» Il était si amoureux, qu'il faisait semblant de ne pas entendre. Félicité me voyant fatiguée, me dit un peu imprudemment: «Marie, prenez le bras du citoyen.» Depuis que je me cachais, je m'efforçais de donner à mes mains une couleur moins blanche, de peur qu'elles ne me fissent reconnaître; je les frottais souvent avec de la terre; et quelques jours auparavant, pour mieux réussir, j'avais essayé d'une teinture, qui les avait noircies d'une façon bizarre, plus capable de me trahir que leur couleur naturelle: je me gardai donc bien d'accepter le bras de l'officier, et je remerciai en patois. Il me regarda un peu, et ne dit rien. L'instant d'après, il alla prendre la bride du cheval de maman, la regarda aussi, et revint à Félicité, disant: «Voilà un mauvais cheval.» Il est probable qu'il soupçonna que nous n'étions pas des paysannes; mais à cause d'elle, il n'osa rien dire.
Nous quittâmes Félicité, et la fille de Cambon nous conduisit dans la maison d'un paysan qui nous attendait à Guenrouet: on venait, dès ce soir même, de placer quatre dragons chez lui. Ma mère, qui croyait être parfaitement déguisée, et qui avait beaucoup de courage, voulait audacieusement souper avec eux. Je n'osai jamais, et l'on nous plaça dans une chambre séparée de la leur par une mauvaise cloison sans porte. On leur dit qu'il venait d'arriver deux cousines de la maison; ils demandèrent si elles étaient jolies et montrèrent quelque envie de les voir. On répondit que nous étions fatiguées et malades, mais qu'ils nous verraient au déjeuner; on leur donna du vin, et ils n'y pensèrent plus.
Le lendemain, Félicité et une de ses soeurs nous apportèrent leurs propres habillemens. Nous sortîmes ensuite de la maison pendant que les dragons pansaient leurs chevaux, pour nous rendre chez, madame Dumoustiers. Félicité resta à cause de ses parens; sa soeur devait nous servir de guide; nous n'avions qu'un petit cheval pour nous trois.
Madame Dumoustiers habitait à trois lieues de Guenrouet dans le château du Dréneuf, dont elle était fermière; elle nous reçut à bras ouverts: c'était une femme de quarante ans, d'une figure douce et délicate; elle avait un air de faiblesse, qui cachait une ame forte et passionnée; son opinion, ou plutôt son affection pour la cause que nous avions défendue, était exaltée, et ce sentiment, joint à une grande bonté naturelle, lui avait inspiré une ardeur et un courage sans bornes, pour secourir les Vendéens. Elle était pauvre, mais d'un désintéressement élevé; toute sa fortune consistait dans la ferme de la petite terre du Dréneuf dont le maître était émigré. Le château était fort vilain et mal commode; mais il était entouré de grandes avenues et de bois magnifiques.
Madame Dumoustiers était veuve; elle avait trois fils qui ne s'entretenaient que de l'espoir de se jeter dans quelque troupe d'insurgés, et d'y combattre avec honneur: leur mère les approuvait. Elle avait une fille de quinze ans, parfaitement belle, qui s'est mariée depuis avec M. Coué.
Quand nous arrivâmes au Dréneuf, plusieurs personnes y étaient déjà cachées: un prêtre, un enfant vendéen et trois déserteurs; beaucoup d'autres étaient réfugiés dans les bois aux environs; et les enfans de madame Dumoustiers passaient leur vie à leur porter des secours: la charmante Marie-Louise était surtout d'un courage merveilleux dans ce charitable emploi.
Madame Dumoustiers nous raconta que le curé de Saint-Laud avait été pendant quelque temps caché chez elle, après avoir miraculeusement échappé aux bleus, en tournant autour d'un rocher dont un soldat faisait aussi le tour. Il avait voulu essayer de faire soulever les Bretons, et même il avait composé, dans cette intention, un discours bien énergique et bien touchant, que madame Dumoustiers avait gardé: mais voyant que ce projet ne réussissait pas, il était parti pour repasser la Loire, avec les braves MM. Cadi.
Madame Dumoustiers vit que nous ignorions toute espèce de nouvelles: elle en savait de bien tristes pour nous, qu'elle nous cacha avec soin; elle fit croire qu'elle ne recevait aucune gazette; nous ne savions même rien de l'affreuse terreur qui régnait dans toute la France; nous pensions que tant d'horreurs n'avaient lieu qu'en Bretagne et en Poitou, à cause de la guerre civile.
Le Dréneuf est situé dans la paroisse de Feygréac, qui est fort étendue, et renferme bien trois mille ames. Il n'y avait cependant pas, parmi tant de gens, un seul individu qui fût douteux, et dont nous eussions à nous méfier. Quelque temps avant notre arrivée, il y en eut une preuve bien étonnante.
Une fouille fut ordonnée dans toute la paroisse; quinze cents hommes s'y rendirent de différens points; et, pour que personne ne pût échapper, les soldats avaient ordre d'arrêter tous les hommes indistinctement, et de les enfermer dans l'église. Heureusement on fut prévenu à temps: tous les Vendéens et les réquisitionnaires purent se sauver. Cependant le vieux M. Desessarts, qui était à faire sa prière dans une petite chapelle, ne fut pas prévenu; on le prit, et il avoua sur-le-champ qui il était. Je ne sais par quel accident M. Dumagny fut aussi arrêté: mais il était bien déguisé; on ne l'interrogea pas, et on l'emmena avec les autres dans l'église. Quand tous les habitans y furent rassemblés, le commandant des bleus se fit apporter le registre, et fit faire l'appel, ordonnant à chacun de se présenter quand on lirait son nom. M. Dumagny se crut perdu; il voulut essayer de sortir; Joseph, fils aîné de madame Dumoustiers, le retint; et dès qu'on prononça le nom d'un habitant absent, il poussa M. Dumagny en avant, lui disant: «Es-tu sourd? on t'appelle.» Le général lui voyant un air décontenancé, dit à la municipalité et à toute l'assemblée: «Est-ce bien le même qui est inscrit?» Tous répondirent oui. Le moindre signe de doute d'un des paysans l'eût perdu, et M. Dumagny fut ainsi sauvé. M. Desessarts fut fusillé; sa mort fut très-pieuse: c'est la seule personne cachée qui ait péri à Feygréac; cependant il y en avait habituellement quatre cents dans la paroisse. L'accord de ces braves gens était si complet, que le vicaire, l'abbé Orain, ne s'est jamais éloigné; il ne s'est pas passé de jour sans qu'il ne célébrât la messe, tantôt dans un lieu, tantôt dans l'autre; il administrait les mourans; et, tout résigné qu'il était au martyre où il s'exposait chaque jour, il ne lui est rien arrivé.
Madame Dumoustiers était parfaitement aimable; elle cherchait tous les moyens de nous distraire et de nous consoler. Les visites des bleus nous donnaient moins d'inquiétude: dès qu'on les voyait arriver, les enfans de madame Dumoustiers allaient au-devant, causaient avec eux, leur offraient à boire, et leur faisaient ainsi oublier de fouiller la maison. Nous avions repris nos habits de paysannes.
Mesdemoiselles Carria et Mamet vinrent nous rejoindre; elles avaient couru de grands risques depuis notre séparation. Les patriotes de Savenay avaient fini par savoir que j'étais accouchée à Prinquiaux, et alors les perquisitions avaient redoublé; on avait poursuivi ces demoiselles, les prenant pour nous, et elles avaient été forcées de coucher quinze nuits de suite dans les bois.
Dans le courant de juillet, une gazette échappa à la surveillance de madame Dumoustiers, et tomba entre les mains de ma mère; elle y lut le supplice de soixante et six personnes exécutées à Paris: plusieurs étaient de notre connaissance. Ce fut pour nous un bien douloureux étonnement d'apprendre que toute la France était, comme nos provinces, livrée à la tyrannie la plus sanglante. Quelques jours après, nous sûmes que la mort de Robespierre avait fait cesser les supplices à Paris; mais la terreur continuait toujours pour nous; nous ne cessions pas d'être proscrites; et ce fut dans ce temps-là même que nous courûmes le plus grand danger.
Un jour que j'étais allée, avec mademoiselle Dumoustiers, une petite cousine à elle et une jeune religieuse du pays, cueillir des prunes dans le jardin du petit château du Broussay, un jeune homme déguisé en paysan aborda ces deux dames. Marie-Louise me dit tout bas que c'était un habitant de Vay, nommé M. Barbier du Fonteny, qui avait eu part à une insurrection de tous les environs de Nantes, commencée en même temps que la nôtre, et qui fut calmée sur-le-champ; il vivait caché depuis ce temps-là. Je le laissai causer avec ces dames; je fis semblant d'être une servante, et je m'en allai, avec l'enfant, cueillir des prunes. Quinze jours après, ce malheureux jeune homme fut pris caché sous le lit de sa mère, devant qui on le massacra; on fouilla dans ses poches, et l'on y trouva une lettre de sa soeur, qui lui mandait: «La personne que tu as vue au château du Broussay avec mademoiselle Dumoustiers est la soeur Saint-Xavier, et que tu as prise pour une paysanne, est madame de Lescure; elle est blonde, âgée de vingt-un ans; elle est cachée avec sa mère dans la paroisse de Feygréac.» Jamais je n'ai pu savoir comment mademoiselle Barbier avait pu apprendre tout ce détail; j'ai supposé qu'elle le tenait d'un paysan de Feygréac, soldat de l'armée de Bonchamps, qui m'avait reconnue, et qui avait été arrêté et mis à Blain dans la prison où elle était.
Aussitôt on envoya trois cents hommes cerner le Broussay et le Dréneuf. Heureusement nous ignorions toutes ces circonstances, sans quoi la frayeur nous eût troublées et perdues. Nous crûmes que c'était une visite qui, comme à l'ordinaire, n'avait aucun objet particulier. J'étais couchée avec ma mère; madame Dumoustiers avec sa fille; mademoiselle des Ressources, qui était venue nous voir, était aussi dans la chambre: on nous avertit que les bleus entouraient la maison. Ma mère se leva, prit sa robe de paysanne, et se mit à peigner Marie-Louise; Félicité vint se coucher dans le même lit que moi, et madame Dumoustiers alla ouvrir. Les bleus demandèrent d'abord le nombre et la qualité des personnes qui étaient dans la maison. Madame Dumoustiers nomma ses enfans, deux nièces et trois servantes; elle sut aussi trouver un emploi aux deux déserteurs et au petit Vendéen; elle répondait avec simplicité et sang-froid. Les soldats entrèrent dans notre chambre; Félicité se plaignait de ce qu'on la réveillait; Marie-Louise grondait ma mère de sa maladresse. Ils ne se doutèrent de rien; mais ils répétaient en jurant: «Il y a bien des femmes dans cette maison.» Ils sortirent, et alors nous respirâmes. Félicité tenait ma main dans la sienne, et s'aperçut que j'étais baignée de sueur. Nous nous levâmes; on m'habilla en dame, comme nièce de la maison. Les bleus passèrent encore quatre heures à fouiller dans tout le château et dans le bois; ils cherchaient des fausses portes, des trappes, des souterrains. Pendant le même temps ou faisait des recherches au château du Broussay. Enfin la colère de ne rien trouver fit qu'on emmena à Blain toute la municipalité de Feygréac et Jean Thomas, régisseur du Broussay, qui en était membre.
Le lendemain Thomas fut relâché et courut sur-le-champ au Dréneuf. La première personne qu'il rencontra fut ma mère; son étonnement fut tel, qu'il se trouva mal. Il nous apprit que toutes les recherches de la veille avaient été dirigées contre nous; qu'à Blain il avait été interrogé pendant quatre heures, ainsi que les municipaux, pour découvrir notre retraite. Les bonnes gens s'étaient bien doutés que nous étions des Vendéennes, cachées, mais ils ignoraient nos noms; ce fut l'interrogatoire seulement qui leur fit deviner notre secret. Ils n'en furent pas pour cela moins courageux dans leur discrétion; ni promesses, ni menaces, ne purent leur arracher un mot. Cependant ils regardaient comme infaillible que nous allions être prises, et alors ils étaient perdus, car ils avaient visé nos passe-ports de Prinquiaux. On les mit en prison; ils s'attendaient à chaque instant à nous voir arriver, et restaient aux grilles de la prison, cherchant à voir passer quelqu'un qu'ils auraient chargé de nous prévenir. Au bout de vingt-quatre heures, on les mit en liberté. Nous déchirâmes devant eux nos passe-ports; c'eût été l'arrêt de leur mort, si nous avions été prises.
Notre frayeur fut grande quand nous sûmes le danger que nous avions couru. Nous quittâmes le Dréneuf, pour aller habiter le hameau de la Rochelle, au bord de la Vilaine. Cependant, au bout de huit jours, nous revînmes chez madame Dumoustiers. Les mesures devenaient peu à peu moins rigoureuses, et nous sûmes d'ailleurs qu'on nous croyait en fuite loin du canton; mais elle ne jugea pas prudent de me laisser avec ma mère, parce que les dénonciations avaient indiqué que nous étions toujours ensemble. Je ne couchai donc plus au château, de peur d'être surprise par quelque visite de nuit; je me logeai dans une petite métairie voisine. Tous les matins je prenais une vache par la corde et m'en allais au Dréneuf où j'entrais par la fenêtre; j'y restais jusqu'au soir.
Nous vîmes plusieurs fois, à celle époque, un habitant de Nantes, qui était hors la loi et réduit à se cacher; il se nommait M. de la Bréjolière: c'était un fort aimable vieillard. Il avait voulu se déguiser en paysan; mais il portait sous cet habit du linge fin, des manchettes, une montre et des odeurs. Il faisait de jolis vers de société, et y attachait tant d'importance, qu'un jour qu'il répétait une épître à ma mère, on vint avertir que les bleus arrivaient; le pauvre M. de la Bréjolière ne pouvait se décider à s'en aller sans finir son épître, et il continuait à la réciter en se retirant.
Il nous arriva une autre aventure assez plaisante. Un des déserteurs cachés au Dréneuf, ne se doutant pas qui j'étais, devint amoureux de moi. Il était riche paysan, et voulait faire la fortune d'une pauvre brigande. J'écoutais fort tranquillement ses déclarations, et j'observais la singulière façon dont les gens de la campagne parlent d'amour. Un jour, pourtant, il voulut m'embrasser. J'oubliai mon rôle, et lui dis, comme j'aurais pu faire une autre fois: «Jacques, vous êtes ivre.» Le pauvre garçon fut tout interdit de l'air que je pris, et il fut deux jours sans oser me regarder. Enfin il me dit que j'étais bien dure au pauvre monde, et, qu'on ne l'avait jamais traité comme çà. Nous nous raccommodâmes, et je lui promis de l'écouter tant qu'il voudrait, pourvu qu'il n'essayât pas de m'embrasser. Il m'assura qu'il n'y avait pas de risque; que je lui avais fait trop peur, et que j'étais une méchante fille. Pendant que j'étais à Prinquiaux, j'avais plu aussi à Renaud, ce garde-moulin qui m'avait cachée le jour de mon arrivée. Au bout de quelques jours, il apprit qui j'étais; alors il s'éloigna et cessa de me voir. Quand je quittai la paroisse, il chargea quelqu'un d'assurer madame de Lescure de ses respects, et de lui dire qu'il savait son secret depuis long-temps; que c'était pour cela qu'il s'était éloigné, craignant que je n'aperçusse, au changement de ses manières, qu'il était instruit, et ne voulant pas me donner par-là un sujet d'inquiétude.
Nous arrivâmes de la sorte jusqu'au mois d'octobre; nous avions chaque jour moins d'inquiétude; tout s'adoucissait successivement autour de nous. Cependant, ne sachant aucune nouvelle de ce qui se passait au loin, nous n'avions ni projets ni espérances. La famine régnait à Nantes, et, par je ne sais quel motif ou quelle sottise, la surveillance des bleus s'était entièrement tournée à empêcher les blés d'arriver dans les villes. Le second régiment de chasseurs, qui avait été le régiment de Lescure, était employé à cette police. Le fils aîné de madame Dumoustiers avait été forcé d'y entrer; il nous amenait souvent plusieurs de ses camarades, et souvent aussi je les ai entendus discuter sur ce qu'était devenue la belle-fille de leur ancien colonel. Les uns disaient que j'avais été sabrée; d'autres que j'avais été noyée; mais tous me croyaient, morte, ce qui me rassurait beaucoup.
Enfin ma mère se hasarda à écrire à Bordeaux. Elle eut une réponse où elle sut que M. de Courcy et sa femme, soeur de mon père, étaient vivans et habitaient Citran; mais cette lettre était tellement écrite en mots à double sens et en phrases obscures, qu'elle nous laissa dans l'inquiétude. Ce fut pourtant une circonstance bien heureuse que ce commencement de communication.
On parla peu après d'amnistie pour les Vendéens: on l'avait d'abord publiée pour les simples soldats; mais, au moment où ces bruits nous donnaient quelque espoir de tranquillité, nous sûmes qu'un homme venu de Nantes, s'étant informé de nous dans le pays, avait été saisi, mis au cachot à Blain, et chargé de fers. Nos alarmes recommencèrent; madame Dumoustiers nous força, ma mère et moi, de nous séparer pendant six jours, les plus cruels de notre existence. Je fus cachée dans la paroisse d'Avessac, et ma mère à deux lieues de moi. Nous revînmes ensuite au Dréneuf: nous imaginions que cet homme nous cherchait de la part de mon père. Ce fut alors que madame Dumoustiers m'avoua la triste vérité, et que j'appris qu'il avait été fusillé à Angers. Je cachai à ma mère cette affreuse nouvelle; elle ne la sut positivement que trois ans après. Tout ce temps-là, elle est demeurée dans un doute, ou plutôt dans un silence cruel, qu'elle ni personne n'osait rompre.
Comme tout s'adoucissait autour de nous, madame Dumoustiers parvint à placer à Nantes mesdemoiselles Carriat et Mamet. Elles nous firent dire, peu de temps après, qu'Agathe et plusieurs Vendéens étaient encore en prison; que Cottet, un de nos gens, avait été mis en liberté; que c'était lui qui nous avait cherchées, et qu'il avait été de nouveau arrêté à Blain, et ramené à Nantes; non pas qu'il eût parlé de nous, mais parce qu'on avait trouvé sur lui une lettre de recommandation pour quelqu'un qui devait l'aider à nous trouver.
De jour en jour nous apprîmes que les rigueurs finissaient. On ouvrait les prisons; on proclamait l'amnistie; on la rendait générale. M. de la Bréjolière en profita; plusieurs Vendéens l'imitèrent. Enfin ma mère parla d'en faire autant: cette idée me parut d'abord révoltante; je ne me fiais pas à l'amnistie; je ne pouvais souffrir de rien tenir des républicains; je ne voulais que repasser la Loire pour rejoindre l'armée, s'il y en avait une. Il me semblait que la veuve de M. de Lescure ne devait avoir aucune faiblesse, et qu'il y aurait de la lâcheté à abandonner le moindre reste de la Vendée. Ma mère me représentait que cette exaltation ne convenait point; que de faibles femmes n'avaient rien de mieux à faire que de supporter le sort qu'elles ne pouvaient éviter: je m'indignais et je pleurais; et cependant j'avoue que, dans le fait, je suis bien moins brave que ma mère. Ce fut justement alors que M. Dumoustiers l'aîné résolut d'accomplir le projet qu'il avait depuis long-temps formé de passer chez les insurgés. Tant que son régiment avait été cantonné dans le pays, il s'était résigné; dès qu'il y eut ordre de partir, il n'hésita plus. Il s'était lié avec un camarade qui se nommait Toupil Lavalette; ils désertèrent et vinrent nous dire adieu. Madame Dumoustiers était sans faiblesse; elle approuvait entièrement son fils. Je souffrais, j'étais humiliée de voir cette famille si dévouée, ce jeune homme qui, après nous avoir sauvées, embrassait notre cause, tandis que nous étions près de l'abandonner, et allait chercher la mort avec ardeur, lorsqu'il n'y avait même plus de succès à espérer. L'opposition de son sacrifice et de notre découragement m'arrachait des larmes amères. Je donnai à ces messieurs des lettres pour MM. de La Rochejaquelein et Marigny que je croyais encore vivans, malgré les bruits qui couraient de leur mort. M. Dumoustiers et son camarade se joignirent à une soixantaine de Vendéens et de réquisitionnaires du pays, et passèrent la Loire avec des guides que M. de Charette avait envoyés sur la rive droite. Ils furent fort bien reçus à l'armée, et sur-le-champ M. de Charette les nomma officiers.