I

Les pièces fournies par le procès et la Réhabilitation donnent des détails minutieux et clairs sur l’histoire étrange et magnifique de Jeanne d’Arc. Parmi toutes les biographies qui surchargent les rayons des bibliothèques du monde entier, celle-ci est la seule dont la vérité nous ait été confirmée par serment. Nous y voyons d’une façon si saisissante les hauts faits et le caractère de cette extraordinaire personnalité que nous sommes prêts à en accepter les détails surnaturels. La carrière publique de Jeanne d’Arc ne dura que deux ans, mais quelles années bien remplies! La plus profonde analyse ne suffit pas à nous faire comprendre cette âme tout entière, mais, sans la comprendre toujours, il est bon de l’aimer avec étonnement et de l’étudier avec révérence.

Dans la Jeanne d’Arc de seize ans, il n’y avait aucune promesse d’avenir romanesque. Elle vivait dans un morne petit village sur les frontières mêmes du monde civilisé d’alors. Elle n’avait été nulle part, n’avait rien vu et ne connaissait que de simples petits bergers. Elle n’avait jamais vu une personne d’un rang social un peu élevé, elle savait à peine à quoi ressemblait un soldat, elle n’était jamais montée à cheval et n’avait porté aucune arme. Elle ne savait ni lire, ni écrire; elle savait coudre et filer, elle savait son catéchisme et ses prières ainsi que les fabuleuses histoires des saints. C’était tout.

Telle était Jeanne à seize ans. Que savait-elle de la loi? des avocats? des procédés légaux? Rien, moins que rien. Ainsi équipée d’ignorance, elle se rendit devant le tribunal de Toul pour un procès où elle se défendit elle-même, sans avocat ni conseil d’aucune sorte. Elle ne fit citer aucun témoin, mais gagna sa cause en parlant nettement et sincèrement selon son cœur. Le juge étonné parla d’elle hors du tribunal en l’appelant: «Cette merveilleuse enfant.»

Elle alla trouver le commandant en chef de la garnison de Vaucouleurs et lui demanda une escorte, disant qu’il lui fallait aller à l’aide du roi de France, puisque Dieu l’avait désignée pour lui reconquérir son royaume et lui rendre sa couronne. Le commandant lui dit: «Quoi! Mais vous n’êtes qu’une enfant!» Et il ajouta: «Il faut la ramener chez elle et la fouetter.»

Mais elle répondit qu’elle devait obéir à Dieu et qu’elle reviendrait de nouveau, sans se lasser, autant de fois qu’il le faudrait et que finalement elle obtiendrait l’escorte demandée.

Elle disait vrai. Avec le temps, l’officier fléchit et, après des mois de délais et de refus, il lui donna des soldats, puis il détacha son épée et la lui donna en disant: «Allez... et arrive que pourra.»

Elle fit un long et périlleux voyage à travers un pays ennemi, elle parla au roi et le convainquit. Elle fut alors priée de comparaître devant l’Université de Poitiers pour prouver qu’elle était bien réellement envoyée par Dieu et non par le diable. Jour après jour, pendant trois semaines, elle se présenta, sans timidité, devant la docte assemblée, et, malgré son ignorance, elle trouva dans son bon sens et dans son cœur simple et droit des réponses excellentes aux plus profondes questions. De nouveau elle gagna sa cause ainsi que l’admiration de l’auguste compagnie.

Et puis, à l’âge de dix-sept ans, elle devint Généralissime de l’armée, ayant sous ses ordres un prince de la famille royale et plusieurs vieux généraux. A la tête de la première armée qu’elle eut jamais vue, elle marcha sur Orléans. En trois terribles combats, elle emporta d’assaut les principales forteresses de l’ennemi, et, en dix jours, elle fit lever un siège qui faisait échec depuis sept mois aux forces réunies de la France.

Après un stupide et énervant retard causé par les tergiversations du roi et les conseils traîtres de ses ministres, elle obtint de reprendre les armes. Elle emporta d’assaut la place de Jargeau, puis la ville de Meung. Elle força Beaugency à se rendre, puis elle remporta la mémorable victoire de Patay contre Talbot, «le lion anglais», et par là mit fin à la guerre de Cent Ans. Cette campagne de sept semaines avait produit des résultats considérables. Patay fut le Moscou de la domination anglaise en France. Ce fut le commencement du déclin d’une suprématie gênante qui avait accablé la France par périodes pendant trois cents ans.

Vint ensuite la fameuse campagne de la Loire, la prise de Troyes, puis, en prenant partout forteresses et villes, la marche triomphante jusqu’à Reims où Jeanne couronna le Roi, dans la cathédrale, au milieu des réjouissances publiques. Un paysan, son père, se trouvait là pour voir ces choses et essayer d’y croire. Grâce à elle, le roi avait retrouvé sa couronne et son royaume, et, une fois dans sa vie, il se montra reconnaissant. Il demanda à Jeanne de désigner elle-même sa récompense. Elle ne demanda rien pour elle, mais demanda que les impôts de sa ville natale fussent abolis pour toujours. Cela lui fut accordé et la promesse fut tenue pendant trois cent soixante ans. Puis on l’oublia, La France était alors très pauvre, elle est très riche maintenant, mais voilà plus de cent ans qu’elle perçoit cet impôt.

Jeanne demanda encore une autre faveur: maintenant qu’elle avait rempli sa mission, elle voulait retourner dans son village et reprendre sa vie humble auprès de sa mère et de ses amies d’enfance, car elle ne prenait aucun plaisir aux cruautés de la guerre et la vue du sang et de la souffrance lui brisait le cœur. Quelquefois, au milieu d’une bataille, elle ne tirait pas son épée, de peur qu’emportée par la splendide folie de l’action, elle ne prît sans le vouloir la vie d’un ennemi. Une de ses plus jolies paroles à son procès de Rouen fut la naïve affirmation qu’elle n’avait jamais tué personne... Mais il ne lui fut pas accordé de retourner à la paix et au repos de son village. Alors elle demanda à marcher tout de suite sur Paris pour achever de chasser les Anglais hors de France. Elle fut en butte à tous les obstacles que pouvaient lui susciter la traîtrise des courtisans et la faiblesse du roi, mais, à fa fin, elle se força un chemin sur Paris et, à l’assaut d’une de ses portes, elle tomba grièvement blessée. Évidemment ses hommes perdirent courage sur-le-champ, car c’était elle qui était tout leur courage, et ils reculèrent. Elle supplia qu’on la laissât retourner en avant, disant que la victoire était certaine. «Je prendrai Paris maintenant, ou je mourrai!» dit-elle. Mais on l’emporta de force du lieu de l’action. Le Roi ordonna la retraite et alla jusqu’à licencier ses hommes. Selon une vieille et belle coutume militaire, elle consacra son armure d’argent en la suspendant dans la cathédrale de Saint-Denis. Les grands jours étaient finis.

Par ordre, elle suivit le Roi et sa cour frivole et endura pour un temps une captivité dorée. Mais sa fierté d’esprit s’accommodait mal de cet état de choses et lorsque l’inaction lui devenait trop insupportable, elle rassemblait quelques hommes et s’élançait à l’assaut de quelque forteresse qui capitulait toujours.

A la fin, le 24 mai, dans une sortie à Compiègne, elle fut prise elle-même après une résistance désespérée. Elle venait d’avoir dix-huit ans et ce fut sa dernière bataille.

Ainsi finit la plus brève et la plus éclatante carrière militaire qu’ait enregistrée l’histoire. Cette carrière n’avait duré qu’un an et un mois, mais à son début la France était une province anglaise et à la fin l’état du pays était tel que l’on comprend que la France soit aujourd’hui la France. Treize mois! Ce fut vraiment court! Mais dans les siècles qui se sont écoulés depuis, cinq cents millions de Français ont vécu et sont morts heureux parce que Jeanne d’Arc batailla pendant ces treize mois.