II

Jeanne était destinée à passer le reste de ses jours derrière des murs et des écrous. Elle était prisonnière de guerre, mais non pas criminelle et sa captivité fut en conséquence reconnue comme honorable. D’après les lois de la guerre, elle devait être mise à rançon et un beau prix ne pouvait être refusé s’il était offert. Jean de Luxembourg lui fit le juste honneur de réclamer pour elle une rançon de prince. En ce temps-là cette expression représentait une somme définie, 61.125 francs. Il était naturellement à supposer que le Roi ou la France reconnaissante—l’un et l’autre sans doute—s’empresseraient d’offrir l’argent nécessaire pour libérer leur jeune bienfaitrice... Mais cela n’eut pas lieu. En cinq mois et demi ni le Roi, ni le Pays ne surent lever la main ni offrir un sou. Deux fois, Jeanne essaya de s’échapper. Une fois, elle faillit réussir par stratagème, elle enferma son geôlier derrière elle, mais elle fut surprise et ramenée. Dans l’autre cas elle se laissa glisser d’une tour de soixante pieds de haut, mais sa corde étant trop courte, elle fit une chute, se blessa et ne put s’évader. Enfin, Cauchon, évêque de Beauvais, paya la rançon demandée et acheta Jeanne pour l’Église et pour les Anglais; il la fit mettre en jugement sous l’accusation d’avoir porté des vêtements d’homme et d’avoir proféré des impiétés, mais en réalité il s’agissait de s’en débarrasser. Elle fut alors enfermée dans les donjons du château de Rouen et écrouée dans une cage de fer, pieds et poings liés et le cou attaché à un pilier. Durant tous les mois de son emprisonnement, et à partir de ce moment jusqu’à la fin, plusieurs grossiers soldats anglais montèrent nuit et jour la garde autour d’elle, à l’intérieur même de sa cellule. Ce fut une lugubre et hideuse captivité, mais cela ne dompta pas son courage. Elle demeura prisonnière pendant une année; elle passa les trois derniers mois à défendre sa cause devant une formidable assemblée de juges ecclésiastiques, leur disputant le terrain, lambeau par lambeau et pied à pied, avec une adresse étonnante et un courage indomptable. Le spectacle de cette jeune fille abandonnée et solitaire, sans avocat ni conseiller, ne connaissant pas l’acte d’accusation, n’ayant pas même pour venir en aide à sa merveilleuse mémoire le compte rendu des séances journalières du procès, et livrant, calme et sans épouvante, cette longue bataille contre de si formidables adversaires, est un fait d’une sublime grandeur. Pareille chose n’a nulle part été vue, ni dans les annales de l’histoire, ni dans les trouvailles de l’imagination.

Et qu’elles étaient grandes et belles les réponses qu’elle faisait constamment, qu’elles étaient fraîches et juvéniles! Et il faut se rappeler qu’elle était fatiguée, harassée de corps autant que d’esprit. Tous les avantages qu’a la science sur l’ignorance, l’expérience sur l’inexpérience, l’esprit de chicane sur la candeur, tous les guet-apens que peuvent imaginer les malicieuses intelligences habituées à poser des pièges aux simples, tout cela fut employé contre elle sans la moindre honte...

Elle fut condamnée au feu... sans preuves, naturellement, et, uniquement, parce que ses juges devaient la condamner, par ordre. Ses derniers moments et sa mort furent admirables, et d’un héroïsme qui n’a pas été atteint, non en vérité, par aucune autre créature humaine.

Jeanne d’Arc est la merveille des siècles. Lorsque nous réfléchissons à son origine, à son milieu, à son sexe, à son âge, nous sommes obligés de reconnaître qu’elle demeurera très certainement la merveille des siècles. Lorsque nous considérons un Napoléon, un Shakespeare, un Wagner, un Édison, nous sentons bien que le génie d’un de ces hommes s’explique en grande partie par le milieu, les circonstances, la culture, etc., mais lorsqu’il s’agit de Jeanne d’Arc il n’en est plus de même. Elle est née avec tout son génie, formé, prêt à s’exercer. A seize ans, elle étonne des juges et elle n’a jamais vu d’armée. Il y a eu de jeunes généraux victorieux, dans l’histoire, mais tous avaient débuté par des grades inférieurs et, en tout cas, aucun n’a été une jeune fille. En somme, nous pouvons concevoir que Jeanne soit née avec de grandes qualités de cœur et d’esprit, mais ce qui nous confond, c’est que ces qualités aient immédiatement atteint leur maximum d’efficacité, sans préparation d’aucune sorte. Nous pouvons comprendre comment la future pêche est en puissance dans une petite amande amère, mais nous ne pouvons concevoir la pêche née spontanément, sans des mois de lent développement et sans les effluves du soleil. Jeanne d’Arc sort tout équipée de son humble milieu et de son obscur village, elle n’a rien vu, rien lu, rien entendu... c’est cela qui nous stupéfie... car, enfin, on ne peut nier qu’elle n’ait été grand capitaine, ni que son esprit n’ait eu de merveilleuses ressources devant les fourbes et savantes questions de ses juges et bourreaux.

Dans l’histoire du monde, Jeanne d’Arc demeure donc seule comme une personnalité unique et inégalée.

Son histoire a encore un autre trait qui la met hors des catégories où nous nous complaisons à ranger les hommes illustres: elle eut le don de prophétie. Elle prédit à l’avance la longueur de sa carrière militaire, la date du jour où elle devait être faite prisonnière et bien d’autres événements dont elle spécifiait la date et le lieu... et toujours ces prédictions se réalisèrent. A un moment où la France paraissait encore entre les mains des Anglais, elle affirma deux fois devant ses juges qu’en moins de sept ans, les Anglais seraient hors de France; ce qui se produisit en réalité.

Jeanne était douce, simple et aimable. Elle aimait son pays natal, ses amis, la vie de son petit village. Après ses plus belles victoires, elle oubliait sa gloire pour bercer de mots consolants les mourants et les blessés. Elle était femme. La première fois qu’elle fut blessée, elle pleura à la vue de son sang, mais, entendant les autres généraux parler de retraite, elle remonta précipitamment à cheval et se rua à l’assaut.

Comme il est étrange de constater que les artistes qui ont représenté Jeanne d’Arc ne se sont jamais souvenus que d’un seul et petit détail, à savoir qu’elle était une paysanne, et qu’ils en ont fait une sorte de bonne prêcheuse du moyen âge, sans finesse de traits[G]! Les artistes se sont montrés les esclaves d’une idée figée, et ils ont oublié d’observer que les âmes sublimes ne sont jamais logées dans des corps grossiers. Car l’âme pétrit la chair par laquelle elle s’extériorise et, dans la lutte entre le corps et l’esprit, c’est ce dernier qui l’emporte, lorsqu’il s’agit d’une Jeanne d’Arc. Nous savons à qui ressemblait Jeanne d’Arc, sans chercher bien loin, simplement en nous rappelant ce qu’elle a fait. L’artiste devrait peindre son âme, et alors du même coup il peindrait son corps avec vérité. Elle s’élèverait alors devant nous comme une attirante vision: nous verrions un corps élancé, svelte et jeune, empreint d’une grâce inimaginable et émouvante, une figure transfigurée par la lumière de cette brillante intelligence et les feux de cet esprit surhumain.

Si nous considérons, comme je l’ai déjà dit, l’ensemble des circonstances, origine, jeunesse, sexe, ignorance, premier entourage, oppositions et obstacles rencontrés, victoires militaires et triomphes de l’esprit, il est facile de regarder Jeanne d’Arc comme la créature de beaucoup la plus extraordinaire que la race humaine ait jamais produite.

UN ARTICLE AMUSANT

Je découpe le paragraphe suivant dans un article publié par un journal de Boston:

LA CRITIQUE ANGLAISE ET MARK TWAIN

Mark Twain trouve ses meilleurs traits d’humour en décrivant les personnes qui n’apprécient pas du tout son humour. Nous connaissons tous l’histoire de ces Californiens épouvantés par la façon dont un reporter racontait une anecdote et nous avons entendu parler de ce clergyman de Pensylvanie qui retourna les Innocents à l’Étranger à son libraire en déclarant tristement que «l’homme capable de verser des larmes sur la tombe d’Adam devait être un idiot». Mais maintenant on peut ajouter quelque chose d’encore plus étonnant à son trophée: la Saturday Review[H], dans son numéro du 8 octobre, critique son livre de voyages dont l’édition anglaise vient de paraître, et le critique très sérieusement... Nous nous imaginons la joie que doit éprouver l’humoriste à lire cela! Et vraiment cet article est si amusant que Mark Twain ne saurait mieux faire que de le reproduire dans sa prochaine chronique mensuelle.

Ces lignes me donnent en quelque sorte le droit de reproduire ici l’article de la Saturday Review. J’en avais bien envie, car je ne saurais écrire quelque chose de moitié aussi délicieux. Si un lion de bronze pouvait lire cette critique anglaise sans rire, je le mépriserais complètement.

Voici donc l’article en question.

REVUE DES LIVRES

Les Innocents à l’Étranger. Récits de voyages, par Mark Twain. Hotten, éditeur, Londres.

Lord Macauley est mort trop tôt! Nous n’avons jamais répété cela avec plus de regrets qu’en terminant la lecture de ce livre extravagant: les Innocents à l’Étranger. Macaulay est mort trop tôt, car lui seul aurait pu démontrer clairement et pertinemment l’insolence, l’impertinence, l’impatience, la présomption, les mensonges et surtout la majestueuse ignorance de cet auteur.

Dire que les Innocents à l’Étranger est un livre curieux serait user d’un terme infiniment trop faible: on ne dit pas que le Matterhorn est une montagne élevée ni que le Niagara est une jolie cascade! Curieux est un mot tout à fait impuissant à donner une idée de l’imposante folie de cet ouvrage. Et du reste nous ne trouverions pas de mots assez profonds ni assez forts. Donnons donc quelques aperçus du livre et de l’auteur et laissons le reste au lecteur. Donnons aux gens cultivés l’occasion de se rendre compte de ce que Mark Twain est capable d’écrire, même d’imprimer avec une incroyable candeur. Il raconte qu’à Paris il entra chez un coiffeur pour se faire raser et qu’au premier coup de «râteau» qu’il reçut, son «cuir» s’accrocha à l’instrument et il fut suspendu au-dessus de sa chaise.

Ceci est assurément exagéré. A Florence, il était tellement importuné par les mendiants qu’il prétend en avoir saisi et mangé un dans un moment de colère. Il n’y a naturellement rien de vrai là-dedans. Il donne tout au long un programme de théâtre vieux de dix-sept ou dix-huit cents années et assure l’avoir trouvé dans les ruines du Colisée parmi les ordures et les décombres! A cet égard, il sera suffisant de faire remarquer qu’un programme écrit sur une plaque d’acier n’aurait pas pu se conserver si longtemps dans de pareilles conditions. Il n’hésite pas à assurer qu’à Éphèse, lorsque sa mule s’écartait de la bonne route, il mettait pied à terre, prenait la bête sous son bras et la rapportait sur la route, remontait sur son dos et s’y endormait jusqu’à ce qu’il dût recommencer une semblable opération. Il dit qu’un adolescent qui se trouvait parmi les passagers apaisait constamment sa faim avec du savon et de l’étoupe. Il explique qu’en Palestine les fourmis font des voyages de treize kilomètres pour aller passer l’été au désert et emportent avec elles leurs provisions; et avec cela, d’après la configuration du pays, telle qu’il la donne, la chose est impossible. Ce fut pour lui un acte tout ordinaire et naturel de couper un musulman en deux à Jérusalem en plein jour de fête; et il accomplit ce beau fait d’armes avec l’épée de Godefroy de Bouillon; il ajoute qu’il aurait répandu plus de sang encore s’il avait eu un cimetière à lui. Tout cela vaut-il la peine qu’on s’y arrête? M. Twain, ou n’importe quel voyageur, qui aurait agi de la sorte à Jérusalem aurait été emprisonné et exécuté.

A quoi bon continuer? Pourquoi répéter ces audacieux et exaspérants mensonges? Terminons par ce charmant spécimen: Il écrit: «Dans la mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, je marchai dans un tel amoncellement de saletés, de colle et de vase que je cassai deux mille tire-bottes avant de pouvoir me déchausser ce jour-là.» Voilà de purs mensonges! il n’y a pas d’autre mot pour qualifier de pareilles assertions. Le lecteur continuera-t-il à s’étonner de l’abominable ignorance où demeurent les Américains lorsque nous lui aurons dit—et nous tenons le fait de bonne source—que ce livre, les Innocents à l’Étranger, vient d’être adopté par plusieurs États comme un ouvrage classique pour les collèges et écoles?

Mais si les mensonges de cet auteur sont abominables, sa crédulité et son ignorance sont plus que suffisantes pour pousser le lecteur à jeter son livre au feu. Il fut une fois si effrayé à la vue d’un homme assassiné qu’il sauta par la fenêtre et s’enfuit; et il dit niaisement: «Je n’avais pas peur, mais j’étais très agité.» Il nous fait perdre patience en nous expliquant que les simples et les paysans ne se doutent pas que Lucrèce Borgia ait eu une existence réelle hors des pièces de théâtre. Il est incapable de comprendre les langues étrangères, mais il est assez fou pour critiquer la grammaire italienne. Il dit que les Italiens écrivent le nom du grand peintre Vinci, mais le prononçant «Vintchi» et il ajoute avec une incomparable naïveté d’esprit: «Les étrangers écrivent bien, mais prononcent mal.» A Rome, il accepte sans sourciller la légende d’après laquelle le cœur de saint Philippe Néri était si enflammé de divin amour qu’il éclata dans sa poitrine... Il croit à cette absurdité uniquement parce qu’un savant très pourvu de diplômes le lui affirme.—«Autrement, dit ce doux idiot, j’aurais aimé savoir ce que ce bon Néri avait mangé à son dîner.» Notre auteur fait une longue expédition à la Grotte du Chien pour expérimenter le pouvoir mortel des émanations délétères sur les chiens et il aperçoit en arrivant qu’il n’a pas de chien. Un homme plus sage aurait au moins gardé cela pour lui, mais avec cet innocent personnage, il faut s’attendre à tout. A Pompéï, il trébuche dans une ornière, et lorsque, quelques secondes plus tard, il se trouve en présence d’un cadavre calciné, il s’imagine qu’il s’agit du chef de la voirie de l’ancienne Pompéï et son horreur se change en un certain sentiment de satisfaction vengeresse. A Damas il visite le puits d’Ananias, qui a trois mille ans, et il est surpris et réjoui comme un enfant en constatant que l’eau en est aussi fraîche et pure que si le puits avait été creusé de la veille. En Terre Sainte, il se heurte aux noms hébreux et arabes et en fin de compte, il se met à appeler les endroits Baldiquisiville, Williamsburg, etc., «pour la commodité de l’écriture», dit-il.

Après avoir parlé si librement de la stupéfiante candeur de cet auteur, nous voudrions continuer par la démonstration de son inqualifiable ignorance. Mais nous ne savons où commencer. Et si nous savions où commencer, nous ne saurions par où finir. Nous ne donnerons donc qu’un échantillon de son savoir, un seul: Avant d’aller à Rome, il ne savait pas que Michel-Ange était mort! Et alors, au lieu de passer sa découverte sous silence, il se met à exprimer toutes sortes de bons sentiments, disant combien il est heureux que le grand peintre soit désormais hors de ce monde de douleur et de misère!

Maintenant, c’est assez, et le lecteur peut se livrer au petit jeu des recherches de pareilles balourdises, il en trouvera.

Ce livre est dangereux, car les erreurs de jugement et de fait s’y étalent avec une incroyable désinvolture! Et cet ouvrage doit servir à former l’esprit des jeunes gens des écoles américaines!

Le pauvre homme erre parmi les antiques chefs-d’œuvre des grands maîtres et cherche à acquérir quelque notion d’art... C’est bien, mais comment étudie-t-il et à quoi cela lui sert-il? Lisez: «Lorsque nous voyons un moine regardant le ciel en compagnie d’un lion, nous savons que c’est saint Marc. Lorsque nous voyous un moine pourvu d’une plume et d’un livre et regardant le ciel, nous savons que c’est saint Mathieu. Lorsque nous voyons un moine assis sur un rocher et regardant le ciel, sans avoir d’autre bagage qu’un crâne, nous savons que c’est saint Jérôme. Lorsque nous voyons d’autres moines regarder le ciel, mais sans autre marque spéciale, nous sommes obligés de demander qui ils représentent...»

Alors, il énumère les milliers de répliques des quelques tableaux qu’il a vus et il ajoute, avec sa candeur habituelle, qu’il lui semble ainsi mieux connaître ces belles œuvres et qu’il va peut-être commencer à éprouver pour elles un très grand intérêt, le bon nigaud!

Que Les Innocents à l’Étranger soient un livre remarquable, nous pensons l’avoir démontré. Que ce livre soit pernicieux, nous croyons l’avoir également prouvé. C’est l’ouvrage d’un esprit malade.

Mais après avoir expliqué tout ce qu’a y avait de sot, de faux et de stupide dans ce volume, terminons par un mot charitable, et disons que même dans ce livre on peut trouver quelques bonnes choses. Toutes les fois que l’auteur parle de son propre pays et laisse l’Europe tranquille, il ne manque pas de nous intéresser et même de nous instruire. Personne ne lira sans profit ses chapitres sur la vie dans les mines d’or et d’argent de Californie et du Nevada, sur les Indiens de l’Ouest et leur cannibalisme, sur la culture des légumes dans des barils vides avec l’aide de deux cuillerées à café de guano, sur le déplacement des petites fermes, la nuit, en des brouettes, pour éviter les impôts, sur les races de mules et de vaches dont on se sert dans les mines de Humboldt et qui grimpent par les cheminées et vont troubler les paisibles dormeurs. Tout cela est non seulement nouveau, mais digne d’être signalé. Il est malheureux que l’auteur n’ait pas introduit plus de ces détails dans son livre. Enfin, c’est un ouvrage bien écrit et très amusant, ce qui lui rend un peu de valeur.