UN MOIS PLUS TARD
J’ai reçu dernièrement quelques lettres et ai lu plusieurs articles de journaux, le tout à peu près de même teneur. J’en donne ici d’authentiques spécimens. Le premier est extrait d’un journal de New-York, le second d’une lettre d’un éditeur et le troisième d’une lettre d’un ami. Je préviens cependant mes correspondants et le public que l’article cité ci-dessus, qui parut dans le Galaxy et qui avait la prétention de n’être qu’une reproduction de la critique publiée par la Saturday Review, a été écrit par moi-même sans en excepter une ligne.
Maintenant voici les spécimens:
1º Le Herald dit qu’il n’y a rien de si comique que «la sérieuse critique» faite par la Saturday Review sur le dernier livre de Mark Twain. Nous partagions déjà ce sentiment avant d’avoir lu l’article, mais, depuis que nous l’avons pu voir, tel qu’il est reproduit, dans le Galaxy, nous pensons que Mark Twain n’a qu’à se bien tenir, si les critiques anglais se mettent à être de si bons humoristes sans le savoir.
2º Je pensais que vos œuvres étaient généralement très bonnes, mais depuis que j’ai lu dans le Galaxy la reproduction de l’article de la Saturday Review, j’ai découvert que j’étais bien au-dessous de la vérité. S’il m’est permis de vous donner un avis, je vous conseillerai d’ajouter en appendice à votre prochaine édition des Innocents cet article anglais. Cela fera ressortir dans tout son éclat votre verve et cela vous servira merveilleusement.
3º Le critique anglais, mon cher ami, n’est pas le grave et stupide personnage que l’on s’imagine: je crois qu’au contraire, il a goûté un certain plaisir en lisant votre livre et qu’il l’a vivement apprécié. En lisant la reproduction de son article donnée par le Galaxy, je m’imaginais très bien qu’il riait lui-même aux éclats en l’écrivant. Mais il écrit pour des catholiques, des traditionalistes, des nobles conservateurs, et il prend plaisir à les choquer avec vous, tout en ayant l’air de froncer gravement les sourcils. Il est lui-même un excellent humoriste.
Voilà donc ce qu’on a dit de mon article, car la prétendue reproduction du Galaxy était mon article. J’en revendique l’entière paternité et responsabilité. Comme on l’a vu au début de cette chronique, j’avais appris par un journal de Boston que la Saturday Review avait publié une critique terriblement sérieuse de mon livre. En y réfléchissant et en songeant à ce que cela pouvait être, il me vint à l’idée de jeter sur le papier les idées qu’un grave critique de la Saturday Review pouvait avoir eues sur mon livre. De là un article qui fut publié par le Galaxy comme étant la reproduction de celui de la Saturday Review. Je n’eus pas l’occasion de lire le réel article de la revue anglaise jusqu’à ce que le mien eût paru dans le Galaxy et alors je trouvai que la véritable critique du chroniqueur anglais était plate, vulgaire, mal écrite, sans relief et ne signifiant rien.
Si maintenant quelqu’un doute de ma parole, je le tuerai. Non, je ne le tuerai pas, mais je le ruinerai et ce sera bien simple en lui offrant de parier ce qu’il voudra que j’ai raison. Cependant, pour être charitable, je lui conseille d’aller d’abord dans une librairie quelconque et de consulter la Saturday Review du 8 octobre avant de risquer son argent. Dieu me pardonne! Plusieurs ont cru que j’avais été «roulé»!
P.S.—Je ne puis résister à la tentation de citer encore quelques savoureux passages des articles qui ont été publiés au sujet de cette histoire. En voici un de l’Informateur de Cincinnati:
Rien n’est plus relatif que la valeur d’un bon cigare. Neuf fumeurs sur dix préféreront une qualité ordinaire, un cigare de trois ou quatre sous à un Partaga de cinquante-cinq sous, s’ils en ignorent la valeur. L’arome du Partaga est trop délicat pour le palais habitué aux bûches du Connecticut. Il en est de même de l’humour. Plus la qualité en est fine, moins il y a de chance pour qu’on s’en soucie. Mark Twain lui-même vient de faire cette expérience. Il a été pris à partie par un chroniqueur de la Saturday Review... Assurément, l’humour de Mark Twain n’est jamais grossier, mais, enfin, l’humour anglais est tellement plus affiné que le malentendu est bien compréhensible.
Ça, ce n’est pas mal.
Eh bien, quand j’aurai écrit un article dont je serai satisfait, mais qui, pour quelque raison, me paraîtra de nature à déplaire en quelque milieu, je dirai que l’auteur est anglais et qu’il est extrait d’une revue anglaise... et je crois que je rirai bien.
Mais voici un autre extrait de l’Informateur de Cincinnati:
Mark Twain s’est enfin aperçu que la critique de son livre publié par la Saturday Review n’était pas sérieuse et il est extrêmement mortifié d’avoir été ainsi joué. Il prend donc le seul parti qui lui reste et il prétend que la reproduction que le Galaxy avait faite de l’article en question n’était nullement authentique, mais que c’était lui-même qui l’avait écrite, en parodie de l’article véritable. C’est ingénieux, mais ce n’est malheureusement pas exact. Si quelques-uns de nos lecteurs veulent bien prendre la peine de venir dans nos bureaux, nous leur montrerons le numéro original du 8 octobre de la Saturday Review qui contient un article en tous points identique à celui qu’a publié le Galaxy. Le meilleur pour Mark Twain est d’admettre qu’il a été mystifié et de ne plus rien dire.
Cela, c’est un mensonge.
Si les directeurs de l’Informateur montrent un article du Galaxy contenant un article identique à celui qui a été consacré à mon livre dans le nº du 8 octobre de la Saturday Review, je consens à leur payer cinq cents dollars. De plus, si, à la date qu’on voudra, je manque de publier ici-même une reproduction de l’article de la Saturday Review du 8 octobre et si cet article n’est pas différent d’inspiration, de plan, de phrase et de mots de celui que le Galaxy publia, je payerai à l’Informateur cinq cents autres dollars. Je prends comme garants Messrs Sheldon and Cº, éditeurs, 500, Broadway, New-York, et ils acceptent. N’importe quel envoyé de l’Informateur sera admis à faire les preuves contraires. Il sera donc facile à l’Informateur de prouver qu’il n’a pas commis un piteux et misérable mensonge en publiant les lignes ci-dessus. Va-t-il rentrer sous terre ou accepter le défi? Je crois que l’Informateur est dirigé par un gamin.
UNE LETTRE AU MINISTRE DES FINANCES
Riverdale-sur-l’Hudson. Le 13 octobre 1902.
A son Excellence Monsieur le Ministre
des Finances, à Washington.
Monsieur le Ministre,
Le prix des différentes sortes de combustibles étant hors de la portée des écrivains peu fortunés, je vous adresse la commande suivante:
Quarante-cinq tonnes des meilleurs vieux titres sur l’État, bien secs, pour alimenter les calorifères, ceux de 1864 de préférence.
Douze tonnes des anciens billets de banque, pour fourneaux de cuisine.
Huit barils de timbres-poste, mélangés, de 25 à 50 cents, vignette de 1866, pour allumer les feux.
Veuillez avoir la bonté de me livrer ces marchandises le plus tôt possible et d’envoyer la facture à
Votre respectueux serviteur,
Mark Twain,
qui vous sera très reconnaissant et votera bien.
L’ESPRIT DES ENFANTS
Tous les enfants paraissent avoir de nos jours la désagréable habitude de faire de l’esprit en toute occasion et surtout aux moments où ils feraient mieux de se taire. A en juger par les exemples qu’on entend citer un peu partout, la nouvelle génération d’enfants est composée d’idiots. Et les parents ne doivent pas valoir beaucoup plus que leurs enfants, car, dans la plupart des cas, ce sont eux qui racontent ces traits d’esprit et ces preuves d’imbécillité puérile. Il semble peut-être que je parle de cela avec quelque chaleur et sans doute avec quelque raison personnelle; et j’admets que cela m’irrite d’entendre tant louer les mots d’enfants, tandis que moi-même je n’ai jamais rien osé dire, lorsque j’étais petit. J’ai bien essayé une ou deux fois, mais cela ne me réussit pas. Les membres de ma famille ne semblaient attendre aucune faculté brillante chez moi et lorsque je tentais quelque remarque, ils me réprimandaient ou me fouettaient. Mais ce qui me donne le frisson et me fait hérisser les cheveux sur la tête, c’est de penser à ce qui serait arrivé si j’avais osé lancer quelque «mot», du genre de ceux qu’affectionnent actuellement les petits de quatre ans, en présence de mon père. M’écorcher vif lui aurait paru le plus doux des châtiments possibles. C’était un homme grave et il détestait tous les genres de précocité. Si j’avais prononcé devant lui quelqu’une de ces horreurs que l’on entend partout maintenant, il m’aurait mis en hachis. Oui, en vérité! Il l’aurait fait s’il avait pu. Mais il n’en aurait pas eu l’occasion, car j’aurais eu assez de jugement pour avaler un peu de strychnine avant de parler. Un des plus beaux jours de mon enfance fut terni par un simple calembour. Mon père l’entendit et me poursuivit jusqu’à une vingtaine de kilomètres pour me tuer. Si j’avais été grand, il eût pu être dans son droit, mais, enfant comme je l’étais, je ne pouvais pas savoir combien j’avais été criminel.
En une autre occasion, j’en dis plus qu’il ne fallait, mais ce ne fut pas un calembour, et encore cela fut bien près de causer une rupture entre mon père et moi. J’étais couché dans mon berceau essayant de sucer des anneaux en caoutchouc, car j’étais fatigué de m’abîmer les dents sur les doigts des gens et désirais trouver quelque chose d’autre. Avez-vous remarqué combien c’est ennuyeux de vous casser les dents sur les doigts de votre nourrice ou sur votre gros orteil? Et n’avez-vous jamais perdu patience et souhaité que vos dents fussent à Jéricho bien avant d’avoir réussi à entamer ce que vous vouliez? Pour moi, il me semble que cela est arrivé hier. Mais revenons-en à ce qui m’arriva ce jour-là. Mon père, ma mère, mon oncle Éphraïm et sa femme, et un ou deux autres parents se trouvaient là et parlaient de me choisir un nom. Je me souviens qu’en essayant de sucer mes anneaux de caoutchouc, je regardais l’horloge songeant que dans une heure et vingt-cinq minutes j’aurais atteint l’âge de deux semaines et que je n’avais pas jusqu’à présent beaucoup connu de joies...
Mon père dit:
—Abraham est un bon nom. Mon grand-père s’appelait Abraham.
—Abraham est un bon nom. Très bien. Abraham sera un de ses noms.
Je dis:
—Abraham convient à l’intéressé.
Mon père fronça du sourcil, ma mère parut heureuse et ma tante dit:
—Quel charmant petit!
Mon père dit:
—Isaac est un bon nom, et Jacob est un bon nom.
Ma mère approuva et dit:
—Il n’y en a pas de meilleurs. Ajoutons Isaac et Jacob à ses noms.
Je dis:
—Très bien. Isaac et Jacob sont assez bien. Passez-moi ce hochet, je vous prie; je ne peux pas sucer du caoutchouc tout le jour.
Personne ne prit note de mes réflexions à ce moment-là, de sorte que je dus le faire moi-même pour ne rien oublier. Loin d’être bien accueillies, comme elles le sont maintenant chez les enfants, mes remarques m’attirèrent une furieuse semonce de mon père, ma mère paraissait peinée et anxieuse et ma tante elle-même avait sur la physionomie une sorte d’inquiétude qui indiquait sa crainte que je ne fusse allé trop loin. Je mordis rageusement mon caoutchouc, laissai tomber le hochet sur la tête du chat, mais ne dis rien. Mon père ajouta:
—Samuel est un excellent nom.
Je vis que cela devenait grave. Il n’y avait plus moyen de rien éviter. Je jetai hors de mon berceau la montre de mon oncle, la gaine de la brosse à habits, le petit chien de son, et toutes les autres petites choses que j’avais l’habitude d’examiner et d’agiter ensemble pour me distraire; je mis mon bonnet, pris mes chaussons d’une main, mon bâton de réglisse de l’autre et sautai sur le plancher. Je me disais: «Maintenant, je suis prêt, arrive que pourra!» Puis j’ajoutai à haute voix:
—Père, je ne puis pas, je ne puis pas souffrir le nom de Samuel.
—Mon fils!
—Père, c’est comme cela! Je ne puis pas.
—Pourquoi?
—Père, j’éprouve une invincible antipathie pour ce nom.
—Mon fils, cela est déraisonnable. Plusieurs grands hommes se sont appelés Samuel.
—Père, je n’en connais point d’exemples.
—Quoi! N’y eut-il pas Samuel le Prophète qui fut grand et bon?
—Pas tant que cela!
—Mon fils! De sa propre voix le Seigneur l’appela.
—Oui, père, et il dut l’appeler deux fois avant qu’il n’obéît.
Alors, je m’esquivai et mon père se lança à ma poursuite. Il me rattrapa le lendemain à midi et, après cette nouvelle conversation, j’avais acquis le nom de Samuel, avec une fessée et autres avertissements utiles. Ainsi s’apaisa la colère de mon père et nos relations reprirent leur cours normal; mais ce malentendu aurait très bien pu nous séparer pour toujours, si je ne m’étais pas montré raisonnable.
A en juger par cet événement, je me demande ce qui serait arrivé si j’avais prononcé un de ces «mots d’enfants» dont les journaux nous assomment aujourd’hui... Sans nul doute il y aurait eu un infanticide dans notre famille.
UN MOT DE SATAN
Nous recevons la lettre suivante signée Satan, mais nous avons tout lieu de penser qu’elle a été écrite par Mark Twain.—L’Éditeur.
A Monsieur le Directeur du «Harper’s hebdomadaire»
Mon cher Directeur.
Finissons-en avec ces conversations frivoles. L’Assistance publique accepte mes dons chaque année et je ne vois pas pourquoi elle n’accepterait pas ceux de M. Rockefeller. De tout temps, c’est de l’argent mal acquis qui a plus ou moins alimenté les caisses des œuvres charitables—alors, qu’est-ce que cela fait que cet argent ait passé entre les mains de M. Rockefeller? La richesse de l’Assistance publique lui vient des cimetières—des legs, vous comprenez—et cela, c’est de l’argent mal acquis, car la libéralité du mort frustre ses héritiers. L’Assistance doit-elle refuser les legs sous ce prétexte?
Permettez-moi de continuer. Ce qu’on a reproché le plus violemment et avec le plus de persistance à M. Rockefeller, c’est que sa fortune est abominablement souillée par ses fourberies—fourberies prouvées devant les tribunaux. Mais cela me fait sourire! Car il n’y a pas dans votre vaste cité un seul riche qui ne fasse chaque année quelques fourberies pour échapper à l’impôt. Ils sont tous fourbes et tous font de faux serments à cet égard. S’il y en a un seul qui échappe à cette règle, je désire l’acheter pour ma collection et je le payerai au prix des ichtyosaures. Direz-vous qu’il ne s’agit pas dans ce cas d’enfreindre la loi, mais simplement d’y échapper?—Consolez-vous avec cette gentille distinction, pour le moment, si vous voulez, mais plus tard, quand vous viendrez séjourner chez moi, je vous montrerai quelque chose qui vous intéressera: un plein enfer de gens qui ont simplement échappé aux lois de leur pays. Il arrive qu’un brave voleur ne vienne pas en enfer, mais ceux qui se bornent à éluder la loi, ceux-là, je les ai toujours!
Revenons-en à mes moutons. Je voudrais que vous sachiez bien que les plus fourbes des riches donnent beaucoup d’argent à l’Assistance: c’est l’argent qu’ils ont pu soustraire à l’impôt, c’est donc le salaire du péché, c’est donc mon argent, c’est donc moi qui remplis les caisses de l’Assistance... et, en fin de compte, c’est comme j’ai dit: Puisque l’on accepte mes dons, pourquoi refuser ceux de M. Rockefeller qui n’est pas plus mauvais que moi, quoi qu’en disent les tribunaux?