II
Alfred Parrish resta paralysé. Ce coup avait été tellement soudain! Tellement soudain, audacieux, incroyable, impossible... Sa bouche resta entr’ouverte, mais sa langue ne voulait plus remuer; il essaya de crier: «Arrêtez-le!» mais ses poumons étaient vides. Il voulut s’élancer à la poursuite de l’étranger, mais ses jambes ne pouvaient que trembler; puis, elles fléchirent tout à fait, et il s’affaissa sur sa chaise. Sa gorge était sèche, il suffoquait et gémissait de désespoir, sa tête n’était plus qu’un tourbillon. Que devait-il faire? Il ne savait pas. Une chose lui paraissait claire, cependant: il devait prendre son courage à deux mains et tâcher de rattraper cet homme. Le filou ne pourrait naturellement pas se faire rendre l’argent des billets; mais les jetterait-il, ces bouts de papier? Non certes; il irait sans doute à la gare, et trouverait à les revendre à moitié prix. Et aujourd’hui même, car ils seraient sans valeur demain, selon la loi allemande.
Ces réflexions lui rendirent l’espoir et la force, il se leva et partit. Mais il ne fit qu’un ou deux pas et, soudain, il se trouva mal et retourna en trébuchant à sa chaise, saisi d’une affreuse crainte que son léger mouvement n’eût été remarqué. Car les derniers bocks de bière avaient été à son compte et n’étaient pas payés; or, le pauvre garçon n’avait pas un pfennig... Il était donc prisonnier... Dieu sait tout ce qui pourrait lui arriver s’il tentait de quitter sa place! Il se sentit effrayé, écrasé, anéanti; et il ne possédait même pas assez bien son allemand pour expliquer son cas et demander un peu de secours et d’indulgence.
Comment donc avait-il pu être si nigaud? Quelle folie l’avait poussé à écouter les discours d’un homme qui cependant se montrait, avec toute évidence, un aventurier de la pire espèce? Et voilà le garçon qui s’approche! Il disparut, en tremblant, derrière son journal. Le garçon passa. Alfred poussa un soupir de soulagement et de reconnaissance. Les aiguilles de l’horloge paraissaient immobiles, mais il ne pouvait en détacher ses yeux.
Dix minutes s’écoulèrent lentement. Encore le garçon! Nouvelle disparition derrière le journal. Le garçon s’arrêta—quelques minutes d’angoisse!... puis s’éloigna.
Dix autres minutes de désespoir et le garçon revint encore. Cette fois il essuya la table et mit au moins un mois à le faire; puis il s’arrêta et attendit au moins deux mois, avant de s’en aller.
Parrish sentait bien qu’il ne pourrait supporter une autre de ces visites. Il devait jouer sa dernière carte, et courir les risques. Il fallait jouer le grand jeu. Il fallait s’enfuir. Mais le garçon rôda autour du voisinage pendant cinq minutes... ces cinq minutes furent des semaines et des mois pour Parrish qui le suivait d’un œil craintif, et sentait toutes les infirmités de la vieillesse se glisser en lui, et ses cheveux en devenir tout blancs.
Enfin, le dernier garçon s’éloigna... s’arrêta à une table, ramassa la monnaie, poursuivit vers une autre table, ramassa encore la monnaie, puis vers une autre... l’œil furtif de Parrish continuellement rivé sur lui, son cœur palpitant et bondissant, sa respiration haletante, en soubresauts d’anxiété mêlée d’espoir.
Le garçon s’arrêta de nouveau pour prendre la monnaie, et Parrish se dit alors: Voici le moment ou jamais! et se leva pour gagner la porte. Un pas... deux pas... trois... quatre... il approchait de la sortie... cinq... ses jambes flageolaient... quel était ce pas rapide, derrière lui? oh! son cœur, comme il battait!... six, sept... bientôt il serait libre?... huit, neuf, dix... oui, quelqu’un le poursuivait! Il tourna l’angle, et il allait prendre ses jambes à son cou, quand une main lourde s’abattit sur son épaule, et toute force l’abandonna.
C’était le major. Il ne posa pas une question, il ne montra pas la moindre surprise. Il dit, de son ton jovial et dégagé:
—Le diable emporte ces gens, ils m’ont attardé. C’est pourquoi je suis resté si longtemps. L’employé du guichet avait été changé; il ne me connaissait pas, et refusa de faire l’échange parce que ce n’était pas selon les règles; alors, il m’a fallu dénicher mon vieil ami, le Grand-Mogol... le chef de gare, vous comprenez..., oh! ici, fiacre!... montez, Parrish!... consulat russe, cocher, et vivement!... Je disais donc que tout cela m’a bien pris du temps. Mais tout va bien, maintenant, c’est parfait; vos bagages ont été reposés, enregistrés, étiquetés, billets de voyage et de wagon-lit changés, et j’en ai tous les documents dans ma poche. L’argent aussi. Je vous le tiens en sûreté. Allez donc, cocher, allez donc; qu’elles ne s’endorment pas vos bêtes!
Le pauvre Parrish essayait vainement de placer un mot, tandis que le fiacre s’éloignait à toute vitesse du café où il venait de passer un si mauvais quart d’heure, et lorsqu’enfin il parvint à ouvrir la bouche, ce fut pour annoncer son intention de retourner tout de suite pour payer sa petite dette.
—Oh! ne vous tracassez pas de cela, dit le major, placidement. Ça va bien, allez, ils me connaissent—tout le monde me connaît—je réglerai ça la prochaine fois que je serai à Berlin. Plus vite, cocher, plus vite! Nous n’avons pas de temps à perdre maintenant.
Ils arrivèrent au consulat russe un instant après la fermeture du bureau; le major entra précipitamment. Il n’y avait plus qu’un jeune clerc. Le major passa sa carte et demanda, en russe:
—Voulez-vous avoir la bonté de viser ce passeport pour Saint-Pétersbourg, au nom de ce jeune homme, et aussi rapidement que...
—Pardon, Monsieur, mais je ne suis pas autorisé, et le consul vient de partir.
—Partir, où?
—A la campagne où il demeure.
—Et il reviendra...
—Demain matin.
—Mille tonnerres! oh! bien, dites donc, je suis le major Jackson, il me connaît, tout le monde me connaît. Visez-le vous-même; vous direz au consul que le major Jackson vous a commandé de le faire. Tout ira bien.
Mais ce cas de désobéissance aux lois établies aurait été absolument fatal au jeune employé. Le clerc ne voulut pas se laisser persuader. Il faillit s’évanouir à cette idée.
—Eh bien, alors, je vais vous dire, s’écria le major. Voici les timbres et le pourboire. Faites-le viser sans faute, demain matin, et envoyez-le par courrier.
Le clerc dit d’un air de doute:
—Mais... enfin, peut-être qu’il le fera, et dans ce cas...
—Peut-être? mais certainement! Il me connaît... tout le monde me connaît!
—Très bien, dit le clerc, je vous ferai la commission. Il avait l’air tout interloqué et en quelque sorte subjugué; il ajouta timidement:
—Mais... mais... vous savez que vous le devancerez de vingt-quatre heures à la frontière. Il n’y a aucun accommodement pour une si longue attente.
—Qui parle d’attendre? pas moi, quand le diable y serait.
Le clerc demeura un instant paralysé, puis il dit:
—Certes, monsieur, vous ne voulez pas qu’on vous l’envoie à Saint-Pétersbourg?
—Et pourquoi pas?
—Tandis que son propriétaire rôderait autour des frontières à vingt-cinq lieues de là?
—Rôder!—Sacrebleu! qui vous a dit qu’il devra rôder?
—Mais vous n’ignorez pas, je pense, qu’on l’arrêtera à la frontière s’il n’a pas de passeport.
—Jamais de la vie! l’inspecteur en chef me connaît... comme tout le monde. Je me charge du jeune homme. Je suis responsable de lui. Envoyez le papier tout droit à Saint-Pétersbourg... hôtel de l’Europe, aux soins du major Jackson: dites au consul de ne pas se tourmenter, je prends tous les risques sur moi.
Le clerc hésita, puis risqua un dernier argument:
—Vous devez bien noter, monsieur, que ces risques sont particulièrement sérieux en ce moment. Le nouvel édit est en vigueur et...
—Quel est-il?
—Dix ans de Sibérie pour quiconque se trouve en Russie sans passeport.
—Hum... damnation! Il dit ce mot en anglais, car la langue russe est pauvre lorsqu’il s’agit d’exprimer brièvement ses sentiments. Après avoir réfléchi profondément, il se secoua, et résuma l’entretien, avec une brusque et insouciante bonhomie:
—Oh! ça va bien, allez! adressez à Saint-Pétersbourg, arrive que pourra! J’arrangerai ça, moi. On me connaît partout... Toutes les autorités... tout le monde.