III

Il se trouva que le major était un adorable compagnon de voyage, et le jeune Parrish en fut charmé. Ses paroles et ses traits d’esprit étaient comme des rayons de soleil et des lueurs d’arc-en-ciel, animant tout son entourage, le transportant en une atmosphère de gaîté et d’insouciante joie; et puis, il était plein de petites attentions, de manières accommodantes; il savait à la perfection la bonne manière de faire les choses, le moment propice, et le meilleur moyen.

Le long voyage fut donc un beau rêve, un conte de fée, pour le jeune garçon qui avait passé de si longues et monotones semaines de nostalgie. Enfin, lorsque les deux voyageurs approchèrent de la frontière, Parrish dit quelque chose à propos de passeport; puis il tressaillit comme au souvenir d’une chose désagréable, et ajouta:

—Mais, j’y songe, je ne me souviens pas que vous ayez rapporté mon passeport du consulat. Mais vous l’avez bien, n’est-ce pas?

—Non. Il viendra par courrier, dit le major, tout tranquillement.

—Il... il... vient par... courrier! suffoqua Parrish; et toutes les terribles choses qu’il avait entendu raconter à propos des désastres et des horreurs subies par les visiteurs sans passeport, en Russie, se présentèrent à son esprit épouvanté, et il en pâlit jusqu’aux lèvres. Oh! major... oh! mon Dieu, que m’arrive-t-il maintenant! Comment avez-vous pu faire une chose pareille?

Le major passa une main caressante sur l’épaule du jeune homme et dit:

—Voyons, voyons, ne vous tourmentez donc pas, mon garçon, ne vous tourmentez pas un brin. C’est moi qui prend soin de vous et je ne permettrai pas qu’il vous arrive malheur. L’inspecteur en chef me connaît, et je lui expliquerai la chose, et tout ira pour le mieux, vous verrez. Allons, ne vous faites pas le moindre souci... Je vous ferai marcher tout cela sur des roulettes.

Alfred tremblait de tous ses membres, et il se sentait un grand poids sur le cœur, mais il fit tout ce qu’il put pour dissimuler son angoisse et répondre avec quelque courage aux paroles bienveillantes et rassurantes du major.

A la frontière, il descendit, se tint parmi la grande foule et attendit, dans une inquiétude profonde, tandis que le major se frayait un chemin à travers la multitude pour aller «tout expliquer à l’inspecteur en chef». L’attente lui parut cruellement longue, mais, enfin, le major revint. Il s’écria jovialement.

—Il y a un nouvel inspecteur, et, le diable l’emporte, je ne le connais pas!

Alfred s’effondra contre une pile de malles, en gémissant:

—Oh! mon Dieu, mon Dieu, j’aurais dû le prévoir! et il s’affaissait mollement par terre, mais son compagnon le retint d’un bras vigoureux, l’assit sur un grand coffre et, s’approchant de lui, murmura à son oreille:

—Ne vous tourmentez pas, mon petit, allons! Tout ira bien; ayez seulement confiance en moi. Le sous-inspecteur est très myope. Je le sais, je l’ai observé. Voici comment nous allons faire: Je vais aller faire contrôler mon passeport, puis je vous attendrai là-bas, près de cette grille, où vous voyez ces paysans avec leurs malles. Quand je vous verrai, je viendrai m’appuyer tout contre la grille pour vous glisser mon passeport entre les barreaux. Alors, vous vous pousserez dans la foule, et vous présenterez le papier au passage, avec entière confiance en la Providence qui a envoyé ce brave myope pour nous sauver. Allons, n’ayez pas peur.

—Mais, oh! mon Dieu, mon Dieu, votre description et la mienne ne se ressemblent pas plus que...

—Oh! bah, ça n’a pas d’importance... différence entre cinquante et un et dix-neuf ans... juste imperceptible à mon cher myope. Ne vous faites pas de bile, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Dix minutes après, Alfred s’avançait en trébuchant vers le train, pâle et prêt à succomber; mais ayant trompé le myope avec le plus grand succès, il était heureux comme un chien perdu qui échappe à la police.

—Je vous le disais bien! s’écria le major, fier et triomphant. J’étais sûr que tout irait bien, pourvu que vous vous confiiez en la Providence, comme un petit enfant faible et candide, et que vous n’essayiez pas d’en faire à votre tête. Cela réussit toujours à merveille.

Depuis la frontière jusqu’à Saint-Pétersbourg, le major s’employa activement à ramener son jeune camarade à la vie, à ranimer sa circulation, à le tirer de son abîme de mélancolie, pour lui faire sentir à nouveau que la vie est une joie, et vaut toujours la peine d’être vécue. Donc, grâce à ces encourageantes admonitions, le jeune homme entra dans la ville, tête haute et fier comme Artaban et fit inscrire son nom sur le registre d’un hôtel. Mais au lieu de lui indiquer sa chambre, le maître-d’hôtel le regarda d’un air entendu, et parut attendre quelque chose. Le major vint promptement à la rescousse et dit jovialement:

—Ça va bien—vous me connaissez—inscrivez-le, je suis responsable.

Le maître d’hôtel prit un air très grave, et secoua la tête. Le major ajouta:

—Oui, tout en règle, le passeport sera ici dans vingt-quatre heures... Il vient par la poste. Voici le mien, et le sien vous sera présenté incessamment.

Le maître-d’hôtel se montra plein de politesse, plein de déférence, mais il demeura ferme. Il dit en bon anglais:

—Vraiment, je suis au désespoir de ne pouvoir vous accommoder, major, et certes, je serais très honoré de pouvoir le faire; mais je n’ai pas le choix, je dois prier ce jeune homme de partir; en fait, je ne pourrais même pas lui permettre de rester un instant dans cette maison.

Parrish commença à chanceler, et fit entendre un sourd gémissement. Le major le saisit et le retint par le bras, et dit au maître d’hôtel d’un ton suppliant:

—Mais voyons, vous me connaissez!... tout le monde me connaît... qu’il reste ici pour cette nuit seulement, et je vous donne ma parole...

Le maître d’hôtel secoua la tête:

—Major, vous me mettez dans une position dangereuse. Vous mettez mon hôtel en danger. J’ai horreur de faire une chose pareille, mais... vraiment, il faut... il faut que j’appelle la police.

—Halte-là! ne faites pas cela. Venez vite, mon garçon, et ne vous tracassez pas... tout s’arrangera le mieux du monde. Holà! cocher, ici! Montez, mon petit. Palais du directeur de la police secrète. Qu’ils galopent, cocher, à bride abattue! Comme le vent! Nous voilà partis, et il n’y a plus à se faire du mauvais sang. Le prince Bossloffsbry me connaît, me connaît comme sa poche. Un seul mot de lui, et nous pouvons tout.

Ils passèrent à travers les rues animées de Saint-Pétersbourg et arrivèrent devant le palais qui était brillamment illuminé. Mais il était huit heures et demie. Le prince était sur le point de se mettre à table, dit la sentinelle, et ne pourrait recevoir personne.

—Mais il me recevra, moi, dit le major, avec conviction, en tendant sa carte. Je suis le major Jackson. Qu’on lui présente ceci, il me connaît.

La carte fut présentée, malgré les protestations des huissiers; puis le major et son protégé attendirent quelque temps dans la salle de réception. Enfin, un domestique vint les avertir, et les conduisit dans un somptueux cabinet particulier, où les attendait le prince pompeusement vêtu, et le front sombre comme un ouragan. Le major expliqua son cas, et supplia qu’il leur fût accordé un délai de vingt-quatre heures pour attendre le passeport.

—Oh! impossible, s’écria le prince en excellent anglais. Je n’aurais jamais cru que vous puissiez faire une chose tellement insensée. Major!... amener ce pauvre jeune homme sans passeport! Je n’en reviens pas! C’est dix ans de Sibérie, sans espoir, ni pardon... soutenez-le! il prend mal!... (car le malheureux Parrish s’affaissait et tombait). Tenez, vite... donnez-lui ceci. Là... buvez encore un peu. Un peu d’eau-de-vie fait du bien, n’est-ce pas, jeune homme? Maintenant cela va mieux, pauvre garçon. Couchez-vous sur le canapé. Comment avez-vous pu être si stupide, major, que de l’amener dans ce piège abominable?

Le major soutint le jeune homme sur son bras vigoureux, posa un coussin sous sa tête, et murmura à son oreille:

—Ayez l’air aussi diablement malade que possible! Pleurez pour tout de bon! Il est touché, voyez-vous, il lui reste un cœur tendre, par là-bas dessous. Tâchez de gémir et dites: «Oh, maman, maman!» Ça le bouleversera, allez, du premier coup.

Parrish allait faire toutes ces choses, d’ailleurs, sans qu’on le lui dise, et par instinct naturel. Par conséquent, ses lamentations se firent promptement entendre, avec une grande et émouvante sincérité. Le major lui dit tout bas:

—Épatant! dites-en encore. La grande Sarah ne ferait pas mieux.

Et grâce à l’éloquence du major et au désespoir du jeune homme, la victoire fut enfin remportée. Le prince capitula en disant:

—Eh bien! je vous fais grâce, bien que vous ayez mérité une leçon bien sévère. Je vous accorde exactement vingt-quatre heures. Si le passeport n’est pas arrivé au bout de ce laps de temps, n’approchez pas de moi, n’espérez rien. C’est la Sibérie sans rémission.

Pendant que le major et le jeune homme se confondaient en remerciements, le prince sonna, et, aux deux soldats qui se présentèrent aussitôt, il ordonna de monter la garde auprès des deux hommes, et de ne pas perdre de vue un instant, durant vingt-quatre heures, le plus jeune. Si, au bout de ce laps de temps, le jeune homme ne pouvait présenter un passeport, il devait être enfermé dans les donjons de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, et tenu à sa disposition.

Les malheureux arrivèrent à l’hôtel avec leurs gardes, dînèrent sous leurs veux, restèrent dans la chambre de Parrish jusqu’à ce que le major, après avoir vainement essayé de ranimer les esprits du dit Parrish, se fût couché et endormi; puis l’un des soldats s’enferma avec le jeune homme, et l’autre s’étendit en travers de la porte, à l’extérieur, et tomba dans un profond sommeil.

Mais Alfred Parrish ne put en faire autant. Dès l’instant où il se trouva seul en face du lugubre soldat et du silence imposant, sa gaieté, tout artificielle, s’évanouit, son courage forcé s’affaissa et son pauvre petit cœur se serra, se recroquevilla comme un raisin sec. En trente minutes, il avait sombré et touché le fond; la douleur, le désespoir, l’épouvante ne pouvaient le posséder plus profondément. Son lit? Les lits n’étaient pas pour les désespérés, les damnés! Dormir! Il ne ressemblait pas aux enfants hébreux qui pouvaient dormir au milieu du feu! Il ne pouvait que marcher de long en large, sans cesse, sans cesse, dans sa petite chambre. Non seulement il le pouvait, mais il le fallait. Il gémissait et pleurait, frissonnait et priait, tour à tour et tout à la fois.

Enfin, brisé de douleur, il écrivit ses dernières volontés, et se prépara, aussi bien qu’il était en son pouvoir, à subir sa destinée. Et, en dernier lieu, il écrivit une lettre:

«Ma mère chérie,

«Quand ces tristes lignes vous parviendront, votre pauvre Alfred ne sera plus de ce monde. Non, pis que cela, bien pis! Par ma propre faute, ma propre étourderie, je suis tombé entre les mains d’un filou ou d’un lunatique. Je ne sais pas lequel des deux, mais en tout cas je sens que je suis perdu. Quelquefois je suis sûr que c’est un filou, mais la plupart du temps je crois qu’il est simplement fou, car il a un bon cœur honnête et franc; et je vois bien qu’il fait les efforts les plus dévoués pour tâcher de me tirer des difficultés fatales où il m’a jeté.

«Dans quelques heures je ferai partie de cette affreuse troupe de malfaiteurs qui cheminent dans les solitudes neigeuses de la Russie, sous le fouet, vers cette terre de mystère, de malheur et d’éternel oubli, la Sibérie! Je ne vivrai pas pour la voir; mon cœur est brisé, et je mourrai. Donnez mon portrait à celle que vous savez, et demandez-lui de le garder pieusement en mémoire de moi, et de vivre dans l’espoir de me rejoindre un jour dans ce monde meilleur où il n’y a pas de demandes en mariage, mais où les terribles séparations n’existent pas non plus. Donnez mon chien jaune à Archy Hale, et l’autre à Henry Taylor; mon fusil est pour mon frère Will ainsi que mes articles de pêche et ma Bible.

«Il n’y a aucun espoir pour moi; je ne puis m’échapper. Le soldat monte la garde auprès de moi avec son fusil, et ne me quitte jamais des yeux; il ne sourcille pas; il ne bouge pas plus que s’il était mort. Je ne puis le fléchir, car le maniaque tient tout mon argent. Ma lettre de crédit est dans ma malle que je n’aurai peut-être jamais. Je sais que je ne l’aurai jamais. Oh! mon Dieu, que vais-je devenir? Priez pour moi, maman chérie, priez pour votre pauvre Alfred. Mais toutes les prières seront vaines et inutiles...»