IV
Le lendemain, Alfred sortit, tout brisé, pâle, vieilli, quand le major vint le chercher pour le déjeuner matinal. Ils firent manger leurs gardes, allumèrent des cigares, le major lâcha la bride à sa langue admirable; sous son influence magique Alfred se sentit graduellement renaître à l’espoir, au courage, presque à la foi.
Mais il ne pouvait quitter la maison. L’ombre de la Sibérie planait sur lui, noire et menaçante; sa curiosité artistique était dissipée et il n’aurait pu supporter la honte de visiter des rues, des galeries et des églises entre deux soldats, point de mire d’une foule curieuse et malveillante; non, il s’enfermerait pour attendre le courrier de Berlin, qui devait fixer son destin. Donc, tout le long du jour, le major se tint galamment près de lui, dans sa chambre, tandis que l’un des soldats se tenait raide et immobile contre la porte, l’arme au bras, et que l’autre se reposait nonchalamment sur une chaise, à l’extérieur. Et tout le long du jour l’aimable et fidèle vétéran débita de formidables blagues militaires, décrivit des batailles, inventa d’ingénieuses anecdotes, avec un enthousiasme, une énergie, une ardeur invincible et conquérante pour maintenir un peu de vie au pauvre petit étudiant, et empêcher son pouls de s’arrêter.
La longue journée tirait à sa fin, et les deux compagnons, suivis de leurs gardes, descendirent pour prendre place dans la grande salle à manger.
—Cette pénible attente sera bientôt finie, maintenant, soupira le pauvre Alfred.
Au même instant deux Anglais passèrent auprès d’eux et l’un s’écria:
—Quel ennui que nous ne puissions avoir notre courrier de Berlin ce soir!
Parrish commença à blêmir. Mais les Anglais s’installèrent à une table voisine, et l’autre répondit:
—Non, la nouvelle est moins mauvaise (Parrish se sentit un peu mieux). On a reçu d’autres informations télégraphiques. L’accident a occasionné un grand retard au train, mais voilà tout. Il arrivera ce soir avec trois heures de retard.
Parrish n’atteignit pas tout à fait le plancher, cette fois, car le major se précipita vers lui juste à temps. Car il avait écouté et prévu ce qui arriverait. Il caressa Parrish dans le dos, le hissa sur une chaise, et s’écria gaîment:
—Ah ça, mon ami, qu’est-ce qui vous prend? Voyons, il n’y a pas de quoi se mettre le cœur à l’envers! Je connais une issue, un dénouement heureux. Le diable emporte le passeport, qu’il reste huit jours en route, s’il lui plaît! nous nous en passerons!
Parrish était trop malade pour l’entendre. L’espoir était loin et la Sibérie, avec ses horreurs, était présente. Il se traîna sur des jambes de plomb, soutenu par le major, qui se dirigeait vers l’ambassade américaine, l’encourageant en chemin par de véhémentes assurances que le ministre n’hésiterait pas un seul instant à lui accorder un nouveau passeport.
—Je tenais cette carte dans ma manche, tout le long, dit-il. Le ministre me connaît—me connaît familièrement—nous avons été amis et compagnons pendant de longues heures sous une pile d’autres blessés à Cold Harbor; et nous avons toujours été compagnons depuis lors, en esprit et en vérité, bien que nos corps ne se soient pas souvent rencontrés. En avant, mon petit bonhomme, l’avenir est splendide! Je me sens guilleret comme un poisson dans l’eau! Voilà tous nos malheurs finis... Si, du moins, l’on peut dire que nous en ayons jamais eus.
Devant eux, s’élevait l’enseigne et l’emblème de la plus riche, la plus libre et la plus puissante république de tous les âges. Un grand bouclier de bois où était plaqué un aigle de grande envergure, la tête et les épaules parmi les étoiles et les griffes pleines d’armes guerrières anciennes et surannées; et, à cette vue, les yeux d’Alfred se remplirent de larmes, le patriotisme lui gonfla le cœur, «Hail Columbia!» le remplit d’un grand transport, et toutes les frayeurs, toutes ses tristesses s’évanouirent; car là, du moins, il serait sain et sauf; libre! aucune puissance de ce monde n’oserait franchir le seuil de cette porte pour mettre la main sur lui.
Par raisons d’économie, l’ambassade européenne de la plus puissante des républiques consistait en une chambre et demie au neuvième étage, lorsque le dixième était occupé. Le personnel et l’ameublement de l’ambassade étaient ainsi conditionnés: un ministre ou un ambassadeur pourvu d’un salaire de mécanicien, un secrétaire d’ambassade qui vendait des allumettes et raccommodait de la porcelaine pour gagner sa vie, une jeune fille employée comme interprète et pour utilité générale; des gravures de grands paquebots américains, un chromo du Président régnant, une table à écrire, trois chaises, une lampe à pétrole, un chat, une pendule et une banderole avec la devise: In God we trust.
Les compagnons grimpèrent là-haut, suivis de leur escorte. Un homme était assis à la table, faisant ses écritures officielles sur du papier d’emballage, avec un clou. Il se leva d’un air surpris; le chat dégringola et courut se cacher sous le bureau; la jeune employée se serra dans le coin de la pendule, pour faire place. Les soldats se serrèrent contre le mur, à côté d’elle, baïonnette au canon. Alfred était tout radieux de joie et du soulagement infini de se sentir sauvé. Le major serra cordialement la main du représentant officiel et, avec sa volubilité ordinaire, lui soumit le cas, dans un style aisé et coulant, pour lui demander le passeport nécessaire.
Le représentant fit asseoir ses hôtes, puis il dit:
—Oui, mais je ne suis que le secrétaire d’ambassade, voyez-vous, et je ne pourrai pas accorder un passeport du moment que le ministre lui-même est sur le territoire russe. Ce serait prendre sur moi une responsabilité beaucoup trop grande.
—Très bien, alors envoyez-le chercher.
Le secrétaire sourit.
—Voilà qui est bien plus facile à dire qu’à faire. Il est parti dans les forêts je ne sais où, en vacances.
—Gre... Grand Dieu! s’écria le major.
Alfred gémit. Les couleurs s’effacèrent de ses joues et il se sentit pris d’une grande faiblesse.
Le secrétaire dit, tout étonné:
—Pourquoi donc jurez-vous ainsi, major? Le prince vous a donné vingt-quatre heures. Regardez la pendule. Qu’avez-vous à craindre? Vous avez encore une demi-heure. Il est juste l’heure du train; le passeport arrivera sûrement à temps.
—Monsieur, il y a une affreuse nouvelle! Le train a trois heures de retard! La vie et la liberté de ce garçon s’écoulent, minute par minute. Il ne lui en reste plus que trente! Dans une demi-heure il sera comme perdu et damné à toute éternité! Dieu tout-puissant! Il faut que nous ayons un passeport!
—Oh! je meurs, je sens que je meurs! gémit le pauvre enfant, et sa tête retomba...
Un changement rapide se fit dans l’expression du secrétaire; sa placidité ordinaire fit place à une vive excitation qui remplit ses yeux de flammes. Il s’écria:
—Je vois et je comprends toute l’horreur de la situation, mais... que Dieu nous aide! que puis-je faire, moi? Que proposez-vous que je fasse?
—Mais, sapristi, donnez-lui son passeport!
—Impossible! Totalement impossible! Vous ne le connaissez pas vous-même. Il n’y a aucun moyen au monde de l’identifier. Il est perdu... perdu! Il ne reste aucune possibilité de le sauver!
Le pauvre garçon gémit encore et sanglota:
—Le Seigneur ait pitié de moi, c’est bien le dernier jour d’Alfred Parrish!
L’expression du secrétaire changea encore. Au milieu d’une explosion de pitié, de colère, de désespoir, il s’arrêta court, son ton s’apaisa et il demanda avec la voix indifférente que l’on a en parlant du temps qu’il fait, à défaut d’autre sujet de conversation:
—C’est là votre nom?
Le jeune homme dit oui, entre deux sanglots.
—D’où êtes-vous?
—Bridgeport.
Le secrétaire secoua la tête... la secoua encore et marmotta quelque chose entre ses dents.
Après un instant, il demanda:
—Vous y êtes né?
—Non; à New-Haven.
—Ah! ah!
—Le secrétaire jeta un coup d’œil au major qui écoutait avidement, mais d’un air vide et étonné, et indiqua plutôt qu’il ne dit:
—Il y a de la bière là-bas, au cas où les soldats auraient soif.
Le major se leva d’un bond, leur versa à boire et reçut leur remerciement.
L’interrogatoire continua:
—Combien de temps avez-vous vécu à New-Haven?
—Jusqu’à l’âge de quatorze ans. J’en suis revenu il y a deux ans pour entrer à Yale.
—Lorsque vous y viviez, dans quelle rue était votre maison?
—Parher Street.
Avec une vague lueur de compréhension illuminant ses yeux, le major jeta un coup d’œil inquisiteur au secrétaire. Le secrétaire lui fit un signe de tête. Le major servit encore de la bière...
—Quel numéro?
Le pauvre garçon releva la tête et jeta au secrétaire un regard pathétique qui disait assez clairement: «Pourquoi me tourmentez-vous de toutes ces bêtises?... je suis bien assez malheureux sans cela!»
Mais le secrétaire continua, sans sourciller:
—Quelle espèce de maison était-ce?
—En briques, deux étages.
—De plain pied avec le trottoir?
—Non, petite cour devant.
—Portail en fer?
—Non.
Le major versa encore de la bière, sans demander la permission... et à pleins verres. Sa figure s’était éclaircie, il était tout vibrant, maintenant.
—Que voyait-on en entrant?
—Un couloir étroit, avec une porte au bout, et une autre porte à droite.
—Rien de plus?
—Un porte-manteaux.
—Chambre à droite?
—Salon.
—Tapis?
—Oui.
—Quelle espèce de tapis?
—Sujet?
—Chasse au faucon. A cheval.
Le major regarda la pendule, avec inquiétude. Plus que six minutes! Il saisit la cruche, et tout en versant, regarda le secrétaire... puis l’horloge, d’un air interrogateur. Le secrétaire fit un signe de tête. Le major se plaça bien devant la pendule, pour la cacher, et, furtivement, recula les aiguilles d’une demi-heure. Puis, il servit des rafraîchissements aux hommes en doubles rations.
—Quelle chambre derrière le vestibule et à côté du porte-manteaux?
—Salle à manger.
—Poêle?
—Grille dans la cheminée.
—Vos parents avaient-ils acheté la maison?
—Oui.
—L’ont-ils encore?
—Non. Ils l’ont vendue lorsque nous avons déménagé à Bridgeport.
Le secrétaire s’arrêta un instant, puis il demanda:
—Aviez-vous un sobriquet parmi vos camarades?
Une rougeur monta lentement dans les joues pâles du jeune homme. Il parut lutter un moment contre lui-même, il dit plaintivement:
—Ils m’appelaient: Mademoiselle Amélie...
Le secrétaire réfléchit profondément, et trouva une autre question à poser:
—Y avait-il des ornements à la salle à manger?
—Ah!... oui... non.
—Aucun? Point du tout?
—Non.
—Que diable! N’est-ce pas un peu étrange? Réfléchissez.
Le jeune homme réfléchit, médita, se recueillit; le secrétaire attendit, haletant d’impatience. Enfin le malheureux enfant leva les yeux et secoua tristement la tête.
—Réfléchissez! Réfléchissez donc! s’écria le major, plein de sollicitude inquiète.
—Allons, dit le secrétaire, pas même un tableau?
—Oh! certainement, mais vous avez dit un ornement.
—Ah! et qu’en pensait votre père?
Les couleurs reparurent sur ses joues. Il demeura silencieux.
—Parlez, dit le secrétaire.
—Parlez, tonna le major, tandis que sa main tremblante versait beaucoup plus de bière à l’extérieur des verres qu’à l’intérieur.
—Je... je... ne peux pas vous dire ce que mon père en disait, murmura le jeune homme.
—Vite, vite, dit le secrétaire. Dites-le! Il n’y a pas de temps à perdre. La patrie et la liberté, ou la Sibérie et la mort, dépendent de votre réponse.
—Oh! ayez pitié! C’est un pasteur, et...
—N’importe, dites-le, ou...
—Il disait que c’était... «un sacré barbouillage le plus cochonné» qu’il eût jamais vu!
—Sauvé! s’écria le secrétaire en saisissant le clou qui lui servait de plume et un passeport vierge. Moi, je puis vous identifier; j’ai vécu dans cette maison, et j’ai peint ce tableau moi-même!
—Oh! venez dans mes bras, mon pauvre enfant sauvé! s’écria le major. Nous serons toujours reconnaissants envers Dieu d’avoir fait cet artiste... si c’est bien Lui qui l’a fait!