III

Elles se rangèrent près du lit: les tantes raides et austères, la pécheresse sanglotant doucement. La mère tourna la tête sur son oreiller; ses yeux abattus brillèrent vivement d’une flamme de sympathie et d’une passion d’amour maternel dès qu’elle vit son enfant, et elle lui ouvrit le refuge et l’asile de ses deux bras.

—Attendez, dit tante Anna, d’une voix solennelle, dites tout à votre mère. Purgez votre âme. N’omettez aucune partie de votre confession.

Debout, pâle, et malheureuse devant ses juges, la jeune fille raconta jusqu’au bout en gémissant sa triste petite histoire. Puis, dans un élan de supplication passionnée, elle s’écria:

—Oh! maman, ne pourrez-vous pas me pardonner? Ne voulez-vous pas me pardonner?... Je suis si malheureuse!

—Te pardonner, ma chérie? Oh! viens dans mes bras!... Là, repose ta tête sur mon épaule et sois tranquille. Et quand bien même tu aurais dit un millier de mensonges...

Il y eut un léger bruit... comme un avertissement... on aurait dit un gosier qui s’éclaircit. Les tantes levèrent la tête et restèrent médusées. Le docteur était là, le front chargé de nuages et d’éclairs orageux. La mère et l’enfant ignoraient sa présence. Elles se tenaient pressées l’une contre l’autre, cœur contre cœur, dans un bonheur infini, indifférentes à tout le reste. Le médecin resta un bon moment à regarder d’un air sombre la scène qui se passait sous ses yeux. Il l’étudiait, l’analysait, en cherchait la genèse. Puis il leva la main et fit signe aux tantes; elles vinrent à lui en tremblant, et se tenant humblement devant lui, elles attendirent. Il s’inclina vers elles, et dit tout bas:

—Je vous avais pourtant dit qu’à fallait éviter la moindre émotion à cette malade, n’est-ce pas? que diable avez-vous fait là? Otez-vous de par ici!

Elles obéirent. Une demi-heure après, il vint au salon. Gai, souriant, jovial, il conduisait Hélène et la tenait par la taille, la caressant et lui disant mille petites choses gentilles et drôles; et elle aussi était redevenue un joyeux rayon de soleil.

—Allons, dit-il, adieu, ma chère petite. Va-t’en dans ta chambre, laisse ta mère tranquille, et sois sage. Mais, attends... Tire la langue... Là, ça va. Tu te portes comme le Pont-Neuf! Il lui donna une petite tape sur la joue et ajouta: Va vite, sauve-toi, je veux parler à tes tantes.

Elle sortit. Aussitôt le visage du docteur se rembrunit. Il dit en s’asseyant:

—Vous avez fait un joli coup... et peut-être aussi avez-vous fait quelque bien... Quelque bien... oui, au fait. La maladie de Mme Lester, c’est la fièvre typhoïde. Vous l’avez amenée à se déclarer, je crois, par vos folies, et c’est un service que vous m’avez rendu, après tout... Je n’avais pas encore pu me rendre compte de ce que c’était.

Comme mues par un ressort, les vieilles tantes se levèrent ensemble, frissonnantes de terreur.

—Asseyez-vous! continua le docteur. Que voudriez-vous faire?

—Ce que nous voulons faire? Nous devons aller vite la voir. Nous...

—Vous n’en ferez rien du tout, vous avez fait assez de mal pour aujourd’hui. Voulez-vous donc épuiser d’un seul coup tout votre stock de crimes et de folies? Asseyez-vous, je vous dis. J’ai fait le nécessaire pour qu’elle dorme. Elle en a besoin. Si vous la dérangez sans mes ordres, je vous scalperai... si toutefois vous avez les instruments nécessaires pour cela.

Elles s’assirent, désolées et indignées, mais obéissantes, par force. Il continua:

—Maintenant, je veux que la situation me soit expliquée. Elles voulaient me l’expliquer. Comme si elles n’avaient pas déjà bien assez d’émotion et d’excitation. Vous connaissiez mes ordres. Comment avez-vous osé entrer dans cette chambre et faire tout ce bruit?

Esther jeta un regard suppliant à Anna. Anna répondit par un regard suppliant à Esther. Ni l’une ni l’autre ne voulait danser sur cet air-là. Le docteur vint à leur secours. Il dit:

—Commencez, Esther.

Tortillant les franges de son châle, Esther dit timidement, les yeux baissés:

—Nous n’aurions jamais désobéi à vos ordres pour une raison ordinaire, mais celle-ci était de première importance. C’était un devoir. Devant un devoir on n’a pas le choix. Il faut mettre de côté toute considération de moindre importance, et l’accomplir. Nous avons été obligées de la faire comparaître devant sa mère. Elle avait dit un mensonge.

Le docteur dévisagea un instant la vieille demoiselle, et parut essayer d’amener son esprit à saisir un fait tout à fait incompréhensible. Puis il tonna:

—Elle a dit un mensonge! Ah, vraiment? Le diable m’emporte! J’en dis un million par jour, moi! Et tous les docteurs en font autant. Et tout le monde en fait autant. Même vous, pour ce qui est de ça. Et c’était ça, la chose importante qui vous autorisait à désobéir à mes ordres, et mettre en péril la vie de ma malade?... Voyons, Esther Gray, voilà qui est pure folie! Cette jeune fille ne pourrait pas faire volontairement du mal à qui que ce soit. La chose est impossible... absolument impossible. Vous le savez vous-même... Toutes les deux, vous le savez très bien.

Anna vint au secours de sa sœur.

—Esther ne voulait pas dire que ce fût un mensonge de cette espèce-là. Non, mais c’était un mensonge.

—Eh bien, ma parole, je n’ai jamais entendu de pareilles bêtises. N’avez-vous pas assez de sens commun pour faire des distinctions entre les mensonges? Ne savez-vous pas la différence entre un mensonge qui fait du bien et un mensonge qui fait du mal?

Tous les mensonges sont condamnables, dit Anna en pinçant ses lèvres comme un étau, tous les mensonges sont défendus.

Le «Seul Chrétien» s’agita impatiemment dans sa chaise. Il voulait attaquer cette proposition, mais ne savait pas au juste comment ni par où s’y prendre. Finalement, il se risqua.

—Esther, ne diriez-vous pas un mensonge pour protéger quelqu’un d’un mal ou d’une honte imméritée?

—Non.

—Pas même pour sauver un ami?

—Non.

—Pas même pour le meilleur ami?

—Non. Je ne mentirais pas.

Le docteur lutta un instant en silence contre cette situation; puis il demanda:

—Pas même pour lui épargner des souffrances, des misères et des douleurs très grandes?

—Non. Pas même pour sauver sa vie.

Une autre pause. Puis:

—Ni son âme?

Il y eut un silence. Un silence qui dura un instant. Puis Esther répondit à voix basse, mais avec décision:

—Ni son âme.

D’un moment, personne ne parla. Puis le docteur dit:

—En est-il de même pour vous, Anna?

—Oui, répondit-elle.

—Je vous demande à toutes deux: Pourquoi?

—Parce que dire un tel mensonge ou n’importe quel mensonge serait un péché, et nous coûterait la perte de nos propres âmes. Oui, nous serions perdues, si nous mourions ayant d’avoir eu le temps de nous repentir.

—Étrange... Étrange... C’est absolument incroyable.

Puis il demanda brusquement:

—Une âme de cette espèce vaut-elle la peine d’être sauvée?

Il se leva, en maugréant et marmottant, et se dirigea vers la porte en frappant vigoureusement des pieds. Sur le seuil il se retourna et cria de toute sa voix:

—Corrigez-vous! Abandonnez cette étroite, égoïste, mesquine idée de sauver vos misérables petites âmes, et tâchez de faire quelque chose qui ait un peu de dignité! Risquez vos âmes! Risquez-les pour de nobles causes; et alors, quand bien même vous les perdriez, que craindrez-vous? Corrigez-vous!

Les bonnes vieilles demoiselles se sentirent paralysées, pulvérisées, indignées et insultées; elles réfléchirent profondément et amèrement à ces blasphèmes. Elles étaient blessées à vif, et disaient qu’elles ne pourraient jamais pardonner ces injures.

—Corrigez-vous!

Elles se répétaient ce mot dans l’amertume de leur âme. «Corrigez-vous, et apprenez à mentir!»

Le temps s’écoula, et bientôt un changement se fit dans leur esprit. Elles avaient accompli le premier devoir de l’être humain, qui est de penser à lui-même jusqu’à ce qu’il ait épuisé le sujet, et elles se trouvèrent alors en état de considérer des choses d’un intérêt moindre, il leur fut possible de penser aux autres.

Les pensées des deux vieilles demoiselles s’en retournèrent donc bien vite à leur chère nièce et à l’affreuse maladie qui l’avait frappée. Aussitôt elles oublièrent les blessures qu’avait reçues leur amour-propre, et il s’éleva dans leur cœur un désir passionné d’aller au secours de celle qui souffrait, de la consoler par leur amour, de l’entourer de soins et de travailler de leur mieux pour elle, avec leurs faibles vieilles mains, d’user joyeusement, amoureusement leurs pauvres corps à son service, pourvu que ce privilège leur fût accordé.

—Et il nous l’accordera! s’écria Esther, avec de grosses larmes coulant sur ses joues. Il n’y a pas de gardes-malades comparables à nous, car il n’y en a pas d’autres qui sauraient veiller à ce chevet jusqu’à ce qu’elles en tombent mortes. Et Dieu sait que nous, nous le ferions.

—Amen, dit Anna, et un sourire d’approbation brilla à travers les larmes qui mouillaient ses lunettes. Le docteur nous connaît, et il sait que nous ne désobéirons plus; il n’appellera pas d’autres gardes. Il n’oserait pas.

—Il n’oserait pas? dit Esther avec colère, essuyant vivement ses yeux. Il oserait tout, ce Chrétien du diable! Mais toute son autorité serait bien inutile, cette fois! Mais, bonté divine, Anna! Tout bien considéré, cet homme est très bon, intelligent et bien doué, il n’aurait jamais une telle pensée... L’heure à laquelle l’une de nous devrait aller voir la malade est passée... Qu’est-ce qui le retient? Pourquoi ne vient-il pas nous le dire?...

Elles entendirent le bruit de ses pas; il revenait... Il entra, s’assit, et se mit à causer:

—Marguerite est bien malade, dit-il. Elle dort encore, mais elle s’éveillera bientôt. Alors, l’une de vous devra aller vers elle, son état doit empirer avant de s’améliorer. Dans quelques jours il faudra la veiller jour et nuit. Quelle part de ce travail pourrez-vous entreprendre, à vous deux?

—Tout! s’écrièrent ensemble les deux vieilles demoiselles.

Les yeux du docteur étincelèrent et il dit avec enthousiasme:

—Oui, vous parlez franc, braves vieilles reliques que vous êtes! Et vous serez gardes-malades autant que vous le pourrez, car il n’y a personne dans cette ville qui vous soit comparable pour cette dure et sainte tâche. Mais vous ne pouvez pas tout faire, et ce serait un crime que de vous le permettre.

C’étaient là de belles louanges; des louanges inestimables, venant d’une telle source, et presque toute la rancune disparut aussitôt des cœurs des deux vieilles jumelles.

—Votre Tilly et ma vieille Mancy feront le reste, bonnes gardes toutes les deux, âmes blanches et peaux noires, vaillantes, fidèles, tendres. De vraies perles!... Et menteuses accomplies depuis le berceau... A propos, dites donc! Faites attention à votre petite-nièce aussi; elle est malade, et va l’être encore plus.

Les deux vieilles demoiselles parurent un peu surprises et incrédules. Esther s’écria:

—Comment donc? Il n’y pas une heure que vous lui avez dit qu’elle se portait comme le Pont-Neuf!

Le docteur répondit tranquillement:

—C’était un mensonge.

Les vieilles filles se retournèrent contre lui avec indignation, et Anna s’écria:

—Comment osez-vous nous faire cette odieuse confession, d’un ton si indifférent, quand vous savez ce que nous pensons de toutes les formes de...

—Chut! vous êtes ignorantes comme des chattes, toutes les deux, et vous ne savez pas du tout ce que vous dites. Vous êtes comme toutes les autres taupes morales. Vous mentez du matin au soir, mais parce que vous ne le faites pas avec votre langue, mais seulement avec vos yeux menteurs, vos menteuses inflexions de voix, vos phrases trompeuses et déplacées, et vos gestes trompeurs, vous levez avec arrogance vos nez dédaigneux et infaillibles, et vous faites parade devant Dieu et devant le monde d’une exemplaire sainteté; et un mensonge qui parviendrait à se glisser dans la glacière de vos âmes serait aussitôt mortellement congelé. Pourquoi tenez-vous à vous leurrer vous-mêmes avec cette idée ridicule qu’il n’existe que des mensonges parlés? Quelle est la différence entre mentir avec ses yeux et mentir avec sa bouche? Il n’y en a pas. En réfléchissant un instant vous le comprendriez. Il n’y a pas un être humain qui ne dise une foule de mensonges, chaque jour de sa vie; et vous... mais, vous deux, vous en dites vingt mille; et, pourtant, vous faites une vive explosion d’horreur hypocrite quand je dis un mensonge très doux et innocent à cette enfant pour la protéger contre son imagination qui s’échaufferait jusqu’à lui donner la fièvre en moins d’une heure si j’étais assez malhonnête envers mon devoir pour le permettre. Et je le permettrais probablement si j’étais intéressé à sauver mon âme par des moyens tellement indignes.

Voyons, raisonnons ensemble. Examinons les détails. Quand vous étiez toutes les deux dans la chambre de la malade, à faire cette scène, qu’auriez-vous fait si vous aviez su que je venais?

—Eh bien, quoi?

—Vous vous seriez sauvées, en emmenant Hélène avec vous, n’est-ce pas?

Les vieilles filles se turent.

—Quels auraient été alors votre but et votre intention?

—Eh bien, quoi?

—De m’empêcher de découvrir cette action. De me porter à croire que l’excitation de Marguerite provenait d’une cause non connue de vous. En un mot, de me dire un mensonge, un mensonge silencieux. Et ce qui est plus, un mensonge qui aurait pu faire du mal.

Les jumelles rougirent, mais ne parlèrent pas.

—Non seulement vous dites des milliers de mensonges silencieux, mais vous dites aussi des mensonges en paroles... toutes les deux.

—Cela, non; ce n’est pas vrai!

—Si, c’est vrai. Mais seulement d’inoffensifs. Vous n’auriez jamais rêvé d’en prononcer un qui puisse faire du mal. Savez-vous que c’est là une concession... et une confession?

—Que voulez-vous dire?

—C’est une inconsciente concession de dire que les mensonges inoffensifs ne sont pas criminels. Et cela revient aussi à confesser que vous faites constamment cette distinction. Par exemple, vous avez refusé la semaine dernière une invitation de la vieille Mme Foster, pour ne pas rencontrer ces odieux Higbies à dîner, par un billet très poli, où vous exprimiez votre regret et disiez que vous étiez très fâchées de ne pouvoir accepter. C’était un mensonge, c’était le mensonge le plus complet qui ait jamais été prononcé. Niez-le, Esther, avec un autre mensonge.

Esther ne répondit qu’en branlant la tête.

—Cela ne suffit pas, continua le docteur. Répondez, était-ce un mensonge, oui ou non?

Les couleurs montèrent aux joues des deux vieilles demoiselles, et avec lutte et effort elles firent leur confession:

—C’était un mensonge.

—Bien. La réforme commence, il y a encore de l’espoir pour vous; vous ne diriez pas un mensonge pour sauver l’âme de votre meilleur ami, mais vous pouvez en dire sans le moindre scrupule pour vous épargner l’ennui de dire une vérité désagréable.

Il se leva. Esther parlant pour toutes deux, dit froidement:

—Nous avons menti: nous le reconnaissons; cela ne se renouvellera jamais. Mentir est un péché. Nous ne dirons plus jamais un seul mensonge d’aucune espèce, pas même un mensonge de politesse ou de charité, ni pour épargner à qui que ce soit le coup d’une douleur que Dieu lui envoie.

—Ah, que votre chute sera prompte! Au fait, vous êtes déjà retombées dans le péché, car ce que vous venez de prononcer est un mensonge.

Adieu, corrigez-vous! L’une de vous doit aller maintenant vers la malade.