IV
Douze jours après, la mère et l’enfant s’agitaient dans les transes de l’affreuse maladie. Il y avait bien peu d’espoir pour l’une et pour l’autre. Les sœurs étaient pâles et exténuées, mais ne voulaient pas quitter leur poste. Leurs cœurs se brisaient, pauvres chères vieilles, mais leur vaillance était ferme et indestructible. Pendant tous ces douze jours, la mère avait beaucoup désiré voir son enfant et l’enfant sa mère, mais elles savaient bien, toutes les deux, que leurs prières sur ce point ne pourraient être de bien longtemps exaucées. Lorsque la mère sut, dès le premier jour, qu’elle était atteinte de la fièvre typhoïde, elle fut effrayée, et demanda s’il n’y avait pas de danger qu’Hélène ait pu contracter la maladie, la veille, en entrant dans sa chambre. Esther lui dit que le docteur s’était moqué de cette idée. Esther était ennuyée de le dire, bien que ce fût vrai, car elle n’avait pas cru aux paroles du docteur; mais quand elle vit la joie de la mère à cette nouvelle, la douleur de sa conscience perdit beaucoup de sa force; résultat qui la rendit honteuse du sens trompeur qu’elle avait donné à ses paroles, mais cette honte n’alla pas jusqu’à l’amener à une consciente et distincte mise au point de ce qu’elle avait dit. Dès lors la malade comprit que son enfant devait rester loin d’elle, et promit de se réconcilier de son mieux à l’idée de cette séparation, car elle eût préféré endurer la mort, plutôt que de mettre en péril la santé de sa fille. Cette même après-midi, Hélène dut s’aliter; elle se sentait malade. Son état empira pendant la nuit. Au matin, sa mère demanda de ses nouvelles.
—Elle va bien?
Esther frissonna. Elle entr’ouvrit les lèvres, mais les mots refusaient de sortir. La mère la regardait languissamment, rêvant, attendant; soudain, elle pâlit et s’écria:
—Oh mon Dieu! Qu’y a-t-il? Elle est malade?
Alors le cœur torturé de la pauvre vieille tante fut plein d’épouvante et les mots lui vinrent:
—Non, soyez tranquille; elle va bien.
La malade exprima sa reconnaissance et toute la joie de son cœur.
—Dieu soit loué pour ces chères paroles! Embrassez-moi. Je vous adore, de me les avoir dites!
Esther raconta cet incident à Anna qui la reçut avec un regard plein de mépris, et dit froidement:
—Ma sœur, c’était un mensonge.
Les lèvres d’Esther tremblèrent piteusement; elle étouffa un sanglot et dit:
—Oh! Anna, c’était un péché; mais que voulez-vous? je n’ai pas pu supporter de voir l’effroi et l’angoisse de ses yeux.
—N’importe. C’était un mensonge, Dieu vous en tiendra responsable.
—Oh, je le sais, je le sais, s’écria Esther en se tordant les mains, mais s’il fallait recommencer tout de suite, je ne pourrais m’en empêcher. Je sais que je le dirais encore.
—Alors, prenez ma place auprès d’Hélène demain matin. Moi, je saurai dire la vérité.
Esther se jeta au cou de sa sœur pour l’attendrir et la supplier:
—Non, Anna, oh, ne le dites pas!... vous la tuerez!
—Du moins, j’aurais dit la vérité.
Au matin, elle eut une cruelle épreuve, elle aussi, en présence de la même question de la mère, et elle rassembla toutes ses forces pour ne pas faiblir. Lorsqu’elle ressortit de la chambre, Esther l’attendait, pâle et tremblante, dans le vestibule. Elle lui demanda à voix basse:
—Oh! comment a-t-elle pris l’affreuse nouvelle, cette pauvre, cette malheureuse mère?
Les yeux d’Anna étaient pleins de larmes. Elle dit:
—Dieu me pardonne; j’ai dit que l’enfant se portait bien.
Esther la serra contre son cœur:
—Dieu vous bénisse, Anna! dit-elle. Et elle lui exprima tout son amour et sa reconnaissance en caresses et en louanges passionnées.
Dès lors, toutes deux connurent les limites de leurs forces et acceptèrent leur destin. Elles capitulèrent en toute humilité en s’abandonnant aux dures nécessités de la situation. Chaque jour, elles prononçaient leur mensonge du matin, et confessaient leur péché en prière, sans implorer leur pardon, car elles s’en trouvaient indignes, mais avec le seul désir de reconnaître qu’elles se rendaient bien compte de leur faute et n’avaient pas l’intention de la cacher ni de l’excuser.
Chaque jour, tandis que la jolie petite idole de la famille souffrait de plus en plus, les vieilles tantes affligées peignaient l’épanouissement de sa beauté jeune et fraîche à la faible mère, et frissonnaient de douleur sous les coups que leur portaient ses transports de joie et de gratitude.
Pendant les premiers jours, tant que l’enfant eut la force de tenir un crayon, elle avait écrit à sa mère de tendres petits billets doux, dans lesquels elle lui cachait sa maladie. Et ces petits billets avaient été lus et relus par des yeux remplis de larmes reconnaissantes, baisés maintes et maintes fois, et gardés comme de précieux trésors, sous l’oreiller.
Puis vint un jour où la main de la jeune fille perdit toute sa force... où elle délira. Ce fut un cruel embarras pour les vieilles tantes. Il n’y avait plus de billets doux pour la mère.
Esther commença une explication très plausible et soigneusement étudiée; mais elle en perdit le fil, et son discours ne fut que confusion; le soupçon se montra sur le visage de la mère, puis la terreur. Esther le vit, reconnut l’imminence du danger, et se redressant résolument devant l’urgence de la situation, elle saisit son courage à deux mains; elle se raidit de toutes les forces de sa volonté, elle dit d’un ton calme et plein de conviction:
—Je ne voulais pas vous le dire, de peur de vous inquiéter, mais Hélène a passé la nuit chez les Sloanes. Il y avait une petite soirée, elle ne voulait pas y aller parce que vous êtes malade, mais nous l’avons persuadée. Elle est jeune et elle a besoin des plaisirs innocents de la jeunesse. Et nous avons pensé que vous approuveriez. Soyez sûre qu’elle écrira tout de suite, en rentrant.
—Comme vous êtes bonnes! et que vous nous comblez de soins, toutes les deux! Si j’approuve? Oh, je vous remercie de tout mon cœur. Ma pauvre petite exilée! Dites-lui que je veux qu’elle ait tous les plaisirs possibles. Je ne voudrais pas la priver d’un seul. Qu’elle garde seulement sa santé, c’est tout ce que je demande. Qu’elle ne souffre pas! Je ne peux pas en supporter l’idée... Que je suis heureuse et reconnaissante qu’elle ait échappé à cette contagion! et elle l’a échappé belle, tante Esther! Oh, si ce délicieux visage devait être tout flétri et brûlant de fièvre! Je ne peux pas y penser. Gardez-lui sa santé. Gardez-lui sa fraîcheur! Je la vois d’ici, cette délicate et ravissante enfant, avec ses grands yeux bleus, si francs et sérieux; et qu’elle est douce, oh, si douce et gentille et affectueuse! Est-elle toujours aussi belle, chère tante Esther?
—Oh, elle est plus belle, plus douce et charmante qu’elle ne l’a jamais été, si une telle chose peut s’imaginer.
Et Esther se retourne pour ranger les flacons de drogues, afin de cacher sa honte et sa douleur.