IV
Cinq semaines s’écoulèrent lentement. Le Sagamore arrivait régulièrement le samedi, mais jamais il ne mentionna Tilbury Foster. La patience de Sally fut alors à bout et il s’écria avec colère:
—Maudites soient ses entrailles! Il est immortel!
Aleck le reprit sévèrement et ajouta d’une voix solennelle et glacée:
—Que dirais-tu si tu étais retiré brusquement de la vie après avoir laissé échapper une telle pensée?
Sally répondit sans avoir suffisamment réfléchi:
—Mais je m’estimerais encore heureux qu’elle se soit échappée.
Il lança cela par orgueil, voulant répondre quelque chose et ne trouvant rien de mieux sur le moment. Puis il s’esquiva, craignant d’être écrasé dans une discussion avec sa femme.
Six mois passèrent. Le Sagamore gardait toujours un silence obstiné sur le sort de Tilbury. En attendant, Sally avait plusieurs fois tenté de «jeter une sonde», c’est-à-dire de suggérer qu’il faudrait savoir. Aleck s’était montrée tout à fait indifférente à ces suggestions. Sally résolut alors de réunir toutes ses forces et d’attaquer de front. Il proposa donc de se déguiser et d’aller au village de Tilbury pour y découvrir subrepticement quelles pouvaient être leurs espérances. Aleck s’opposa à ce projet dangereux avec beaucoup d’énergie et de décision. Elle dit à son mari:
—A quoi peux-tu bien penser? Vraiment tu ne me laisses pas respirer. Il faut te surveiller tout le temps comme un petit enfant pour l’empêcher de marcher dans les flammes. Tu resteras exactement où tu es.
—Mais voyons, Aleck! Je pourrais très bien le faire sans que personne le sache, j’en suis certain...
—Sally Foster, ne sais-tu pas que pour cela il te faudrait poser des questions sur notre parent?
—Bien sûr. Mais, et puis après? Personne ne se douterait de qui je suis.
—Ah! entendez-le. Un jour, il faudra que tu prouves aux exécuteurs que tu ne t’es jamais informé. Et alors?
Il avait oublié ce petit détail. Il ne répondit rien; il n’y avait rien à répondre.
Aleck ajouta:
—Et maintenant, sors cette idée de ta tête et n’y pense plus. Tilbury t’a préparé ce piège. Ne vois-tu pas que c’est un piège? Il est sur ses gardes et il compte bien que tu te laisseras prendre. Eh bien! il sera déçu, du moins tant que je tiendrai le gouvernail, Sally!
—Eh bien?
—Tant que tu vivras, serait-ce cent ans, ne fais jamais d’enquête! Promets.
—Je promets, je promets, dit le brave homme avec un soupir et à contre-cœur.
Aleck se radoucit alors et dit:
—Ne sois pas si impatient. Nous prospérons. Nous pouvons attendre, rien ne presse. Notre petit revenu certain augmente tout le temps. Quant à l’avenir, je n’ai pas encore fait fausse route, cela s’empile par mille et dix mille. Il n’y a pas une autre famille dans le district qui ait de si belles espérances. Déjà nous commençons à rouler dans l’abondance. Tu sais cela, n’est-ce pas?
—Oui, Aleck, c’est certainement vrai.
—Alors sois reconnaissant de tout ce que le bon Dieu a fait pour nous et cesse de te tourmenter. Tu ne t’imagines pas, n’est-ce pas, que nous aurions pu arriver à ces résultats prodigieux sans son secours et son aide?
—N... non, dit-il en hésitant, je suppose que non. Puis, il ajouta avec beaucoup de sentiment et d’admiration: et cependant, je crois du fond du cœur que tu n’as besoin d’aucune aide dans l’élaboration de tes combinaisons financières.
—Oh! tais-toi. Je sais bien que tu ne penses pas à mal et que tu ne cherches pas à être irrévérencieux, pauvre homme, mais tu ne sembles pas pouvoir ouvrir la bouche sans laisser sortir des choses qui font trembler. Tu me tiens dans un perpétuel émoi. Je crains maintenant pour toi plus que pour nous tous. Autrefois je n’avais pas peur du tonnerre, mais maintenant, quand je l’entends, je...
Sa voix sombra, elle commença à pleurer et ne put achever sa phrase. Cela alla au cœur de Sally; il la prit dans ses bras, la caressa et la consola. Il lui promit une meilleure conduite et, tout en se réprimandant lui-même, il implora son pardon en se frappant la poitrine. Il était de bonne foi et peiné de ce qu’il avait fait; il était prêt à n’importe quel sacrifice pour y remédier.
Par conséquent, il y réfléchit longuement et profondément dans la solitude et il se décida à faire ce qui lui paraîtrait le mieux. Il était facile de promettre de changer de conduite, il avait tant de fois promis déjà... Mais cela ferait-il quelque bien et surtout un bien permanent? Non, ce ne serait que provisoire, il connaissait sa faiblesse et l’avouait avec chagrin. Il ne pourrait pas tenir sa promesse, il fallait trouver quelque chose de mieux et de plus sûr: au prix de ruses fort habiles, il économisa longtemps sou par sou et lorsqu’il eut assez d’argent, il mit un paratonnerre sur la maison.
Quels miracles l’habitude ne peut-elle faire accomplir! Et comme les habitudes sont vite et facilement prises! aussi bien les habitudes insignifiantes que celles qui nous transforment complètement. Si, par accident, nous nous réveillons à deux heures du matin deux nuits de suite, nous avons raison de nous inquiéter, car un accident semblable peut créer une habitude: l’usage du whisky pendant un mois peut... mais inutile d’insister: nous connaissons, tous, ces faits ordinaires de la vie.
L’habitude de bâtir des châteaux au pays des songes, l’habitude de rêver en plein jour, comme elle grandit vite! Quelle jouissance elle devient! Comme nous volons à des enchantements nouveaux et délicieux à chaque moment de loisir, comme nous aimons nos chimères, comme nous savons endormir nos âmes et nous enivrer de nos propres fantaisies trompeuses! Oh! oui, et combien notre vie irréelle s’emmêle et se fusionne vite et facilement avec notre vie matérielle de telle façon que nous ne pouvons plus les distinguer l’une de l’autre!
Aleck s’abonna bientôt à un journal quotidien de Chicago et à l’Indicateur des Finances. Douée d’un singulier flair financier, elle les étudia aussi consciencieusement, toute la semaine, qu’elle étudiait sa Bible le dimanche. Sally était perdu d’admiration en remarquant avec quelle sûreté se développaient le génie et le jugement de sa femme en tout ce qui concernait le soin de leurs capitaux tant matériels que spirituels. Il était aussi fier de la voir exploiter audacieusement les affaires de ce monde que de bénéficier de la conscience avec laquelle elle savait se prémunir en vue de l’avenir éternel. Il remarqua qu’elle n’avait jamais cessé de tenir la balance égale entre ses affaires terrestres et ses affaires religieuses. Dans les deux cas, comme elle le lui expliqua un jour, il s’agissait de capitaux; mais en ce qui concerne les capitaux terrestres, elle ne s’en préoccupait, et ne les plaçait que pour les déplacer en vue de la spéculation, tandis que, dans le second cas, elle plaçait ses capitaux spirituels une fois pour toutes et dans une affaire de tout repos. Ainsi, elle ne perdait pas la tête et elle savait se garantir un bon avenir—dans tous les cas et de toutes les façons.
Il ne fallut que quelques mois pour former l’imagination de Sally et d’Aleck. Chaque jour l’ébullition de leur cerveau se faisait plus intense. En conséquence, Aleck gagnait de l’argent imaginaire beaucoup plus vite qu’elle n’avait rêvé de pouvoir le faire au début, et l’habileté de Sally à en dépenser le surplus grandit en proportion. Aleck s’était tout d’abord accordé douze mois pour spéculer sur les charbons, tout en reconnaissant que ce délai pourrait peut-être se réduire à neuf mois. Mais c’était là un petit travail, un travail d’enfant, dû à des facultés financières qui n’avaient encore rien appris, rien expérimenté... qui ne connaissaient pas tous les perfectionnements possibles: les perfectionnements arrivèrent bientôt; alors les neuf mois s’évanouirent et le placement imaginaire des dix mille dollars revint triomphant avec trois cents pour un de profit derrière lui en moins de trois mois!
Ce fut une grande journée pour les Foster. Ils en restèrent muets de joie... muets aussi pour une autre raison: après avoir beaucoup surveillé le marché, Aleck avait fait dernièrement avec crainte et tremblement son premier essai. Elle risqua les derniers vingt mille de l’héritage. En esprit, elle vit grimper la cote, point par point—avec la possibilité constante d’une chute imprévue... A la fin, son anxiété devint trop grande; elle était encore novice dans l’art de l’achat à découvert et non endurcie encore... Elle avait donc, par une dépêche imaginaire, donné l’ordre de vendre. Elle dit que quarante mille dollars de bénéfice étaient suffisants. La vente fut effectuée le jour même où ils apprirent l’heureuse issue de l’affaire des charbons.
Donc, ce soir-là, ils restèrent ébahis et bien heureux, tâchant de s’habituer à leur bonheur et de se faire à l’idée qu’ils valaient actuellement cent mille dollars en bon argent solide et imaginaire.
Ce fut la dernière fois qu’Aleck se laissa épouvanter par la spéculation ou plutôt son anxiété ne parvint plus comme cette fois-ci à troubler son sommeil et à pâlir sa joue.
Ce fut vraiment une soirée mémorable. Petit à petit, l’idée qu’ils étaient riches prit profondément racine dans leurs âmes et ils se mirent à chercher des placements. Si nous avions pu voir avec les yeux de ces rêveurs, nous aurions vu leur petit cottage en bois, si gentil et si propret, faire place à une belle bâtisse où briques à deux étages et entourée d’une grille en fer; nous aurions vu un triple lustre accroché au plafond; nous aurions vu l’humble devant de foyer devenir un Brussels resplendissant à 10 francs le mètre; nous aurions vu la cheminée plébéienne remplacée par un phare orgueilleux aux portes de mica. Nous aurions vu bien d’autres choses encore, par exemple, le cheval, la voiture, le traîneau, le chapeau haut-de-forme... et tout le reste.
A partir de ce moment-là et bien que leurs filles et les voisins n’aient toujours continué à voir que le petit cottage, ce petit cottage était devenu une maison à deux étages pour Aleck et Sally et pas une nuit ne se passa sans qu’Aleck ne se fît un grand souci des imaginaires notes de gaz et ne reçût pour toute consolation que l’insouciante réponse de Sally:
—Eh bien, quoi! nous pourrons toujours payer ça!
Avant d’aller se coucher ce premier soir de leur richesse, le couple décida qu’il fallait se réjouir de quelque façon... Ils donneraient un grand dîner... Oui, c’était une bonne idée. Mais quelle raison donner aux enfants et aux voisins? Ils ne pouvaient songer à dévoiler le fait qu’ils étaient riches. Sally y aurait consenti, il le désirait même, mais Aleck ne perdit pas la tête et s’y opposa catégoriquement. Elle dit que l’argent était aussi réel que s’il était dans leur coffre-fort, mais qu’il fallait attendre qu’il y fût en réalité. Elle établit sa ligne de conduite sur cette base et elle demeura inébranlable. Pour elle, le grand secret devait être gardé vis-à-vis des enfants et du monde entier.
Ils furent donc très perplexes. Il fallait se réjouir, ils y tenaient à tout prix, mais puisqu’ils devaient garder le secret, quel prétexte donner? Aucun anniversaire n’était proche. Sally, poussé à bout, s’impatientait. Mais brusquement il eut ce qu’il lui parut être une magnifique inspiration. Tout leur ennui s’évanouit en une seconde; ils pourraient célébrer la découverte de l’Amérique. C’était une idée splendide!
Aleck fut extrêmement fière de Sally. Elle dit qu’elle n’y aurait jamais songé, mais Sally, bien que gonflé de joie et d’orgueil, essaya de n’en laisser rien voir et dit que ce n’était vraiment rien, que n’importe qui aurait pu y penser. A quoi l’heureuse Aleck répondit avec un élan de fierté:
—Oh, certainement, n’importe qui! oh, n’importe qui! Hosanna Dilknis par exemple ou peut-être Adelbert Pistache... Oh, oui! Eh bien, je voudrais bien les y voir, voilà tout! Bonté divine, s’ils arrivaient à penser à la découverte d’une île de quarante kilomètres carrés, c’est, je parie bien, tout ce qu’ils pourraient faire; mais pour ce qui est d’un continent tout entier, voyons, Sally Foster, tu sais parfaitement qu’ils se feraient une entorse au cerveau, et même alors, ils n’y arriveraient pas!
... La chère âme! Elle savait que son mari était intelligent et si, par affection, elle jugeait cette intelligence au-dessus de sa valeur, sûrement elle était pardonnable pour une erreur si douce et aimable.