V

La fête projetée se passa à merveille. Les amis de Foster, jeunes et vieux, étaient tous présents. Parmi les jeunes se trouvaient Flossie et Grâce Pistache et leur frère Adelbert qui était un jeune ferblantier plein d’avenir. Il y avait aussi Hosanna Dilkis jeune, un plâtrier ayant à peine fini son apprentissage. Depuis bien des mois, Adelbert et Hosanna s’étaient montrés très assidus auprès de Gwendolen et Clytemnestra Foster, et les parents des deux jeunes filles en avaient témoigné leur entière satisfaction. Mais ils se rendirent compte alors que ce sentiment n’existait plus. Ils sentaient que leur nouvelle condition financière avait élevé une barrière sociale entre leurs filles et les jeunes ouvriers. Leurs filles pouvaient désormais regarder plus haut, c’était même leur devoir. Elles ne devaient pas viser à épouser moins qu’un homme d’affaires ou un avocat... Mais papa et maman s’en chargeraient et il n’y aurait pas de mésalliance.

Néanmoins, ces projets et ces pensées demeuraient cachés et ne firent pas ombrage aux réjouissances de la fête. Tout ce que les invités purent lire sur la physionomie de leurs hôtes, ce fut un contentement calme et hautain. Leur maintien grave et digne força l’admiration et l’étonnement de tous les assistants. Tous s’en aperçurent, tous en parlèrent, mais personne n’en devina le secret. C’était un profond mystère. Trois personnes différentes firent sans malice la même remarque sur cette apparente prospérité: «On dirait qu’ils ont fait un héritage!»

Et c’était bien vrai.

La plupart des mères auraient pris en main la question matrimoniale à l’ancienne façon. Elles auraient fait un long discours solennel et sans tact—un discours fait pour manquer son but en causant des larmes et des révoltes secrètes; et les mêmes mères auraient gâté davantage leur jeu en défendant aux jeunes ouvriers de continuer leurs assiduités auprès de leurs filles. Mais la mère des petites Foster était d’une nature différente, elle était pratique. Elle ne parla de la chose ni aux jeunes gens, ni à personne, sauf à Sally. Il l’écouta et comprit, il comprit et il admira. Il dit:

—Je saisis ton idée. Au lieu de mépriser les échantillons offerts et de gâter le marché en blessant des sentiments légitimes, tu cherches simplement d’autres échantillons pour le même prix et tu laisseras faire le reste à la nature. C’est la sagesse, Aleck, la sagesse solide comme un roc. Où est ton élu? As-tu déjà jeté l’hameçon?

Elle n’avait encore rien fait. Il fallait qu’ils examinent ensemble l’état de ce que Sally appelait le «marché». Pour commencer, ils discutèrent le jeune Brodish, avocat de talent, et Fullon, un jeune dentiste. Il aurait fallu que Sally les invitât à déjeuner.

—Mais, pas tout de suite, rien ne presse, dit Aleck. Il faut les surveiller et attendre, une grande lenteur ne nuirait jamais dans une affaire si importante.

Il arriva que cette façon de voir fut sage aussi, car, avant trois semaines, Aleck fit une affaire qui porta ses imaginaires cent mille à quatre cent mille de la même espèce. Pour la première fois, les Foster eurent du champagne à dîner... Pas du vrai, mais une qualité assez ressemblante pour contenter leur imagination montée. Ce fut Sally qui le proposa et Aleck consentit par faiblesse. Au fond, ils étaient tous les deux troublés et honteux, car M. Foster faisait partie de la Société de tempérance et aux enterrements il en portait les insignes: un large baudrier qui faisait peur aux chiens. Sa femme appartenait à la Ligue des W. C. T. U. et adhérait à tout ce que cette ligue implique de vertu sans tache et de rigide sainteté. Mais voilà! La vanité des richesses commençait à se loger dans leurs cœurs et à y faire son travail accoutumé! Ils agissaient, pour prouver une fois de plus la triste vérité démontrée déjà bien des fois dans le monde: savoir que la pauvreté surpasse tous les bons principes pour défendre l’homme contre les vices et la dégradation. Ils valaient désormais plus de quatre cent mille dollars. Ils reprirent la question matrimoniale; il ne fut question, ni du dentiste, ni de l’avocat, il n’y avait plus lieu, ils étaient forcément disqualifiés. Ils causèrent du fils du banquier et du fils du docteur, mais, comme dans le cas précédent, ils décidèrent d’attendre et de réfléchir, d’aller lentement et sûrement.

La chance vint de nouveau de leur côté. Aleck, toujours en éveil, vit une occasion, très risquée à la vérité, mais elle eut l’audace de faire le pas... Un temps de doute, de frissons, de terrible malaise survint, car l’insuccès aurait équivalu à la ruine complète... Puis vint le résultat et Aleck, à demi morte de joie, pouvait à peine maîtriser sa voix lorsqu’elle dit à Sally:

—L’incertitude est passée, Sally, et nous valons un million!

Sally pleura de reconnaissance et dit:

—Oh! Electra, joyau entre toutes les femmes, chérie de mon cœur, nous sommes enfin libres, nous nageons dans la richesse, nous n’aurons plus besoin de compter. Ce serait le cas où jamais d’acheter une bouteille de vraie «veuve Cliquot».

Et il sortit de l’armoire une bouteille de bière brune qu’il offrit en sacrifiée, en disant:

—Au diable la dépense!

Elle le réprimanda doucement, les yeux tout humides de joie.

Ils reléguèrent le fils du banquier et le fils du docteur et s’assirent pour considérer les titres du fils du gouverneur et du fils d’un sénateur.