VI
Il serait oiseux de rapporter par le menu toutes les bonnes affaires fictives qui enrichirent si rapidement les Foster. Leurs progrès furent rapides, foudroyants, merveilleux. N’importe quelle combinaison trouvée par Aleck devenait une mine d’or. Les millions s’entassèrent sur les millions et le Pactole aux flots merveilleux qui les submergeait augmentait sans cesse de volume en roulant à pleins bords. Les Foster eurent successivement cinq millions, dix millions, puis vingt, trente millions... Où devait donc s’arrêter leur fortune?
Deux années passèrent pour eux dans ce délire; c’est à peine si, dans leur rêve, ils sentaient le temps passer. Ils possédaient alors trois cents millions de dollars. Ils faisaient partie de toutes les grandes banques de l’État et, bien qu’ils n’en eussent aucun souci, ils augmentaient sans cesse leurs capitaux... C’était une fois cinq millions, une autre fois dix, qui venaient tomber dans leur caisse... par la force des choses. Les combinaisons, les coups de bourse leur étaient toujours profitables. Leurs trois cents millions se trouvèrent doublés, puis une seconde fois, puis une troisième.
Ils eurent plus de deux milliards!
Toutes ces affaires n’allaient pas sans une certaine quantité d’écritures. A ce moment-là, la comptabilité parut s’embrouiller. Les Foster virent et comprirent qu’il serait désastreux de laisser cet état s’aggraver davantage, ils savaient bien qu’une chose bien commencée doit être continuée avec soin dans toutes ses parties, mais pour bien tenir leurs comptes en règle, c’était une affaire de plusieurs heures de travail par jour. Et où trouver ces heures-là? Sally vendait des épingles et du sucre tout le long du jour et, pendant ce temps, Aleck faisait la cuisine, lavait la vaisselle, faisait les lits... et cela chaque jour de l’année! Bien plus, elle ne réclamait pas l’aide de ses filles, car ses filles avaient à garder des mains blanches pour jouer leur rôle futur dans la haute société. Les Foster savaient, chacun d’eux savait bien qu’il n’y avait qu’une façon de trouver les douze ou quinze heures par semaine qu’il fallait employer aux comptes, mais tous deux avaient honte d’y penser et tous deux attendaient que l’autre en parlât le premier.
Enfin, Sally dit:
—Il faudra y arriver. C’en est trop pour moi. Fais comme si j’avais dit la chose, n’importe si j’ai prononcé le mot ou non.
Aleck rougit, mais fut reconnaissante. Sans plus discourir ils tombèrent dans le péché: ils violèrent le jour du repos[B], ils l’employèrent à leurs calculs; il n’y avait que ce moyen pour ne pas se perdre dans leurs registres.
Et ce premier péché en appela d’autres. Il n’y a que le premier pas qui coûte. De grandes richesses constituent des tentations terribles et elles mènent fréquemment à la perdition les gens qui n’y sont pas habitués. Donc les Foster se plongèrent dans le péché et profanèrent le saint jour. Ils se mirent au travail avec acharnement et compulsèrent leur portefeuille. Quelle magnifique liste de valeurs! Les Chemins de Fer, les Transatlantiques, les Pétroles, les Câbles inter-océaniens, les De Beers, les Cuivres, l’Acier!
Deux milliards! Et tout excellemment placé en des affaires sûres, en des entreprises connues, prospères, donnant de gros intérêts et des dividendes superbes. Leur revenu était de cent vingt millions par an! Aleck, à ce résultat, poussa un long soupir de joie et dit:
—Est-ce assez?
—Oui, Aleck.
—Que faut-il faire maintenant?
—Tout arrêter.
—Se retirer des affaires?
—C’est cela.
—Je suis de cet avis. Le gros travail est achevé. Il nous faut prendre un long repos et jouir de notre argent.
—Parfait!... Aleck?
—Quoi donc, chéri?
—Combien pouvons-nous dépenser de notre revenu?
—Tout.
A ce mot, son mari se sentit débarrassé d’un énorme fardeau, il ne répondit pas un mot, il était trop heureux pour le manifester en paroles.
Dès lors, ils continuèrent à violer le jour de repos chaque semaine. Ce n’est que le premier pas qui coûte, hélas, répétons-le! Chaque dimanche ils passaient la journée tout entière à élaborer les plans des différentes choses qu’ils feraient pour dépenser leur revenu. Et ils ne s’arrêtaient dans ces délicieuses occupations que fort avant dans la nuit. A chaque séance, Aleck mettait des millions à la disposition des grandes œuvres philanthropiques et religieuses, et Sally employait autant de millions à des affaires auxquelles il donna des noms dans le commencement, mais dans le commencement seulement, car, par la suite, il les rangea toutes sous la catégorie commode et complète de «dépenses diverses». Ces occupations furent la cause de sérieuses dépenses en pétrole. Pendant quelque temps, Aleck en fut un peu ennuyée, puis, après quelques semaines, elle cessa d’en prendre souci, car elle n’en eut plus le prétexte; elle fut seulement peinée, affligée, honteuse, mais elle ne dit rien. C’était si peu de chose! En réalité, Sally prenait ce pétrole au magasin, il se faisait voleur. Il en est toujours ainsi. De grandes richesses, aux personnes qui ont été pauvres, sont de terribles tentations. Avant que les Foster ne devinssent riches, on pouvait leur confier un litre de pétrole, mais maintenant... jetons un voile sur ces petites faiblesses de leurs consciences. Du reste, du pétrole aux pommes il n’y a pas loin. Sally rapporta quelques pommes. Puis un morceau de savon, puis une livre de sucre. Ah! comme il est facile d’aller du mal au pire, lorsqu’une fois on est parti du mauvais pied!
Entre temps, d’autres événements avaient marqué le chemin où les Foster couraient avec leur fortune. Leur irréelle maison de briques avait fait place à un magnifique château de pierres de taille couvert d’ardoises. Peu après, ce château lui-même devint trop petit, d’autres demeures s’élevèrent, royales et étonnantes, toujours plus hautes, plus grandes, plus belles et chacune à son tour fut abandonnée pour un palais plus vaste encore et d’une architecture plus merveilleuse. En ces derniers jours, nos rêveurs venaient de faire construire le château idéal. Il s’élevait, dans une région lointaine, sur une colline boisée au-dessus d’une vallée sinueuse où une rivière déroulait ses méandres gracieux... tout le pays lui servait de parc... C’était bien le palais des amants du rêve.
Toujours animée par de nombreux hôtes de distinction, cette splendide demeure se trouvait à l’orient, vers Newport Rhode Island, en pleine Terre-Sainte de l’aristocratie américaine. D’habitude, ils passaient une grande partie de leur dimanche dans cette magnifique demeure seigneuriale et le reste du temps ils allaient en Europe ou faisaient quelque délicieuse croisière dans leur yacht étincelant. Six jours de vie basse et matérielle, étroite et mesquine, et le septième jour tout entier passé en pleine cité des songes... ainsi s’était ordonnée leur existence.
Et dans leur vie de la semaine, durant les six jours de travail vulgaire, ils demeurèrent diligents, soigneux, pratiques, économes. Ils continuèrent à faire partie de leur petite église presbytérienne et à travailler pour elle et pour le succès des dogmes austères qu’elle enseignait. Mais, dans leur vie de rêve, ils n’obéissaient plus qu’à leurs fantaisies, quelles qu’elles fussent, et même si elles étaient changeantes. En cette question d’église, les fantaisies d’Aleck ne furent pas très désordonnées ni bien fréquentes, mais celles de Sally firent compensation. Aleck, dans son existence imaginaire, s’était ralliée tout de suite à l’église épiscopale dont les attaches officielles l’attiraient. Mais peu après, elle entra dans la haute église à cause du grand luxe de cérémonies, et enfin elle se fit catholique pour la même raison.
Les libéralités des Foster commencèrent dès le début de leur prospérité, mais à mesure que croissait leur fortune, elles devinrent extraordinaires, énormes. Aleck bâtissait une ou deux Universités par dimanche, un hôpital ou deux aussi, quelques églises, très souvent une cathédrale. Une fois, Sally s’écria gaiement, mais sans avoir bien réfléchi:
—Il faut qu’il fasse froid pour qu’un jour se passe sans que ma femme n’envoie un bateau chargé de missionnaires pour décider ces excellents Chinois à troquer leur confucianisme contre le christianisme!
Cette phrase peu courtoise et ironique blessa les sentiments profonds d’Aleck et elle se retira en pleurant. Cela le fit rentrer en lui-même et lui alla au cœur; dans sa triste honte, il aurait donné des mondes pour que cette malencontreuse phrase ne lui fût pas venue à la bouche. Elle n’avait formulé aucun blâme et cela le mettait encore plus mal à l’aise. Une telle situation pousse fatalement au retour sur soi-même... Ne l’avait-il pas attristée déjà d’autres fois? Ce silence généreux qu’elle lui avait seul opposé l’angoissa plus que tout, et, reportant ses pensées sur lui-même, il revit défiler devant lui, en procession lamentable, les tableaux de sa vie, depuis l’origine de leur fortune. Et comme les souvenirs revenaient en foule, il sentit que ses joues s’empourpraient de honte et qu’il s’était plus avili qu’il n’aurait cru. L’existence de sa femme, qu’elle était belle, toute semée de généreuses actions, toute tendue vers les choses idéales; et la sienne, qu’elle était frivole, égoïste, vide, ignoble... et toute orientée vers les plus bas et vils soucis? Jamais il n’avait fait un pas vers le mieux mais quelle descente vertigineuse vers le pire!
Il compara ses propres actes avec ceux de sa femme et il s’indigna de s’être moqué d’elle, lui. Ah! c’était bien à lui de reprocher quelque chose à sa généreuse Aleck! Que pouvait-il dire? Qu’avait-il fait jusqu’à présent? Voici: lorsqu’elle bâtissait sa première église, lui, il fondait avec d’autres multimillionnaires blasés un Poker club où il perdait des centaines de mille dollars, et il était fier de la célébrité que cela lui amenait. Lorsqu’elle bâtissait sa première université, que faisait-il? Il menait une vie de dissipation et de plaisirs secrets dont le scandale avait été grand. Lorsqu’elle fondait un asile pour les infirmes, que faisait-il?—Hélas! Lorsqu’elle établissait les statuts de cette noble Société pour la purification des sexes, que faisait-il? Oui, vraiment, que faisait-il? Et lorsqu’elle se fit accompagner de toutes les W. C. T. U. pour briser les flacons de la pernicieuse liqueur, lui, que faisait-il? Ivre trois fois par jour! Enfin, au moment où cette femme au grand cœur, qui avait bâti plus de cent cathédrales, était reçue avec grand honneur par le pape et recevait la Rose d’or qu’elle avait si bien gagnée... lui, lui, où était-il? Il faisait sauter la banque à Monte-Carlo.
Il s’arrêta. Il n’eut pas la force d’aller plus loin. Il ne pouvait pas supporter tous ces affreux souvenirs. Il se leva soudain. Une grave résolution s’affirmait en lui: tous ces secrets devaient être révélés, toutes ces fautes devaient être confessées. Il ne mènerait plus une vie à part. Et il allait d’abord droit à elle pour lui dire tout.
C’est ce qu’il fit. Il lui raconta tout. Il pleura sur son sein, il sanglota, gémit et implora son pardon. Ce fut pour elle une bien dure minute et le choc qu’elle éprouva fut d’une violence inouïe, elle blêmit et chancela, mais elle se reprit... Après tout, n’était-il son mari, son bien, son tout, le cœur de son cœur, l’amour de ses yeux, le sien, à elle depuis toujours et en toutes choses? Elle lui pardonna. Elle sentit cependant qu’il ne serait plus jamais pour elle tout ce qu’il avait été jusqu’alors; elle savait qu’il pouvait se repentir, mais non se réformer. Mais encore, tout avili et déchu qu’il fût, n’était-il pas son tout, son unique, son idole, son amour? Elle lui dit qu’elle n’était que son esclave et lui ouvrit tout grands ses bras.