VII
Quelque temps après ces événements, les époux Foster étaient mollement étendus sur des fauteuils à l’avant de leur yacht de rêve qui croisait dans les mers du Sud. Ils gardaient le silence, chacun d’eux ayant fort à faire avec ses propres pensées. Ces longs silences étaient devenus de plus en plus fréquents entre eux, et leur vieille et familière camaraderie qui leur faisait se partager toutes leurs idées s’était insensiblement évanouie. Les terribles révélations de Sally avaient fait leur œuvre; Aleck avait fait de terribles efforts pour en chasser le souvenir, mais elle n’avait pas réussi à s’en débarrasser et la honte et l’amertume qu’elle avait ressenties à ces tristes aveux demeuraient dans son âme empoisonnant peu à peu sa noble vie de rêve. Elle s’apercevait maintenant (le dimanche) que son mari devenait un être arrogant et fourbe. Elle ne voulait pas le voir, aussi tâchait-elle de ne pas lever les yeux sur lui le dimanche.
Mais elle-même ne méritait-elle aucun blâme? Hélas! elle savait bien ce qui en était. Elle avait un secret pour son mari, elle n’agissait pas loyalement envers lui et cela lui causait une grande angoisse. Elle n’avait pas osé lui en parler! Elle avait été tentée par une occasion exceptionnelle qui se présentait de mettre la main sur l’ensemble des chemins de fer et des mines de tout le pays et elle s’était remise à la spéculation et elle avait risqué leur fortune entière. Maintenant, elle tremblait tout le jour chaque dimanche de laisser percer son inquiétude. Elle avait trahi la confiance de son mari et dans son misérable remords elle se sentait remplie de pitié pour lui, elle le voyait là devant elle tout heureux, satisfait, confiant en elle! Jamais il n’avait eu le moindre soupçon et elle se désespérait en elle-même à penser qu’une calamité formidable où sombrerait toute leur fortune ne tenait maintenant qu’à un fil...
—Dis donc, Aleck!
Cette interruption soudaine de son rêve causée par l’appel de son mari lui fut un soulagement. Elle lui en fut reconnaissante et quelque chose de son ancienne tendresse perça dans le ton de sa douce réponse:
—Eh bien, chéri!
—Sais-tu, Aleck, je pense que nous nous sommes trompés, c’est-à-dire que tu t’es trompée. Je parle de cette affaire de mariages.
Il s’assit, se cala bien dans un grand fauteuil et continua vivement:
—Considère bien tout. Voilà plus de cinq ans que cela traîne. Tu as toujours agi de la même façon depuis le commencement: à mesure que nous devenions plus riches, tu as élevé tes prétentions. Toutes les fois que je m’imagine avoir bientôt à préparer les noces, tu aperçois un meilleur parti pour tes filles et je n’ai plus qu’à rengainer mes préparatifs avec mon désappointement. Je crois que tu es trop difficile. Quelque jour nous nous en repentirons. D’abord, nous avons écarté le dentiste et l’avocat... Cela, c’était parfait et nécessaire. Ensuite nous avons écarté le fils du banquier et l’héritier du marchand de porc salé... C’était encore très bien. Puis, nous avons écarté le fils du gouverneur et celui du sénateur... Parfait encore, je l’avoue. Ensuite c’est le fils du vice-président et celui du ministre de la Guerre que nous avons mis de côté... Bien, très bien, car les hautes positions occupées par leurs pères n’ont rien de stable. Alors tu es allée à l’aristocratie; et j’ai cru qu’enfin nous touchions au but. Nous allions nous allier avec l’un des représentants de ces vieilles familles, si rares et si vénérables, dont la lignée remonte à cent cinquante ans au moins et dont les descendants actuels sont bien purifiés de toute odeur de travail manuel... Je le croyais, je m’imaginais que les mariages allaient se faire, n’est-ce pas? Mais non, car aussitôt tu as songé à deux vrais aristocrates d’Europe et, dès ce moment, adieu nos meilleurs et plus proéminents compatriotes! J’ai été affreusement découragé, Aleck! Et puis, après cela, quelle procession! Tu as repoussé des baronnets pour des barons, des barons pour des vicomtes, des vicomtes pour des comtes, des comtes pour des marquis, des marquis pour des ducs!
Maintenant, Aleck, il faut s’arrêter. Tu as été jusqu’au bout. Nous avons maintenant quatre ducs sous la main. Ils sont tous authentiques et de très ancienne lignée. Tous perdus de dettes. Ils veulent d’énormes dots, mais nous pouvons leur passer cela. Allons, Aleck, le moment est venu, présentons-les aux petites et qu’elles choisissent!
Aleck avait souri tranquillement dès le début de ce long discours, puis une lueur de joie, de triomphe presque, avait illuminé ses yeux. Enfin elle dit aussi calmement que possible:
—Sally, que dirais-tu d’une alliance royale?
O prodige! O pauvre homme! Il fut si sot devant une pareille interrogation qu’il resta un moment la bouche ouverte en se passant la main sur l’oreille comme un chat. Enfin, il se reprit, se leva et vint s’asseoir aux pieds de sa femme; il s’inclina devant elle avec tout le respect et l’admiration qu’il avait autrefois pour elle.
—Par saint Georges! s’écria-t-il avec enthousiasme, Aleck, tu es une femme supérieure entre toutes! Je ne saurais me mesurer à toi. Je ne pourrai jamais apprendre à sonder tes pensées profondes. Et je croyais pouvoir critiquer tes façons de faire! Moi? J’aurais bien dû penser que tu savais ce que tu faisais et que tu préparais quelque chose de grandiose! Pardonne-moi, et maintenant, comme je brûle d’apprendre les détails, parle... je ne te critiquerai plus de ma vie.
Sa femme, heureuse et flattée, approcha ses lèvres de l’oreille de Sally et chuchota le nom d’un prince régnant. Il en perdit la respiration et son visage se colora...
—Ciel! s’écria-t-il. Il a une maison de jeux, une potence, un évêque, une cathédrale... tout cela à lui! Il perçoit des droits de douane, c’est la plus select principauté d’Europe. Il n’y a pas beaucoup de territoire, mais ce qu’il y a est suffisant. Il est souverain, c’est l’essentiel, les territoires ne signifient rien...
Aleck le considérait avec des yeux brillants. Elle se sentait profondément heureuse. Elle dit:
—Pense, Sally, c’est une famille qui ne s’est jamais alliée hors des Maisons royales ou impériales d’Europe: nos petits-enfants s’assiéront sur des trônes.
—Il n’y a rien de plus certain dans le ciel ni sur la terre, Aleck, et ils tiendront des sceptres aussi, avec autant d’aisance, de naturel, de nonchalance que moi ma canne de jonc. C’est une grande, une merveilleuse affaire, Aleck. Est-il bien pris au moins? Ne peut-il nous faire faux-bond? Tu le tiens?
—N’aie pas peur. Repose-toi sur moi pour cela. Il est attaché, il a les mains liées, il est notre débiteur. Il est à nous, corps et âme. Mais occupons-nous du second prétendant.
—Qui est-ce, Aleck?
—Son Altesse Royale Sigismond-Sigfried Lauenfeld Dinkespiel Schwartzenberg-Blutwurst, grand duc héréditaire de Katzenyammer.
—Non! Tu veux plaisanter?
—Il s’agit de lui; aussi vrai que je suis là devant toi. Je t’en donne ma parole.
Sally restait suffoqué de surprise. Il saisit les mains de sa femme et les pressa longtemps entre les siennes.
Enfin, il reprit avec enthousiasme:
—Comme tout cela est merveilleux et étonnant! Voici maintenant que nous allons faire régner nos descendants sur la plus ancienne des trois cent soixante-quatre principautés allemandes et sur l’une des trois ou quatre à qui Bismarck laissa une indépendance relative en fondant l’unité de l’Empire! Je connais cette petite capitale. Ils ont un fort et une armée permanente; de l’infanterie et de la cavalerie; trois hommes et un cheval. Aleck, nous avons longuement attendu, nous avons souvent été déçus et avons dû différer nos projets, mais maintenant Dieu sait que je suis pleinement, parfaitement, absolument heureux! Heureux, envers toi, ma chérie, qui as préparé ce beau triomphe. A quand la cérémonie?
—Dimanche prochain.
—Bien. Nous allons donner à ce double mariage un éclat incomparable. Ce n’est que convenable étant donné le prestige des fiancés. Maintenant, autant que je peux savoir, il n’y a qu’une forme de mariage qui soit exclusivement royale, c’est la forme morganatique... Sera-ce un mariage morganatique?
—Que veut dire ce mot, Sally?
—Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est qu’il ne s’emploie qu’au sujet des unions des rois ou des princes...
—Alors, ce sera morganatique. Bien mieux, je l’exigerai. Il y aura un mariage morganatique ou point.
—Bravo! Aleck. Voilà tout arrangé! s’écria Sally en se frottant les mains. Ce sera la première cérémonie de ce genre en Amérique. Tout New-York en sera malade.
... Les deux époux retombèrent dans le silence, tout occupés chacun à part eux à parcourir l’Europe en invitant les têtes couronnées et leurs familles aux merveilleuses fêtes qu’ils allaient donner pour les noces de leurs filles.