V

La fée vint avec son panier, mais il était vide. Le dernier don, la Mort, n’y était plus, et elle dit:

—Je l’ai donné au chéri d’une mère, à un petit enfant. Il était ignorant, mais il avait confiance en moi et m’a demandé de choisir pour lui. Vous, vous ne m’avez rien demandé...

—Oh, malheureux que je suis! Que me reste-t-il maintenant?

—Il vous reste ce que vous n’avez même pas mérité: une vieillesse abreuvée d’outrages et de larmes.

L’ITALIEN SANS MAITRE

Il y a presque quinze jours maintenant que je suis arrivé dans cette petite villa de campagne, à deux ou trois kilomètres de Florence. Je ne sais pas l’italien: je suis trop vieux pour l’apprendre, trop occupé aussi, quand je suis occupé, et trop paresseux quand je n’ai rien à faire. On pensera peut-être que cette circonstance m’est désagréable: pas du tout! Les domestiques sont tous Italiens, ils me parlent italien et je leur réponds en anglais. Je ne les comprends pas, ils ne me comprennent pas et par conséquent il n’y a pas de mal et tout le monde est satisfait. Pour rester dans le vrai, je dois ajouter qu’en fait je lance de temps à autre un mot d’italien... quand j’en ai un à ma disposition, et cela fait bien dans le tableau. Généralement je cueille ce mot le matin, dans le journal. J’en use pendant qu’il est encore tout frais dans ma mémoire et cela ne dure guère. Je trouve que les mots ne se conservent guère dans ce climat: ils s’évanouissent vers le soir et le lendemain, ils ont disparu. Mais cela n’a aucune importance, j’en cueille un autre dans le journal avant déjeuner et je m’en sers à ahurir les domestiques tant qu’il dure. Je n’ai pas de dictionnaire et je n’en veux point. Je choisis mes mots d’après leur son ou leur forme orthographique. Beaucoup ont un aspect français, allemand ou anglais et ce sont ceux-là que je prends—le plus souvent, mais pas toujours. Si je trouve une phrase facile à retenir, d’aspect imposant et qui sonne bien, je ne m’inquiète pas de savoir ce qu’elle signifie, je la sers au premier interlocuteur qui se présente, sachant que si je la prononce soigneusement, il la comprendra et cela me suffit.

Le mot d’hier était: Avanti. Il a un air shakespearien et veut dire sans doute «Va-t’en!» ou «Allez au diable!» Aujourd’hui, j’ai noté une phrase entière: Sono dispiacentissimo. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais cela me semble cadrer avec toutes les circonstances et contenter tout le monde. Bien que d’une façon générale, mes mots et mes phrases ne me servent que pour un jour, il m’arrive d’en conserver parfois qui me restent dans la tête, je ne sais pourquoi, et je les sers avec libéralité dans les conversations un peu longues, de façon à rompre la monotonie des propos échangés. Une des meilleures de ces phrases-là est: Dov’ è il gatto. Cela provoque toujours autour de moi une joyeuse surprise, de telle sorte que je garde ces mots pour les moments où je désire soulever des applaudissements et jouir de l’admiration générale. Le quatrième mot de cette phrase a un son français et je suppose que l’ensemble veut dire: «Donnez-lui du gâteau.»

Durant la première semaine que je passai dans cette solitude profonde, au milieu de ces bois silencieux et calmes, je demeurai sans nouvelles du monde extérieur et j’en étais charmé. Il y avait un mois que je n’avais vu un journal et cela communiquait à ma nouvelle existence un charme incomparable. Puis vint un brusque changement d’humeur. Mon désir d’information s’éleva avec une force extraordinaire. Il me fallut céder, mais je ne voulus pas redevenir l’esclave de mon journal et je résolus de me restreindre. J’examinai donc un journal italien avec l’idée d’y puiser exclusivement les nouvelles du jour... oui, exclusivement dans un journal italien et sans me servir de dictionnaire. De cette façon, je serais forcément réduit au minimum possible et serais protégé contre toute indigestion de nouvelles.

Un coup d’œil à la page de la «dernière heure» me remplit d’espoir. Avant chaque dépêche une ligne ou deux en gros caractères en résumaient le contenu; c’était une bonne affaire, car sans cela, on serait obligé, comme avec les journaux allemands, de perdre un temps précieux à chercher ce qu’il y a dans l’article pour découvrir souvent enfin qu’il n’y a rien qui vous intéresse personnellement.

En principe, nous sommes tous très friands de meurtres, de scandales, d’escroqueries, de vols, d’explosions, de collisions et de tout ce qui y ressemble, lorsque nous en pouvons connaître les victimes ou les héros, lorsqu’ils sont nos amis ou nos voisins, mais lorsqu’ils nous sont complètement étrangers, nous ne prenons généralement pas grand intérêt à ces dramatiques faits divers. Maintenant, l’ennui avec les journaux américains, c’est qu’ils ne font aucun choix, ils énumèrent et racontent tous les drames qui se sont accomplis sur la terre entière et il en résulte pour le lecteur un grand dégoût et une immense lassitude. Par habitude, vous absorbez toute cette ration de boue chaque jour, mais vous arrivez vite à n’y prendre aucun intérêt et en réalité, vous en êtes écœuré et fatigué. C’est que quarante-neuf sur cinquante de ces histoires concernent des étrangers, des gens qui sont loin de vous, très loin, à mille kilomètres, à deux mille kilomètres, à dix mille kilomètres. Alors, si vous voulez bien y réfléchir, qui donc va se soucier de ce qui arrive à ces êtres-là? L’assassinat d’un ami me touche plus que le massacre de tout un régiment étranger. Et, selon moi, le fait d’apprendre qu’un scandale vient d’éclater dans une petite ville voisine est plus intéressant que de lire le récit de la ruine d’une Sodome ou d’une Gomorrhe située dans un autre continent. Il me faut les nouvelles du pays où j’habite.

Quoi qu’il en soit, je vis tout de suite que le journal florentin me conviendrait parfaitement: cinq sur six des scandales et des drames rapportés dans ce numéro étaient locaux; il y avait les aventures des voisins immédiats, on aurait presque pu dire des amis. En ce qui concerne les nouvelles du monde extérieur, il n’y en avait pas trop, disons: juste assez. Je m’abonnai. Je n’eus aucune occasion de le regretter. Chaque matin j’y trouvais les nouvelles dont j’avais besoin pour la journée. Je ne me servis jamais de dictionnaire. Très souvent, je ne comprenais pas très bien, quelques détails m’échappaient, mais, n’importe, je voyais l’idée. Je vais donner ici une coupure ou deux de quelques passages afin de bien montrer combien cette langue est claire:

Il ritorno dei Reali d’Italia

Elargizione del Re all’ Ospedale italiano

La première ligne annonce évidemment le retour des souverains italiens—qui étaient allés en Angleterre. La seconde ligne doit se rapporter à quelque visite du roi à l’hôpital italien.

Je lis plus loin:

Il ritorno dei Sovrani a Roma
ROMA, 24, ore 22,50.—I Sovrani e le Principessine
Reali si attendono a Roma domani alle ore 15,51.

Retour des souverains à Rome, vous voyez! La dépêche est datée: Rome, le 24 novembre, 23 heures moins dix. Cela paraît signifier: «Les souverains et la famille royale sont attendus à Rome demain à 16 heures et 51 minutes.»

Je ne sais pas comment on compte l’heure en Italie, mais, si j’en juge d’après ces fragments, je suppose que l’on commence à compter à minuit et que l’on poursuit sans s’arrêter jusqu’à l’expiration des vingt-quatre heures. Dans la coupure ci-après, il semble indiqué que les théâtres s’ouvrent à 20 heures et demie. S’il ne s’agit pas de matinées, ore 20,30 doit indiquer 8 heures 30 du soir:

Spettacoli del di 25

TEATRO ALFIERI.—Compagnia drammaticá Drago—(Ore 20,30)—La Legge.

ALHAMBRA.—(Ore 20,30)—Spettacolo variato.

SALA EDISON—Grandioso spettacolo Cinematografico: Quo Vadis?—Inaugurazione della Chiesa Russa.—In coda al Direttissimo.—Vedute di Firenze con gran movimento.—America: Trasporto tronchi giganteschi.—I ladri in casa del Diavolo—Scene comiche.

CINEMATOGRAFO.—Via Brunelleschi, n. 4.—Programma straordinario. Don Chisciotte.—Prezzi popolari.

Tout cela m’est parfaitement compréhensible, excepté l’inauguration de ce Chiesa russe: en anglais cheese veut dire fromage... cela se ressemble... enfin je ne comprends pas.

Ce journal n’a que quatre pages et comme il a de longs articles de fond et beaucoup d’annonces, il n’y a pas beaucoup de place pour les crimes, désastres et autres abominations, grâces au ciel! Aujourd’hui je n’y trouve qu’un scandale:

Una principessa

CHE FUGGE CON UN COCCHIERE

Parigi 24.—Il Matin ha da Berlino che la Principessa Schovenbsre-Waldenbure scomparve il 9 Novembre. Sarebbe partita col suo cocchiere. La Principessa ha 27 anni.

Vingt-sept ans et décamper (scomparve) le 9 novembre avec son cocher! Pauvre Princesse! J’espère que Sarebbe ne s’en repentira pas, mais j’ai peur pour elle. Sono dispiacentissimo...

Il y a encore quelques incendies, deux accidents; en voici un:

Grave disgrazia sul Ponte Vecchio

Stammattina, circa le 7,30, mentre Giuseppe Sciatti, di anni 55, di Casellina e Torri, passava dal Ponte Vecchio, stando seduto sopra un barroccio carico di verdura, perse l’equilibrio e cadde al suolo, rimanendo con la gamba destra sotta una ruota del veicolo.

Le Sciatti fu subito raccolto da alcuni cittadini, che, per mezzo della pubblica vettura n. 365, le trasportarono a San Giovanni di Dio.

Ivi il medico di guardia gli riscontrò la frattura della gamba destra e alcune lievi escorazioni giudicandolo guaribile in 50 giorni salvo complicazioni

Cela paraît signifier: «Sérieux accident sur le Vieux-Pont. Ce matin vers 7 h. 30, M. Joseph Sciatti âgé de 55 ans, originaire de Casellina et de Torri, se trouvant assis au sommet d’un tas de verdure (feuilles? foin? légumes?) qui remplissait sa voiture, perdit l’équilibre, tomba et sa jambe droite passa sous une des roues du véhicule.

«Le dit Sciatti fut vite ramassé par quelques citadins, qui, à l’aide de la voiture publique (fiacre?) nº 365, le transportèrent à Saint-Jean-de-Dieu.»

Le paragraphe 3 est un peu plus obscur, mais je crois qu’il y est dit que le médecin arrangea la jambe droite d’une manière assez adroite et que du moment que la gauche n’est pas atteinte, il nous est permis d’espérer que dans cinquante jours le blessé sera tout à fait giudicandolo guaribile, s’il n’y a pas de complication.—Au fait, guaribile doit se rapprocher de guérissable, mais n’importe.

Il y a un grand charme à lire ces petites nouvelles dans une langue que l’on connaît à peine—c’est le charme qui s’attache toujours à ce qui est mystérieux et incertain. En de telles circonstances, vous ne pouvez jamais être absolument assuré de la signification de ce que vous lisez: c’est comme une proie que vous poursuivez, vous essayez comme ceci, puis comme cela, et c’est ce qui rend l’exercice amusant. Un dictionnaire gâterait tout! Quelquefois un seul mot douteux jettera un voile de rêve et d’incertitude dorée sur tout un paragraphe plein de froides et pratiques certitudes. Vous resterez songeur et chercherez à deviner un adorable mystère dans un récit qui n’est au fond que vulgaire et laid. Serait-ce sage de détruire tout ce charme à l’aide d’un coup de dictionnaire?

Après quelques jours de repos, je me suis remis à chercher chaque jour ma petite pâture d’italien. Je la trouve sans peine dans mon journal. Voici, par exemple, un câblogramme de Chicago à Paris. Tous les mots, sauf un, sont intelligibles à ceux qui ne savent pas l’italien:

Revolverate in teatro.

Parigi, 27.—La Patrie ha da Chicago:

Il guardiano del teatro dell’ opera di Wallace (Indiana), avendo voluto espellere uno spettatore che continuava a fumare malgrado il divieto, questo spalleggiato dai suoi amici tirò diversi colpi di rivoltella. Il guardiano rispose. Naque una scarcia generale. Grande panico fra gli spettatori. Nessun ferito.

Traduction:—«Coups de revolver dans un théatre. Paris, le 27.La Patrie reçoit la dépêche suivante de Chicago. Un gardien de théâtre de l’Opéra de Wallace (Indiana), ayant voulu expulser un spectateur qui continuait à fumer malgré la défense, celui-ci, spalleggiato par ses amis, tira plusieurs coups de revolver. Le gardien riposta. D’où frayeur générale, grande panique parmi les spectateurs. Personne de blessé.»

Je parierais que cette bénigne bagarre qui avait eu lieu à l’Opéra de Wallace (Indiana) ne frappa personne en Europe, excepté moi. Mais j’ai été vivement frappé et ce qui m’a frappé, c’est l’impossibilité où je suis de savoir, de science certaine, ce qui a poussé le spectateur à tirer de son revolver contre le gardien. Je lus ce récit tranquillement, sans émotion et sans étonnement jusqu’au moment où j’arrivai à ce mot spalleggiato qui expliquait tout, mais dont j’ignorais la signification. Vous voyez quelle affaire! et quel riche et profond mystère entourait pour moi tout ce petit drame. C’est là le charme délicieux de l’ignorance. Vous commencez à lire un récit... le mot principal d’une phrase vous échappe, vous voilà livré à vos suppositions, vous êtes libre de vous amuser à votre guise, vous n’avez pas à craindre de voir le mystère se dissiper tout d’un coup. Aucune supposition ne vous fournira la signification exacte du mot inconnu. Tous les autres mots vous fournissaient quelque indice par leur forme, leur orthographe, leur son, celui-là ne vous dit rien, il garde son secret. Que veut dire spalleggiato? S’il y a un indice quelque part, une légère ombre d’indice, c’est dans les cinq lettres qui se suivent au milieu du mot, alleg... Cela signifierait-il que le spectateur fut allégé par ses amis et que c’est là ce qui le conduisit à faire feu sur le policier? Mais allégé? Volé? Je ne vois pas du tout comment il se fait qu’un bonhomme volé par ses amis se soit obstiné à fumer dans un théâtre et se soit mis en état de rébellion contre l’agent de la force publique... Non, je ne saisis pas le lien qui pourrait enchaîner toutes ces circonstances et je suis obligé de penser que le mot spalleggiato demeure pour moi un mot mystérieux. L’incertitude reste donc et avec elle le charme.

S’il existait un guide de conversation vraiment bien fait, je l’étudierais et ne passerais pas tout mon temps à des lectures aussi suggestives; mais les guides de conversation ne me satisfont pas. Ils marchent assez bien pendant un certain temps, mais quand vous tombez et que vous vous égratignez la jambe, ils ne vous indiquent pas ce qu’il faut dire.

L’ITALIEN ET SA GRAMMAIRE

J’avais pensé qu’une personne tant soit peu intelligente pouvait lire très facilement l’italien sans dictionnaire, mais j’ai découvert depuis qu’une grammaire n’est pas inutile en bien des circonstances. Cela parce que, si la personne en question ne connaît pas les temps des verbes italiens, elle fera souvent des confusions regrettables. Elle pourra très bien croire qu’une chose doit arriver la semaine suivante alors qu’elle sera déjà arrivée depuis une semaine. En étudiant la question, je vis que les noms, les adjectifs, etc., étaient de bons mots francs, droits et dépourvus d’artifice; mais c’est le verbe qui prête à la confusion, c’est le verbe qui manque de stabilité et de droiture, c’est le verbe qui n’a aucune opinion durable sur rien, c’est le verbe qui leurre le lecteur ignorant, éteint la lumière et cause toutes sortes d’ennuis.

Plus j’étudiais, plus je réfléchissais, plus je me confirmais dans cette opinion. Cette découverte m’indiqua la voie à suivre pour acquérir la science qui me manquait lorsque je lisais les dernières nouvelles des journaux: il me fallait attraper un verbe et m’en rendre maître. Il me fallait le dépecer jusqu’à ce que j’en connusse le fort et le faible, les mœurs et les habitudes, les formes et les excentricités.

J’avais remarqué en d’autres langues étrangères que les verbes vivent en famille et que les membres de chaque famille ont des traits de ressemblance qui leur sont communs et qui les distinguent des membres des autres familles. J’avais noté que cette marque de famille ne se voit pas sur le nez, ni sur les cheveux—pour ainsi parler—mais sur la queue du mot, sur sa terminaison—et que ces queues les distinguent parfaitement, à tel point qu’un expert peut toujours dire s’il a affaire à un Plus-que-parfait ou à un Subjonctif sur simple examen de sa queue, tout comme un cowboy distingue un cheval d’une vache. Naturellement, je ne parle que de ces verbes légitimes que, dans l’argot des grammairiens, on appelle réguliers. Il y en a d’autres—je ne cherche pas à le cacher—qu’on appelle irréguliers, qui sont nés hors mariage, de parents inconnus et qui sont naturellement dépourvus de toute marque de famille, de tout trait de ressemblance avec d’autres, leurs queues ne signifiant rien. Mais de ces bâtards je n’ai rien à dire. Je ne les approuve pas, je ne les encourage pas; je suis un délicat et sensible puriste et je ne permets pas qu’on les nomme en ma présence.

Mais, comme je l’ai dit, je décidai d’attraper un bon verbe et de le disséquer à fond. Un suffit. Une fois familiarisé avec les formes de sa queue, vous êtes avertis, et, après cela, aucun verbe régulier ne saurait vous cacher sa parenté et vous ne pourrez plus confondre le passé ou le futur avec le conditionnel—sa queue vous renseignera toujours.

Je choisis le verbe amare, aimer. Ce ne fut pour aucune raison personnelle, car les verbes me laissent tout à fait indifférents. Je ne me soucie pas plus d’un verbe que d’un autre, et, pris dans leur ensemble, je les respecte fort peu, mais enfin, dans les langues étrangères, il faut toujours commencer avec le verbe «aimer». Pourquoi? Je ne sais pas. C’est une simple habitude, je suppose. Le premier grammairien le choisit: Adam ne fit pas la grimace, et aucun professeur n’eut assez d’originalité d’esprit pour choisir un autre verbe. Il n’en manque pas, cependant; tout le monde l’admet. Mais les grammairiens n’aiment pas l’originalité; ils n’ont jamais émis une idée nouvelle et sont tout à fait incapables de répandre un peu de fraîcheur et de vie dans leurs tristes, sombres et ennuyeuses leçons. Le charme, la grâce et le pittoresque leur sont étrangers.

Je savais donc qu’il me fallait veiller moi-même à rendre mon étude intéressante; j’envoyai donc chercher le facchino et lui expliquai mon désir. Je lui dis de rassembler quelques contadini en une compagnie, de leur donner des costumes et de leur distribuer leurs rôles. Je lui enjoignis d’exercer sa troupe et d’être prêt au bout de trois jours! Chaque division de six hommes, représentant un aspect du verbe, devait être commandée par un sergent, un caporal ou quelque chose comme cela; chacune d’elles devait avoir un uniforme différent, afin que je puisse distinguer un parfait d’un futur sans être obligé de regarder dans mon livre; le bataillon tout entier devait être sous les ordres du facchino avec le grade de colonel. Je payai les frais.

Alors, je m’enquis des mœurs, formes et autres idiosyncrasies du verbe amare, aimer, et je fus très troublé d’apprendre qu’il était capable de prendre cinquante-sept apparences. Cinquante-sept façons d’exprimer l’amour, et encore aucune d’elles n’aurait suffi à convaincre une jeune fille à l’affût d’un titre ou un jeune homme à l’affût d’une dot!

Il me sembla donc qu’étant donnée mon inexpérience il serait fou de ma part de me faire mitrailler par une telle abondance de mots d’amour et j’avertis le facchino d’avoir à me chercher un verbe plus pauvre et plus facile à distribuer dans sa troupe. Je voulais quelque bon vieux verbe, pas trop méchant, bien en main et propre à tous usages, quelque chose enfin de commode pour un débutant qui ne voulait pas ravager tout le pays dès sa première campagne.

Nous cherchâmes en vain. Mon homme fut incapable d’arranger la chose; tous les verbes avaient la même prolixité, tous étaient du même calibre... Mais il dit que le verbe auxiliaire avere, avoir, était une gentille petite machine, bien en mains, et moins capable que d’autres de laisser un débutant dans l’embarras. Ainsi, sur sa recommandation, je le choisis et j’ordonnai à mon colonel de préparer et d’entraîner ses troupes: Je lui expliquai ce qu’il avait à faire et il me demanda trois jours de préparation. (Le facchino est indispensable en Italie. Le mien était vétérinaire dans ses bons jours, et il ne manquait pas de talent.)

A la fin des trois jours, le facchino-vétérinaire-colonel était prêt. J’étais prêt aussi et pourvu d’un sténographe. Nous nous rendîmes dans la chambre que nous appelions la Corderie. Comme son nom l’indique, c’est une très vaste et longue pièce très commode pour y passer des revues. A neuf heures trente du matin, le colonel fit son entrée, prit place à mes côtés et jeta un ordre bref. Les tambours se mirent à battre, l’officier du grade de lieutenant-colonel entra, suivi des troupes qui défilèrent en bon ordre. Chaque division, en uniforme spécial, était pourvue d’une bannière indiquant son rang verbal: les «Temps présents» venaient les premiers, en bleu de mer et vieil or; les «Passé Défini» étaient en rouge et noir; les «Imparfaits» en vert et jaune; les «Futurs» en uniformes bariolés et étoilés; les «Subjonctifs» en pourpre et argent... et, ainsi de suite, défilèrent cinquante-sept hommes dont plusieurs officiers commissionnés ou non. C’était une parade magnifique, ce fut un émouvant spectacle. C’est à peine si je pouvais chasser les larmes de mes yeux. Mais...

—Halte! commanda le colonel.

—Fixe!

—Repos!

—Un... Deux... Trois... Ensemble... Récitez!

C’était parfait. En un magnifique volume de voix, les cinquante-sept Avoir de la langue italienne furent lancés tous ensemble. Puis vint un ordre:

—Fixe!

—Demi-tour à gauche... En avant, marche!

Et les tambours de battre.

Quand la dernière forme d’Avoir eut disparu, le colonel se tourna vers moi, se déclarant prêt à faire manœuvrer son corps et demandant des ordres.

Je répondis:

—Ils ont dit: J’ai, tu as, il a, et ainsi de suite, mais ils ont négligé de dire ce qu’ils avaient. Ce serait une bonne affaire s’ils expliquaient ce qu’ils ont. Il faudrait quelque chose, un objet, n’importe quoi, qui prouve un intérêt personnel aussi bien que grammatical à l’auditeur, comprenez-vous?

Il dit:

—C’est fort bien. Un chien ferait-il l’affaire?

Je répliquai que je n’en savais rien, mais qu’on pouvait toujours essayer avec un chien. Il expédia un aide de camp avec l’ordre d’ajouter un chien.

Les six hommes du «Temps Présent» rentrèrent en rang précédés d’un sergent qui portait la bannière. Ils se formèrent en ligne de bataille et récitèrent l’un après l’autre:

Io ho un cane. J’ai un chien.

Tu hai un cane. Tu as un chien.

Egli ha un cane. Il a un chien.

Noi abbiamo un cane. Nous avons un chien.

Voi avete un cane. Vous avez un chien.

Eglino hanno un cane. Ils ont un chien.

Le silence retomba; les soldats retournèrent au camp, tandis que je me livrais à mes réflexions. Le colonel me dit:

—Il me semble que vous êtes désappointé...

—Oui, répondis-je. Ils sont trop monotones, ils chantent leur leçon; ce n’est pas vivant, ni naturel; ils n’auraient pas cette expression figée et cette élocution déclamatoire dans la vie réelle. Une personne qui annonce qu’elle a un chien en est joyeuse ou triste, elle a un sentiment quelconque et elle ne reste pas immobile et indifférente comme cela... Qu’est-ce que c’est que ces gens-là?

A son avis, la difficulté venait du chien; il dit:

—Ces gens sont des contadini, vous savez, et ils ont un certain préjugé contre les chiens, contre les chiens de garde, veux-je dire. Vous savez qu’ici ces chiens que l’on met dans les vignes et les olivettes sont très sauvages et féroces et, par là, ils n’ont pas la sympathie des gens qui pensent trop aux biens d’autrui. Je crois que nos soldats ont quelque chose contre les chiens...

Je compris que nous nous étions trompés en choisissant le chien et qu’il nous fallait essayer quelque chose d’autre, et quelque chose qui éveille si possible l’intérêt de nos hommes.

—Comment dit-on: chat, en italien? demandai-je.

Gatto.

—Est-ce un monsieur ou une dame, masculin ou féminin, veux-je dire?

—Masculin, monsieur.

—Qu’est-ce que nos gens pensent de cet animal?

—Eh bien... ils...

—Vous hésitez..., cela suffit. Que pensent-ils des poulets?

Il leva au ciel des yeux tout illuminés de convoitise et de joie: je compris.

—Comment dit-on: poulet, en italien? repris-je.

Pollo, Podere (Podere veut dire: maître. C’est un titre honorifique). Pollo, c’est un poulet; quand il y en a assez pour constituer un pluriel, on dit polli.

—Très bien; les polli feront l’affaire. Quelle est la division commandée pour le prochain exercice?

—Le «Passé Défini».

—Faites-les avancer avec l’ordre d’employer les poulets. Et faites comprendre aux hommes que nous ne voulons plus de cette attitude froide.

Il transmit l’ordre à un officier à qui il dit encore:

—Tâchez de les amener à penser qu’il s’agit de poulets errants ou perdus dans la campagne.

Puis il se tourna vers moi et, la main à la tempe, il expliqua:

—Cela augmentera leur intérêt pour l’aviculture, monsieur.

Quelques minutes s’écoulèrent. Puis la division s’avança, défila, et, la physionomie toute brillante, le chef de file cria:

Io ebbi polli! J’eus des poulets!

—Bien! dis-je. Continuez! Au suivant!

Tu avesti polli! Tu eus des poulets!

—Parfait! m’écriai-je. A l’autre!

Egli ebbe polli! Il eut des poulets!

—Merveilleux! A l’autre!

Noi avemmo polli! Nous eûmes des poulets!

—Étonnant! Continuez!

Voi aveste polli! Vous eûtes des poulets!

—De mieux en mieux! En avant! Le dernier homme, feu!

Eglino ebbero polli! Ils eurent des poulets!

Alors ils se formèrent en colonnes et par une manœuvre adroite se retirèrent en bon ordre. J’étais enchanté et dis:

—Maintenant, colonel! C’est à peu près ça! Les poulets font merveille, c’est évident. De quelle division est-ce le tour?

—Du «Passé Antérieur».

—Comment est-ce que cela va marcher?

Io ebbi avuto, j’eus eu; tu avesti avuto, tu eus eu; egli ebbe avuto, il eut eu; noi avemmo avuto, nous eûmes...

—Assez! Mais, dites donc, nous venons de les voir les eu! Qu’est-ce que vous me débitez là?

—Mais c’est un autre temps.

—Un autre temps? Mais quelque chose qu’on eut on l’a eu! Nous avons assez d’eu comme cela! Eu est eu et votre histoire qui consiste à le répéter comme pour le rendre plus lointain et pour affirmer qu’on l’a eu encore plus qu’on ne l’a vraiment eu ne signifie rien, vous le savez très bien!

—Mais il y a une distinction! Il ne s’agit pas du même passé...

—Comment faites-vous la différence?

—Eh bien, vous vous servez des premières formes quand il s’agit d’une chose que vous eûtes à un moment vague, indéterminé, imprécis; vous vous servez au contraire du redoublement des eu pour indiquer le moment précis où vous avez cessé d’avoir...

—Hein! Colonel, tout cela est pure stupidité, vous le savez très bien vous-même. Écoutez: A supposer que j’aie eu un eu ou que j’aie désiré d’avoir eu un eu, ou encore que j’aie été dans la situation voulue pour avoir eu un eu qui eût cette prétention folle d’augmenter la puissance et la force de l’Eu, de créer des distinctions stupides parmi des catégories d’Eu, de marquer sottement l’ennui que l’on eut d’avoir eu autrefois, dans le passé, et de dire qu’on eût eu une chose à moins que l’on en eût eu une autre... Si vous craigniez que j’eusse eu cette imbécillité, il fallait m’en priver faire mettre tous ces eu dans quelque hôpital lointain d’où ils n’auraient jamais eu l’occasion de s’échapper.

Tous ces raffinements grammaticaux me révoltent; il n’y a là rien de juste, rien d’honorable; c’est du favoritisme pur que de conserver en activité de service un Eu si délicat qu’il ne peut pas marquer en même temps et de toute sa force, comme il faut, le passé que l’on eut.

Et en ce qui concerne cette division que vous avez appelée «Passé antérieur»—comme si un passé pouvait être autre chose qu’antérieur—renvoyez-la, licenciez les hommes, mettez l’officier à la retraite... Je ne veux plus les voir!

—Mais, dit le colonel tout interloqué, vous n’avez pas vu la nuance, c’est...

—Ne vous donnez pas la peine, je vous en prie! Je ne me soucie plus de cela! Je n’ai nulle prétention au trust des eu, et, pour moi, le passé est et sera toujours, hélas! le passé. Faites venir une bonne et solide escouade de «Futurs», ou je m’en vais.

... Mais je ne devais pas entendre les hommes crier qu’ils allaient avoir des poulets, car, à ce moment, toutes les cloches de Florence se mirent à sonner ensemble l’heure où, selon la loi, toute colazione (tout rassemblement) doit cesser...

TABLE

Pages.
[MARK TWAIN][5]
[LE LEGS DE 30.000 DOLLARS][29]
[LE PASSEPORT RUSSE][89]
[MÉMOIRES D’UNE CHIENNE][127]
[HOMMES ET PRINCES][151]
[ENFER OU PARADIS?][177]
[UNE HISTOIRE DE MALADE][219]
[MA PREMIÈRE MACHINE A ÉCRIRE][233]
[UN MONUMENT A ADAM][241]
[CONSEILS AUX PETITES FILLES][245]
[SAINTE JEANNE D’ARC][249]
[UN ARTICLE AMUSANT][263]
[UNE LETTRE AU MINISTRE DES FINANCES][275]
[L’ESPRIT DES ENFANTS][277]
[UN MOT DE SATAN][283]
[LES CINQ DONS DE LA VIE][287]
[L’ITALIEN SANS MAITRE][293]
[L’ITALIEN ET SA GRAMMAIRE][305]

4597.—Tours, Imp. E. ARRAULT et Cⁱᵉ

NOTES:

[A] Troisième marque! Un quart de plus vers la deuxième marque! Moitié de la deuxième marque! Deuxième marque.—Il s’agit de la marque des poteaux pour mesurer l’étiage.

[B] Pour comprendre toute la portée de ce passage, il est nécessaire de se rappeler qu’aux États-Unis comme à Londres, le dimanche est très rigoureusement observé. (Note du traducteur.)

[C] Les «Tammanistes» sont les membres de Tammany Hall, club politique de New York, fondé en 1789 et qui depuis 1865 joue un rôle prépondérant et souvent scandaleux dans l’administration de la ville. (Note du traducteur.)

[D] L’austérité des puritains—fondateurs des États Unis—est encore très vivace on Amérique, surtout dans les campagnes. Par exemple, il n’y a pas cinquante ans, qu’une loi sévère interdisait encore de fumer à moins de quatre kilomètres d’un endroit habité. (Note du traducteur.)

[E] William Dean Howells, le célèbre romancier, auteur de la Fortune de Silas Lapham, la Raison d’une femme, le Monde des diamants, Une séparation et une rencontre, etc. (Note du Traducteur).

[F] Bien que Mark Twain ne donne ici sur Jeanne d’Arc que des détails connus de tout le monde en France, il nous a paru intéressant de traduire les pages où le célèbre humoriste américain glorifie l’héroïne française. (Note du traducteur.)

[G] Il y aurait peut-être lieu de discuter l’affirmation de Mark Twain. Sans doute, l’illustre auteur américain n’a pas eu l’occasion de voir beaucoup des innombrables œuvres d’art que Jeanne d’Arc inspira et dont plusieurs ne méritent pas la critique qu’en fait Mark Twain. (Note du traducteur.)

[H] La Saturday Review est une revue anglaise. (Note du traducteur.)