I
À Pise, le 14 mai 1843.
Vers la fin de l'hiver 1795-1796, j'eus la rougeole. Elle me rendit assez malade, d'autant plus que je commençais une grossesse. Nous craignions qu'Humbert n'en fût aussi attaqué, mais il ne la prit pas, quoiqu'il couchât dans ma chambre. Je me trouvai bientôt rétablie, et c'est à ce moment que nous reçûmes de France des lettres de Bonie, qui nous apprenait que, joignant ses efforts à ceux de M. de Brouquens, ils étaient parvenus à faire lever le séquestre du Bouilh.
Les biens des condamnés avaient été restitués. Ma belle-mère, de concert avec son gendre, le marquis de Lameth, agissant au nom de ses enfants, était rentrée en possession des terres de Tesson et d'Ambleville, et de la maison de Saintes, dont le département de la Charente-Inférieure s'était emparé. Mais lorsqu'ils demandèrent la levée des scellés au Bouilh, on leur objecta l'absence du propriétaire. Ils répondirent qu'il était établi en Amérique avec passeport, et que ni M. de La Tour du Pin ni moi, personnellement propriétaire d'une maison à Paris, nous n'étions inscrits sur la liste des émigrés. Après de nombreuses démarches, on nous accorda alors un sursis d'un an pour nous représenter. À défaut de quoi le Bouilh serait mis en vente comme bien national, sauf à M. de Lameth a faire valoir les droits de ses enfants à titre de petits-fils de l'ancien propriétaire. On nous pressait, en conséquence, de revenir le plus tôt possible. Toutefois, comme la stabilité du gouvernement français inspirait, à cette époque encore, bien peu de confiance, on nous recommandait en même temps de ne pas prendre notre passage pour un port de France, mais de revenir plutôt par l'Espagne, avec laquelle la République venait de conclure une paix qui semblait devoir être durable.
Ces dépêches tombèrent, au milieu de nos tranquilles occupations, comme un brandon qui alluma brusquement dans le coeur de tous, autour de moi, des idées de retour dans la patrie, des prévisions d'une existence meilleure, des espérances d'ambitions futures satisfaites, en résumé tous les sentiments qui animent la vie des hommes. Pour moi j'éprouvai une tout autre sensation. La France ne m'avait laissé qu'un souvenir d'horreur. J'y avais perdu ma jeunesse, brisée par des terreurs sans nombre et inoubliables. Je n'avais plus et je n'ai jamais eu depuis dans l'âme que deux sentiments qui la maîtrisèrent entièrement et exclusivement: l'amour de mon mari et celui de mes enfants. La religion, seul mobile désormais de toutes mes actions, me commanda de ne pas opposer le plus léger obstacle à un départ dont je m'effrayais et qui me coûtait. Une sorte de pressentiment me faisait entrevoir que j'allais au-devant d'une nouvelle carrière de troubles et d'inquiétudes. M. de La Tour du Pin ne se douta jamais de l'intensité de mes regrets quand je vis fixer le moment où nous quitterions la ferme. Je ne mis qu'une condition à ce départ: celle de donner la liberté à nos nègres. Mon mari y consentit et me réserva, à moi seule, ce bonheur.
Les pauvres gens, en voyant arriver des lettres d'Europe, s'étaient doutés de quelques changements dans notre existence. Ils étaient inquiets, alarmés. Aussi est-ce en tremblant qu'ils entrèrent tous les quatre, Judith tenant dans ses bras sa petite Maria, âgée de trois ans, et sur le point d'accoucher d'un autre enfant, dans le salon où je les avais appelés ensemble. Ils m'y trouvèrent seule. Je leur dis avec émotion: «Mes amis, nous allons retourner en Europe. Que faut-il faire de vous?» Les pauvres gens furent atterrés. Judith tomba sur une chaise en sanglotant; les trois hommes se cachèrent le visage dans les mains, et tous demeurèrent immobiles. Je repris: «Nous avons été si contents de vous qu'il est juste que vous soyez récompensés. Mon mari m'a chargé de vous dire qu'il vous donne la liberté.» En entendant ce mot, nos braves serviteurs furent si stupéfaits qu'ils restèrent quelques secondes sans parole. Puis, se précipitant tous les quatre à genoux à mes pieds, ils s'écrièrent; Is it possible? Do you mean that we are free?[53] Je répondis: Yes, upon my honour, from this moment, as free as I am myself[54].
Qui pourrait décrire la poignante émotion d'un pareil moment! Je n'ai rien éprouvé de ma vie d'aussi doux. Ceux que je venais de libérer m'entouraient en pleurant; ils baisaient mes mains, mes pieds, ma robe; et puis brusquement leur joie s'arrêta, et ils dirent: «Nous aimerions mieux demeurer esclaves toute notre vie et que vous restiez ici.»
Le lendemain, mon mari les emmena à Albany devant le juge pour la cérémonie de la manumission[55], qui devait se faire en public. Tous les nègres de la ville se rassemblèrent pour y assister. Le juge de paix, qui se trouvait être en même temps le régisseur de M. Renslaër, était de fort mauvaise humeur. Il tenta de soutenir que, Prime étant âgé de cinquante ans, on ne pouvait, aux termes de la loi, lui donner la liberté sans lui assurer une pension de cent dollars. Mais Prime avait prévu le cas, et il produisit son extrait de baptême, qui attestait qu'il n'en avait que quarante-neuf. On les fit agenouiller devant mon mari, et il leur mit la main sur la tête pour sanctionner la libération, absolument comme dans l'ancienne Rome.
Nous affermâmes notre habitation avec les terres qui en dépendaient à l'individu même qui nous les avait cédées, et nous vendîmes la plus grande partie du mobilier. Les chevaux montèrent à un assez haut prix. Je distribuai en souvenir plusieurs petits objets en porcelaine que j'avais apportés d'Europe. Quant à ma pauvre Judith, je lui laissai de vieilles robes de soie, qui auront, sans doute, passé à sa postérité.