II
Vers le milieu d'avril, nous nous embarquâmes à Albany pour descendre à New-York, après avoir fait de tendres et reconnaissants adieux à tous ceux qui, pendant deux ans, nous avaient comblés de soins, d'amitiés et de prévenances de tous genres. Combien de fois, deux ans après, repoussée dans un nouvel exil, n'ai-je pas regretté ma ferme et mes bons voisins!
Nous allâmes, à New-York, chez M. et Mme Olive, qui nous reçurent dans leur jolie petite maison de campagne. Nous y trouvâmes M. de Talleyrand décidé, comme nous, à regagner l'Europe. Mme de Staël, de retour à Paris, où elle était établie avec Benjamin Constant, le pressait de rentrer et de servir le Directoire, qui demandait l'aide de son habileté. Nous avions cru, un moment, que nous pourrions prendre passage sur le même vaisseau que lui. Mais quand il apprit notre intention de débarquer dans un port d'Espagne, pour gagner ensuite Bordeaux, il modifia ses projets pour ne pas se trouver, même momentanément, sous la domination du roi catholique, qui aurait pu trouver, non sans raison, qu'il n'était pas un évêque assez édifiant. Il résolut donc de prendre passage sur un navire à destination de Hambourg. Aucun bateau ne partait pour la Corogne ou pour Bilbao, comme nous l'aurions souhaité. Un seul, de quatre cents tonneaux, superbe navire anglais, allait à Cadix, et devait lever l'ancre incessamment. Faute de mieux, et malgré le grand voyage que nous aurions à faire en Espagne, nous nous décidâmes à arrêter notre passage sur celui-là. Il naviguait sous pavillon espagnol, quoiqu'il appartint, ainsi que sa cargaison—en blé, je crois—à un Anglais. Le propriétaire se trouvait à bord comme passager. Il se nommait M. Ensdel. C'était un ancien armateur pour la pêche de la baleine. Il ne savait pas un mot de français. Mais le capitaine, originaire de la Jamaïque, parlait anglais. D'ailleurs il trouva tout de suite un interprète très intelligent dans mon fils qui, quoique âgé de six ans seulement, lui fut d'une grande utilité. Tout en nous occupant de notre établissement et de nos arrangements à bord, nous passâmes encore trois semaines cependant chez Mme Olive en compagnie de M. de Talleyrand.
Dans la rade se trouvait un sloop de guerre français, commandé par le capitaine Barré, dont mon mari avait connu le père dans la maison du vieux duc d'Orléans[56]. Fort aimable homme, quoique un vrai loup de mer, il venait tous les jours nous chercher dans son canot et nous promenait sur tous les points de la rade, se gardant bien toutefois d'approcher de Sandy-Hook, où le capitaine Cochrane, plus tard amiral, l'attendait depuis deux mois pour le happer au passage, s'il tentait de sortir. Nous visitâmes son sloop, armé de quinze canons. C'était un bijou d'ordre, de propreté, de soin. Combien j'aurais aimé à retourner en Europe sur ce joli navire!
Mais la Maria-Josepha nous attendait. Nous y montâmes tous les quatre[57], le 6 de mai 1796, et le même jour on mettait à la voile. Plusieurs autres passagers se trouvaient à bord. Parmi eux, M. de Lavaur, émigré, ancien officier dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, échappé après mille dangers aux massacres du 10 août. Comme il était de Bordeaux, une sorte de liaison se forma tout de suite entre mon mari et lui. Puis un ménage français, un négociant et sa femme[58]. Celle-ci était, comme moi, dans une position intéressante, mais beaucoup plus avancée dans sa grossesse. Le négociant avait fait de mauvaises affaires à New-York et allait essayer à Madrid d'en faire de meilleures. La femme était jeune, douce, assez bien élevée, mais paresseuse. Enfin un jeune homme de Paris, plutôt niais, nommé Lenormand, qui fut pendant toute la traversée notre souffre-douleur. Les personnes que je viens de nommer, M. Ensdel et le capitaine, composaient la table de la grande chambre.
Je ne souffris pas du mal de mer, et, le temps étant superbe, je m'occupais toute la journée. Aussi eus-je vite épuisé l'ouvrage que j'avais emporté pour moi et pour mon mari. Je m'érigeai alors en couturière générale, et je fis une proclamation pour que l'on me donnât du travail. Chacun m'en apporta. J'eus des chemises à faire, des cravates à ourler, du linge à marquer. La traversée dura quarante jours, parce que le capitaine, rebelle aux avis de M. Ensdel, était descendu au sud, entraîné par des courants. Ce temps me suffit pour mettre en bon ordre toute la garde-robe de l'équipage.
Enfin, vers le 10 juin, nous vîmes le cap Saint-Vincent, et le lendemain nous entrâmes dans la rade de Cadix. Le capitaine, par sa maladresse et son ignorance, avait prolongé au moins de quinze jours notre traversée, en se laissant entraîner vers la côte d'Afrique, d'où l'on a beaucoup de peine à se relever vers le nord. Il se croyait si loin de la terre qu'il n'avait pas seulement songé à faire monter un matelot en vigie sur le mât. Lorsqu'on découvrit, à la pointe du jour, le cap Saint-Vincent, qui est très élevé, il fut tout déconcerté.