I
Enfin nous reçûmes une lettre de Bonie déterminant le jour où il nous attendrait à Bayonne, et nous arrêtâmes cette fois un collieras de retour pour nous transporter ainsi que nos bagages. M. de Lavaur, dont la radiation était arrivée, proposa de nous accompagner, et quoique cela ne nous convînt guère, nous y consentîmes. M. de Chambeau fut obligé de rester à Madrid. La tendre amitié qu'il nous portait, et dont il nous a donné tant de preuves, rendit cette séparation très pénible pour lui et pour nous. Depuis près de trois ans, il partageait toutes nos vicissitudes, nos intérêts, nos peines. Mon mari le considérait comme un frère. Pendant ces longues années d'exil, nos pensées avaient été communes. Aussi notre pauvre ami éprouva-t-il de notre départ un affreux déchirement. Il était sans argent. Personne n'avait songé à lui en envoyer. Heureusement nous nous trouvâmes en mesure de pouvoir lui laisser cinquante louis, et le bonheur voulut qu'on l'accueillit dans la maison de la comtesse de Galvez, où il resta jusqu'en 1800.
Nous partîmes de Madrid à 2 heures après-midi pour aller coucher à l'Escurial. Le collieras était une bonne ancienne berline, attelée de sept mules, menées—disons plutôt conseillées ou exhortées—par un cocher assis sur le siège et par un aide-postillon armé d'un long fouet. Ce dernier sautait alternativement sur l'une ou sur l'autre des mules, qui n'avaient pas de brides et obéissaient à la voix. Pourtant je crois que les mules du timon avaient des rênes, mais les cinq autres certainement pas. L'une d'elles, la septième, marchait isolée en avant. Elle se nommait la generala, et guidait toutes les autres.
À un quart de lieue de Madrid, le cocher s'aperçut qu'il avait oublié son manteau. Malgré la chaleur étouffante, il ne voulut pas faire un pas de plus, avant que le postillon n'eût été le chercher monté sur l'une des mules. Cela nous retarda beaucoup, et nous n'arrivâmes à l'Escurial que fort avant dans la nuit.
Presque toute la journée du lendemain fut consacrée à visiter l'admirable monastère[64] dont on a fait tant de descriptions. Aucune ne m'a paru moralement exacte, parmi toutes celles que j'ai lues depuis. Elles ne peignent pas l'espèce de triste recueillement religieux que ce lieu, ce chef-d'oeuvre de tous les arts, au milieu d'un désert, jette dans l'âme. Tant de merveilles semblent n'avoir été rassemblées dans cette solitude que pour nous ramener à la pensée de la futilité et de l'inutilité des oeuvres des hommes. Depuis, quand se sont déroulés les événements qui ont déchiré l'Espagne, j'ai été bien frappée de l'espèce de prophétie du Père qui nous montrait la chapelle souterraine où sont enterrés les rois d'Espagne depuis Philippe II. Après nous avoir promenés au milieu des tombes, qui toutes sont semblables, il nous fit remarquer qu'une seule restait vide: celle destinée au roi régnant, Charles IV, et posant en même temps la main sur le sarcophage, dont un coin de marbre tenait le dessus ouvert, il nous dit en italien: «Qui sait s'il y sera jamais?» Sur le moment, ce propos n'attira pas mon attention. Mais, longtemps après, quand je vis ce malheureux prince chassé du trône, cette parole si prophétique me revint à l'esprit.
Depuis la découverte de l'Amérique et des mines d'or et d'argent du Pérou, les rois d'Espagne faisaient chaque année, à l'église l'Escurial, un présent magnifique de ces deux métaux. Aussi en résultait-il que son trésor devint le plus riche de toute l'Europe. Tous les objets qui provenaient de ce luxueux usage, rangés par ordre d'années, témoignaient, pour un oeil observateur, de la décroissance successive du goût, depuis les premiers, signés de Benvenuto Cellini, jusqu'au dernier, de date toute récente.
Le dessus du maître-autel, bas-relief tout en argent, représentant l'apothéose de saint Laurent, patron de l'Escurial, quoique d'une magnificence sans égale, satisfaisait peu comme objet d'art. Je dis satisfaisait, car il y a lieu de supposer que les malheurs de l'Espagne auront amené la destruction de tous ces chefs-d'oeuvre. Les divers objets à l'usage du culte étaient rangés dans des armoires à glaces faites avec les plus beaux bois des Indes orientales. J'ai conservé le souvenir précis d'un saint ciboire, en forme de mappemonde, surmonté d'une croix dont le milieu était orné d'un énorme diamant et les branches de quatre grosses perles. Il y avait des ostensoirs tout brillants de pierreries. On nous montra l'ornement du jour de Pâques, fait de velours rouge entièrement brodé en perles fines de grosseurs différentes, selon le dessin. Bien des personnes n'auraient peut-être pas apprécié cette magnificence, car la moindre étoffe brochée d'argent produisait plus d'effet, et cependant il y avait pour plusieurs millions de perles sur ce velours tout uni.
Nous montâmes au jubé, où on voyait les admirables livres d'église formés de feuillets en vélin dont les marges sont peintes par les élèves de Raphaël, d'après ses dessins. Ces volumes, grand in-folio garni de coins d'argent, reliés d'une peau brune montrant le côté de l'envers, étaient placés, séparés les uns des autres par une planche mince, dans une sorte de buffet ouvert. À cause de leur poids, il eût été difficile de les sortir de leur case. Pour obvier à cet inconvénient, on avait disposé sur le fond de chacune des cases des petits rouleaux d'ivoire traversés par des broches de fer, autour desquelles ils tournaient. De cette manière, le moindre effort suffisait pour amener un de ces livres à soi. Je n'ai vu ce moyen employé dans aucune bibliothèque.
C'est dans la galerie haute de l'Escurial que se trouvait le beau christ en argent, de grandeur naturelle, de Benvenuto Cellini. Après avoir parcouru, admiré, cette magnifique église, j'y restai seule, tandis que mon mari et M. de Lavaur allèrent visiter le couvent et la bibliothèque, où on voyait le beau tableau de Raphaël, nommé la Perle[65]. On ne m'avait pas prévenue, à Madrid, qu'une femme ne pouvait visiter la bibliothèque située dans l'intérieur du couvent sans une permission particulière. Je le regrettai vivement.
J'attendis assez longtemps mes compagnons de voyage pour que mon esprit eût le loisir de se perdre dans beaucoup de méditations. Je pensai à la beauté de cet édifice, puis à la bataille de Saint-Quentin[66], perdue par les Français, et en commémoration de laquelle l'Escurial avait été bâti par le farouche père[67] de don Carlos[68], Aussi quand mon mari revint me frapper sur l'épaule en me disant: «Allons voir la maison du prince!» je fus presque contrariée d'être dérangée dans mes pensées. Mon fils, en qualité de garçon, avait accompagné son père et se montrait tout fier d'avoir à me raconter ce qu'il avait vu.
Nous nous dirigeâmes donc vers cette maison du prince, bâtie par Charles IV pendant qu'il était prince des Asturies, et où il se retirait, quand la cour était à l'Escurial, pour échapper aux rigoureuses étiquettes espagnoles. Elle ressemblait à une maisonnette fort élégante et dont un modeste agent de change aurait de la peine à se contenter de nos jours. De jolis meubles, des tableautins, des ornements d'un goût douteux, une quantité de draperies du plus vilain effet lui donnaient l'aspect d'un petit logis de fille. Quel contraste avec l'admirable église que nous venions de quitter! J'en éprouvais une bien désagréable impression.
Étant retournés à l'auberge, nous en partîmes bientôt après pour aller coucher à la Granja[69], où était installée la cour. Nous y devions prendre des paquets du ministre d'Amérique, M. Rutledge, pour son consul à Bayonne. Il nous offrit à souper, et le lendemain nous nous dirigeâmes sur Ségovie, petite ville très pittoresque, avec un château dont nous ne vîmes que la cour entourée d'arcades d'un style mauresque.
Le reste de notre voyage présenta peu d'événements. Nous restâmes un jour à Vittoria, pour permettre de soigner la generala, car sans elle on ne pouvait marcher, puis une journée à Burgos, où j'allai voir la cathédrale, et enfin nous arrivâmes à Saint-Sébastien, où Bonie nous attendait.