II
Je n'éprouvais aucun plaisir à rentrer en France. Au contraire, les souffrances que j'y avais endurées pendant les six derniers mois de mon séjour m'avaient laissé un sentiment de terreur et d'horreur que je ne pouvais surmonter. Je songeais que mon mari revenait avec une fortune perdue, que des affaires difficiles allaient l'occuper désagréablement, et que nous étions condamnés à habiter un grand château dévasté, puisque tout avait été vendu au Bouilh. Ma belle-mère vivait encore. Elle était rentrée en possession de Tesson et d'Ambleville. Dépourvue de toute intelligence, très méfiante, très obstinée, elle n'avait, pour les affaires, de confiance en personne. Combien je regrettais ma ferme, ma tranquillité! Ce fut avec un véritable serrement de coeur que je passai le pont de la Bidassoa, et que je me sentis sur le territoire de la République une et indivisible.
Nous arrivâmes le soir à Bayonne. À peine étions-nous entrés dans l'auberge que deux gardes nationaux vinrent chercher M. de La Tour du Pin pour l'amener devant l'autorité, représentée alors, me semble-t-il, par le président du département. Ce début me causa une grande frayeur. Conduit, accompagné par Bonie devant les membres du tribunal assemblés, il fut questionné sur ses opinions, ses projets, ses actions, sur les causes et les raisons de son absence et sur celles de son retour. Il s'aperçut aussitôt qu'il avait été dénoncé par M. de Roquesante, et le déclara franchement, en disant, en même temps, combien il avait au contraire eu à se louer de l'ambassadeur à Madrid. Après des pourparlers qui durèrent au moins deux heures—elles me parurent avoir duré un siècle, tant j'étais restée inquiète à l'auberge—mon mari revint. On l'autorisait à continuer sa route jusqu'à Bordeaux, mais muni d'une espèce de feuille de route officielle où toutes les étapes étaient marquées, et avec l'injonction de faire viser cette feuille à chaque arrêt. De telle sorte que, si je m'étais trouvée fatiguée ou souffrante, ce qui n'aurait pas été impossible, avancée comme je l'étais dans ma grossesse, il eût fallu le faire constater officiellement par l'autorité du lieu.
Bonie nous quitta et retourna à Bordeaux par le courrier. Nous prîmes un mauvais voiturier, qui nous conduisit à petites journées. Un seul événement marqua notre route. À Mont-de-Marsan, ayant fait venir un perruquier pour me peigner, il me proposa, à ma grande surprise, 200 francs en échange de mes cheveux. Les perruques blondes étaient tellement à la mode à Paris, disait-il, que certainement il gagnerait au moins 100 francs si je consentais à lui vendre ma tête. Je refusai cette proposition, bien entendu, mais j'en conçus beaucoup de respect pour mes cheveux, qui étaient, modestie à part, très beaux dans ce temps-là.
Nous retrouvâmes à Bordeaux l'excellent Brouquens. Il avait prospéré pendant la guerre contre l'Espagne et se trouvait réengagé alors dans la compagnie des vivres des armées d'Italie. Il nous reçut avec cette tendre amitié qui ne s'était jamais un instant démentie. Mais j'étais impatiente de me retrouver chez moi, et je pris des arrangements avec mon bon docteur Dupouy qui devait venir me soigner. Puis, l'affaire de la levée du séquestre terminée, nous arrivâmes au Bouilh pour y faire ôter les scellés.
Le premier moment, je l'avoue, mit singulièrement à l'épreuve ma philosophie. Cette maison, je l'avais laissée bien meublée, et si on n'y trouvait rien d'élégant, tout y était commode et en abondance. Je la retrouvais absolument vide: pas une chaise pour s'asseoir, pas une table, pas un lit. J'étais sur le point de céder au découragement, mais la plainte eût été inutile. Nous nous mîmes à défaire nos caisses de la ferme, depuis longtemps déjà arrivées à Bordeaux, et la vue de ces simples petits meubles, transportés dans ce vaste château, provoqua en nous bien des réflexions philosophiques.
Le lendemain, beaucoup d'habitants de Saint-André, honteux d'être venus à l'encan de nos meubles, vinrent nous proposer de les racheter pour ce qu'ils leur avaient coûté. Nous reprîmes ainsi, dans des conditions raisonnables, ce qui nous convint le mieux, quand nous jugeâmes que les acheteurs n'avaient acquis que par poltronnerie. Quant aux bons républicains, ils ne se soumirent pas à cette complaisance antinationale. La batterie de cuisine, une des choses ayant le plus de valeur, était très belle. On l'avait transportée au district de Bourg avec l'intention de l'envoyer à la Monnaie. On nous la rendit, ainsi que la bibliothèque, qui avait été également déposée au district. Nous passâmes très agréablement plusieurs jours à la placer sur ses étagères, et, avant l'arrivée du docteur Dupouy, tous nos arrangements intérieurs étaient terminés comme si nous avions été installés au Bouilh depuis un an.
J'eus à ce moment un très grand bonheur: ce fut l'arrivée de ma chère bonne Marguerite. Mme de Valence, en sortant de prison à Paris, l'avait appelée chez elle pour soigner ses deux filles. Mais dès que cette excellente femme apprit mon retour, rien ne put l'empêcher de venir me rejoindre. Je la revis avec un sensible plaisir. Elle avait échappé, malgré l'aristocratie de son tablier blanc, à tous les dangers de la Terreur. Un mois après mon départ pour l'Amérique, elle arrivait à Paris, où une bourgeoise de ses amies lui donnait asile. Quelques jours après elle sortait, vêtue comme d'habitude en bonne de grande maison, avec un tablier d'une blancheur de neige. À peine avait-elle fait quelques pas dans la rue, qu'une cuisinière, le panier au bras, la poussa dans un de ces passages sombres que l'on nomme à Paris une allée, et lui dit: «Ah! malheureuse, vous ne savez donc pas que vous serez arrêtée et guillotinée avec un tablier comme celui-là!» Ma pauvre bonne fut stupéfaite d'avoir encouru la peine de mort pour cette habitude de toute sa vie. Elle remercia celle qui venait de la lui sauver, et ayant caché son ajustement antirépublicain, elle s'empressa d'acheter quelques aunes de toiles pour, comme elle le disait, se déguiser.
Peu de temps après, passant sur la place Vendôme, elle aperçut deux enfants de six à sept ans jouant devant une porte cochère, et, les trouvant jolis, elle leur parla. Elle apprit d'eux qu'ils demeuraient avec leur grand-père qui était impotent et avait des gardes chez lui, que leur papa et leur maman étaient en prison, que tous les domestiques avaient quitté et qu'ils restaient seuls avec grand-papa. Il n'en fallait pas davantage à l'excellent coeur de Marguerite. S'étant fait conduire par les enfants chez leur grand-père, celui-ci lui confirma la vérité de leur récit. Elle lui proposa de rester à son service pour le soigner, ainsi que les enfants. Il accepta avec bonheur, et, deux heures après, elle s'installait auprès d'eux. Son séjour dans cette maison se prolongea jusqu'après la mort de Robespierre. Mme de Valence la prit alors chez elle. Dès mon retour, comme je l'ai dit, elle vint me retrouver. Elle arriva au Bouilh à temps pour recevoir ma chère fille Charlotte, dont j'accouchai le 4 novembre 1796. Je la nommai Charlotte[70] parce qu'elle était filleule de M. de Chambeau. Sur le registre de la commune, néanmoins, elle fut inscrite sous le nom d'Alix, seul nom, par conséquent, qu'elle put prendre dans les actes.