III
Nous prîmes la route de Lingen pour entrer en Hollande. Un certain nombre de jeunes gens nous accompagnèrent pendant plusieurs lieues. Ils nous quittèrent dans une auberge où nous nous étions arrêtés pour faire déjeuner les enfants. Avant de se séparer de nous, ils voulurent à toute force me décider à boire une tasse d'un mélange allemand dont ils avaient préparé les ingrédients. Je pensais que ce serait détestable, et néanmoins, après en avoir goûté, je trouvai le breuvage excellent. Il se composait de vin de Bordeaux chaud, dans lequel on mettait des jaunes d'oeufs et des épices. Le médecin se trouvait parmi ceux qui me reconduisaient. Ce fut par son ordonnance que j'avalai ce mélange qui me grisa un peu.
Les braves gens de mon escorte nous quittèrent alors en nous souhaitant avec ferveur un bon voyage. Leurs voeux nous portèrent bonheur car il ne nous arriva rien de fâcheux, et ma petite fille supporta étonnamment bien la route, pour une enfant qui n'avait pas un mois. Elle ne quittait pas, il est vrai, mon sein le jour comme la nuit, et j'eus grand soin de ne pas lui laisser respirer une seule fois l'air glacial de ces plaines du Nord. Sans les soins minutieux dont elle fut entourée par Marguerite et par moi, elle aurait pu difficilement résister à un voyage si long et si pénible au mois de mars.
Nous arrivâmes enfin à Utrecht, et mon mari alla aussitôt à La Haye pour se faire délivrer un passeport en règle par l'ambassadeur de la République française auprès de la République batave, M. de Semonville. Celui-ci, tournant toujours au vent qui soufflait, avait déjà su plaire au nouveau gouvernement, dont Bonaparte était le chef. M. de La Tour du Pin connaissait très intimement, depuis longtemps, M. de Semonville. Aussi fut-il reçu à bras ouverts, et on lui fabriqua un superbe passeport attestant qu'il n'était pas sorti d'Utrecht depuis le 18 fructidor.
Pendant la courte absence de M. de La Tour du Pin, Mme d'Hénin, par le plus grand des hasards, passa à Utrecht, et mon mari fut fort surpris de trouver sa tante au retour du voyage qu'il venait de faire à La Haye.
Mme d'Hénin s'en allait, je crois, chez M. de La Fayette, établi depuis sa sortie de prison, après le traité de Campo-Formio, à Vianen, près d'Utrecht. Je ne puis me rappeler si elle venait de France ou d'Angleterre. Elle possédait toujours deux ou trois passeports différents, et changeait de nom et de route à tous moments.
Nous restâmes deux jours avec elle; puis, profitant d'une voiture que l'on dirigeait sur Paris, et que nous nous chargeâmes de remettre à destination, nous partîmes.
En arrivant à Paris, nous étions descendus à l'hôtel Grange-Batelière. Mon mari y fut réveillé, au milieu de la nuit, d'une façon singulière. Le garçon d'auberge avait entendu prononcer plusieurs fois, pendant notre souper, le nom de mon fils: Humbert. Or, il se trouva qu'on recherchait pour l'arrêter, j'ai oublié pour quel motif, un certain général Humbert, logé comme nous dans l'hôtel. Les gendarmes chargés de l'arrestation furent, quand ils se présentèrent, conduits dans la chambre de mon mari par ce même garçon d'auberge, qui affirmait que nous avions souvent répété le nom d'Humbert pendant la soirée. Le quiproquo fut bientôt expliqué. Les gendarmes, de fort mauvaise humeur contre le garçon qui les avait induits en erreur, s'en plaignirent au maître de la maison. Ce dernier n'était autre que l'ancien tailleur Pujol. Il avait, à cette époque, fait fortune, et sa jolie fille a épousé plus tard le peintre célèbre, Horace Vernet.
Mon beau-frère Lameth et notre ami Brouquens se trouvaient à Paris. M. de Lameth nous logea dans une charmante petite maison toute meublée, rue de Miromesnil, occupée jusque-là par deux de ses amis qui venaient de la quitter pour s'en aller passer à la campagne tout l'été. Nous étions prédestinés à habiter des maisons de filles. Celle de Richmond appartenait à une actrice. Celle-ci avait été arrangée pour Mlle Michelot, ancienne maîtresse de M. le duc de Bourbon. Tous les murs étaient ornés de glaces, et cela avec une telle prodigalité que je fus obligée de tendre de la mousseline pour en dissimuler la plus grande partie, tant j'étais ennuyée de ne pouvoir bouger sans rencontrer ma figure reflétée de la tête aux pieds.
Je trouvai à Paris, déjà revenues de l'émigration, beaucoup de personnes de ma connaissance. Tous les jeunes gens tournaient, dès ce moment, les yeux, vers le soleil levant, Mme Bonaparte, installée aux Tuileries, dont les appartements avaient été remis à neuf comme par enchantement. Elle avait déjà des airs de reine, mais de la reine la plus gracieuse, la plus aimable, la plus prévenante. Quoique n'ayant pas beaucoup d'esprit, elle avait bien compris cependant les projets de son mari. Le premier consul avait donné à sa femme la mission de ramener à lui la haute société. Joséphine lui avait persuadé, en effet, qu'elle en avait fait partie, ce qui n'était pas exact. Avait-elle été présentée à la cour, allait-elle à Versailles? Je l'ignore, mais grâce au nom de son premier mari, M. de Beauharnais, la chose eût été certainement possible. Quoi qu'il en soit, en admettant même sa présentation, elle aurait été comprise alors dans la catégorie de ces dames qui, après avoir été présentées, ne revenaient faire leur cour qu'au jour de l'an. Nous les appelions insolemment les traîneuses. On les reconnaissait à la gêne que leur causaient leurs paniers et le bas de leurs robes, dans lequel elles embarrassaient leurs jambes ou celles de leurs voisines, et aussi parce qu'elles levaient les pieds en marchant dans la galerie de Versailles. Dans cette galerie, dont le parquet était uni comme une glace, nous autres, élégantes habituées, nous glissions nos petits souliers blancs comme en patinant. Ne pas se soumettre à cette dernière absurdité de la mode était la raison la plus péremptoire pour acquérir le titre de traîneuse.
Je rencontrais M. de Beauharnais tous les jours dans le monde, de 1787 à 1791. Comme il avait également beaucoup vu M. de La Tour du Pin, quand mon mari était aide de camp de M. de Bouillé, pendant la guerre d'Amérique, M. de Beauharnais lui dit un jour: «Viens donc me voir, pour que je te présente à ma femme.» M. de La Tour du Pin se rendit une fois chez eux, mais n'y retourna plus ensuite. La société qui se réunissait dans leur salon n'était pas la nôtre. M. de Beauharnais, toutefois, allait partout, car il s'était lié pendant la guerre avec plusieurs sommités de la grande société. Il avait une charmante figure, et, dans ces temps où la danse était un art, il passait à juste titre pour le plus beau danseur de Paris. J'avais beaucoup dansé avec lui; aussi quand j'appris sa mort sur l'échafaud, j'en éprouvai un sentiment des plus pénibles. Mon souvenir ne me le représentait que dans une contredanse… Quel terrible et frappant contraste!