IV

Je revis M. de Talleyrand toujours animé des mêmes sentiments à mon égard: aimable sans être réellement utile. Pendant les deux dernières années, il avait travaillé à sa fortune d'une manière si efficace que je le retrouvai établi dans une belle maison, sa propriété personnelle, de la rue d'Anjou, riant sous cape de la disposition de se rattacher au gouvernement où il voyait tous ceux qui rentraient en France. Il me dit: «Que fait Gouvernet? Veut-il quelque chose?»—«Non, répondis-je, nous comptons aller nous installer au Bouilh.»—«Tant pis, s'écria-t-il, c'est une bêtise.»—«Mais, repris-je, nous ne sommes pas en état de rester à Paris.»—«Bah! dit-il, on a toujours de l'argent quand on veut.» Voilà l'homme!

Dès que Mme Bonaparte connut, par Mme de Valence et Mme de Montesson, ma présence à Paris, elle désira que je vinsse chez elle. Attirer à soi une femme, jeune encore, ancienne dame de la cour, très à la mode, voilà une conquête, si j'ose le dire, dont elle était très impatiente de se vanter au premier consul. Aussi me fis-je un peu prier, pour donner du prix à ma condescendance; puis, un matin, je me rendis chez Mme Bonaparte avec Mme de Valence. Je trouvai dans le salon un cercle de femmes et un groupe de jeunes gens, tous de ma connaissance. Mme Bonaparte vint à moi en s'écriant: «Ah! la voilà!» Elle m'assit à côté d'elle, me dit mille choses gracieuses en répétant: «Comme elle a l'air anglais!»—ce qui cessa d'être une éloge quelque temps après. Elle m'examina de la tête aux pieds, et son attention se porta surtout sur une grosse tresse de cheveux blonds qui entouraient ma tête et dont ses yeux ne pouvaient se détacher. Comme nous nous levions pour partir, elle ne put s'empêcher de demander tout bas à Mme de Valence si cette tresse était bien faite avec mes propres cheveux.

Mme Bonaparte me parla de Mme Dillon, ma belle-mère, avec beaucoup de bienveillance; exprima un vif désir de faire la connaissance de ma soeur Fanny, qui était en même temps sa nièce—la mère de Mme Dillon et celle de Joséphine étaient soeurs.—Puis elle continua en disant que tous les émigrés allaient rentrer, qu'elle en était charmée, qu'on avait assez souffert, que le général Bonaparte souhaitait avant toute autre chose amener la fin des maux de la Révolution, etc., enfin toute une suite de propos rassurants. Elle demanda aussi des nouvelles de M. de La Tour du Pin et témoigna le désir de le voir. Elle partait pour la Malmaison et m'invita à y venir. De toutes façons elle fut fort aimable, et je vis clairement que le premier consul lui avait donné le département des dames de la cour et confié le soin de leur conquête quand elle en rencontrerait. La tâche n'a guère été difficile, car toutes se sont précipitées vers le pouvoir naissant, et je ne connais que moi qui aie refusé d'être dame du palais de l'Impératrice Joséphine.

Je retrouvai à Paris le général Sheldon. Nous avions été élevés ensemble et il avait pour moi l'amitié d'un frère. Le malheureux homme fut à un moment atteint d'une affreuse maladie qui mit fin à sa carrière militaire, pleine de brillantes promesses. Après avoir pris part à toutes les campagnes à la suite desquelles on l'avait promu général de brigade, il fut frappé de fréquentes attaques d'épilepsie. On lui avait donné le commandement de la petite place de Draguignan et de quelques troupes sur la frontière. Il vint à Paris pour tâcher d'obtenir quelque chose de mieux par l'entremise du général Clarke, depuis duc de Feltre, son compagnon d'armes dans le régiment de Dillon. Personnellement sans fortune, il avait commis la très grande sottise d'épouser par amour la fille d'un notaire de Draguignan, riche seulement de sa très jolie figure. Ce pauvre Sheldon a accumulé maladresse sur maladresse pendant toute sa vie. Notre oncle commun, l'archevêque de Narbonne, après l'avoir élevé, le confia tout jeune à mon père, qui l'incorpora dans son régiment. Ce fut Sheldon[133] qui apporta les drapeaux conquis à la prise de Grenade. Cette victoire, due à la vaillance des grenadiers du régiment de Dillon, qui étaient montés à l'assaut commandés par Sheldon, âgé de vingt-deux ans seulement, lui valut le brevet de colonel. Ce fut pour le brave garçon une mauvaise chance, car dès lors il devint impossible de l'employer dans son grade. À la paix, il fut mis à la suite de la légion des hussards de Lauzun. Il n'en tira d'autre avantage que l'obligation d'acheter un uniforme dont le prix dépassait de beaucoup une année d'appointements. Puis il passa en Angleterre, sur l'invitation du beau et célèbre colonel Saint-Léger, ami intime du prince de Galles. Par cette longue digression, je me suis proposé d'arriver à une circonstance remarquable dans laquelle mon cousin a joué un rôle qui mérite d'être rappelé. Logé chez le prince et comblé de ses bontés, c'est lui, en sa qualité d'Anglais catholique, qui fut témoin du mariage du prince de Galles avec Mme Fitzherbert. On a beaucoup nié la célébration de ce mariage. Comme Mme Fitzherbert était catholique, et que ce fut un prêtre catholique qui bénit le mariage, il est très plausible de supposer que les dispenses nécessaires avaient été accordées. Ceci explique comment les dames catholiques les plus rigides, et, entre autres, ma tante lady Jerningham, continuèrent à la voir, malgré la publicité de son union avec le prince de Galles[134].

M. de La Tour du Pin et moi, nous n'avions jamais été inscrits—je ne m'explique pas pourquoi—sur la liste des émigrés. Il nous fallut donc prendre un certificat de résidence en France, signé de neuf témoins, formalité indispensable, dont personne n'était dupe cependant. Dans ce but, je me rendis à la municipalité du quartier avec mon escouade de témoins. Lorsque le certificat fut signé et revêtu de tous les mensonges nécessaires, le maire, en m'en remettant très poliment une expédition, me dit tout bas: «Cela n'empêche pas que toutes les pièces de votre habillement n'arrivent de Londres.» Puis il se mit à rire. Quelle comédie!

L'endroit de Paris où, pendant cet été, se réunissait la meilleure compagnie se trouvait sous la voûte d'une maison de la place Vendôme: celle qui forme le pan coupé de la place, à droite en allant vers la rue Saint-Honoré et du côté de cette rue. C'était là que siégeait la Commission des émigrés, tribunal assez facile à se concilier quand on n'y arrivait pas les mains vides. Dans la foule qui se pressait sur ce point, on rencontrait les plus grands personnages mêlés à des agents d'affaires de toutes catégories. Dominant le bruit des conversations les plus variées, ces phrases surtout se faisaient entendre: «Êtes-vous rayé?»—«Allez-vous l'être?» Et tel, muni d'une suite respectable et non interrompue de certificats de résidence en France attestant combien il avait été injuste d'inscrire son nom sur la fatale liste, s'entretenait ouvertement, sur le seuil de la maison, de ses faits, gestes et paroles à Coblentz, à Hambourg ou à Londres.

Les Français s'amusent de tout. La Commission des émigrés était devenue un lieu de réunion. On s'y donnait rendez-vous. On y allait pour rencontrer d'anciennes connaissances, pour causer de ses projets, du choix de sa résidence, etc. Beaucoup de ceux qui revenaient considéraient l'endroit comme un bureau de placement. Les pères se demandaient si leurs fils entreraient au service militaire. On commençait aussi à parler du pays, dont on s'embarrassait si peu quelques mois auparavant. Les plus beaux noms de France coudoyaient, sous la porte, les représentants des familles nobles de province. Quel dommage qu'il n'y eût pas à l'entrée une balance ou un pont à bascule semblable à ceux qui pèsent les voitures sur les chemins de fer. Combien de bons et loyaux gentilshommes de province qui, en rentrant d'exil, ne trouvaient plus que les quatre murs nus de leurs habitations, souvent même sans un toit pour les abriter eux et leur famille, auraient pesé d'un plus grand poids que tel duc au nom retentissant!…

Nous n'avions pas affaire à la commission, puisque nous ne figurions pas sur la liste des émigrés. Il fut pourtant nécessaire de faire rayer de cette liste le nom de ma belle-mère. Quoique établie depuis trente ans au couvent des dames anglaises de la rue des Fossés-Saint-Victor, qu'elle n'avait jamais quitté, on l'y avait inscrite. La vente de tout le mobilier de son château de Tesson et de deux métairies avait été la conséquence de cette inscription non justifiée.