V

Bonaparte, avant son départ pour le fameux passage du Grand-Saint-Bernard, eut l'idée de créer, avec de jeunes volontaires, un régiment de hussards. Dans le cadre des officiers de ce corps étaient bientôt entrés les jeunes gens les moins avancés en âge de la haute société. Parmi eux se trouvait notre neveu, Alfred de Lameth. Il avait dix-huit ans seulement. Comme l'uniforme en était jaune clair, le peuple de Paris nomma ce nouveau corps les serins. L'occasion d'acheter de beaux chevaux, de faire de la dépense eut bien vite tenté les jeunes gens. Mais, quand ils virent que le peuple se moquait d'eux, ils se fondirent peu à peu dans l'armée.

Je me rendis un matin à la Malmaison. C'était après la bataille de Marengo. Mme Bonaparte me reçut à merveille, et, après le déjeuner, qui eut lieu dans une délicieuse salle à manger, elle me fit visiter sa galerie. Nous étions seules. Elle en profita pour me faire des contes à dormir debout sur l'origine des chefs-d'oeuvre et des admirables petits tableaux de chevalet que la galerie contenait. Ce beau tableau de l'Albane, le pape l'avait contrainte à l'accepter. La Danseuse et l'Hébé, elle les tenait de Canova. La ville de Milan lui avait offert ceci et cela. Je n'eus garde de ne pas prendre ces dires au sérieux. Mais ayant une grande admiration pour le vainqueur de Marengo, j'aurais estimé davantage Mme Bonaparte si elle m'eût simplement dit que tous ces chefs-d'oeuvre avaient été conquis à la pointe de son épée. La bonne femme était essentiellement menteuse. Lors même que la simple vérité aurait été plus intéressante ou plus piquante que le mensonge, elle eût préféré mentir.

Le pauvre Adrien de Mun, alors un brillant jeune homme, m'accompagnait dans cette visite. Je trouvai à la Malmaison les de L'Aigle, les La Grange, Juste de Noailles, et tutti quanti[135], se faisant déjà prendre la mesure, en imagination, des habits de chambellan dont je les ai vus revêtus depuis.

Une chose nous avait beaucoup frappés, mon mari et moi: c'est la froideur avec laquelle le peuple de Paris, si aisément enthousiaste, reçut la nouvelle de la bataille de Marengo. Nous allâmes, en compagnie de M. de Poix, nous promener au Champ de Mars, le jour anniversaire du 14 Juillet. Après la revue de la garde nationale et de la garnison, un petit bataillon carré d'une centaine d'hommes revêtus d'effets sales et déchirés, les uns le bras en écharpe, d'autres la tête entourée de bandages, et portant les étendards et les drapeaux autrichiens pris à Marengo, entra dans l'enceinte. Je m'attendais à des applaudissements forcenés et bien motivés. À l'encontre de mes prévisions, pas un cri, et très peu de signes de joie. Nous en fûmes aussi surpris qu'indignés, et même, depuis, en y réfléchissant à loisir, la cause de cette froideur nous a toujours paru inexplicable. Ces braves soldats étaient arrivés en poste, nous dit-on, pour paraître ce jour-là à la revue devant le public.

Mme de Staël avait quitté ma maison. Son mari était mort[136], à ce qu'il me semble ou retourné en Suède. Après s'être installée dans un petit appartement, elle se préparait à aller rejoindre son père à Coppet. Bonaparte ne pouvait la souffrir, quoiqu'elle eût fait mille avances pour lui plaire. Je crois même qu'elle n'allait pas chez Mme Bonaparte. Un jour, cependant, je rencontrai Joseph Bonaparte dans son salon. Elle recevait des gens de tous les régimes. Les émigrés revenus en France abondaient chez elle, mêlés aux anciens partisans du Directoire.