III
Cet hiver, quand je fus débarrassée de toute inquiétude au sujet de la santé de mon fils, j'allai beaucoup dans le monde. Je tâchais de ramasser des nouvelles, des on-dit, souvent même des caquets pour en faire la matière des lettres que j'écrivais régulièrement à M. de La Tour du Pin, deux fois la semaine, par les courriers des affaires étrangères. Logeant tout près de ce ministère, je fermais seulement mes lettres lorsque M. Rheinhardt, chargé de cette partie de l'expédition des courriers, m'envoyait un garçon de bureau pour les prendre. Si, depuis, cette correspondance n'avait été brûlée, comme je le dirai par la suite, elle servirait à rendre ces mémoires plus piquants et plus intéressants. Maintenant que tant de jours ont passé sur ma tête, que la vieillesse est venue, et que ma mémoire est plus ou moins altérée, je sens que beaucoup de faits et de détails m'échappent.
Comment mon temps se passait-il depuis cette restauration de la monarchie? J'allais d'abord aux Tuileries, quand le roi recevait les dames, à peu près une fois ou deux par semaine. En qualité d'ancienne dame du palais de la reine, j'avais les honneurs. C'est-à-dire qu'au lieu de me mêler à la foule des femmes qui se pressaient les unes sur les autres dans le premier salon, dit de Diane, en attendant que le roi eût été roulé dans la salle du Trône,—car il ne pouvait pas marcher,—je prenais place directement, ainsi que les autres femmes qui jouissaient du même privilège, sur les banquettes qui garnissaient cette salle. Là, nous trouvions beaucoup d'hommes qui avaient, eux aussi, les entrées, et, installées fort à notre aise, nous causions jusqu'au moment où la parole sacramentelle: «Le roi!» nous faisait dresser sur nos jambes et prendre un maintien plus ou moins convenable et respectueux. Puis on défilait une à une devant le fauteuil royal.
Le roi avait toujours une chose drôle ou aimable à me dire. Ainsi, le jour de la saint Louis, il y eut grand couvert dans la galerie de Diane. Une barrière posée en long dans la plus grande partie de la galerie donnait passage à toutes les personnes qui voulaient voir la table en fer à cheval, autour de laquelle était assise la famille royale. Le roi occupait seul le fond de la table, faisant face aux curieux; sur un des petits côtés se trouvaient M. le duc d'Angoulême et sa femme; en face, M. le duc de Berry, et peut-être le duc d'Orléans; mais, pour ce qui concerne ce dernier, je ne saurais l'affirmer. Derrière le roi se tenaient les grandes charges debout et les femmes sur des gradins. Ce jour-là, j'avais préféré rester peuple, afin de passer le long de la barrière avec mes filles[224]. Le roi m'aperçut dans la foule qui défilait, et me cria: «C'est comme à Amiens!» Cela m'attira une grande considération parmi le bon peuple.
M. le duc de Berry donna, ce même hiver, deux bals, où il invita toutes les notabilités bonapartistes: les duchesses de Rovigo, de Bassano, etc… Elles ne dansèrent pas et avaient l'air d'une humeur massacrante, malgré les avances et les soins du prince et de ses aides de camp. Mme de Duras et moi, nous menâmes à ces bals Albertine de Staël. Nous l'avions métamorphosée, après avoir fini par obtenir de sa mère, toujours vêtue elle-même comme une danseuse de corde, malgré ses cinquante ans, qu'elle nous permît de l'habiller à notre goût. Cela n'avait pas été sans peine, car il avait fallu refaire tout ce qu'elle portait sur le corps, jusqu'à sa chemise. Tout le monde la trouva si changée à son avantage, qu'à dater de ce jour elle abandonna toutes ses habitudes passées de toilette anglaise. Le duc de Broglie en était fort amoureux, et si je ne me trompe, ce fut à l'un de ces bals qu'il se décida à la demander en mariage à sa mère.
Puisque j'ai nommé Mme de Staël, c'est le moment de dire que j'avais renouvelé, lors de son retour à Paris, peu après la Restauration, mon ancienne liaison avec elle. Je l'avais déjà revue cependant, en 1800, quand j'arrivais d'Angleterre, un peu, avant le temps où Napoléon l'obligea à quitter Paris, puis à différentes autres époques. Au 18 fructidor, elle s'était montrée très révolutionnaire, entraînée par sa liaison plus qu'intime avec Benjamin Constant. Sa dernière transformation venait de s'accomplir en Angleterre, d'où elle revenait royaliste. Elle accueillait avec esprit et amabilité les notabilités de tous les pays d'Europe, qui abondaient à Paris pendant l'hiver de 1814 à 1815.
Je me trouvais dans son salon le soir du jour où le duc de Wellington arriva à Paris. Cent autres personnes, également curieuses de voir ce personnage déjà célèbre, étaient là réunies. Mes relations avec le duc remontaient au temps de mon enfance. Nos âges différaient peu, et lady Mornington, sa mère, était fort liée avec ma grand'mère, Mme de Rothe. Nous avions passé, le jeune Arthur Wellesley, sa soeur lady Anne et moi, bien des soirées ensemble. Je retrouvai plus tard lady Anne en Angleterre, à Hampton-Court, quand j'y fus pour voir le vieux stathouder prince d'Orange. Je me fis reconnaître du duc comme une ancienne amie. Aussi, dans ce salon où tant d'yeux étaient fixés sur lui, mais où il ne connaissait personne, fut-il bien aise de trouver quelqu'un qui pût lui répondre, s'il questionnait.
Parmi les personnes présentes se trouvait un homme qui brûlait du désir de lier conversation avec le héros du jour. C'était M. de Pradt, le ci-devant archevêque de Malines. Mme de Staël les mit en rapport. M. de Pradt s'étant assuré que le duc parlait parfaitement français, commença à lui expliquer l'Europe et la France. Une demi-heure durant, il parla sans s'arrêter. Quant au duc, à peine put-il placer quelques exclamations que l'archevêque prenait pour de l'admiration. Le prodigieux amour-propre de M. de Pradt l'emportait souvent au delà des bornes permises. Ainsi, en parlant de l'Empereur, poussa-t-il l'audace jusqu'à prononcer ces paroles: «Enfin, mylord, Napoléon a dit un jour: «Il n'y a qu'un homme qui m'empêchera d'être maître de l'Europe.» Chacun s'imagina que la suite de son discours allait être: «Et cet homme, mylord, c'est vous!» Mais point du tout; il poursuivit ainsi: «Et cet homme, c'est moi!» Le duc de Wellington s'écria: «Oh! oh!» et ne put s'empêcher de lui rire au nez, ce dont l'archevêque ne se déconcerta nullement.
Pendant le séjour que fit le duc à Paris, avant de se rendre au Congrès de Vienne, je le rencontrai presque tous les jours. Je lui présentai mon fils Humbert, pour qui il eut beaucoup de bontés. Humbert parlait l'anglais dans la perfection. En Amérique et en Angleterre, il s'était familiarisé avec cette langue. Il avait également une bonne connaissance de l'italien. Dans cet hiver, où Paris était rempli d'étrangers, on le prenait souvent pour un Anglais ou pour un Italien. En quittant Paris, le duc de Wellington partit pour le congrès, où se trouvait déjà M. de Talleyrand.