IV
M. de Blacas tenait un grand état. Son outrecuidance ne lui permettait pas de concevoir le plus léger soupçon de conspiration. Il levait les épaules, se mettait à rire et se moquait de ceux enclins à penser que Napoléon était terriblement près de nous.
Un jour Humbert rentra très préoccupé. Il avait rencontré, en revenant du quartier des mousquetaires, deux généraux—je ne puis me souvenir de leurs noms, l'un était mulâtre—qu'il avait connus à Sens assez intimement. Ils l'engagèrent à venir déjeuner avec eux au Jardin Turc. Humbert accepta. Après les huîtres et le vin de Champagne, ces messieurs commencèrent à le tâter sur la marche du gouvernement, sur le mécontentement général, sur les regrets qu'ils éprouvaient de ne plus servir l'Empereur. Puis, le vin de Champagne aidant, ils en vinrent à des indiscrétions dont Humbert fut fort frappé et qui lui inspirèrent beaucoup d'inquiétude. Il était loin de prévoir, cependant, l'audace avec laquelle Napoléon oserait débarquer sur la côte de France; mais la conversation de ses deux compagnons de table lui laissa clairement comprendre qu'un enrôlement se préparait. Les deux généraux en question étaient des gens assez obscurs, mais Humbert remonta facilement, par la pensée, jusqu'aux chefs de la conspiration, et surtout à la reine Hortense, chez qui se réunissait le comité directeur bonapartiste. Ayant raconté à Mme de Duras le déjeuner et la conversation auxquels il avait assisté, elle en conçut également des inquiétudes et en fit part à son mari. Celui-ci en parla au roi; mais M. de Blacas était là pour tout atténuer et pour tourner en ridicule les gens qui croyaient à un retour de l'Empereur.
Un soir des premiers jours de mars, je me trouvais chez Mme de Duras, aux Tuileries. Il y avait du monde, entre autres le général Dulauloy et sa femme. Je surpris entre eux deux ou trois signes imperceptibles qui excitèrent vivement ma curiosité. Ils semblaient dire: «Non, ils ne savent rien.» Mme Dulauloy paraissait, en outre, craindre quelque chose et témoignait d'une grande envie de s'en aller, surtout lorsque M. de Duras traversa le salon, venant du coucher du roi. À ce moment elle rougit, se leva et sortit en emmenant son mari. Je restai la dernière et j'attendis que Mme de Duras revînt de la chambre de son mari, où elle l'avait suivi. Je la vis très troublée, et elle me dit: «Il y a quelque chose de terrible, mais Amédée ne veut pas me le dire.» Je rentrai alors chez moi en compagnie d'Humbert et nous fîmes, comme cela arrive toujours, toutes les conjectures imaginables, excepté la véritable. Le lendemain matin, la nouvelle du débarquement au golfe Juan se répandit dans Paris. Elle fut apportée par lord Lucan. Parti la veille au soir pour l'Italie, il rencontra à quelques postes de Paris le courrier qui arrivait de Lyon avec la nouvelle. Il revint aussitôt sur ses pas et rentra à Paris, où il la fit connaître.
Les conséquences de cet événement rentrent dans le domaine de l'histoire. Je me contenterai donc de rapporter ici ce qui m'est personnel.
Je connaissais trop bien d'une part la cour, d'autre part la force du parti de Napoléon, pour conserver des doutes un moment sur l'efficacité des mesures que l'on allait adopter.
M. de La Tour du Pin, quoiqu'un des quatre ambassadeurs de la France au congrès de Vienne et employé par intérim aux affaires diplomatiques françaises en Autriche, n'en était pas moins toujours resté titulaire du poste de ministre de France en Hollande. J'estimai que je ne pouvais demeurer à Paris quand Napoléon allait y arriver, et que je devais me rendre à Bruxelles ou à La Haye. Mes projets furent soumis au roi par M. de Jaucourt, ministre des Affaires étrangères par intérim. Il approuva ma détermination, et je me préparai donc à partir.
Humbert, dès que le départ du roi fut résolu, ne put quitter le quartier des mousquetaires. Je me trouvai, par conséquent, absolument seule pour faire face à tous les arrangements du voyage que j'allais entreprendre avec ma fille Cécile, âgée de seize ans, et mon fils Aymar, qui en avait huit.
J'ai souvenir de beaucoup de petits embarras dont je me tirai avec mon sang-froid ordinaire. Après tant d'années écoulées, ils n'offrent plus guère d'intérêt. Je conterai cependant le fait suivant. Je m'étais rendue chez le ministre des Finances dans la soirée pour toucher le montant des appointements de M. de La Tour du Pin, que je désirais emporter. Le même soir, le roi devait partir à minuit. En entrant dans le cabinet du ministre, M. Louis, avec qui j'étais assez liée depuis longtemps, je le trouvai dans une colère épouvantable: «Regardez,» me dit-il en me montrant une centaine de petits barils semblables à ceux dans lesquels on vend des anchois, «j'ai fait préparer ces barils, qui contiennent chacun 10.000 ou 15.000 francs en or. Je voulais en confier un à chaque garde du corps appelé à accompagner le roi, et ces messieurs refusent de s'en charger sous prétexte qu'ils ne sont pas faits pour cela.» Tout en disant ces mots, il signa mon récépissé, dont j'allai aussitôt toucher le montant. Je portai ensuite la somme chez mon homme d'affaires pour qu'il me la changeât en or. J'avais bien demandé à M. Louis de me remettre un des barils d'or réunis dans son cabinet, mais il s'y était absolument refusé. Quand je quittai mon homme d'affaires, 9 heures avaient déjà sonné, et il me dit de revenir à 11 heures et qu'il me remettrait alors l'or qu'il se serait procuré.
Je passai chez ma tante, Mme d'Hénin, décidée elle aussi à partir, afin de lui faire mes adieux. Je la trouvai en compagnie de M. de Lally, dans un trouble inexprimable, emballant, gesticulant, pressant son gros ami, qui ne finissait rien. En me voyant, elle s'écria: «Mais vous ne partez donc pas, que vous avez l'air si tranquille?»
Je la quittai, la laissant au milieu de ses paquets et en proie à ses accès de colère contre le pauvre M. de Lally, pour aller prendre congé de M. de Jaucourt, mon ministre, lui faire viser mon passeport et réclamer un ordre pour les chevaux de poste, chose bien nécessaire, car il n'y en aurait peut-être plus un seul à avoir à minuit. Enfin, à 11 heures sonnant, je retournai chez mon homme d'affaires, rue Sainte-Anne. Il me remit 12.000 francs en rouleaux de napoléons. J'avais un cabriolet de louage à l'heure. En remontant dans la voiture, je dis au cocher: «Chez moi.» Je logeais rue de Varenne, n° 6. Nous voulons prendre par le Carrousel; mais, à cause du départ du roi, on n'y passait pas. Mon cocher longe alors la rue de Rivoli. Au moment de s'engager sur le pont Louis XVI, il entend sonner minuit. S'arrêtant tout court, il me déclare que pour rien au monde il ne fera un pas de plus. Il loge, dit-il, à Chaillot, les portes doivent être fermées à minuit; il demande à être payé et m'invite à continuer mon chemin à pied.
J'eus beau faire appel à toute mon éloquence, lui promettre un pourboire superbe pour me mener seulement jusqu'à un fiacre. Il refuse. Force m'est de descendre, quoique saisie d'une frayeur mortelle. Heureusement, au même moment, j'entends le bruit d'une voiture. C'était un fiacre, et vide, grâce à Dieu! Je m'y précipite en offrant au cocher une généreuse gratification pour me ramener chez moi.
Aussitôt rentrée, j'envoie chercher les chevaux de poste. Malgré mon service extraordinaire, malgré la signature du ministre, j'attends jusqu'à 6 heures les deux misérables chevaux destinés à être attelés à une petite calèche, dans laquelle je prends place avec Aymar, ma chère Cécile, et une petite femme de chambre belge que j'avais gardée à mon service après l'avoir élevée.
Toutes ces longues heures d'attente, je les passai à la fenêtre, à écouter si les chevaux venaient. Jamais je n'ai ressenti plus d'impatience. Un silence profond régnait dans Paris. Toutefois, à tous moments, des hommes passaient sous la fenêtre, tous suivant uniformément la même direction. Soldats pour la plupart, on les reconnaissait, aux lueurs des réverbères, à la toile cirée qui recouvrait leurs shakos. Bien que le temps fût beau, tous les militaires, pour dissimuler la cocarde blanche, avaient arboré ce signe de ralliement avec le bouquet de violettes.