V
Notre voyage ne fut marqué par aucun accident. Seulement, vers Péronne ou Ham, nous vîmes déboucher au grand trot, par un chemin de traverse croisant la grande route, un régiment de cuirassiers à la débandade. En passant près de nous, ils crièrent: «Vive l'Empereur!»
Nous arrivâmes sains et saufs à Bruxelles, où je pris un tout petit logement, rue de Namur, chez un M. Huart, avocat. Il doit avoir été depuis, je crois, ministre du roi Léopold[225]. J'étais très impatiente de recevoir des nouvelles de Vienne. L'envoi des courriers expédiés habituellement aux affaires étrangères, et par lesquels mon mari et ma fille Charlotte m'écrivaient, avait sans doute été interrompu. Quoique je leur eusse annoncé à tous deux mon départ pour Bruxelles, bien des raisons m'amenaient à craindre de demeurer longtemps sans nouvelles. C'est ce qui arriva, en effet.
Je trouvai à Bruxelles toutes les personnes de ma connaissance, tant en Belges qu'en Français. Tout le monde me fit bon accueil, à l'exception des bonapartistes, tels que les Trazegnies et les Mercy, entre autres.
Le roi de Hollande[226] était à Bruxelles. Je me présentai à lui, et il me reçut parfaitement. Nous étions assis, sur un canapé dans l'ancien cabinet de M. de La Tour du Pin. Se tournant vers moi, il me dit: «Dans ce salon, je tâche de m'inspirer du moyen de me faire aimer comme l'était votre mari.» Hélas! le pauvre prince n'a pas réussi. Je lui parlai avec insistance des intérêts de mon gendre, devenu alors son sujet. Probablement est-ce cette conversation qui lui a ouvert la carrière diplomatique. Je souhaite qu'il s'en souvienne.
Mme de Duras était aussi venue à Bruxelles avec sa fille Clara et sa mère, Mme de Kersaint. Quelques jours après notre arrivée, cette dernière fut frappée d'une attaque d'apoplexie foudroyante, le soir, en prenant le thé. La pauvre femme radotait complètement. On ne la regretta guère. Sa fille se comportait cependant très bien à son égard, mais elle était fort à charge à son gendre.
Avant ce triste événement, nous passions un jour la soirée ensemble, Mme de Duras et moi, quand on vint nous annoncer qu'un monsieur de notre connaissance désirait nous parler. On ajoutait qu'il n'osait se présenter dans notre salon parce qu'il n'était pas habillé. À cette époque, on s'attendait toujours à quelque chose de singulier. Nous sortîmes donc sur le palier, à l'hôtel de France. Devant nous, nous voyons un valet de chambre fort crotté, que Mme de Duras reconnut à l'instant. Il nous ouvre la porte d'une chambre et nous nous trouvons en présence de M. le duc de Berry. Il nous raconta que le colonel d'un corps franc, c'est-à-dire d'un rassemblement de brigands, nommé Latapie, l'avait dévalisé, pillé ses équipages et lui avait pris jusqu'à ses chemises. Comme je connaissais très bien Bruxelles, il me chargea de lui procurer tout un nouveau trousseau. Je le mis aussitôt en rapport avec la bonne Mme Brunelle, à qui je fus bien aise d'apporter cette bonne aubaine. Plus tard, j'aurais encore à parler de ce Latapie, dont je viens de citer le nom.
Ma chère fille Charlotte arriva quelque temps après toute seule de Vienne, accompagnée de sa femme de chambre et du valet de chambre de son père. Elle m'apprit que le congrès s'était dissous à la nouvelle de la descente de Napoléon à Cannes. Chacun avait couru au plus pressé, et les puissances, toutes prêtes à devenir ennemies, s'étaient réconciliées devant l'imminence du danger commun. On ne songea plus qu'à faire payer cher à la France l'accueil fait au héros qui, en la rendant si puissante et si glorieuse, lui avait suscité tant d'ennemis.
M. le Dauphin[227], dans les provinces méridionales, avait rassemblé une sorte de parti qui aurait pu prendre de l'importance sous un autre chef. On cherchait quelqu'un qui porterait à ce prince l'assurance de l'union des puissances pour anéantir Napoléon. M. de La Tour du Pin, toujours dévoué, accepta de se rendre à Marseille et de joindre M. le Dauphin. Il partit. Son gendre le suivit jusqu'à Gênes et me rapporta de là des nouvelles de mon mari à Bruxelles. Le jeune de Liedekerke retrouva dans cette ville sa femme, et je pus lui annoncer, à son arrivée, que j'avais assuré sa position auprès du roi[228] son maître.