IV
M. de La Tour du Pin se remettait à peine de l'opération qu'il venait de subir. Il ne marchait même pas encore, lorsqu'un matin, ou, pour mieux dire, une nuit, un exprès de M. Malouet apporta la nouvelle de l'entrée dans l'Escaut de la flotte anglaise, forte de plusieurs vaisseaux de haut bord et d'une multitude de bâtiments de transport. À la pointe du jour, le télégraphe l'avait apprise à Paris, d'où Napoléon était absent. L'archichancelier Cambacérès mit une grande activité à réunir des troupes. Tous les détachements furent transportés en poste. Il en résulta une activité et un mouvement prodigieux. Les Anglais, au lieu de prendre Anvers et détruire nos arsenaux et nos chantiers, comme cela leur eût été facile, s'amusèrent à assiéger Flessingue. Ils laissèrent ainsi le temps à Bernadotte de rassembler une armée composée de gardes nationales et des garnisons de quelques places. On peut lire les détails de cette ridicule tentative des Anglais dans tous les mémoires du temps. M. de La Tour du Pin n'avait rien à faire avec le militaire. Il réunit cependant toute la garde nationale du département de la Dyle, mais on l'accusa dans la suite d'y avoir mis de la lenteur, comme on le verra plus loin.
Je rapporterai ici une petite anecdote personnelle assez singulière.
Nous étions si animés par l'intérêt qu'inspirait cette expédition, que nous allions presque tous les jours à Anvers. À cette époque, le chemin de fer n'existait pas. Nous avions donc échelonné sur la route, comme relais, trois chevaux de tilbury. L'un d'eux se trouvait à Malines. Nous partions de Bruxelles à 5 heures du matin. À 8 heures nous arrivions à Anvers, où nous déjeunions avec M. Malouet, et à midi nous étions de retour à Bruxelles pour le courrier. Un jour, pendant le trajet, nous prenions une tasse de café chez l'archevêque de Malines, de Pradt, et dans la conversation, qui avait pour objet cette fameuse expédition des Anglais, l'archevêque nous dit: «Ce lord Chatham n'est qu'une bête. Au lieu d'entrer dans l'Escaut, d'où il ne sait plus comment sortir, il aurait dû descendre à Breskens et débarquer ses troupes là où nous n'avions pas un homme à leur opposer. Il aurait alors mis une partie de la Belgique à contribution: à Bruges, à Gand, à Bruxelles, etc.» M. de Pradt n'oublia aucun détail de ce plan de campagne. Il traça la route qu'on aurait dû suivre, stipula les sommes, les argenteries qu'on aurait prises, les églises, les caisses que l'on aurait pu piller, et termina en s'écriant: «Et qu'aurait-il fait, lui, là-bas, au fond de l'Allemagne?» Tout cela, dit sur un ton cavalier et décidé, peu en harmonie avec l'habit ecclésiastique, me parut si comique, qu'en rentrant à Bruxelles je me mis à l'écrire à ma tante, à ce moment à Mouchy, auprès de Mme de Poix. Ma lettre n'arriva pas à destination, et je dirai plus bas ce qu'elle devint.
Les gardes nationales des Vosges et des départements de l'Est, arrivées en poste de leurs montagnes, furent envoyées dans l'île de Walcheren, où bientôt la fièvre les attaqua plus vivement que les Anglais. Au bout de huit jours, les hôpitaux d'Anvers, de Malines, de Bruxelles, regorgèrent de malades. M. de La Tour du Pin en installa un dans le nouveau dépôt de mendicité, qu'on venait d'établir près de Bruxelles, dans l'abbaye de la Cambre. La popularité dont il jouissait dans toutes les classes se montra, en réponse à un appel personnel qu'il adressa au public pour l'engager à contribuer par des dons à l'installation de l'hôpital. En vingt-quatre heures, 300 matelas, 400 paires de draps, etc., furent déposés à la préfecture et transportés de là à la Cambre. Je visitai, quelques jours après, l'hôpital ainsi improvisé. Les malades étaient tous de jeunes conscrits. Dans une salle de cent lits, on ne voyait pas un visage qui eût plus de vingt ans. Le spectacle était affligeant.
Les ennemis de mon mari ne manqueront pas, le général Chambarlhac en tête, de tâcher de le desservir, au retour de l'Empereur, en prétendant que la garde nationale de Bruxelles n'avait pas marché à Anvers par la faute du préfet. M. Malouet venait d'être nommé conseiller d'État, et l'avertit des intrigues que l'on fomentait, contre lui. Le duc de Rovigo, entre autres, poussait au déplacement de M. de La Tour du Pin pour une raison personnelle. Il avait envoyé à Bruxelles Mme Hamelin, célèbre intrigante et femme perdue de moeurs, pour engager M. de La Tour du Pin à négocier le mariage de son beau-frère, M. de Faudoas, avec Mlle de Spangen, depuis Mme Werner de Mérode. Mon mari s'y refusa absolument et mit ainsi obstacle à l'union de cette jeune personne avec un très mauvais sujet. Elle lui en a conservé une vive et durable reconnaissance.
L'Empereur fit une course en Belgique, mais il passa quelques heures seulement à Laeken. Mon mari s'y rendit et demanda une audience particulière. Avant qu'elle n'eût lieu, on annonça le corps de ville et l'état-major de la garde nationale. Napoléon, sur les rapports qui lui avaient été faits, les traita très durement. Le chef de la garde nationale, dont j'ai oublié le nom, chercha à se justifier en attaquant le préfet. Alors un jeune sous-lieutenant de la garde, sortant du groupe des officiers, dit hardiment: «Je demande la permission à Votre Majesté de démentir tout ce que Monsieur vient de dire.» Puis, entrant en matière, il expliqua tout ce qui s'était passé avec une hardiesse et une lucidité dont l'Empereur fut charmé. Il l'écouta jusqu'au bout sans l'interrompre. Quand il eut fini, il le frappa sur l'épaule et dit: «Vous êtes un brave petit homme. Qui êtes-vous?—«Chef du bureau de la garde nationale à la préfecture.»—«Votre nom?»—«Loiseau.» L'Empereur, se retournant alors vers les accusateurs, prononça ces paroles: «Tout ce qu'il a dit est la vérité.» En rentrant dans son cabinet, il fit appeler M. de La Tour du Pin, et l'écouta avec bienveillance, d'irrité qu'il était auparavant.
Le soir même, Loiseau recevait un brevet de sous-lieutenant dans un régiment, et se mettait en route le lendemain pour rejoindre son corps. Le pauvre garçon a pris part depuis à toutes les campagnes. À la dernière, il eut la figure fracassée. Je crois qu'il en est mort.
Je connaissais depuis ma première jeunesse Casimir de Montrond, dont on a tant parlé et si diversement. Sa mère était amie de couvent de ma tante, Mme d'Hénin, et quoique leurs existences fussent bien différentes, elles avaient conservé de l'amitié l'une pour l'autre. M. de La Tour du Pin avait en outre fort protégé le jeune Casimir au moment de son entrée au service. Nos relations avec lui revêtaient donc le caractère d'une véritable cordialité, lorsque nous nous rencontrions de loin en loin. Il venait d'aller à Aix-la-Chapelle pour retrouver la princesse Borghèse avec qui il paraissait être très bien. À son retour, il trouva à Anvers ni plus ni moins que Napoléon. Je ne sais pas ce qui se passa, mais le lendemain, comme nous déjeunions, on me remit un billet de M. de Montrond, ainsi conçu: «Excusez-moi de ne pas venir vous demander une tasse de thé, à cause de deux gendarmes qui veulent bien me conduire au château de Ham.» Mon mari se rendit aussitôt à l'hôtel de Bellevue, où on le gardait étroitement, et le vit monter en voiture pour Ham. On le retint là prisonnier, je crois, près de deux ans. Son ami intime, M. de Talleyrand, ne s'en embarrassa guère.