V
Vers la fin de l'hiver de 1810 à 1811, nous allâmes, M. de La Tour du Pin et moi, passer deux mois à Paris pour y accompagner notre fils Humbert, qui partait pour Florence. Ma soeur Fanny était à Paris avec ses deux enfants, dont le dernier, la petite Hortense, n'avait que trois mois. C'est au retour d'un long voyage fait en Allemagne en compagnie de son mari, le général Bertrand, et au cours duquel elle versa plusieurs fois, qu'elle accoucha. Peu de temps avant ses couches, elle avait passé quelques jours à Bruxelles avec moi. Le général Bertrand accompagnait l'Empereur dans une visite des abords d'Anvers. À un moment donné, il roula avec son cheval au bas d'une digue. L'Empereur lui cria du haut du talus: «Avez-vous la jambe cassée?»—«Non, Sire.»—«Eh! bien, allez chez votre belle-soeur, à Bruxelles. Vous me rejoindrez à Paris.» Ils restèrent chez nous, l'un et l'autre, jusqu'au jour où Fanny, étant déjà dans le neuvième mois de sa grossesse, se décida à partir pour aller accoucher à Paris.
Nous avions laissé à Bruxelles Mme d'Hénin, mes filles[181] et M. de Lally, qui passait pour un prisonnier anglais. Il était très intéressé à ne pas perdre cette qualité, afin de conserver une pension de 300 livres sterling que lui payait, à ce titre, le gouvernement anglais, je n'ai jamais su pourquoi.
Je retrouvai à Paris Mme de Bérenger. Elle logeait dans la maison même où nous avions un appartement. Je la voyais tous les jours, à Bruxelles, lorsqu'elle se trouvait chez son père, le comte de Lannoy. Ce dernier était sénateur. Quand il allait siéger à Paris, sa fille l'accompagnait. Mme de Bérenger, Mme de Levis et Mme de Duras étaient les trois prêtresses du temple où l'on déifiait M. de Chateaubriand. Il se laissait flatter, aimer, admirer etc., par ces trois femmes avec une exagération dont le spectacle me paraissait véritablement burlesque. Également jalouses l'une de l'autre, sous les apparences d'une intime amitié, elles ne perdaient pas une occasion de se déprécier réciproquement aux yeux du dieu qui avalait leur encens avec une rare complaisance.
Mon séjour à Paris donna à deux d'entre elles, Mmes de Duras et de Bérenger, l'espoir que j'accepterais de les éclairer mutuellement sur la dose de soins que le grand homme accordait à l'autre. Mais elles n'obtinrent rien de ma discrétion.
Mme de Duras me trouva un matin lisant un volume que M. de Narbonne m'avait prêté. C'était le tout premier ouvrage[182] de M. de Chateaubriand, écrit à son retour d'Amérique, dans des idées révolutionnaires et irréligieuses très accentuées. Il l'avait publié en Angleterre à très peu d'exemplaires et avait ensuite fait tout son possible pour les retrouver et les brûler. On ne connaissait pas l'ouvrage à Paris, et l'exemplaire que je lisais était peut-être le seul qui y fût parvenu. Mme de Duras, en apprenant ce que je lisais, se jeta sur moi comme une lionne pour m'arracher le livre. Je m'assis dessus, et elle ne put parvenir à s'en emparer par la force. Ma pauvre amie se mit alors à mes genoux et me conjura, en versant des larmes, de lui donner le volume. Je résistai à ses instances, et elle me quitta furieuse et désespérée. On aurait dit une vraie scène de mélodrame.
Une autre de mes lectures fut aussi bien curieuse et intéressante. C'était celle des Mémoires[183] de Mme de La Rochejaquelein. Elle avait confié son manuscrit à M. de Talleyrand pour le remettre à Napoléon, qui désirait le lire. Par une sorte de défiance du duc de Rovigo, alors ministre de la police, M. de Talleyrand ne voulut pas se dessaisir du manuscrit original et en dicta lui-même le texte à un secrétaire, et c'est cette copie remise à l'Empereur, et annotée par celui-ci au crayon, qu'il me prêta[184]. On y voyait tantôt des phrases soulignées, tantôt des points d'exclamation à la marge, des: «Bien!… beau!… superbe!… oh! oh!… héros de l'Arioste!… etc.» On s'imaginait volontiers que le vers: «Si je n'étais César…[185]» était venu à la pensée du souverain. Je ne saurais dire l'intérêt que cette lecture eut pour moi.
Mon cher Humbert partit pour Florence. Ce départ, prologue d'une longue absence, me fut bien sensible. Vous possédez, cher Aymar[186], les trois cent cinquante lettres qu'il m'a écrites dans sa trop courte vie. J'étais son amie autant que sa mère. Son éloignement me causa une douleur que chacune de ses lettres renouvelait. Aussi désirais-je vivement retourner tout de suite à Bruxelles. Mais mon mari trouvait convenable de ne pas quitter Paris avant les couches de l'Impératrice, attendues d'un moment à l'autre.
Un soir, on me pria au spectacle donné aux Tuileries, dans une petite galerie où avait été construit un théâtre. On se réunissait dans le salon de l'Impératrice. L'Empereur vint droit à moi. Avec une extrême bienveillance, il me parla d'abord de mon fils[187], puis s'écria sur la simplicité de ma robe, sur mon bon goût, sur mon air si distingué, et cela à la grande surprise de quelques dames couvertes de diamants, qui se demandaient quelle pouvait bien être cette nouvelle venue. En entrant dans la galerie, on me plaça sur une banquette très rapprochée de l'Empereur. Des acteurs admirables jouèrent L'Avocat Patelin[188]. La pièce, très comique, amusa singulièrement Napoléon. Il riait aux éclats. La présence du grand homme ne m'empêcha pas d'en faire autant. Cela lui plut beaucoup, comme il le dit après, en se raillant des dames qui avaient cru devoir garder leur sérieux.
On considérait comme une grande faveur d'être invité à ce spectacle.
Cinquante femmes au plus y assistaient.