LETTRES

DE
MLLE. DE L'ENCLOS;
A M. DE St.-EVREMONT,
ET
DE M. DE St.-EVREMONT
A MLLE. DE L'ENCLOS.

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LETTRE PREMIÈRE.

M. de Saint-Evremont à mademoiselle de l'Enclos.

Votre vie, ma très-chère, a été trop illustre pour n'être pas continuée de la même manière jusqu'à la fin. Que l'enfer de M. de la Rochefoucauld[157] ne vous épouvante pas; c'étoit un enfer médité, dont il vouloit faire une maxime. Prononcez donc le mot d'amour hardiment, et que celui de vieille ne sorte jamais de votre bouche. Il y a tant d'esprit dans votre lettre, que vous ne laissez pas même imaginer le commencement du retour. Quelle ingratitude d'avoir honte de nommer l'amour à qui vous devez votre mérite et vos plaisirs! Car enfin, ma belle gardeuse de cassette, la réputation de votre probité est particulièrement établie sur ce que vous avez résisté à des amans qui se fussent accommodés volontiers de l'argent de vos amis. Avouez toutes vos passions pour faire valoir toutes vos vertus. Cependant, vous n'avez exprimé que la moitié du caractère. Il n'y a rien de mieux que la part qui regarde vos amis; rien de plus sec que ce qui regarde vos amans. En peu de vers, je veux faire le caractère entier; et le voici formé de toutes les qualités que vous avez, ou que vous avez eues.

Dans vos amours on vous trouvoit légère,
En amitié toujours sûre et sincère;
Pour vos amans les humeurs de Vénus,
Pour vos amis les solides vertus.
Quand les premiers vous nommoient infidelle,
Et qu'asservis encore à votre loi,
Ils reprochoient une flamme nouvelle,
Les autres se louoient de votre bonne foi.
Tantôt c'étoit le naturel d'Hélène,
Ses appétits, comme tous ses appas;
Tantôt c'étoit la probité romaine,
C'étoit d'honneur la règle et le compas.
Dans un couvent, en sœur dépositaire,
Vous auriez bien ménagé quelqu'affaire;
Et dans le monde, à garder les dépôts,
On vous eût justement préférée aux dévots.

Que cette diversité ne vous surprenne point.

L'indulgente et sage nature,
A formé l'âme de Ninon,
De la volupté d'Épicure,
Et de la vertu de Caton.

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LETTRE II.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont.

J'étois dans ma chambre, toute seule, et très-lasse de lecture, lorsque l'on me dit: voilà un homme de la part de M. de Saint-Evremont. Jugez si tout mon ennui ne s'est pas dissipé dans le moment. J'ai eu le plaisir de parler de vous, et j'en ai appris des choses que les lettres ne disent point: votre santé parfaite et vos occupations. La joie de l'esprit en marque la force; et votre lettre, comme du temps que M. d'Olonne vous faisoit suivre, m'assure que l'Angleterre vous promet encore quarante ans de vie; car il me semble que ce n'est qu'en Angleterre que l'on parle de ceux qui ont vécu au delà de l'âge de l'homme. J'aurois souhaité de passer ce qui me reste de vie avec vous: si vous aviez pensé comme moi, vous seriez ici. Il est pourtant assez beau de se souvenir toujours des personnes que l'on a aimées; et c'est peut-être pour embellir mon épitaphe que cette séparation du corps s'est faite. Je souhaiterois que le jeune[158] prédicateur m'eût trouvée dans la gloire de Niquée, où l'on ne change point; car il me paroît que vous m'y croyez des premières enchantées. Ne changez point vos idées sur cela; elles m'ont toujours été favorables, et que cette communication, que quelques philosophes croyoient au-dessus de la présence, dure toujours.

J'ai témoigné à M. Turretin la joie que j'aurois de lui être bonne à quelque chose. Il a trouvé ici de mes amis qui l'ont jugé digne des louanges que vous lui donnez. S'il veut profiter de ce qui nous reste d'honnêtes abbés en l'absence de la cour, il sera traité comme un homme que vous estimez. J'ai lu devant lui votre lettre avec des lunettes, mais elles ne me siéent pas mal; j'ai toujours eu la mine grave. S'il est amoureux du mérite que l'on appelle ici distingué, peut-être que votre souhait sera accompli; car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.

J'ai su que vous souhaitiez la Fontaine en Angleterre. On n'en jouit guère à Paris. Sa tête est bien affoiblie: c'est le destin des poëtes; le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre amoureux pour la Fontaine. Il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense.

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LETTRE III.

M. de Saint-Evremont à mademoiselle de l'Enclos.

M Turretin m'a une grande obligation de lui avoir donné votre connoissance. Je ne lui en ai pas une médiocre d'avoir servi de sujet à la belle lettre que je viens de recevoir. Je ne doute point qu'il ne vous ait trouvée avec les mêmes yeux que je vous ai vue: ces yeux, par qui je connoissois toujours la nouvelle conquête d'un amant, quand ils brilloient un peu plus que de coutume, et qui nous faisoient dire:

Telle n'est point la Cythérée[159],
Quand d'un nouveau feu s'allumant,
Elle soit pompeuse et parée
Pour la conquête d'un amant;
Telle ne luit en sa carrière
Des mois l'inégale courrière;
Et telle dessus l'horizon,
L'Aurore au matin ne s'étale,
Quand les yeux même de Céphalo
En feroient la comparaison.

Vous êtes encore la même pour moi; et quand la nature, qui n'a jamais pardonné à personne, auroit épuisé son pouvoir à produire une petite altération aux traits de votre visage, mon imagination sera toujours pour vous cette gloire de Niquée, où vous savez qu'on ne changeoit point. Vous n'en avez pas affaire pour vos yeux et pour vos dents, j'en suis assuré. Le plus grand besoin que vous ayez, c'est de mon jugement, pour bien connoître les avantages de votre esprit, qui se perfectionne tous les jours. Vous êtes plus spirituelle que n'étoit la jeune et vive Ninon.

Telle n'étoit point Ninon,
Quand le gagneur[160] de batailles,
Après l'expédition
Opposée aux funérailles,
Attendoit avec vous en conversation
Le mérite nouveau d'une autre impulsion.
Votre esprit, à son courage
Qui paroissoit abattu,
Faisoit retrouver l'usage
De sa première vertu.
Le charme de vos paroles
Passoit ceux des Espagnoles,
A ranimer tous les sens
Des amoureux languissans.
Tant qu'on vit à votre service
Un jeune, un aimable garçon[161],
A qui Vénus fut rarement propice,
Bussi n'en fit point de chanson.
Vous étiez même regardée
Comme une nouvelle Médée;
Qui pourroit en amour rajeunir un Éson.
Que votre art seroit beau, qu'il seroit admirable,
S'il me rendoit un Jason,
Un Argonaute capable
De conquérir la toison!

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LETTRE IV.

M. de Saint-Evremont à mademoiselle de l'Enclos.

1696

J'ai reçu la seconde lettre que vous m'avez écrite, obligeante, agréable, spirituelle, où je reconnois les enjouemens de Ninon et le bon sens de mademoiselle de Lenclos. Je savois comment la première a vécu; vous m'apprenez de quelle manière vit l'autre. Tout contribue à me faire regretter le temps heureux que j'ai passé dans votre commerce, et à désirer inutilement de vous voir encore. Je n'ai pas la force de me transporter en France, et vous y avez des agrémens qui ne vous laisseront pas venir en Angleterre. Madame de Bouillon vous peut dire que l'Angleterre a ses charmes; et je serois un ingrat, si je n'avouois moi-même que j'y ai trouvé des douceurs. J'ai appris avec beaucoup de plaisir que M. le comte de Grammont a recouvré sa première santé, et acquis une nouvelle dévotion. Jusqu'ici je me suis contenté grossièrement d'être homme de bien. Il faut faire quelque chose de plus, et je n'attends que votre exemple pour être dévôt. Vous vivez dans un pays où l'on a de merveilleux avantages pour se sauver. Le vice n'y est guère moins opposé à la mode qu'à la vertu. Pécher, c'est ne savoir pas vivre, et choquer la bienséance autant que la religion. Il ne falloit autrefois qu'être méchant; il faut être de plus malhonnête homme pour se damner en France présentement. Ceux qui n'ont pas assez de considération pour l'autre vie, sont conduits au salut par les égards et les devoirs de celle-ci. C'en est assez sur une matière où la conversion de M. le comte de Grammont m'a engagé. Je la crois sincère et honnête. Il sied bien à un homme qui n'est pas jeune, d'oublier qu'il l'a été. Je ne l'ai pu faire jusqu'ici. Au contraire, du souvenir de mes jeunes ans, de la mémoire de ma vivacité passée, je tâche d'animer la langueur de mes vieux jours. Ce que je trouve de plus fâcheux à mon âge, c'est que l'espérance est perdue: l'espérance, qui est la plus douce des passions, et celle qui contribue davantage à nous faire vivre agréablement. Désespérer de vous voir jamais, est ce qui me fait le plus de peine. Il faut se contenter de vous écrire quelquefois, pour entretenir une amitié qui résiste à la longueur du temps, à l'éloignement des lieux, et à la froideur ordinaire de la vieillesse[162]. Ce dernier mot me regarde. La nature commencera par vous, à faire voir qu'il est possible de ne vieillir pas. Je vous prie de faire assurer M. le duc de Lauzun, de mes très-humbles services, et de savoir si madame la maréchale de Créqui lui a fait payer cinq cents écus qu'il m'avoit prêtés. On me l'a écrit, il y a long-temps; mais je n'en suis pas trop assuré.

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LETTRE V.

M. de Saint-Evremont à mademoiselle de l'Enclos.

Il y a plus d'un an que je demande de vos nouvelles à tout le monde, et personne ne m'en apprend.

M. de la Bastide m'a dit que vous vous portiez fort bien; mais il ajoute, que si vous n'avez plus tant d'amans, vous êtes contente d'avoir beaucoup d'amis. La fausseté de la dernière nouvelle me fait douter de la vérité de la première. Vous êtes née pour aimer toute votre vie. Les amans et les joueurs ont quelque chose de semblable. Qui a aimé, aimera. Si l'on m'avoit dit que vous étiez dévote, je l'aurois pu croire. C'est passer d'une passion humaine à l'amour de Dieu, et donner à son âme de l'occupation; mais ne pas aimer est une espèce de néant qui ne peut convenir à votre cœur.

Ce repos languissant ne fut jamais un bien,
C'est trouver, sans mourir, l'état où l'on n'est rien.

Je vous demande des nouvelles de votre santé, de vos occupations, de votre humeur, et que ce soit dans une assez longue lettre, où il y ait peu de morale, et beaucoup d'affection pour votre ancien ami. L'on dit ici que le comte de Grammont est mort, ce qui me donne un déplaisir fort sensible. Si vous connoissez Barbin, faites-lui demander pourquoi il imprime tant de choses sous mon nom, qui ne sont point de moi. J'ai assez de mes sottises, sans me charger de celles des autres. On me donne une pièce contre le père Bouhours, où je ne pensai jamais. Il n'y a pas d'écrivain que j'estime plus que lui. Notre langue lui doit plus qu'à aucun auteur, sans excepter Vaugelas. Dieu veuille que la nouvelle de la mort du comte de Grammont soit fausse[163], et celle de votre santé véritable!

La gazette de Hollande dit que M. le comte de Lauzun se marie; si cela étoit vrai, on l'auroit mandé de Paris: outre cela, M. de Lauzun est duc, et le nom de comte ne lui convient point. Si vous avez la bonté de m'en écrire quelque chose, vous m'obligerez, et de faire bien des complimens à M. de Gourville de ma part, en cas que vous le voyiez toujours. Pour des nouvelles de paix et de guerre, je ne vous en demande pas. Je n'en écris point, et je n'en reçois pas davantage. Adieu. C'est le plus véritable de vos serviteurs qui gagneroit beaucoup si vous n'aviez point d'amans; car il seroit le premier de vos amis, malgré une absence qu'on peut nommer éternelle.

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LETTRE VI.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont.

Je défie Dulcinée de sentir avec plus de joie le souvenir de son chevalier. Votre lettre a été reçue comme elle le mérite, et la triste figure n'a point diminué le mérite des sentimens. Je suis touchée de leur force et de leur persévérance. Conservez-les à la honte de ceux qui se mêlent d'en juger. Je crois, comme vous, que les rides sont les marques de la sagesse. Je suis ravie que vos vertus extérieures ne vous attristent point. Je tâche d'en user de même. Vous avez un ami[164], gouverneur de province, qui doit sa fortune à ses agrémens. C'est le seul vieillard qui ne soit pas ridicule à la cour. M. de Turenne ne vouloit vivre que pour le voir vieux. Il le verroit père de famille, riche et plaisant. Il a plus dit de plaisanteries sur sa nouvelle dignité, que les autres n'en ont pensé. M. d'Elbene, que vous appeliez le Cunctator, est mort à l'hôpital. Qu'est-ce que les jugemens des hommes! Si M. d'Olonne vivoit, et qu'il eût lu la lettre que vous m'écrivez, il vous auroit continué votre qualité de son philosophe. M. de Lauzun est mon voisin. Il recevra vos complimens. Je vous rends très-tendrement ceux de M. de Charleval. Je vous demande instamment de faire souvenir M. de Ruvigny de son amie de la rue des Tournelles.

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LETTRE VII.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont.

1693

M de Charleval vient de mourir, et j'en suis si affligée, que je cherche à me consoler par la part que je sais que vous y prendrez. Je le voyois tous les jours. Son esprit avoit tous les charmes de la jeunesse, et son cœur toute la bonté et la tendresse désirable dans les véritables amis. Nous parlions souvent de vous, et de tous les originaux de notre tems. Sa vie et celle que je mène présentement avoient beaucoup de rapport. Enfin, c'est plus que de mourir soi-même qu'une pareille perte. Mandez-moi de vos nouvelles. Je m'intéresse à votre vie à Londres, comme si vous étiez ici, et les anciens amis ont des charmes que l'on ne connoît jamais si bien que lorsqu'on en est privé.

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LETTRE VIII.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont.

J'apprends avec plaisir que mon âme vous est plus chère que mon corps, et que votre bon sens vous conduit toujours au meilleur. Le corps, à la vérité, n'est plus digne d'attention, et l'âme a encore quelque lueur qui la soutient, et qui la rend sensible au souvenir d'un ami dont l'absence n'a point effacé les traits. Je fais souvent de vieux contes où M. d'Elbene, M. de Charleval et le chevalier de la Rivière réjouissent les modernes. Vous avez part aux beaux endroits. Mais comme vous êtes moderne aussi, j'observe de ne vous pas louer devant les académiciens qui se sont déclarés pour les anciens. Il m'est revenu un prologue en musique que je voudrois bien voir sur le théâtre de Paris. La beauté, qui en fait le sujet, donneroit de l'envie à toutes celles qui l'entendroient. Toutes nos Hélènes n'ont pas le droit de trouver un Homère, et d'être toujours les Déesses de la beauté. Me voici bien haut; comment en descendre? Mon très-cher ami, ne falloit-il pas mettre le cœur à son langage? Je vous assure que je vous aime toujours plus tendrement que ne le permet la philosophie. Madame la duchesse de Bouillon est comme à dix-huit ans. La source des charmes est dans le sang Mazarin. A cette heure que nos rois sont amis, ne devriez-vous pas venir faire un tour ici? ce seroit pour moi le plus grand succès de la paix.

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LETTRE IX.

M. de Saint-Evremont à mademoiselle de l'Enclos.

Je prends un plaisir sensible à voir de jeunes personnes, belles, fleuries, capables de plaire, propres à toucher sincèrement un vieux cœur comme le mien. Comme il y a toujours eu beaucoup de rapport entre votre goût, entre votre humeur, entre vos sentimens et les miens, je crois que vous ne serez pas fâchée de voir un jeune cavalier qui sait plaire à toutes nos dames. C'est M. le duc de Saint-Albans, que j'ai prié, autant pour son intérêt que pour le vôtre, de vous visiter. S'il y a quelqu'un de vos amis avec M. de Tallard, du mérite de notre temps, à qui je puisse rendre quelque service, ordonnez. Faites-moi savoir comment se porte notre ancien ami M. de Gourville. Je ne doute point qu'il ne soit bien dans ses affaires. S'il est mal dans sa santé, je le plains.

Le docteur Morelli, mon ami particulier, accompagne madame la comtesse de Sandwich, qui va en France pour sa santé. Feu M. le comte de Rochester, père de madame Sandwich, avoit plus d'esprit qu'homme d'Angleterre. Madame Sandwich en a plus que n'avoit M. son père. Aussi généreuse que spirituelle, aussi aimable que spirituelle et généreuse: voilà une partie de ses qualités. Je m'étendrai plus sur le médecin que sur la malade.

Sept villes, comme vous savez, se disputèrent la naissance d'Homère. Sept grandes nations se disputent celle du Morelli. L'Inde, l'Égypte, l'Arabie, la Perse, la Turquie, l'Italie, l'Espagne; les pays froids, les pays tempérés même, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, n'y ont aucune prétention. Il sait toutes les langues, il en parle la plupart. Son style haut, grand, figuré, me fait croire qu'il est né chez les Orientaux, et qu'il a pris ce qu'il y a de bon chez les Européens. Il aime la musique passionnément. Il est fou de la poésie. Curieux en peinture, pour le moins; connoisseur, je ne le sais pas. Sur l'architecture, il a des amis qui la savent. Célèbre, sérieusement, dans sa profession; capable d'exercer celle des autres. Je vous prie de lui faciliter la connoissance de tous vos illustres. S'il a bien la vôtre, je le tiens assez heureux. Vous ne lui sauriez faire connoître personne qui ait un mérite si singulier que vous. Il me semble qu'Épicure faisoit une partie de son souverain bien, du souvenir des choses passées. Il n'y a plus de souverain bien pour un homme de cent ans comme moi; mais il est encore des consolations. Celle de me souvenir de vous, et de tout ce que je vous ai ouï dire, est une des plus grandes. Je vous écris bien des choses dont vous ne vous souciez guère; je ne songe pas qu'elle vous ennuieront: il me suffit qu'elles me plaisent. Il ne faut pas, à mon âge, croire qu'on puisse plaire aux autres. Mon mérite est de me contenter. Trop heureux de le pouvoir faire en vous écrivant! Songez à me ménager du vin avec M. de Gourville. Je suis logé avec M. de l'Hermitage, un de ses parens, fort honnête homme, réfugié en Angleterre pour sa religion. Je suis fâché que la conscience des catholiques françois ne l'ait pu souffrir à Paris, ou que la délicatesse de la sienne l'en ait fait sortir. Il mérite l'approbation de son cousin, assurément.

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LETTRE X.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont.

A quoi songez-vous de croire que la vue d'un jeune homme soit un plaisir pour moi? Vos sens vous trompent sur ceux des autres. J'ai tout oublié hors mes amis. Si le nom de docteur ne m'avoit rassurée, je vous aurois fait réponse par l'abbé de Hautefeuille, et vos Anglois n'auroient pas entendu parler de moi. On leur a dit à ma porte que je n'y étois pas, et on y reçut votre lettre qui m'a autant réjouie qu'aucune que j'aie jamais reçue de vous. Quelle envie d'avoir de bon vin! et que je suis malheureuse de ne pouvoir vous répondre du succès! M. de l'Hermitage vous diroit aussi bien que moi que M. de Gourville ne sort plus de sa chambre. Assez indifférent pour toutes sortes de goûts, bon ami toujours, mais que ses amis ne songent pas d'employer, de peur de lui donner des soins. Après cela, si par quelque insinuation que je ne prévois pas encore, je puis employer mon savoir-faire pour le vin, ne doutez pas que je ne le fasse. M. de Tallard a été de mes amis autrefois, mais les grandes affaires détournent les grands hommes des inutilités. On m'a dit que M. l'abbé Dubois[165] iroit avec lui. C'est un petit homme délié, qui vous plaira, je crois. Il y a vingt de vos lettres entre mes mains: on les lit ici avec admiration; vous voyez que le bon goût n'est pas fini en France. J'ai été charmée de l'endroit où vous ne craignez pas d'ennuyer; et que vous êtes sage, si vous ne vous souciez plus que de vous! non pas que le principe ne soit faux pour vous, de ne pouvoir plus plaire aux autres. J'ai écrit à M. Morelli; si je trouve en lui toutes les sciences dont vous me parlez, je le regarderai comme un vrai docteur.

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LETTRE XI.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont.

J'ai envoyé une réponse à votre dernière lettre, Monsieur, au correspondant de M. l'abbé Dubois; et je crains, comme il étoit à Versailles, qu'elle ne lui ait pas été rendue. Je serois fort en peine de votre santé, sans la visite du bon petit bibliothécaire de madame de Bouillon[166], qui me combla de joie, en me montrant une lettre d'une personne qui songe à moi à cause de vous. Quelque sujet que j'aie eu dans ma maladie de me louer du monde et de mes amis, je n'ai rien ressenti de plus vif que cette marque de bonté. Faites sur cela tout ce que vous êtes obligé de faire, puisque c'est vous qui me l'avez attirée. Je vous prie que je sache, par vous-même, si vous avez rattrapé ce bonheur dont on jouit si peu en de certains temps. La source ne sauroit tarir tant que vous aurez l'amitié de l'aimable personne qui soutient votre vie[167]. Que j'envie ceux qui passent en Angleterre! et que j'aurois de plaisir de dîner encore une fois avec vous! n'est-ce point une grossièreté que le souhait d'un dîner? L'esprit a de grands avantages sur le corps: cependant ce corps fournit souvent de petits goûts qui se réitèrent, et qui soulagent l'âme de ses tristes réflexions. Vous vous êtes souvent moqué de celles que je faisois: je les ai toutes bannies. Il n'est plus temps quand on est arrivé au dernier période de la vie: il faut se contenter du jour où l'on vit. Les espérances prochaines, quoique vous en disiez, valent bien autant que celles qu'on étend plus loin: elles sont plus sûres. Voici une belle morale. Portez-vous bien, voilà à quoi tout doit aboutir.

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LETTRE XII.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont.

Avril 1698

M l'abbé Dubois m'a rendu votre lettre, Monsieur, et m'a dit autant de bien de votre estomac que de votre esprit. Il vient des temps où l'on fait bien plus de cas de l'estomac que de l'esprit; et j'avoue à ma honte que je vous trouve plus heureux de jouir de l'un que de l'autre. J'ai toujours cru que votre esprit dureroit autant que vous. On n'est pas si sûr de la santé du corps, sans quoi il ne reste que de tristes réflexions. Insensiblement je m'embarquerois à en faire: voici un autre chapitre; il regarde un joli garçon qu'un désir de voir les honnêtes gens de toute sorte de pays a fait quitter une maison opulente, sans congé. Peut-être blâmerez-vous sa curiosité; mais l'affaire est faite. Il sait beaucoup de choses; il en ignore d'autres qu'il faut ignorer à son âge. Je l'ai cru digne de vous voir, pour lui faire commencer à sentir qu'il n'a pas perdu son temps d'aller en Angleterre. Traitez-le bien pour l'amour de moi. Je l'ai fait prier par son frère aîné, qui est particulièrement mon ami, d'aller savoir des nouvelles de madame la duchesse Mazarin et de madame Hervey, puisqu'elles ont bien voulu se souvenir de moi.

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LETTRE XIII.

M. de Saint-Evremont à mademoiselle de l'Enclos.

Mai 1698

Je n'ai jamais vu de lettre où il y eût tant de bon sens que dans la vôtre. Vous faites l'éloge de l'estomac si avantageusement qu'il y aura de la honte à avoir bon esprit, à moins que d'avoir bon estomac. Je suis obligé à M. l'abbé Dubois de m'avoir fait valoir auprès de vous par ce bel endroit. A quatre-vingt-huit ans, je mange des huîtres tous les matins, je dîne bien, je ne soupe pas mal; on fait des héros pour un moindre mérite que le mien.

Qu'on ait plus de bien, de crédit,
Plus de vertu, plus de conduite,
Je n'en aurai point de dépit;
Qu'un autre me passe en mérite
Sur le goût et sur l'appétit,
C'est l'avantage qui m'irrite.
L'estomac est le plus grand bien,
Sans lui les autres ne sont rien.
Un grand cœur veut tout entreprendre,
Un grand esprit veut tout comprendre:
Les droits de l'estomac sont de bien digérer:
Et dans les sentimens que me donne mon âge,
La beauté de l'esprit, la grandeur du courage,
N'ont rien qu'à sa vertu l'on puisse comparer.

Étant jeune, je n'admirois que l'esprit, moins attaché aux intérêts du corps que je ne devois l'être. Aujourd'hui je répare autant qu'il m'est possible le tort que j'ai eu, ou par l'usage que j'en fais, ou par l'estime et l'amitié que j'ai pour lui. Vous en avez usé autrement. Le corps vous a été quelque chose dans votre jeunesse; présentement vous n'êtes occupée que de ce qui regarde l'esprit. Je ne sais pas si vous avez raison de l'estimer tant. On ne lit presque rien qui vaille la peine d'être retenu. On ne dit presque rien qui mérite d'être écouté. Quelque misérables que soient les sens à l'âge où je suis, les impressions que font sur eux les objets qui plaisent, me trouvent bien plus sensible, et nous avons grand tort de les vouloir mortifier. C'est peut-être une jalousie de l'esprit, qui trouve leur partage meilleur que le sien. M. Bernier, le plus joli philosophe que j'aie connu. (Joli philosophe ne se dit guère; mais sa figure, sa taille, sa manière, sa conversation, l'ont rendu digne de cette épithète-là.) M. Bernier, en parlant de la mortification des sens, me dit un jour: «Je vais vous faire une confidence que je ne ferois pas à madame de la Sablière, à mademoiselle de l'Enclos même, que je tiens d'un ordre supérieur; je vous dirai en confidence que l'abstinence des plaisirs me paroît un grand péché». Je fus surpris de la nouveauté du système. Il ne laissa pas de faire quelqu'impression sur moi. S'il eût continué son discours, peut-être m'auroit-il fait goûter sa doctrine. Continuez-moi votre amitié, qui n'a jamais été altérée; ce qui est rare dans un aussi long commerce que le nôtre.

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LETTRE XIV.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont.

Août 1698

M de Clérembault m'a fait un sensible plaisir en me disant que vous songiez à moi: j'en suis digne par l'attachement que je conserve pour vous. Nous allons mériter des louanges de la postérité par la durée de notre vie, et par celle de notre amitié. Je crois que je vivrai autant que vous. Je suis lasse quelquefois de faire toujours la même chose; et je loue le Suisse qui se jeta dans la rivière par cette raison. Mes amis me reprennent souvent sur cela, et m'assurent que la vie est bonne, tant que l'on est tranquille et que l'esprit est sain. La force du corps donne d'autres pensées. L'on préféreroit sa force à celle de l'esprit; mais tout est inutile quand on ne sauroit rien changer. Il vaut autant s'éloigner des réflexions, que d'en faire qui ne servent à rien. Madame Sandwich m'a donné mille plaisirs, par le bonheur que j'ai eu de lui plaire. Je ne croyois pas sur mon déclin pouvoir être propre à une femme de son âge. Elle a plus d'esprit que toutes les femmes de France, et plus de véritable mérite. Elle nous quitte; c'est un regret pour tout ce qui la connoît, et pour moi particulièrement. Si vous aviez été ici, nous aurions fait des repas dignes du temps passé. Aimez-moi toujours. Madame de Coulanges a pris la commission de faire vos complimens à M. le comte de Grammont par madame la comtesse de Grammont. Il est si jeune, que je le crois aussi léger, que du temps qu'il haïssoit les malades, et qu'il les aimoit dès qu'ils étoient revenus en santé. Tout ce qui revient d'Angleterre parle de la beauté de madame la duchesse Mazarin, comme on parle ici de celle de mademoiselle de Bellefond qui commence. Vous m'avez attachée à madame Mazarin, et je n'en entends point dire de bien sans plaisir. Adieu, Monsieur; pourquoi n'est-ce pas un bon jour? Il ne faudroit pas mourir sans se voir.

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LETTRE XV.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont[168].

Le 3 juillet 1699

Quelle perte pour vous, Monsieur! Si on n'avoit pas à se perdre soi-même, on ne se consoleroit jamais. Je vous plains sensiblement; vous venez de perdre un commerce aimable, qui vous a soutenu dans un pays étranger. Que peut-on faire pour remplacer un tel malheur? Ceux qui vivent long-temps, sont sujets à voir mourir leurs amis. Après cela votre esprit, votre philosophie vous servira à vous soutenir. J'ai senti cette mort comme si j'avois eu l'honneur de connoître madame Mazarin. Elle a songé à moi dans mes maux: j'ai été touchée de cette bonté; et ce qu'elle étoit pour vous m'avoit attachée à elle. Il n'y a plus de remède, et il n'y en a nul à ce qui arrive à nos pauvres corps. Conservez le vôtre. Vos amis aiment à vous voir si sain et si sage; car je tiens pour sages ceux qui savent se rendre heureux. Je vous rends mille grâces du thé que vous m'avez envoyé. La gaîté de votre lettre m'a autant plu que votre présent. Vous allez ravoir madame Sandwich, que nous voyons partir avec beaucoup de regret. Je voudrois que la situation de sa vie vous pût servir de quelque consolation. J'ignore les manières angloises: cette dame a été très-françoise ici. Adieu mille fois, Monsieur. Si l'on pouvoit penser comme madame de Chevreuse, qui croyoit en mourant qu'elle alloit causer avec tous ses amis en l'autre monde, il seroit doux de le penser.

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LETTRE XVI.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont.

1699

Votre lettre m'a remplie de désirs inutiles dont je ne me croyois plus capable. Les jours se passent, comme disoit le bon homme des Yveteaux, dans l'ignorance et la paresse; et ces jours nous détruisent, et nous font perdre les choses à quoi nous sommes attachés. Vous l'éprouverez cruellement. Vous disiez autrefois que je ne mourrois que de réflexion: je tâche à n'en plus faire et à oublier le lendemain le jour que je vis aujourd'hui. Tout le monde me dit que j'ai moins à me plaindre du temps qu'un autre. De quelque sorte que cela soit, qui m'auroit proposé une telle vie, je me serois pendue. Cependant on tient à un vilain corps comme à un corps agréable. On aime à sentir l'aise et le repos. L'appétit est quelque chose dont je jouis encore. Plût à Dieu de pouvoir éprouver mon estomac avec le vôtre, et parler de tous les originaux que nous avons connus, dont le souvenir me réjouit plus que la présence de beaucoup de gens que je vois, quoiqu'il y ait du bon dans tout cela, mais, à dire le vrai, nul rapport! M. de Clérembault me demande souvent, s'il ressemble par l'esprit à son père: non, lui dis-je; mais j'espère de sa présomption qu'il croit ce non avantageux, et peut-être qu'il y a des gens qui le trouveroient. Quelle comparaison du siècle présent avec celui que nous avons vu! Vous allez voir madame Sandwich; mais je crains qu'elle n'aille à la campagne. Elle sait tout ce que vous pensez d'elle. Madame Sandwich vous dira plus de nouvelles de ce pays-ci que moi. Elle a tout approfondi et tout pénétré. Elle connoît parfaitement tout ce que je hante, et a trouvé le moyen de n'être point étrangère ici.

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LETTRE XVII.

M. de Saint-Evremont à mademoiselle de l'Enclos.

1699

La dernière lettre que je reçois de mademoiselle de l'Enclos me semble toujours la meilleure; et ce n'est point que le sentiment du plaisir présent l'emporte sur le souvenir du passé: la véritable raison est que votre esprit se fortifie tous les jours. S'il en est du corps comme de l'esprit, je soutiendrois mal ce combat d'estomac dont vous me parlez. J'ai voulu faire un essai du mien contre celui de madame Sandwich, à un grand repas, chez milord Jersey; je ne fus pas vaincu. Tout le monde connoît l'esprit de madame Sandwich: je vois son bon goût par l'estime extraordinaire qu'elle a pour vous. Je ne fus pas vaincu sur les louanges qu'elle vous donna, non plus que sur l'appétit. Vous êtes de tous les pays; aussi estimée à Londres qu'à Paris. Vous êtes de tous les temps; et quand je vous allègue pour faire honneur au mien, les jeunes gens vous nomment aussitôt pour donner l'avantage au leur. Vous voilà maîtresse du présent et du passé; puissiez-vous avoir des droits considérables sur l'avenir! je n'ai pas en vue la réputation; elle vous est assurée dans tous les temps. Je regarde une chose plus essentielle; c'est la vie, dont huit jours valent mieux que huit siècles de gloire après la mort. Qui vous auroit proposé autrefois de vivre comme vous vivez, vous vous seriez pendue; l'expression me charme; cependant vous vous contentez de l'aise, et du repos, après avoir senti ce qu'il y a de plus vif.

L'esprit vous satisfait, ou du moins vous console;
Mais on préféreroit de vivre jeune et folle,
Et laisser aux vieillards, exempts de passions,
La triste gravité de leurs réflexions.

Il n'y a personne qui fasse plus de cas de la jeunesse que moi. Comme je n'y tiens que par le souvenir, je suis votre exemple, et m'accommode du présent le mieux qu'il m'est possible. Plût à Dieu que madame Mazarin eût été de notre sentiment! elle vivroit encore; mais elle a voulu mourir la plus belle du monde. Madame Sandwich va à la campagne. Elle part d'ici admirée à Londres comme elle l'a été à Paris. Vivez; la vie est bonne quand elle est sans douleur. Je vous prie de faire tenir ce billet à M. l'abbé de Hautefeuille, chez madame la duchesse de Bouillon. Je vois quelquefois les amis de M. l'abbé Dubois, qui se plaignent d'être oubliés. Assurez-le de mes très-humbles respects.

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LETTRE XVIII.

Mademoiselle de l'Enclos à M. de Saint-Evremont.

14 octobre, 1700

Le bel esprit est bien dangereux dans l'amitié! Votre lettre en auroit gâté une autre que moi. Je connois votre imagination vive et étonnante, et j'ai même eu besoin de me souvenir que Lucien a écrit à la louange de la Mouche, pour m'accoutumer à votre style. Plût à Dieu que vous pussiez penser de moi ce que vous en dites! je me passerois de toutes les nations. Aussi est-ce à vous que la gloire en demeure. C'est un chef-d'œuvre que votre dernière lettre. Elle a fait le sujet de toutes les conversations que l'on a eues dans ma chambre depuis un mois. Vous retournez à la jeunesse: vous faites bien de l'aimer. La philosophie sied bien avec les agrémens de l'esprit. Ce n'est pas assez d'être sage, il faut plaire; et je vois bien que vous plairez toujours tant que vous penserez comme vous pensez. Peu de gens résistent aux années. Je crois ne m'en être pas encore laissé accabler. Je souhaiterois, comme vous, que madame Mazarin eût regardé la vie en elle-même sans songer à son visage, qui eût toujours été aimable, quand le bon sens auroit tenu la place de quelque éclat de moins. Madame Sandwich conservera la force de l'esprit en perdant la jeunesse, au moins le pense-je ainsi. Adieu, Monsieur, quand vous verrez madame la comtesse de Sandwich, faites-la souvenir de moi; je serois très-fâchée d'en être oubliée.

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LETTRE XIX.

M. de Saint-Evremont à mademoiselle de l'Enclos.

Le premier janvier 1701

On m'a rendu dans le mois de décembre la lettre que vous m'avez écrite le 14 octobre 1700. Elle est un peu vieille; mais les bonnes choses sont agréablement reçues, quelque tard qu'elles arrivent. Vous êtes sérieuse, et vous plaisez. Vous donnez de l'agrément à Sénèque, qui n'est pas accoutumé d'en avoir. Vous vous dites vieille avec toutes les grâces de l'humeur et de l'esprit des jeunes gens. J'ai une curiosité que vous pouvez satisfaire: quand il vous souvient de votre jeunesse, le souvenir du passé ne vous donne-t-il point de certaines idées aussi éloignées de la langueur de l'indolence que du trouble de la passion? Ne sentez-vous point dans votre cœur une opposition secrète à la tranquillité que vous pensez avoir donnée à votre esprit?

Mais aimer et vous voir aimée,
Est une douce illusion,
Qui dans votre cœur s'est formée
De concert avec la raison.
D'une amoureuse sympathie
Il faut pour arrêter le cours,
Arrêter celui de nos jours;
Sa fin est celle de la vie.
Puissent les destins complaisans
Vous donner encore trente ans
D'amour et de philosophie!

C'est ce que je vous souhaite le premier jour de l'année 1701, jour où ceux qui n'ont rien à donner, donnent pour étrennes des souhaits.

Fin des lettres de mademoiselle de l'Enclos et de M. de Saint-Evremont.

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LA COQUETTE VENGÉE;

PAR MLLE. DE L'ENCLOS.

Ma nièce, disoit Éléonore à Philimène, quand vous serez à Paris, ne faites point amitié ni conversation avec toute sorte d'hommes; il y a bien du choix à faire parmi eux; mais sur-tout évitez les philosophes. Voilà un mot que vous n'entendez pas, je le vois bien; un peu de patience, vous allez bientôt savoir ce que c'est. Quand Dorilas, votre frère, alloit au collége, vous avez vu souvent dîner chez vous un certain homme qui faisoit tant de révérences et tant de gestes en entrant, qui rioit au nez à tout le monde, qui parloit toute sorte de langues hormis la nôtre, qui avoit toujours les cheveux mal peignés, la barbe sale, et le collet entr'ouvert, toujours crotté, toujours la soutane grasse et le long manteau déchiré. Ne vous souvient-il pas d'un éclat de rire qui vous prit à table un jour, quand il disoit au laquais qui lui donnoit à boire qu'il se couvrit, autrement qu'il n'accepteroit jamais le verre de sa main, avec des complimens si longs et si opiniâtres, qu'il fût mort de soif, si votre père n'eût eu pitié de lui? Vous le connoissez; c'étoit le maître qui enseignoit la philosophie à Dorilas, c'étoit un philosophe; mais il n'étoit pas de ceux dont je vous veux parler.

Vous avez encore ouï parler cent fois d'un certain abbé qui est dans notre voisinage, dont la vie est toute retirée, qui ne songe qu'à lui, qui ne veut point faire d'amis de peur de s'engager à être le leur, qui se cache au grand monde pour en éviter l'embarras, qui fuit les compagnies comme autant d'occasions d'intrigues et de soucis, qui n'aime que ses livres et ses chiens, et encore plus ses chiens que ses livres; et autant de fois que nous en avons parlé, vous nous avez toujours ouï dire que c'étoit un philosophe; ce n'est point encore là ce que j'entends.

Il y a d'autres philosophes qui aiment la compagnie, mais celle de leurs semblables, où ils ont leurs coudées franches et la liberté entière de tout dire et de tout faire, des philosophes goinfres qui courent le cabaret, qui ivrognent sans cesse, parce qu'ils disent qu'ils n'ont jamais tant de plaisir que quand ils ont noyé ou endormi leur raison, qui leur joue cent mauvais tours quand elle veille, qui les contraint de faire cent réflexions fâcheuses, et qu'ils appellent l'ennemie capitale de leur repos. Ces philosophes-là portent leur reproche avec eux.

Quand je dis donc que vous devez éviter les philosophes, je n'entends point parler, ni d'un docteur, ni d'un solitaire, ni d'un libertin dont la profession est ouverte et déclarée. J'entends certains pédans déguisés, pédans de robe courte, des philosophes de chambre qui ont le teint un peu plus frais que les autres, parce qu'ils se nourrissent à l'ombre, et qu'ils ne s'exposent jamais à la poussière et au soleil; des philosophes de ruelles qui dogmatisent dans des fauteuils; des philosophes galans qui raisonnent sans cesse sur l'amour, et qui n'ont rien de raisonnable pour se faire aimer. Vous ne sauriez croire combien ces gens-là sont incommodes.

Au commencement que j'étois à Paris, encore toute pleine de l'air de nos provinces, lorsque le premier venu m'étoit bon, pourvu qu'il me dît quelque chose, je fis connoissance avec un de ces gens-là. Il vint par hasard dans une maison où j'étois en visite avec une de mes cousines; il étoit habillé fort uniment, il n'avoit ni ruban, ni dentelle, il ne me souvient pas même s'il avoit des glands; son chapeau étoit un peu lustré avec un petit crêpe, son bas de soie ne faisoit pas le moindre pli, le manteau sur ses deux épaules, le pourpoint fermé, la petite manchette au bout, le gand de Grenoble à la main, il n'y avoit rien de superflu; un clin-d'œil, un souris, un petit mouvement de tête suppléeoient à toutes ces révérences étudiées qui ne sont bonnes à rien. Le fils de la maison lui fit grand accueil. Voilà mon fils qui est ravi de vous voir, lui dit sa mère; c'est Monsieur tel, dit-elle à toute la compagnie; et dans la compagnie il y avoit force dames. Je ne vis pas qu'elles s'en émurent beaucoup. Je crus que le sujet de l'entretien qu'il avoit interrompu par son arrivée, les attachoit si fort qu'elles ne pensèrent point à lui faire compliment. Son nom ne m'étoit pas inconnu; des jeunes gens qui revenoient de Paris m'en avoient parlé dans la province. Il prit un siége auprès de moi. On continua l'entretien d'un certain mariage qui s'étoit fait à la cour. Ni lui, ni moi ne disions pas un mot; moi, parce que je ne savois rien; lui, parce que le sujet ne lui plaisoit pas. Il s'imagina que la même raison nous faisoit taire tous deux. Après avoir attendu quelque temps: nous ne sommes, ni vous, ni moi, me dit-il tout bas, du grand entretien; nous en pouvons faire un second entre nous sans troubler le leur: aussi bien elles parlent si haut qu'elles s'étourdissent elles-mêmes, et par conséquent, il est impossible, dans le bruit qu'elles font, qu'elles nous entendent. Je lui répondis; il me dit encore quelqu'autre chose; je lui fis aussi quelque autre réponse, mais j'affectois toujours de mettre dans ce que je disois quelque pointe et quelque mot extraordinaire. Il me reconnut provinciale; il me fit alors cent questions sur mon pays, sur ma naissance, sur mon nom, sur ma demeure, sur les livres que je lisois. Que ne dit-il point contre Balzac, Voiture et tous les faiseurs de lettres, de comédies et de romans! On abandonne lâchement la connoissance des choses solides pour s'attacher aux mots. Il me tint un grand discours là-dessus avec tant de chaleur, que souvent il en roidissoit le bras et fermoit le poing. Trouvez bon, me dit-il à la fin, que j'aie l'honneur de vous aller voir, et vous en saurez plus en un mois que tous ces conteurs de bagatelles ne pourroient vous en apprendre en toute votre vie. Il n'y aura point de grand sujet, dont vous ne puissiez parler sur-le-champ; d'une ligne que je vous dirai, vous pourrez tirer mille conclusions et former mille discours.

Il me vint voir quelque temps après, comme il m'avoit promis. J'achetai certains livres qu'on appelle des tables. Il me les expliquoit toutes les fois qu'il venoit au logis. C'étoit toute mon occupation; je négligeois toute autre chose. Ses visites et mon étude durèrent un an et quelques mois: j'avois du loisir, je ne connoissois pas encore le grand monde; mais enfin je fus obligée de recevoir tant de visites tous les jours et à tous momens, que je ne pouvois plus le voir qu'en compagnie.

Il entra dans ma chambre, un jour que Polixène y étoit avec Philidor, son frère, qui est un gentilhomme aussi adroit et aussi spirituel que j'en connoisse. Monsieur, lui dit Philidor, vous êtes venu bien à propos; vous avez appris tant de philosophie à Éléonore qu'elle nous fait enrager; je lui disois qu'un amour constant étoit la plus belle de toutes les vertus. Elle m'a répondu fièrement que je confondois les vertus avec les passions, que l'amour étoit une passion et non pas une vertu, et qu'une passion ne devient pas vertu par sa durée, mais seulement une plus longue passion. Elle m'a dit cent choses de la même force; je suis à bout, je vous demande secours. Comment vous pourrois-je secourir répondit-il à Philidor, Éléonore a toutes mes forces de son côté. Elle vous a découvert la source d'une erreur, qui est commune parmi les hommes, de prendre pour une passion ce qui est souvent ou une vertu, ou un vice, faute de savoir la nature et le nombre des passions. Tout cela, ajouta-t-il, est expliqué en deux tables. Il prit le livre qui étoit sur un guéridon, et ayant cherché la table des passions, il la donna à lire à Philidor. Comment! dit Philidor, est-ce là tout ce qu'on peut dire des passions, de tous ces mouvemens impétueux qui nous agitent dans la vie? Certainement voilà une grande mer renfermée dans un espace bien étroit. Vous travaillez admirablement en petit. Quoi! il n'y a qu'une ligne pour l'amour! voilà une divinité bien serrée. Si c'est assez d'une ligne pour fournir à tous les amans, il faut qu'elle soit bien longue. Qui veut devenir savant avec cela a besoin d'un grand naturel. L'amour est une inclination de l'appétit au bien sensible considéré absolument. J'en serai bien plus galant quand je saurai cela! j'aurai bien plus de quoi me faire aimer! j'en aurai de bien plus belles idées pour remplir la conversation! Il n'y a rien de si beau, ni de si plein que l'amour, et cependant ce livre nous en fait un squelette tout sec, sans embonpoint et sans couleur. Si toute la philosophie de cet homme-là est de même, savez-vous ce que j'en pense? c'est une reine bien pauvre et bien maigre, dont les tables sont bien mal servies.

Mon philosophe vouloit s'échauffer contre Philidor; mais pour finir le sujet d'un entretien qui alloit s'aigrir, je pris mon luth, je touchai quelques sarabandes. Philidor, avec son dégagement ordinaire, les dansa toutes. Nous parlâmes ensuite de la danse. Je croyois avoir ôté par ce moyen toute occasion de dispute, quand Polixène, par une belle malice, s'avisa de me demander si dans mon livre il n'y avoit pas une table de la danse, Monsieur, dit Polixène au philosophe, il faut que vous en fassiez une pour l'amour de moi. Cela est fort aisé, dit Philidor, je lui en sauverai la peine. Je mettrai premièrement quelques propositions générales pour montrer la nécessité ou utilité de la danse. J'en ferai après la définition. La danse est un mouvement mesuré du corps au son de la voix ou de l'instrument. Elle est ou simple, ou figurée, ou par bas, ou par haut. Ensuite, j'en remarquerai la différence; les sarabandes, les branles, les courantes, les ballets; j'en distinguerai les pas; le pas coulé, le gravé, le coupé, l'entrechat. Adieu, les maîtres à danser; quand ma table sera faite, quiconque la lira sera un habile sauteur.

Polixène se mit à rire de tout son cœur. Mon philosophe sortit de dépit. Je courus après lui; je lui fis des excuses dans mon antichambre le mieux que je pus. Il me dit que tout cela ne le choquoit point; que Philidor étoit un jeune homme sorti fraîchement de l'académie, qui vouloit s'égayer; qu'il étoit bien trompé si sa sœur n'étoit une franche coquette; qu'il voyoit bien qu'il ne pourroit plus me gouverner à l'avenir; qu'il me supplioit de l'en dispenser; qu'il m'enverroit à sa place un de ses anciens écoliers, qui savoit sa méthode aussi bien que lui. Je lui fis mille remercîmens des bontés qu'il avoit pour moi. Nous nous séparâmes. Voici le commencement d'une histoire bien plus plaisante.

Mon philosophe, encore qu'il ne parlât que par tables, par définitions et divisions, étoit pourtant commode en ce point, qu'il étoit content pourvu qu'on l'écoutât, et n'exigeoit rien autre chose ni de moi, ni des femmes qu'il voyoit, qu'un peu d'attention qui étoit bien dû à ses discours.

Ce n'étoit point là l'humeur de son ami, que Philidor appeloit son prévôt de salle. Il faisoit le galant; il vouloit persuader l'amour dont il parloit; il soupiroit quelquefois; il chantoit même des airs dont il se disoit l'auteur, aussi bien que des paroles. Il étoit jaloux généralement de tous les hommes; il censuroit tout ce qu'ils disoient; il n'en trouvoit pas un qui raisonnât à son gré; ils étoient tous ou des ignorans on des étourdis. Notre sexe même, qui est sacré et inviolable parmi les honnêtes gens, n'étoit point pour lui plus privilégié que tout le reste; il s'érigeoit en censeur de toutes les beautés; il se mêloit de juger du caractère et du tour d'esprit que chacune avoit, avec une présomption si grande, qu'il sembloit, à l'entendre, que nous n'eussions de grâce que ce qu'il lui plaisoit de nous en distribuer.

Cela attira sur lui une conjuration universelle de toutes les femmes et de tous les hommes qui venoient chez moi. On ne m'en dit rien, parce qu'on savoit bien que j'eusse eu pitié de lui, et que j'eusse rendu le complot inutile en le découvrant.

Comme ils épioient sans cesse quand il me viendroit voir, il leur fut aisé de le surprendre dans ma chambre. Ils y arrivèrent tous en un moment. Jamais assemblée ne fut plus grande. Tout le monde lui fit d'abord cent civilités. J'en étois étonnée. L'incomparable, l'inimitable, le plus galant, le plus spirituel, le plus propre à tout, le plus poli de tous les hommes, lui disoit-on. Il ne se reconnoissoit pas. On le pria de faire un petit discours; il expliqua les huit béatitudes. On s'écrioit de temps en temps: sans mentir cela est admirable! On le pria de chanter, et bien qu'il le fît avec des efforts effroyables, des convulsions et des contorsions de possédé; bien que sa voix fût aussi pitoyable et lugubre, que son visage est basané et mélancolique, on disoit tout haut qu'on n'avoit plus besoin de Lambert ni de sa sœur. C'étoient des applaudissemens perpétuels. Polixène lui montra un billet doux qu'elle avoit reçu; il ne voulut pas seulement le lire. C'étoient des bagatelles qui ne pouvoient amuser que des esprits mal faits; chacun lui dit qu'il avoit bien raison, et que l'homme étoit né pour des choses plus grandes. Jamais homme ne fut plus satisfait, ni plus content de lui-même; et parce que c'étoit Polixène qui le caressoit le plus, cela lui donna la hardiesse de venir auprès d'elle, et de lui dire quelques douceurs. Elle les recevoit avec un tel tempérament, qu'elle l'embarquoit toujours de plus en plus; il lui prenoit même la main, lui touchoit le bras, et feignant de lui vouloir dire un mot à l'oreille, il la baisa. Alors Polixène lui appuya un grand soufflet.

C'étoit le signal des conjurés. Chacun se rua sur lui; l'un lui donnoit une nasarde: voilà pour le philosophe amoureux. L'autre, de grands coups d'épingle: voilà pour le musicien amoureux. L'autre, de grands coups de busc sur les oreilles: voilà pour le poëte amoureux. Je fis ce que je pus pour secourir sa philosophie, sa musique et sa poésie attaquées de toutes parts; et tout ce que je pus, fut de le tirer de la presse, et de lui ouvrir la porte pour s'enfuir.

Il crioit de toute sa force, en s'en allant: coquettes, coquettes, je saurai bien me venger; et on m'a dit qu'étant mort, ou de ses blessures, ou de désespoir, on a trouvé parmi ses papiers, une grande invective contre les femmes, sous le nom d'Aristandre, que ses héritiers ont fait imprimer à leurs dépens.

J'étois assez fâchée que ce malheur lui fût arrivé chez moi; mais je m'en dois accuser moi-même pour avoir été si facile que de donner accès chez moi à des philosophes, c'est-à-dire, à des gens qui portent la censure, la médisance et le désordre dans les plus belles, les plus douces et les plus agréables compagnies. Ma nièce, soyez sage par mon exemple, et donnez-vous-en de garde.

Ainsi parloit Éléonore à Philimène, qui en entendoit une partie et devinoit le reste.

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LETTRES

DE
MADEMOISELLE AÏSSÉ.

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NOTICE

SUR