MADEMOISELLE AÏSSÉ.

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M de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople, acheta d'un marchand d'esclaves, en 1698, une petite fille âgée d'environ quatre ans. Elle avoit été enlevée avec beaucoup d'autres enfans dans une ville de Circassie que les Turcs avoient pillée. Ses grâces enfantines lui attirèrent la préférence de l'ambassadeur, et la lui firent choisir parmi ses compagnes d'infortune. Le marchand, peut-être pour accroître l'intérêt qu'elle inspiroit et obtenir de M. de Ferriol un prix plus considérable, assura qu'elle avoit été trouvée dans un palais, et qu'elle étoit fille d'un prince circassien. L'ambassadeur, touché de commisération, acheta 1,500 livres la petite Aïssé. Il étoit garçon et ne pouvoit donner à sa jeune orpheline une éducation proportionnée à l'intérêt qu'elle lui avoit inspiré, intérêt que la pitié sans doute avoit d'abord excité, et auquel se mêlèrent bientôt des vues et des espérances moins pures. Il confia mademoiselle Aïssé à sa belle-sœur, madame de Ferriol, sœur de madame de Tencin: l'éducation de la jeune fille fut très-soignée; elle acquit des talens agréables et de l'instruction. M. d'Argental et M. de Pont-de-Vesle, fils de madame de Ferriol, qui tous deux eurent dès leur jeune âge le goût des plaisirs de l'esprit, se lièrent d'une tendre amitié avec la pupille de leur mère; et cette liaison eut sans doute les plus heureux effets sur son esprit. Elle eut le bonheur plus grand encore, au milieu de cette immoralité qui accompagna les dernières années de Louis XIV et la régence de Louis XV, d'acquérir et de conserver un cœur honnête, et une âme délicate et sensible, qui devoient la rendre plus estimable et plus malheureuse dans la situation dépendante et presque subalterne où le sort l'avoit placée.

Son dégoût pour les vices qui l'entouroient fut bientôt mis à de rudes épreuves. Au sortir de l'enfance, elle entra dans la maison de M. de Ferriol. C'étoit un vieux libertin qui, après s'être livré dans sa jeunesse à tous ses goûts, avoit fortifié ses habitudes de dépravation par un long séjour en Turquie, où il avoit vécu tout à fait à la manière du pays. Ses désirs se portèrent bientôt sur sa jeune protégée, et l'attachement qu'il avoit pour elle, ne fut pas assez fort pour les vaincre. Les personnes qui ont vécu avec l'un et avec l'autre, ont douté long-temps qu'il eût triomphé de la vertu, et sans doute de la répugnance de mademoiselle Aïssé. En effet, l'esprit repousse cette image d'une vertueuse, belle et intéressante personne, flétrie par un vieux débauché, qui détruisoit en elle le sentiment de la reconnoissance, en en exigeant un autre. Des lettres trouvées dans les papiers de M. d'Argental constatent malheureusement cette circonstance pénible et humiliante de la vie de mademoiselle Aïssé.

«Quand je vous achetai, lui écrit M. de Ferriol, je vous destinai à être ou ma fille ou ma maîtresse: vous avez été l'une et l'autre.» Si quelque chose peut inspirer plus de dégoût pour la conduite de M. de Ferriol, c'est sans doute une semblable manière de s'exprimer: en associant ainsi la tendresse paternelle avec les désirs d'un libertin, il semble vouloir rappeler que rien ne ressemble plus à l'inceste qu'une affection de cette nature. Mais tel est le cœur humain, que l'on conçoit comment ces deux sentimens étoient également vrais dans la même personne. Quant à mademoiselle Aïssé, il est douteux que sa reconnoissance pour M. de Ferriol ait survécu à la crainte et au dégoût que dut inspirer à son âme délicate un prétendu bienfaiteur qui ne l'avoit achetée d'un marchand d'esclaves que pour la rendre à sa première destination, après lui avoir donné une éducation qui devoit lui faire regarder cet abaissement comme le plus grand des malheurs. Cependant M. de Ferriol étant tombé dangereusement malade, elle le soigna avec tout le dévouement d'une fille. Il mourut en lui laissant une rente de 4,000 liv., et un capital assez considérable qu'il chargeoit ses héritiers de lui payer.

Après sa mort, mademoiselle Aïssé rentra chez madame de Ferriol, à qui l'ambassadeur l'avoit recommandée spécialement. Madame de Ferriol, quoiqu'au fond du cœur elle aimât assez son ancienne pupille, manqua toujours pour elle de cette délicatesse de sentiment, si nécessaire pour le bonheur de ceux qui passent leur vie ensemble, et que les supérieurs ont si peu avec leurs inférieurs, quoique jamais de semblables ménagemens ne soient plus nécessaires, que lorsqu'ils doivent déguiser des rapports de dépendance. C'est cette absence d'attentions, de soin à ne jamais blesser une âme fière et délicate, que mademoiselle Aïssé reproche souvent à madame de Ferriol, dans les lettres que nous publions. Elle ne méconnoît point les grandes obligations qu'elle a à madame de Ferriol, et elle montre pourtant comment, dans le détail de la vie, sa bienfaitrice la rendoit fort malheureuse.

Elle commença par lui faire sentir que les dons de son beau-frère lui paroissoient trop considérables. Mademoiselle Aïssé, trop fière pour se laisser reprocher des bienfaits, jeta au feu, devant madame de Ferriol, le billet que lui avoit laissé M. de Ferriol. Un pareil désintéressement n'inspira point à madame de Ferriol plus de délicatesse, et elle ne laissa pas de profiter du sacrifice.

Cependant mademoiselle Aïssé jeune, aimable et répandue, avoit d'assez grands succès dans le monde; et au milieu de la galanterie et de la corruption qui signalèrent la régence et le système, elle ne céda jamais ni à la vanité, ni à l'intérêt qui faisoient alors oublier à tant de femmes des devoirs que mademoiselle Aïssé n'avoit point à remplir. Elle eut l'honneur bien extraordinaire de donner quelqu'idée de la vertu et de la pudeur au régent, qui fit gloire toute sa vie de douter de leur existence; opinion qui, chez un prince, est presque toujours fondée, puisqu'il fait disparoître les vertus d'autour de lui, dès qu'il ne les respecte pas. Ce fut chez madame de Parabère que le duc d'Orléans vit mademoiselle Aïssé et lui fit des propositions qu'il ne s'attendoit pas à voir refuser, sur-tout en pareil lieu. Il ne perdit point l'espoir de réussir, et chargea madame de Ferriol de ses intérêts. Madame de Ferriol accepta sans répugnance des fonctions moins honorables encore que celles que le Régent destinoit à mademoiselle Aïssé. Ses efforts furent vains. Comme elle revenoit sans cesse à la charge et développoit à mademoiselle Aïssé tous les avantages d'une semblable conquête, mademoiselle Aïssé se jeta à ses pieds pour la conjurer de ne plus lui en parler, assurant qu'elle se jeteroit dans un couvent si l'on continuoit à la persécuter. Madame de Ferriol, qui ne cherchoit qu'à obtenir du crédit et de la faveur, craignit de perdre tout moyen d'y parvenir en se séparant de mademoiselle Aïssé, et cessa ses exhortations.

Mademoiselle Aïssé, qui avoit résisté à l'appât de la faveur et de la fortune, ne trouva pas les mêmes forces quand il lui fallut défendre sa vertu contre l'amour et l'estime. Elle vit chez madame du Deffant le chevalier d'Aydie; il conçut pour elle la plus vive passion; il se fit présenter chez madame de Ferriol, et bientôt abandonnant presqu'entièrement le monde, il ne quitta plus cette maison. Le chevalier d'Aydie joignoit à la plus noble figure et au caractère le plus aimable, une âme fort tendre. Jusqu'alors son cœur n'avoit point éprouvé de sentimens profonds; il avoit eu plusieurs intrigues, mais aucun attachement durable. Rioms, son oncle, l'avoit présenté chez la duchesse de Berri, qui prit du goût pour lui, et cette princesse ne différoit guère d'ordinaire à satisfaire ses goûts et même ses fantaisies.

Voir à ses pieds un homme brillant et spirituel, que les femmes de la cour s'étoient disputé, que les princesses avoient honoré de leurs faveurs, et le voir animé par un amour tendre, délicat et timide, quelle séduction pour l'amour-propre et pour le cœur de mademoiselle Aïssé! Ce qui rendoit le chevalier plus dangereux pour elle, c'est qu'il n'avoit que des vues honorables. Il vouloit épouser celle qu'il aimoit, et cherchoit à se faire relever des vœux qui l'engageoient dans l'ordre de Malte. Mademoiselle Aïssé se sentoit bien assez de vertu pour ne point se prêter à un projet dont l'exécution eût dégradé son amant aux yeux du monde; mais elle ne se croyoit pas assez de force pour résister à des désirs dont la satisfaction ne pouvoit nuire qu'à sa propre gloire. Dans la défiance qu'elle avoit d'elle-même, elle eut recours à madame de Ferriol, qui comprit encore moins ses scrupules que la première fois, et qui travailla à les détruire. Ne pouvant trouver aucun secours extérieur, voyant tous les jours le chevalier qu'on ne lui permettoit pas de fuir comme elle l'auroit voulu, elle finit par lui avouer qu'elle partageoit ses sentimens, et, en s'abandonnant à lui, elle eut la satisfaction de voir qu'elle en étoit aimée encore davantage. Il redoubla ses instances pour l'épouser; elle n'y voulut jamais consentir; et même, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle alloit devenir mère, l'intérêt de son enfant et la perte de sa réputation ne la rendirent pas moins inflexible.

Ce ne fut point à madame de Ferriol qu'elle confia sa situation; elle lui connoissoit trop peu de discrétion et de délicatesse. Elle avoua tout à lady Bolingbrocke, avec qui elle étoit très-liée. C'étoit une femme sensible et estimable. On sait qu'elle étoit nièce de madame de Maintenon, et que son premier mari avoit été M. de Villette. Elle pria madame de Ferriol de lui confier pour quelque temps mademoiselle Aïssé pour la mener en Angleterre. Madame de Ferriol consentit à ce voyage. Lady Bolingbrocke et le chevalier d'Aydie logèrent mademoiselle Aïssé dans un quartier retiré de Paris. Elle y accoucha d'une fille, et y reçut tous les soins d'une amie tendre et d'un amant passionné. L'enfant fut conduit en Angleterre par lady Bolingbrocke, et, après sa première éducation, elle fut ramenée en France, et placée dans un couvent à Sens, sous le nom de miss Black, nièce de lord Bolingbrocke.

C'est d'une époque un peu postérieure que sont datées les lettres que nous publions, et qui se continuant presque jusqu'aux derniers jours de la vie de mademoiselle Aïssé, nous dispensent de prolonger cette notice[169]. Elles sont adressées à madame Saladin qui pendant qu'elle habitoit Paris où son mari étoit résident de la république de Genève, s'étoit liée d'une tendre amitié avec mademoiselle Aïssé. Il paroît que cette dame dont les principes étoient plus sévères que ceux des femmes qui entouroient sa jeune amie, sans que son cœur fût moins sensible, contribua par ses conseils et son exemple à lui donner assez de force pour ne plus s'écarter de ses devoirs. Du moins voyons-nous qu'à l'époque où commença cette correspondance, mademoiselle Aïssé, quoique le chevalier d'Aydie qui fût plus cher que jamais, quoique lui-même l'aimât toujours davantage, avoit rendu cette passion plus pure. Ce combat continuel contre un amour qui acquéroit tous les jours plus de force, le manque absolu d'espérance, le repentir de sa foiblesse, le chagrin de ne pouvoir se livrer sans rougir à la tendresse maternelle, donnent à ses lettres un caractère de mélancolie tout-à-fait touchant. Ce triste sentiment, auquel venoit peut-être se mêler le souvenir de fautes plus anciennes et plus humiliantes, prend plus de force à mesure que la santé de mademoiselle Aïssé s'affoiblit: les consolations de la religion, refuge des âmes tendres et malheureuses, donnent sur la fin un caractère plus résigné et moins amer à sa douleur, mais la rendent plus intéressante encore. Mademoiselle Aïssé mourut en 1733. Sa mort qui termina une vie malheureuse, le désespoir où fut d'abord plongé le chevalier d'Aydie, la tristesse profonde où il vécut encore pendant quinze ans, donnent à ceux qui lisent leur histoire, la tentation de reprocher à mademoiselle Aïssé une délicatesse scrupuleuse qui priva son amant et elle d'un bonheur dont ils étoient dignes de jouir.

Les scrupules peut-être exagérés qui s'opposèrent à ce bonheur, peuvent bien avoir rendu mademoiselle Aïssé plus malheureuse; mais ils donnent une sorte d'admiration pour une vertu si désintéressée. Le chevalier d'Aydie eut toujours pour sa fille une tendresse et des soins auxquels ses regrets donnoient plus de force encore.

Il la maria à un gentilhomme de sa province, et lui laissa sa fortune. Il existe des lettres qu'il écrivit à M. de Pont-de-Vesle, relativement à ce mariage. Elles sont pleines de la douleur la plus vive, quoique l'époque de la mort de mademoiselle Aïssé fût déjà assez éloignée. Elles paroîtront bientôt dans un recueil de lettres trouvées chez M. d'Argental, qui est maintenant sous presse. L'éditeur a bien voulu nous les communiquer, ainsi que celle de M. de Ferriol à mademoiselle Aïssé, dont nous avons cité un passage.

Les lettres de mademoiselle Aïssé à madame Saladin, ont été recueillies et publiées par mademoiselle Rieu, petite-fille de madame Saladin. Elle les avoit, long-temps avant, communiquées à Voltaire, qui y avoit mis de sa main quelques notes que nous avons conservées. Il paroît que la notice que mademoiselle Rieu a mise à la tête de son édition, existoit déjà quand le manuscrit des lettres fut montré à Voltaire; car il atteste dans une note placée au bas de cette notice, que le chevalier d'Aydie avoit offert plusieurs fois à mademoiselle Aïssé de l'épouser. Les détails que nous avons ajoutés à ceux que contient la notice de mademoiselle Rieu, nous ont été fournis par des personnes qui ont beaucoup vu d'anciens amis de mademoiselle Aïssé et du chevalier d'Aydie.

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LETTRE PREMIÈRE.

1726

Je n'ai pu me résoudre à vous écrire plutôt: j'ai envisagé avec chagrin que l'on ne vous laisseroit pas lire mes lettres; ainsi j'ai mieux aimé laisser passer les premiers empressemens. Mandez-moi, Madame, de vos nouvelles. Êtes-vous remise de la fatigue du voyage? J'ai plus fait de vœux pour que vous eussiez le beau temps, qu'un amant n'en auroit fait; il ne seroit assurément pas plus occupé et affligé que moi, de votre départ. Le soleil, la pluie, les vents, me paroissent des embrâsemens, des inondations, des ouragans: enfin, j'ai respiré, quand j'ai vu arriver le jour bienheureux pour vos parens et vos amis, où ils vous ont enfin revue. Vous me manderez, s'il vous plaît, quelques détails de votre réception. Je partage toutes les amitiés que vous recevez. Hélas! je ne puis passer dans la rue où vous avez demeuré, sans avoir le cœur serré et les larmes aux yeux. Je reviens d'Ablons[170], où j'ai passé quelques jours tête à tête avec madame de Ferriol; j'y ai toujours pensé à vous, et je dis à ma compagne le regret que j'avois que vous n'eussiez pas vu cette guinguette. Dans l'instant, je vois entrer dans le salon madame votre fille; jugez de ma joie: elle passa ici pour aller à la Jaquinière; elle venoit de je ne sais où, aux environs. Notre dame prenoit du café; elle vouloit se lever; madame votre fille se précipita pour l'en empêcher. Le chien noir, qui est mal morigéné, saute sur la tasse de café pour japper, la renverse sur sa maîtresse: le désespoir s'empare de ladite dame; fichu sali, robe unie tachée. Vous jugez de l'embarras de madame Rieu, qui auroit voulu être à cent lieues de là. Pour moi je vous l'avoue, j'eus tant envie de rire, que madame votre fille se remit. Cependant, passé ces premiers momens, on lui fit toutes sortes de politesses. Elle la trouva très-belle; en effet, elle l'étoit aussi, quoique dans un grand négligé.

Je parle toujours du voyage de Pont-de-Vesle[171], qui me procurera le bonheur d'aller vous voir. J'espère qu'à force d'en parler, je forcerai d'y aller. Je suis occupée de ce projet: les hommes ne peuvent être sans quelques désirs; je me flattois d'être une petite philosophe; mais je ne le serai, jamais sur ce qui touche le sentiment.

Pont-de-Vesle[172] se porte un peu mieux, il vous assure de ses respects. D'Argental[173] est dans l'île enchantée, chez son amie, qui a hérité considérablement; il revient à la St.-Martin. Le Grand donna, l'autre jour, une comédie qui tomba de la plus belle chute que j'aie jamais vue; il n'en a pas été de même d'un opéra que deux violons ont donné: le sujet est Pyrame et Thisbé; il y eut une très-jolie décoration; ils reçurent bien des applaudissemens.

Je passe mes jours à chasser aux petits oiseaux; cela me fait grand bien. L'exercice et la dissipation sont de très-bons remèdes pour les vapeurs et les chagrins; je reviens de mes courses avec appétit et sommeil. L'ardeur de la chasse me fait marcher, quoique j'aie les pieds moulus: la transpiration que cet exercice m'occasionne, me convient. Je suis hâlée comme un corbeau; je vous ferois peur, si vous me voyiez. Je voudrois bien en être à la peine. Que je serois heureuse si j'étois encore avec vous, Madame! Avouez que vous ne seriez point fâchée d'être encore à Paris. Pour moi, je donnerois bien une pinte de mon sang pour que nous fussions ensemble actuellement; je vous rendrois compte de mille choses, je goûterois le plaisir de vous revoir; au lieu de ce bien, j'ai des regrets; que cela est différent! Le chevalier est en Périgord, où je crois qu'il s'ennuie: sa santé est toujours délicate, son cœur toujours plus tendre. Je vous enverrois avec plaisir des copies de ses lettres; mais non: il y a des choses qui vous déplairoient, et j'aurois honte que vous les vissiez. L'abbé, frère du chevalier, vit l'autre jour madame Rieu chez moi; ce fut un coup de foudre. Il revint le lendemain à Ablons, il me dit qu'il n'avoit jamais rien vu de si beau à son gré: les lis et les roses ne sont pas si fraîches qu'elle étoit ce jour-là; son air de modestie et de douceur plut si fort à ce pauvre abbé, qu'il m'en parle toutes les fois qu'il me voit: cependant il avoit été prévenu; on l'avoit annoncée, et je lui dis: vous allez voir une des belles femmes de Paris: malgré cela, il fut surpris. M. Bertie vous aime toujours de même, quoiqu'il ait changé son goût pour moi en amitié. On vous aime pour vous, et non pas pour les autres. Vous le savez bien; et quand vous dites le contraire, vous parlez contre votre pensée. En bonne foi, peut-on vous connoître sans vous aimer? J'en laisse juge votre cœur. Adieu, Madame, aimez-moi, et soyez assurée que personne dans le monde ne vous aime, ne vous estime, et ne vous respecte autant qu'Aïssé.

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LETTRE II.

Paris, 1726

J'ai reçu la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire de votre campagne: je ne doute point que vous n'ayez eu un plaisir bien vif de vous être vu recevoir avec tant d'amitié: les démonstrations de joie que l'on a eues de votre retour ne peuvent être feintes. Ainsi, Madame, vous avez joui d'un bonheur que les rois mêmes ne goûtent pas. Vous me direz qu'il n'étoit point nécessaire que vous fussiez malheureuse pour être aimée; que vous le seriez tout autant, et même davantage, si vous étiez dans une fortune riante. L'expérience, il est vrai, fait voir que l'adversité et la mauvaise fortune déplaisent aux hommes; et que le plus-souvent les bonnes qualités, le mérite, sont les zéro, et le bien, le chiffre qui les fait valoir; mais cependant on se rend toujours à la vertu; je conviens qu'il faut en avoir beaucoup pour qu'elle supplée au manque de richesses: ainsi, Madame, rien n'est plus flatteur que l'accueil obligeant que vous avez reçu. Vous êtes amplement dédommagée des injustices du sort. Je suis charmée que vous vous portiez mieux; rien ne contribue à la santé, comme d'avoir sujet d'être content de soi. Je fais tous mes efforts pour déterminer M. et madame de Ferriol à aller à Pont-de-Vesle; ils disent que c'est bien leur dessein, mais je ne le croirai que lorsque nous partirons: il n'y a pas de jour que je ne leur fasse sentir le besoin de leur présence dans leurs terres, et celui de quitter quelque temps Paris. M. de Bonac va à Soleure; je lui ai parlé de madame votre sœur; madame de Bonac espère la voir souvent pendant son séjour dans ce pays-là. Comme il n'y a pas loin de Genève, nous irons, vous et moi, les voir; me dédirez-vous? M. et madame de Ferriol et Pont-de-Vesle vous font mille tendres complimens et respects. Pour d'Argental, il est dans l'île enchantée; on ne sait plus quand il en sortira. J'occupe sa chambre, parce que je fais raccommoder la mienne, qui sera charmante; je suis bien fâchée que vous ne la voyiez pas; mes réparations me reviendront à cent pistoles. J'ai vu M. Saladin le cadet; je me suis senti une tendresse pour lui, dont je ne me serois pas doutée, il y a six mois; et je crois que je l'aurois eue pour M. Buisson, s'il avoit vécu. Les gens que j'ai connus chez vous, me sont chers. Il y a long-temps que je n'ai vu madame votre fille; elle a été à la campagne, et moi, de mon côté; nous sommes allés passer les fêtes à Ablons, mademoiselle de Villefranche, madame de Servigni, M. et madame de Ferriol, MM. de Fontenai, La Mésangères, le chevalier et Clémence: nous avons fait grand feu et bonne chère: vous en êtes étonnée; mais c'est pour long-temps; la maîtresse de la maison craignoit La Mésangères. Elle n'a jamais osé appeler Clément, son chien noir, ni Champagne; elle a été de très-bonne humeur, malgré sa contrainte, et la partie s'est très-bien passée. La Mésangères fut charmant. M. de Fontenai m'a chargée de vous assurer de ses respects.

Il faut un peu vous parler des spectacles. Les deux petits violons Francœur et Rebel ont fait un opéra; le sujet est Pyrame et Thisbé; il est fort joli, quant à la musique; car pour le poëme, il est mauvais: il y a une décoration nouvelle. Le premier acte représente une place publique, avec des arcades et des colonnes, ce qui est admirable: la perspective est parfaitement bien suivie et les proportions bien gardées. Le pauvre Thevenard tombe si fort, que je ne doute pas qu'il ne soit sifflé dans six mois. Pour Chassé, c'est son triomphe; il est acteur dans cet opéra; son rôle est très-beau, il fait deux octaves pleins. La Entie en est folle. Mademoiselle Le Maure est rentrée; et Murer, qui a été très-mal, se porte bien; le bruit avoit couru qu'il se faisoit moine, mais le métier est trop bon, et il ne quitte point l'opéra. Il y a une nouvelle actrice nommée Pellissier, qui partage l'approbation du public avec la Le Maure: pour moi, je suis pour la Le Maure; sa voix, son jeu me plaisent plus que celui de mademoiselle Pellissier. Cette dernière a la voix très-petite, et elle l'a toujours forcée sur le théâtre; elle est très-bonne pantomime; tous ses gestes sont justes et nobles; mais elle en a tant, que mademoiselle Entie paroît tout d'une pièce auprès d'elle. Il me semble que dans le rôle d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la modestie et la retenue sont choses nécessaires; toute passion doit être dans les inflexions de la voix et dans les accens. Il faut laisser aux hommes et aux magiciens les gestes violens et hors de mesure; une jeune princesse doit être plus modeste. Voilà mes réflexions. En êtes-vous contente? Le public rend justice à mademoiselle Le Maure; et quand on l'a revue sur le théâtre, elle parut premièrement à l'amphithéâtre, tout le parterre se retourna, et battit des mains pendant un quart-d'heure; elle reçut ses applaudissemens avec une grande joie, et fit des révérences pour remercier le parterre. Madame la duchesse de Duras, qui protège la Pellissier, étoit furieuse, et me fit signe que c'étoit moi et madame de Parabère qui avions payé des gens pour battre des mains. Le lendemain, la même chose arriva, et mademoiselle Pellissier en pensa crever de dépit. La comédie est de retour de Fontainebleau où il y a jubilé: nous ne l'avons pas ici, à cause de M. le cardinal de Noailles. On est affamé de tragédies, parce que depuis Fontainebleau on ne joue que des farces. Pour la comédie italienne, on y joue la critique de l'opéra qui, à ce qu'on dit, est fort jolie. La pauvre Silvia[174] a pensé mourir: on prétend qu'elle a un petit amant qu'elle aime beaucoup; que son mari, de jalousie, l'a battue outrément, et qu'elle a fait une fausse couche de deux enfans, à trois mois; elle a été très-mal, elle est mieux à présent. Mademoiselle Flaminia avoit eu la méchanceté d'instruire le mari des galanteries de sa femme. Vous jugez bien, à l'amour que le parterre avoit pour Flaminia, combien il l'a maltraitée. Les bals vont commencer; mais ils seront sûrement aussi déserts que l'année passée.

Permettez que je fasse ici quelques petites coquetteries à M. votre mari. Je suis extrêmement touchée du petit mot qu'il a mis dans votre lettre; et dussiez-vous le battre de jalousie, je lui dirai que je l'aime beaucoup.

A mademoiselle votre fille.

Je suis persuadée, Mademoiselle, que vous avez un peu d'amitié pour moi: votre extrême vérité m'en assure; le retour est naturel à tous les cœurs bien faits, d'aimer qui nous aime. Continuez, je vous prie, de parler un peu de moi à madame votre mère: choisissez, s'il vous plaît, le moment où vous vous mettez à table, pour que je puisse avoir part à votre conversation; plût à Dieu que j'en fusse témoin! Adieu, Mesdames, recevez mes tendres embrassades. Voici une lettre d'un officier des Invalides à M. du Voisin, pour obtenir la permission de se marier.

Monseigneur,

«J'aurois cru que le précepte de Saint Paul étoit bon à suivre, sur-tout quand il dit, qu'il vaut mieux se marier que brûler. C'est ce qui m'a fait prendre la liberté de demander à votre Grandeur la permission d'épouser mademoiselle d'Auval, fille d'un mérite et d'une sagesse consommée. C'est ce que tous ceux qui la connoissent certifieront à votre Grandeur. Cependant M. notre gouverneur m'a défendu de voir cette demoiselle, si je ne voulois être démis de mon emploi. J'ai obéi à cette défense; et si votre Grandeur ne trouve pas à propos ce mariage, je la supplie très-instamment, pour le salut de mon âme, de m'en présenter une autre, ou bien d'envoyer ordre au père Pascal, mon confesseur, de m'absoudre quand je vais à confesse, ce qu'il m'a refusé: je fais tous mes efforts pour contenter ce bon père, mais en vain, Dieu ne m'ayant point donné à trente-huit ans le don de continence. Enfin, Monseigneur, si vous me procurez le paradis sans femmes, et que je vienne à mourir plutôt que votre Grandeur, je ne laisserai point Dieu en repos, qu'il ne vous ait marqué une place digne de votre mérite, dans son paradis».

»Je suis, etc.»

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LETTRE III.

Paris, 1726

Je n'ai pas de plus grand plaisir que de causer avec vous; et, comme je voudrois rendre mes lettres un peu moins sèches et plus intéressantes, j'écris les nouvelles que je sais bien: je n'aimerois pas à vous mander tout ce qui se dit à Paris. Vous savez, Madame, que je hais les faussetés et les exagérations: ainsi tout ce que j'écrirai, sera sûrement vrai. J'ai reçu hier des lettres d'Angleterre où on m'apprend le mariage de mademoiselle de St.-Jean avec M. Knight, fils du trésorier[175] de la compagnie des Indes: on prétend qu'il a des biens immenses. Argent, argent, que de vanités vous étouffez! que d'orgueils vous soumettez! que de pensées honnêtes vous faites évanouir! Auriez-vous jamais cru que milord, entêté de sa noblesse, comme il l'est, fort riche, et ayant une seule fille, la mariât à un gentillâtre, elle qui devoit être mariée à un pair[176]? Elle va venir à Paris voir la famille de son mari, qui sont de bonnes gens, mais sur un ton bien différent du sien: elle verra tous les petits Anglichons qui sont en France. Je crois qu'elle s'ennuiera et s'impatientera souvent.

Le chevalier est beaucoup mieux, il revient ici. Voici une petite histoire assez plaisante[177]. Un chanoine de Notre-Dame, fameux janséniste, homme de beaucoup d'esprit, et de réputation pour ses mœurs, qui a professé dans plusieurs universités, fort craint des molinistes, et très-aimé de M. l'archevêque de Paris, âgé de soixante-dix ans, a succombé à l'envie de voir la comédie. Il avoit souvent dit à ses amis, qu'il ne mourroit pas avant d'y aller, ayant une très-grande passion de voir une chose dont il entendoit parler sans cesse. On prenoit ce discours pour une plaisanterie. Son laquais lui avoit demandé plusieurs fois ce qu'il vouloit faire des vieilles nippes de sa grand'mère qu'il gardoit depuis long-temps. Il lui avoit répondu qu'elles pouvoient lui être nécessaires. Enfin, ne pouvant résister davantage, il communiqua son dessein à son laquais, qui étoit un vieux domestique dans lequel il avoit beaucoup de confiance, et lui dit, qu'il vouloit s'habiller en femme avec les hardes de sa grand'mère. Le laquais fut très-surpris; il chercha à dissuader son maître d'exécuter cet insensé déguisement, en l'assurant que les nippes étoient si antiques, qu'il seroit sûrement remarqué, au lieu que restant avec son habit, on pourroit très-bien n'y pas faire attention, le spectacle étant rempli d'abbés. Le chanoine ne se rendit point à ses raisons; il craignoit d'être reconnu par ses écoliers: il lui dit que comme il étoit vieux, on ne seroit point surpris de le voir avec des hardes à la vieille mode. Il s'ajuste avec la cornette haute, l'habit troussé, et tous les falbalas imaginés en ce temps-là, pour suppléer aux paniers. Il arrive à la comédie et se place à l'amphithéâtre. Cette figure étonna, comme vous pouvez bien le penser. Les voisins commencèrent à en parler; le murmure augmenta. Armand, acteur qui faisoit le rôle d'arlequin, aperçut le chanoine, alla dans l'amphithéâtre, et examina le personnage; il s'en approcha, et lui dit: Monsieur, je vous conseille de décamper: vous êtes reconnu, et votre habit grotesque fait rire le parterre, au point que je crains quelque scandale. Le pauvre homme bien troublé, remercie le comédien, et le prie de l'aider à sortir. Armand lui dit de le suivre, et pressé par la scène qu'il falloit jouer, il va très-vîte, le chanoine le perd de vue au sortir de l'amphithéâtre. Il entend les huées du parterre; il trouve l'escalier qui se partage en deux, dont l'un conduit à la rue, et l'autre dans la salle des comptes. Comme il ne connoissoit point les lieux, son malheur voulut qu'il se méprît; il descend dans cette salle où l'exempt se tient ordinairement. Il y étoit alors. Il fut frappé de cette figure de femme singulière, qui avoit l'air troublée et interdite; il l'arrêta, ne doutant point que ce ne fût quelqu'aventurier déguisé, et conduisit à M. Hérault, lieutenant de police, notre pauvre docteur qui fondoit en larmes, et qui offrit cent louis à l'exempt pour le laisser aller. Il lui conta son histoire, lui dit son nom; mais ce coquin fut inexorable; c'est la première fois qu'il a refusé de l'argent pour faire un scandale affreux. Le lieutenant de police vit avec plaisir notre chanoine; et, comme il étoit courtisan moliniste, il lui fit une très-grande réprimande, et le nomma devant beaucoup de monde. Le janséniste pleura: on lui a envoyé une lettre de cachet pour aller à 60 lieues d'ici, je ne sais pas bien où.

M. de Prie[178] étoit l'autre jour dans la chambre du roi, appuyé sur une table; la bougie alluma sa perruque; il fit ce que bien d'autres auroient fait en pareil cas, il l'éteignit avec les pieds: l'incendie fini, il la remit sur sa tête. Cela répandit une odeur très-forte. Le roi entra dans ce moment; il fut frappé du parfum, et, ignorant ce que c'étoit, il dit sans aucune malice: il sent bien mauvais ici; je crois qu'il sent la corne brûlée. A ce discours, vous comprenez bien que l'on rit; le roi et la noble assemblée firent des éclats de rire désordonnés. Le pauvre cocu n'eut point d'autre ressource que ses jambes, et il s'enfuit bien vite.

Voici une épigramme de Rousseau contre Fontenelle.

Depuis trente ans, un vieux berger normand
Aux beaux esprits s'est donné pour modèle;
Il leur apprend à traiter galamment
Les grands sujets en style de ruelle.
Ce n'est le tout; chez l'espèce femelle,
Il brille encor, malgré son poil grison;
Et n'est caillette, en honnête maison,
Qui ne se pâme à sa douce faconde.
En vérité, caillettes ont raison,
C'est le pédant le plus joli du monde.

Madame de Parabère a quitté M. le premier, et M. d'Alincourt ne la quitte pas, quoique je sois persuadée qu'il ne sera jamais son amant. Elle a des façons charmantes avec moi; elle sait bien que je crains d'avoir l'air d'être sa complaisante, et comme elle n'ignore point que tous les yeux sont sur elle, elle ne me propose plus de parties; elle m'a dit cent fois qu'elle ne pouvoit avoir de plus grand plaisir que de me voir; que toutes les fois que je voudrois, elle en seroit charmée. Son carrosse est toujours à mon service. Ne croyez-vous pas qu'il seroit ridicule de ne la point voir du tout? d'ailleurs, je n'ai aucune raison de m'en plaindre, bien au contraire; n'ai-je pas reçu de sa part mille amitiés dans toutes les occasions. On ne me peut soupçonner d'être sa confidente, ne la voyant que de temps en temps: enfin, je me conduirai de mon mieux. Mais, en vérité, Madame, je n'ai rien vu qui me confirme les bruits qui courent sur son nouvel engagement; elle est avec lui très-polie, très-modeste, a l'air indifférente: la seule chose qui donneroit des soupçons, c'est que sachant les discours du public, elle auroit dû peut-être ne pas le recevoir chez elle; mais elle dit qu'elle n'a pas le dessein de s'enterrer; que si elle refuse sa porte à M. d'Alincourt, le lendemain il faudra qu'elle la refuse à un autre, et que tour à tour elle chasseroit tout le monde, et qu'elle n'en seroit pas quitte encore pour être dans la solitude; que l'on diroit qu'elle ne les congédie que pour que le public en soit instruit: elle aime mieux, ajoute-t-elle, attendre du temps pour être justifiée. Adieu, ma chère dame, c'est toujours avec un regret infini que je vous quitte; mais la poste va partir.

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LETTRE IV.

Paris, 1726

Vous êtes surprise que j'aie resté si long-temps sans vous écrire; mais, Madame, je vous suis trop attachée, pour ne pas me flatter que vous ne doutez point que, malgré mon silence, j'aie pensé très-souvent à vous, et qu'il a fallu que je n'eusse pas un moment pour vous le dire, puisque je ne l'ai pas fait: mon cœur est sans cesse occupé de vous, et mes regrets sont aussi vifs que le jour où vous quittâtes Paris; tous les instans, je sens tout ce que j'ai perdu; rien n'est plus douloureux que d'avoir une amie de votre caractère, et d'en être séparée. Ces idées sont trop cruelles, parlons d'autre chose.

Le prince de Bournonville est mort hier, il ne pouvoit vivre: il est mort bien jeune, et bien vieux; on le regrette, sans être affligé; car il étoit dans une si triste situation, qu'il valoit mieux pour lui de finir, que de continuer à vivre pour souffrir; il ne pouvoit presque ni parler, ni respirer. Je crois que son âme a bien eu de la peine à quitter son corps; elle y étoit toute entière. Il avoit fait un testament, il y a quatre ans, où il me donnoit deux mille écus; je suis enchantée qu'il n'ait pas subsisté. Le public qui ignoroit l'amitié qu'il avoit eue pour moi, dans le temps qu'il venoit souvent chez M. de Ferriol, auroit soupçonné mille choses. Il a nommé pour héritière madame la duchesse de Duras; il a donné très-amplement à tous ses domestiques, sans en oublier un. Ce qui vous surprendra, Madame, c'est qu'un quart-d'heure après sa mort, le mariage de sa femme avec le duc de Rouvroi a été arrêté et publié; et, ce qui vous étonnera le plus, c'est que ce manque de bienséance part du cardinal de Noailles et de la maréchale de Grammont qui est Noailles, et mère de madame de Bournonville. M. le duc de Rouvroi est fils de M. de St.-Simon, âgé de 25 ans. Il n'a actuellement que 25,000 livres de rente, et vous voyez bien que sa naissance n'est pas bien merveilleuse; et madame de Bournonville jouit de 33,000 livres de rente. Elle est jeune et belle, d'une grande maison par elle et son mari. Madame de St.-Simon est amie du cardinal de Noailles. Elle parloit souvent du prince de Bournonville, comme d'un homme confisqué, et qu'elle se trouveroit bien heureuse, si sa veuve vouloit épouser son fils. Au moment que ce prince expiroit, elle va chez le cardinal, ne le laisse pas achever de dîner, pour qu'il allât demander madame de Bournonville. La maréchale de Grammont accepta la proposition, et dit au cardinal qu'elle en étoit charmée, mais qu'il falloit cacher pour quelque temps ce mariage. Le cardinal dit qu'il ne pouvoit se taire, et qu'il le diroit à tout ce qui se rencontreroit, de manière qu'avant que M. de Bournonville fût enterré, tout Paris a su ce mariage. Il est mort le 5; et le 9, on a été faire part du mariage à tous les parens et amis. Tout le monde est révolté. Au bout de quarante jours, la cérémonie se fera. Madame la duchesse de Duras et madame de Maillé, sœurs du défunt, sont allées rendre visite le surlendemain à la veuve; elle avoit un pied de rouge dans l'habillement de veuve, et son prétendu étoit à côté d'elle, qui venoit de se présenter comme futur époux. Ce n'est point un mariage d'inclination; il n'y a aucun amour: cela fait tenir bien des discours.

Les partis sur mademoiselle Le Maure et mademoiselle Pellissier deviennent tous les jours plus vifs. L'émulation entre ces deux actrices est extrême, et a rendu la Le Maure très-bonne actrice. Il y a des disputes dans le parterre, si vives, que l'on a vu le moment où l'on en viendroit à tirer l'épée. Elles se haïssent toutes deux comme des crapauds, et les propos de l'une et de l'autre sont charmans. Mademoiselle Pellissier est très-impertinente et très-étourdie. L'autre jour, à l'hôtel de Bouillon, à table, devant des personnes très-suspectes, elle dit que M. Pellissier, son cher mari, pouvoit compter d'être le seul à Paris, qui ne fût pas cocu. Pour la Le Maure, elle est bête comme un pot; mais elle a la plus belle et la plus surprenante voix qu'il y ait dans le monde; elle a beaucoup d'entrailles, et la Pellissier, beaucoup d'art. On fit l'anagramme du nom de cette dernière, qui étoit Pilleresse. Murer a quitté tout de bon la fièvre depuis trois mois, et la dévotion s'est emparée de lui. On joue Proserpine le 14 de ce mois. La Entie fait Cérès; la Le Maure, Proserpine; la Pellissier, Aréthuse; Thevenard, Pluton; Chassé, Ascalaphe. Voilà la distribution qu'on dit être à merveille. Je doute pourtant que cet opéra réussisse: toute l'intrigue est une vieille maîtresse qui raconte ses vieilles amours, une petite fille qui cueille des fleurs et qui fait des guirlandes, un vieux cocher amoureux et brutal. Il n'y a donc qu'un épisode, Alphée et Aréthuse, qui fasse une scène assez touchante: tout le reste est froid, languissant et insipide. M. de Nocé me soutint, l'autre jour, que c'étoit le plus bel opéra du monde, et qu'il y avoit une allégorie qui le rendoit charmant. Je l'assurai qu'il pouvoit être agréable pour le personnage pour lequel il avoit été fait: mais que pour moi, qui méprisois souverainement madame de Montespan, et qui ne l'avois jamais connue, sa rupture avec le roi, ses regrets, tout cela ne pouvoit m'émouvoir. La comédie tombe, tous les bons acteurs vont quitter; les mauvais sont détestables, et ne donnent aucune espérance.

Le roi est à Marli, où il tient table le soir, la reine le matin. C'est une chose nouvelle; cela n'étoit pas encore arrivé, que la reine eût mangé en public avec les dames. On parle de guerre; nos cavaliers la souhaitent beaucoup, et nos dames s'en affligent médiocrement: il y a long-temps qu'elles n'ont goûté l'assaisonnement des craintes et des plaisirs des campagnes; elles désirent de voir comme elles seront affligées de l'absence de leurs amans. M. de Nesle a fait des plaisanteries très-fortes à M. le prince de Carignan, sur ce qu'il parloit mal françois. Le prince, impatienté, lui dit qu'il seroit forcé de lui donner des coups de bâton, parce qu'on ne savoit pas en Suède qu'il étoit un grand poltron. M. de Nesle a fait mille excuses et mille bassesses: choses qui lui arrivent trop souvent pour sa réputation.

J'apprends, dans l'instant, qu'on va retrancher les rentes perpétuelles. Comme nous n'en avons ni l'une ni l'autre, je m'en console. Ma santé est mauvaise depuis quelque temps. Je me fis saigner hier; je prends de la limaille, je suis maigre; je me flatte que cela n'aura pas de suite. Adieu, Madame; honorez-moi toujours un peu de vos bontés: c'est une consolation à tous mes maux, tant du corps que de l'esprit. A propos, il y a une vilaine affaire qui fait dresser les cheveux à la tête: elle est trop infâme pour l'écrire; mais tout ce qui arrive dans cette monarchie, annonce bien sa destruction. Que vous êtes sages, vous autres, de maintenir les lois et d'être sévères! Il s'ensuit de là l'innocence. Je suis tous les jours surprise de mille méchancetés qui se font, et dont je n'ai pu croire le cœur humain capable. Je m'imagine quelquefois que la dernière surprise m'empêchera d'en avoir à l'avenir; mais j'y suis toujours trompée.

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LETTRE V.

D'Ablons, 1726

Comment vous portez-vous, Madame? ne me donnerez-vous point de vos nouvelles? voulez-vous me punir de mon silence? La punition est trop forte, et, pour une personne aussi juste que vous, elle n'est pas proportionnée à l'offense. Jamais vous ne pouvez soupçonner mon cœur; vous le connoissez trop. Votre silence ressemble à l'oubli et à l'ingratitude. Au nom de Dieu! souvenez-vous que vous êtes la personne du monde que j'aime et que j'estime davantage. Vous êtes obligée de m'aimer, à cause de mon discernement, si ce n'est pas par goût. Madame votre fille m'a fait l'honneur de me venir voir plusieurs fois: si je n'étois pas extrêmement occupée, j'aurois le plaisir de la voir souvent; je l'ai toujours beaucoup aimée; mais j'avoue que je l'aime encore davantage. Des esprits mal faits pourroient vous soupçonner sur cette phrase d'être tracassière, et d'avoir voulu me donner de l'éloignement pour elle; mais les bons esprits, et qui connoissent les entrailles, imagineront aisément que tout ce qui appartient à ce qu'on aime, devient plus cher, lorsque l'on en est éloigné.

Je me suis flattée, jusqu'à présent, que je ferois le voyage de Pont-de-Vesle, qui me procureroit le plaisir de vous aller voir; mais je vois avec douleur que le temps en est bien éloigné. On me flatte, et je crois deviner qu'il y a une résolution marquée de ne point faire ce voyage; j'en suis très-piquée; on se plaît à me donner des espérances, et ensuite à les détruire, je prends souvent la résolution de paroître indifférente sur l'événement; mais, malgré moi, le chagrin et la joie se manifestent tour à tour.

On parle plus de guerre que jamais: nos guerriers craignent fort de camper. Ils voudroient se battre, prendre à la hâte quelques villes, et revenir, au bout de huit jours, à Paris. M. le prince de Conti est mort, hier matin, d'une fluxion de poitrine; il a dit les choses du monde les plus tendres et les plus obligeantes à sa femme; il lui a demandé pardon des soupçons mal fondés qu'il avoit eus sur sa conduite, lui a nommé son valet de chambre qui étoit son espion et son calomniateur, et l'a assurée qu'il étoit bien éloigné d'ajouter aucune foi à tout ce qu'il avoit rapporté. Il a fait ordonner à madame La Roche, sa maîtresse, qui, en partie, étoit la cause du peu d'union qu'il avoit avec sa femme, de sortir au moment même de sa maison, où elle demeuroit. Il a donné 2,000 livres de pension à quatre personnes: je ne m'en ressouviens que de deux, MM. de Montmorenci et du Bellai; à M. Maton, qu'il a toujours aimé, un diamant de 10,000 livres; au président de Lubère, son portrait en grand; à ses deux filles, chacune une tabatière d'or avec son portrait. A l'égard de ses domestiques, il laisse madame la princesse de Conti maîtresse de les récompenser comme elle le jugera à propos. La princesse a beaucoup pleuré, quand il est tombé malade, quoiqu'ils fussent brouillés, et même sur le point de se séparer. Il a donné tant de marques de tendresse et de repentir, qu'elle a oublié, pour le présent, tous les chagrins qu'il lui a causés. Je crois cependant que, passé les premiers jours, elle s'en consolera bien aisément. M. le duc a eu une attaque d'apoplexie dont il réchappe. A la halle, les harangères disent que le borgne n'avoit garde de mourir, parce qu'il est trop méchant, et que le prince est mort, parce qu'il étoit bon. Ces pauvres gens décident de sa bonté, sans savoir pourquoi, si ce n'est qu'il n'avoit jamais été à portée de leur faire ni mal ni bien.

Je vous enverrai, par la première occasion, un livre fort à la mode ici, le Voyage de Gulliver; il est traduit de l'anglois; l'auteur est le docteur Swift; il est fort amusant; il y a beaucoup d'esprit, d'imagination et une fine plaisanterie. Destouches a donné le Philosophe marié; c'est une très-jolie comédie: il y a du sentiment, de là délicatesse; mais ce n'est pas le génie de Molière: il y a la Critique qui est du même auteur, c'est le panégyrique du Philosophe marié; on la trouve assez mauvaise. Votre commission sera faite au plutôt. Vous me faites tort, quand vous croyez que je peux m'impatienter en la faisant. Non, Madame, soyez persuadée, à moins que vous ne vouliez m'affliger mortellement, que si vous m'ordonniez de marcher sur la tête pour l'amour de vous, j'irois avec joie. L'article de votre lettre où vous me dites que vous ne me verrez plus, m'a serré le cœur à en pleurer. Pourquoi voulez-vous m'affliger? Oui, je vous verrai, quelque chose qu'il arrive, à moins que je ne meure bientôt: ma santé est assez bonne; ainsi laissez-moi l'espérance de vous embrasser encore souvent, avant que je meure. Vous me demandez des nouvelles du chevalier; il est en Périgord, où sa santé est toujours assez mauvaise. Cependant il m'assure qu'il n'y a nul danger; il est plus tendre que jamais: ses lettres sont toutes comme celles que je vous montrois dans le carrosse, quelque temps avant votre départ: si j'osois, je vous en enverrois des copies; elles sont trop pleines de louanges; mais elles sont si bien écrites, que, si l'on ne connoissoit pas l'objet, on les trouveroit charmantes. Je ne sais aucune nouvelle de Paris; je suis ici comme au bout du monde; je vendange, je file beaucoup pour me faire des chemises, et je tire aux oiseaux. J'ai reçu des lettres de madame Knight; elle me dit qu'elle est mariée et heureuse; elle est à Bettersea depuis son mariage; M. de Bolingbrocke ne paroît pas trop content. La tête a tourné apparemment à milord, de marier sa fille de cette façon. Vous auriez mieux fait; il falloit vous laisser faire, sans vous contraindre. Adieu, Madame, continuez-moi vos bontés.

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LETTRE VI.

Paris, 1726

Vous avez tort, Madame, de m'accuser d'oubli à votre égard; ayez meilleure opinion de vos amis, et sur-tout de moi qui sens bien tout le prix de votre amitié: je puis jurer qu'il n'y a pas de jour que je ne pense à vous, que je ne vous regrette, et que je ne fasse des projets pour aller vous voir; je mettrai tout en usage pour exécuter ce que je souhaite si vivement: je quitte tout sans regret pour vous; je suis accablée de chagrin, mon corps s'en ressent; je suis maigrie à en être alarmée. J'ai eu tout à la fois la mort de mon bienfaiteur M. de Ferriol, l'asthme du chevalier qui dure depuis trois mois, et la réduction des rentes viagères. Voici une lettre qu'il m'a faite pour le cardinal de Fleuri; je ne doute point que vous ne la trouviez bien.

Monseigneur,

«Je n'oserois me flatter que votre Éminence se ressouvînt que j'ai eu l'honneur de la voir; mais je crois pouvoir espérer que la singularité de mon état excitera sa compassion, et qu'elle me pardonnera la liberté que je prends de lui en exposer les circonstances. M. de Ferriol m'a amenée de Turquie en ce pays-ci, à 4 ans; et après m'avoir élevée comme sa fille, il a voulu, pour comble de générosité, me laisser une fortune qui soutînt l'éducation qu'il m'avoit donnée. Toute la famille de Ferriol concourant à ses desseins, il m'avoit donné 4,000 liv. de rentes viagères. Aujourd'hui, Monseigneur, on m'en ôte plus de la moitié; et par là je perds ce qui faisoit ma tranquillité, l'indépendance que l'on a voulu m'assurer. J'ose supplier votre Éminence, que l'on ne me traite point à la rigueur; ne souffrez pas que l'on détruise une fortune qui est un témoignage de la générosité des François. Si vous vous informez de moi, on vous dira que je n'ai ni goût, ni talent pour acquérir. Ordonnez donc qu'on me laisse ce que je possédois par des voies si légitimes. Vous aurez part à la reconnoissance que j'ai pour ceux à qui je dois tout ce que je possède, et je ne cesserai jamais d'être avec le plus profond respect, etc.»

Lettre de madame de Ferriol.

Aïssé ne cesseroit de vous écrire, si je la laissois faire; je n'en ai pas la patience, et je l'interromps pour vous parler aussi à mon tour. Gardez-vous bien de m'oublier; je ne cesse point de me ressouvenir de vous, et de vous regretter. Les courses que j'ai faites, et les maladies que j'ai essuyées, ne m'ont pas distraite un moment de ce souvenir; j'espère que tous mes voyages ne sont pas faits, et que j'en ferai un à Pont-de-Vesle, qui me procurera le bonheur de vous voir. J'ai besoin de cette espérance pour adoucir la peine que me cause votre absence. J'espère qu'en attendant, vous voudrez bien me donner de vos nouvelles, et que vous ne doutez pas de la très-tendre amitié que je conserverai toute ma vie pour vous.

Suite de la Lettre de mademoiselle Aïssé.

On me rend la plume, je vais en profiter pour conter quelques ravauderies. Madame de Tencin est toujours malade: les savans et les prêtres sont, presque les seules personnes qui lui fassent leur cour. D'Argental n'est plus amoureux; ses assiduités sont réfléchies actuellement. Il y a eu des tracasseries à la cour; les dames du palais ont voulu jouer des comédies pour amuser la reine. MM. de Nesle, de la Trimouille, Graisi, Gontault, Tallard, Villars, Matignon étoient les acteurs. Il manquoit une actrice pour de certains rôles, et il étoit nécessaire d'avoir quelqu'un qui pût former les autres: on proposa la Desmarest, qui ne monte plus sur le théâtre; madame de Tallard s'y opposa, et assura qu'elle ne joueroit pas avec une comédienne, à moins que la reine ne fût une des actrices. La petite marquise de Villars dit que madame de Tallard avoit raison, et qu'elle ne vouloit point jouer aussi, à moins que l'Empereur ne fît Crispin. Cette grande affaire finit par des éclats de rire. Madame de Tallard a été si piquée, qu'elle a quitté la troupe, La Desmarest a joué, et les comédies ont très-bien réussi.

Milord Bolingbrocke nie hautement les lettres que l'on prétend qu'il a écrites à M. Walpole. Je ne doute pas que vous n'en ayez ouï parler: il dit qu'on peut l'attaquer, mais qu'il ne répondra jamais; que ce sont des lettres supposées; qu'il est résolu de demeurer en repos, malgré toute la malice du public. Madame sa femme est toujours malade. L'air de Londres l'incommode: on avoit fait courir le bruit que le mari et la femme étoient mal ensemble; rien n'est plus faux: je reçois des lettres, presque tous les ordinaires, de l'un et de l'autre; ils me paroissent dans une grande union: les inquiétudes qu'il a de la santé de sa femme, et celles qu'elle a de la sienne, ne ressemblent point à des gens mécontens. Adieu, Madame. La certitude que j'ai de vos bontés, me fait trop de plaisir pour vouloir en douter.

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LETTRE VII.

Paris, 1727

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; je ne puis vous dire assez tout le plaisir qu'elle m'a fait. Je les montre à une seule personne, qui est très-curieuse de les voir, et qui partage le plaisir que j'ai de les lire: les bontés d'une personne comme vous la flattent comme moi-même, et elle partage mes inquiétudes sur ce qui vous regarde. Vous êtes la première qu'elle a plainte dans ce maudit arrangement du retranchement des rentes viagères. Je n'ai point été consolée de n'être pas la seule misérable dans cette occasion; il est toujours fort douloureux de voir ses amis malheureux. J'aurois, je vous jure, pris mon parti plus aisément, si vous aviez été privilégiée. Mon voyage de Pont-de-Vesle se confirme, et sera beaucoup plus long; mais dans quelque pauvreté que je sois, je vous promets d'aller vous voir; ce sera un des bonheurs les plus vifs de ma vie; et si jamais je me marie, je mettrai dans le contrat, que je veux être libre d'aller à Genève, quand il me plaira, et le temps que je voudrai. Madame de Tencin est toujours malade; mais j'ai grand'peur que madame sa sœur ne parte avant elle; sa cupidité augmente tous les jours. Ma santé est médiocre, et je maigris beaucoup; c'est pourtant le premier bien; elle nous fait supporter toutes nos peines; les chagrins l'altérent, comme vous le prouvez, et ne font pas changer la fortune. D'ailleurs, il n'y a point de honte d'être pauvre, quand c'est la faute du destin et de la vertu. Je vois tous les jours qu'il n'y a que la vertu qui soit bonne en ce monde et en l'autre. Pour moi qui n'ai pas le bonheur de m'être bien conduite, mais qui respecte et admire les gens vertueux, la simple envie d'être du nombre m'attire toutes sortes de choses flatteuses: la pitié que tout le monde a de moi, fait que je ne me trouve presque pas malheureuse; il me reste deux mille francs de rente, tout au plus; j'envisage sans peine de me retrancher les choses qui me faisoient le plus de plaisir. Mes bijoux et mes diamans sont vendus; pour vous, Madame, il y a long-temps que vous vous êtes détachée de tout cela. Si vous avez plus de chagrins, et que vous soyez plus à plaindre que bien d'autres, vous en êtes bien dédommagée par la satisfaction de n'avoir rien à vous reprocher: vous avez de la vertu, vous êtes aimée et estimée, et, par conséquent, vous avez plus d'amis. Conservez-les, Madame, et votre santé; ce sont là les véritables trésors.

Madame de Parabère ayant quitté son amant, a donné cette charge à d'Alincourt. M. de Nesle a plaisanté M. le prince de Conti assez mal à propos; et, quoique le prince l'eût fait prier de se taire, il a continué; ce qui a mis en colère son altesse, qui a voulu lui jeter une assiette à la tête. M. de Nesle a fait des excuses, qui ont été assez mal reçues, puisqu'on lui a répondu que l'on avoit eu tort de se mettre en colère contre un poltron; que l'on devoit en agir avec lui comme avec un chien qui importunoit, et à qui l'on donnoit des coups de pied; que s'il n'étoit pas content, il étoit partout, et le trouveroit. Madame de Nesle avoit pour amant M. de Montmorenci: c'étoit Riom qui avoit fait cette liaison; il a jugé à propos de la rompre, et a donné à son ami madame de Boufflers; madame de Nesle, pour se venger, a donné le ridicule à Riom, de lorgner la reine; ce dernier a été si piqué, qu'il est allé au cardinal pour se justifier. Vous voyez à quoi nos belles dames et nos agréables s'amusent. M. le duc se divertit comme un ange, à son tour, à Chantilli. Madame de Prie est reléguée dans ses terres, où elle perd les yeux; elle se console en lisant le bel édit des rentes. Notre roi est toujours constant pour la chasse. La reine est grosse. Voilà les nouvelles de ce monde. Quelle différence de votre ville à Paris! L'innocence des mœurs, le bon esprit y règnent: ici on ne les connoît pas. Il est arrivé, depuis quelque tems, une petite aventure qui a fait beaucoup de bruit; je veux vous la mander. Il y a six semaines, qu'Isessé, le chirurgien, reçut un billet, par lequel on le prioit de se rendre l'après-midi, à six heures, dans la rue Pot-de-fer, près du Luxembourg. Il n'y manqua pas; il trouva un homme qui l'attendoit, et le conduisit à quelques pas de là, le fit entrer dans une maison, ferma la porte sur le chirurgien, et resta dans la rue. Isessé fut surpris que cet homme ne l'emmenât pas tout de suite où on le souhaitoit. Mais le portier de la maison parût, qui lui dit qu'on l'attendoit au premier étage et qu'il montât; ce qu'il fit: il ouvrit une antichambre toute tendue de blanc; un laquais fait à peindre, vêtu de blanc, bien frisé, bien poudré, et avec une bourse de cheveux blanche, et deux torchons à la main, vint au-devant de lui, et lui dit qu'il falloit qu'il lui essuyât ses souliers. Isessé lui dit que cela n'étoit pas nécessaire, qu'il sortoit de sa chaise, et n'étoit point crotté. Malgré cela, le laquais lui répondit que l'on étoit trop propre dans cette maison, pour ne pas user de précaution. Après cette cérémonie, on le conduisit dans une chambre tendue aussi de blanc. Un autre laquais, vêtu de même que le premier, refit la même cérémonie des souliers: on le mena ensuite dans une chambre toute blanche, lit, tapisseries, fauteuils, chaises, tables et plancher. Une grande figure en bonnet de nuit et en robe de chambre toute blanche, et un masque blanc, étoit assise auprès du feu. Quand cette espèce de fantôme aperçut Isessé, il lui dit: j'ai le diable dans le corps, et ne parla plus; il ne fit pendant trois quarts d'heure que mettre et ôter six paires de gants blancs, qu'il avoit sur une table, à côté de lui. Isessé fut effrayé; mais il le fut encore davantage, quand parcourant des yeux la chambre, il aperçut plusieurs armes à feu; il lui prit un si grand tremblement, qu'il fut obligé de s'asseoir, de peur de tomber. Enfin craignant ce silence, il dit à la figure blanche, ce que l'on vouloit faire de lui, qu'il le prioit de lui donner ses ordres, parce qu'il étoit attendu, et que son temps étoit au public: la figure blanche répondit sèchement: que vous importe, si vous êtes bien payé? et ne dit plus mot. Un quart d'heure s'écoula encore dans le silence: le fantôme enfin tire un cordon blanc de sonnettes. Les deux laquais blancs arrivent; il leur demande des bandes, et dit à Isessé de le saigner et de lui tirer cinq livres de sang. Le chirurgien, étonné de la quantité, lui demanda quel médecin lui avoit ordonné une pareille saignée? Moi, répondit la figure blanche, Isessé se sentant trop ému pour ne pas craindre d'estropier, préféra de saigner au pied, où il y a moins de risque qu'au bras. On apporta de l'eau chaude; le fantôme blanc ôte une paire de bas de fil blanc d'une grande beauté, puis une autre, encore une autre; enfin jusqu'à six paires, et un chausson de castor doublé de blanc; alors Isessé vit la plus jolie jambe et le plus joli pied du monde; il n'est point éloigné de croire que ce soit celui d'une femme: il saigne; à la seconde palette le saigné se trouve mal. Isessé voulut lui ôter son masque pour lui donner de l'air, les laquais s'y opposèrent: on l'étendit à terre; le chirurgien banda le pied pendant l'évanouissement. La figure blanche, en reprenant ses esprits, ordonna que l'on chauffât son lit; ce que l'on fit, et ensuite il s'y mit. Isessé lui tâta le pouls, et les domestiques sortirent; il alla près de la cheminée pour nettoyer sa lancette, faisant bien des réflexions sur la singularité de cette aventure: tout à coup il entend quelque chose derrière lui, il tourne la tête, et voit dans le miroir de la cheminée, la figure blanche qui vient à cloche-pied, et qui ne fait presque qu'un saut pour venir à lui; il fut saisi de frayeur; elle prit sur la cheminée cinq écus, les lui donna, et lui demanda s'il étoit content. Isessé, tout tremblant, répondit que oui.—Eh bien! allez-vous-en. Le chirurgien ne se le fit pas dire deux fois; il prit ses jambes à son cou, et s'en alla bien vite; il trouva les laquais qui l'éclairèrent, et qui de fois à autre se tournoient et rioient. Isessé, impatienté, leur demanda ce que c'étoit que cette plaisanterie. Monsieur, lui répondirent-ils, avez-vous à vous plaindre? Ne vous a-t-on pas bien payé? Vous a-t-on fait quelque mal? Ils le reconduisirent à sa chaise, et il fut transporté de joie d'être sorti de là. Il prit la résolution de ne point raconter ce qui lui venoit d'arriver; mais, le lendemain, on vint s'informer comment il se portoit de la saignée qu'il avoit faite à un homme blanc; alors il raconta son aventure, et n'en fit plus mystère: elle a fait beaucoup de bruit; le roi l'a sue, et le cardinal se l'est fait raconter par Isessé. On a fait mille conjectures qui ne signifient rien: je crois que c'est quelque badinage de jeunes gens qui se sont amusés à faire peur au chirurgien. Je suis bien sincèrement, ma chère madame, toute à vous.

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LETTRE VIII.

Paris, 1727

J'ai reçu avant-hier la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire; vous trouverez dans celle-ci tout ce que vous me demandez. Je vais commencer par les nouvelles de Paris. La reine est accouchée de deux princesses: il est bien fâcheux, Madame, que dans le nombre il n'y ait pas un garçon. Tout Paris étoit dans une grande joie, quand on sut qu'elle étoit en travail; la joie fut bien modérée, quand on apprit la naissance de deux filles: on s'étoit trompé de six semaines. Le chancelier arrive de son exil; il n'a pas encore les sceaux. M. le prince de Carignan est toujours amoureux de la Entie, danseuse à l'opéra; cette créature s'est engouée de M. de la Poplinière, fermier général, homme d'esprit, faiseur de chansons, et d'ailleurs assez laid. M. de Carignan s'étoit lié d'amitié avec lui, comme les maris font avec les amans de leurs femmes; mais le prince est italien, par conséquent clairvoyant, et jaloux outre mesure. Il y a quelques jours qu'il alla prier la Entie de venir à une petite maison qu'il a au bois de Boulogne; elle y consentit, mais elle voulut que M. de la Poplinière fût de la partie; ce dernier ne vouloit point; il se fit long-temps prier par le prince, qui le persuada enfin d'y venir; il y eut pendant le souper plusieurs lorgneries qui furent aperçues du prince, et qui le mirent de très-mauvaise humeur. On alla bientôt après se coucher; et comme la maison est très-petite, et qu'il n'y avoit que deux lits, la Entie coucha avec le prince, et la Poplinière dans une chambre à côté. La demoiselle voulut bien faire les honneurs de chez elle, et alla trouver son voisin, quand le prince fut endormi. M. de Carignan s'étant réveillé, et voyant que sa tourterelle s'étoit envolée, ne fit pas grand chemin pour la retrouver; il eut la constance de s'entendre dire les choses du monde les plus outrageantes; on le traita de sot. Bien des gens prétendent que le greluchon la Poplinière étoit muni de deux pistolets dont il se servoit pour tenir en respect le pauvre abandonné, qui, furieux, désespéré, retourna à Paris, et débarqua chez sa femme; et comme il avoit le cœur très-ulcéré, il lui raconta ce qui venoit de lui arriver. Elle lui dit qu'il y avoit long-temps que cette créature le rendoit malheureux, et qu'il falloit faire un exemple pour châtier de pareilles gens, qu'elle lui demandoit la permission d'en faire des plaintes, et d'avoir une lettre de cachet pour la faire enfermer dans une maison de force. Le prince étoit trop en colère pour n'y pas consentir. La princesse ne perdit point de temps; elle partit pour Versailles, et obtint du cardinal la lettre de cachet, envoya là-dessus arrêter la donzelle, qui fut dans un désespoir inconcevable. Elle avoit 40,000 livres en or chez elle, qu'elle vouloit emporter; mais on ne lui laissa prendre que 300 livres, et on la mena à Sainte-Pélagie, maison de force, où elle est actuellement. Le prince est désespéré de ne la plus voir; il a fait tout au monde pour la faire sortir de là, et pour se venger de la Poplinière et le faire mettre à la Bastille; mais il n'en a pas eu le crédit: on l'a seulement engagé à aller faire un petit tour dans son département, qui est la Provence.

Voici encore une aventure, mais qui est plus tragique. Un gentilhomme, du côté de Villers-Coterets, allant d'un endroit à un autre à cheval avec son valet, fut attaqué dans un bois, par un jeune homme qui lui demanda sa bourse où il y avoit cinquante louis, sa montre, avec un cachet d'or, lui prit ses deux chevaux, et le laissa aller à pied, assez embarrassé de ce qu'il feroit. En marchant, il aperçut une maison qui avoit une belle apparence; il envoya son laquais pour s'informer qui l'habitoit; il apprit avec joie que c'étoit un officier avec lequel il avoit long-temps servi, et qui étoit son bon ami; il se trouva heureux dans sa disgrâce, de rencontrer justement son camarade qu'il connoissoit pour un parfait honnête homme; il en fut très-bien reçu: ils parlèrent de la malheureuse aventure qui leur avoit procuré le plaisir de se revoir; le maître de la maison offrit sa bourse et sa personne à son ami. Quelques momens avant le souper, un jeune homme entra, que le gentilhomme reconnut pour être celui qui l'avoit dévalisé, et il fut bien surpris, quand l'officier le lui présenta comme son fils; il ne dit mot, et se retira d'abord après souper dans sa chambre. Son laquais très-effrayé, lui dit: Monsieur, nous sommes dans un coupe-gorge; le fils de la maison est notre voleur, et nos chevaux sont dans l'écurie. Le gentilhomme lui défendit de parler, et avant que personne fût levé dans la maison, il alla à la chambre de son ami, et le réveilla, en lui disant que c'étoit avec une grande douleur qu'il se trouvoit obligé de lui apprendre que son fils étoit le même homme qui l'avoit dévalisé la veille; qu'il avoit cru, après s'être consulté, qu'il valoit mieux lui apprendre le détestable métier de son fils, que s'il venoit à en être informé par la justice: ce qui ne pouvoit manquer tôt ou tard d'arriver. Le désespoir du père fut inconcevable; la surprise, la douleur, lui donnèrent un si violent saisissement, qu'il s'évanouit; ensuite l'emportement, la fureur succédant, il monte à la chambre de son fils, qui dormoit, ou feignoit de dormir; il trouve sur sa table la montre et le cachet où étoient les armes de son ami: le fils entend le bruit; effrayé, il se lève, veut s'enfuir. Des pistolets se trouvent sur la table; le père, troublé par la colère, en prend un, tire, et tue son malheureux fils. Il est venu tout de suite demander sa grâce: tout le monde a été d'avis qu'on la lui donnât. Le cas est excusable dans le premier mouvement d'une colère aussi légitime. Un honnête homme trouvant dans son fils un voleur de grand chemin, éprouve un chagrin si vif, que la tête lui en peut bien tourner.

Madame de Ferriol compte toujours aller à Pont-de-Vesle; mais, comme elle ne veut y rester que six semaines, je ne l'accompagnerai pas; cela n'en vaut pas la peine. Il y a cinq ou six mariages pour notre ami[179]; mais l'on voudroit fort avoir la dot, et point avoir de femme. Je ne vois plus Bertie; l'ambition le poignarde; il poursuit l'ambassade de Constantinople; les Turcs sont trop simples, pour goûter l'air empesé de notre ami.

Le chevalier est parti pour le Périgord, où il compte être cinq mois. Vous serez bien étonnée, Madame, quand je vous dirai, qu'il m'a offert de m'épouser. Il s'expliqua hier très-clairement devant une dame de mes amies; c'est la passion la plus singulière du monde; cet homme ne me voit qu'une fois tous les trois mois; je ne fais rien pour lui plaire; j'ai trop de délicatesse pour me prévaloir de l'ascendant que j'ai sur son cœur; et, quelque bonheur que ce fût pour moi de l'épouser, je dois aimer le chevalier pour lui-même. Jugez, Madame, comme sa démarche seroit regardée dans le monde, s'il épousait une inconnue, et qui n'a de ressource que la famille de M. de Ferriol. Non, j'aime trop sa gloire, et j'ai en même temps trop de hauteur pour lui laisser faire cette sottise. Quelle confusion pour moi d'apercevoir tous les discours que l'on tiendroit! Pourrois-je me flatter que le chevalier pensât toujours de même à mon égard? Il se repentiroit assurément d'avoir suivi sa folle passion; et moi je ne pourrois survivre à la douleur d'avoir fait son malheur, et de n'en être plus aimée. Il me tint les propos du monde les plus tendres, les plus passionnés et les plus extravagans; il finit par me dire qu'il avoit dans la tête, que d'une façon ou d'une autre, nous vécussions ensemble. Je parus étonnée de ce propos, et lui en dis mon sentiment; il se fâcha, et m'assura que, quand il disoit cela, il ne prétendoit pas m'offenser, ni avoir des desseins malhonnêtes sur moi; qu'il vouloit dire, que si je voulois l'épouser, j'en étois la maîtresse; mais qu'autrement, il croyoit que nous pouvions bien, quand nous serions sans conséquence l'un et l'autre, passer le reste de nos jours ensemble; qu'il m'assureroit une grande partie de son bien; qu'il étoit mécontent de ses parens, à l'exception de son frère, à qui il donneroit honnêtement, pour qu'il fût content; et pour me faciliter d'accepter sa proposition, il me dit que nous ferions cession au dernier vivant de nos biens. Je badinai beaucoup sur mes vieux cotillons qui sont tout l'héritage que je pouvois assurer. Notre conversation finit par des plaisanteries. Adieu, Madame, je suis lasse d'écrire; je vous suis dévouée bien tendrement.

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LETTRE IX.

1727

Je ne vous ai point justifié le silence de M. d'Argental, à cause de vos craintes; à présent qu'il est guéri, je vous dirai qu'il vient d'avoir la petite vérole le plus heureusement du monde: c'est un grand plaisir pour lui et ses amis, qu'il se soit débarrassé de cette vilaine maladie. Je vis hier madame votre fille qui est, comme vous l'avez laissée, belle comme un ange, mais d'une vertu à battre; elle est bien votre digne fille. Madame Knight est grosse, elle retourne à Londres pour accoucher. Miladi Bolingbrocke a été très-mal; elle s'est mise au lit tout-à-fait; elle se trouve mieux de ce régime. Le public, qui veut toujours parler, assure que son mari en agit mal avec elle; je vous assure que rien n'est plus faux. M. le duc de Bouillon a été à l'extrémité. Il a envoyé au roi la démission de sa charge de grand chambellan; il l'a fait supplier de la donner à son fils, ce qui lui a été accordé: il est mieux; mais il n'y a aucune espérance que ce mieux continue. Pour parler de la vie que je mène, et dont vous avez la bonté de me demander les détails, je vous dirai que la maîtresse de cette maison est bien plus difficile à vivre, que le pauvre ambassadeur. Je ne sais jamais sur quel pied danser. Si je reste, on me fait la mine de ce que l'on croit que l'on me contraint: si je sors, on me fait des sorties affreuses: on me contrarie sans fin, on me caresse après, jusqu'à impatienter un ange. Une certaine demoiselle qui vient dans la maison, m'a fait l'honneur d'être jalouse de moi; elle travaille à me détruire dans l'esprit de madame de Ferriol qui avale le poison, sans qu'elle s'en aperçoive: je m'en suis doutée, et j'y ai mis bon ordre. J'ai parlé à madame avec beaucoup de force, de franchise et de respect. La tracassière ignore que je la connoisse, et je ne veux aucun éclaircissement avec des gens faux et méchans; je les laisse dans leur crasse. Je m'appuie sur la netteté de ma conduite, qui est de faire mon devoir de bon cœur, et ne point faire de tort aux autres: elle a déjà le fruit que recueillent les mauvais esprits, madame ne la peut plus souffrir. Pour la Tencin, je continue à ne la point voir: elle a plus de manége que jamais. L'archevêque de Tencin a été très-mal: nous avons été bien en peine. Il étoit cruel de mourir à la veille d'avoir le chapeau; il est mieux, et nous le verrons, j'espère, cardinal.

Nous avons une nouvelle princesse, la femme de M. le Duc, qui est très-jolie, mais fort petite: elle n'a que quatorze ans. Sa taille est charmante; elle a bonne grâce; elle a dit des ingénuités plaisantes sur son mariage. On lui présenta ses deux beaux-frères, et on lui demanda lequel des trois frères elle préféroit. Elle répondit que ses deux beaux-frères avoient de très-beaux visages, mais que M. le Duc avoit l'air d'un prince. On la mena à Versailles, où elle réussit très-bien. Le roi ne causa point avec elle; mais, quand elle fut partie, il dit qu'il la trouvoit bien. Tous les gens de la cour lui firent la révérence; elle reçut leurs complimens sans aucun embarras. M. le duc d'Orléans est d'une dévotion aussi outrée que son père étoit pervers. Madame de Parabère a été, comme je vous l'ai déjà dit, quittée par monsieur le premier, qui est amoureux de madame d'Épernon, qui n'a point encore fait parler d'elle. Cela cause bien du chagrin à madame de Parabère. Elle me fait toujours beaucoup d'amitiés. Voilà ce que c'est que de ne point se mêler des intrigues. Notre reine vint, le dix septembre, à Sainte-Geneviève, pour demander à Dieu un dauphin. Le roi a reçu les petites princesses galamment et avec courage. Ne vous chagrinez point, ma femme, dit-il à la reine, dans dix mois, nous aurons un garçon.

Nous avons à l'Opéra-comique une pièce qui dure depuis six semaines, qui est assez jolie. Je reviens de la comédie; on jouoit Régulus, où j'ai fondu en larmes. Baron a joué dans une perfection admirable. Je ne l'ai jamais vu mieux jouer; j'envisage avec douleur sa vieillesse. Il fit, l'autre jour, le rôle de Burrhus dans La mort de Britannicus, où il excella. Il est impossible que l'on ne le croie pas le personnage qu'il représente. M. le comte de Grancey, et M. le marquis son frère, sont morts à quinze jours l'un de l'autre. Ils sont si ruinés, que leurs veuves ne trouveront pas leur douaire: ils jouissoient de beaucoup de bienfaits du roi, et mangeoient plus que leur revenu. M. de la Chesnelaye vient d'épouser mademoiselle des Mares, sœur du grand fauconnier; elle est belle et bien faite, et voilà tout. Il a marié sa fille, qui a seulement quatorze ans, à M. de Pont-St.-Pierre, homme de condition, riche, mais assez débauché. M. de Maisons a épousé mademoiselle d'Angerviller. M. de Charolois vit toujours avec la de l'Isle, dont il n'est plus amoureux, ni jaloux. Il a une autre maîtresse, qui a été très-secrète, et qui n'a paru que par un éclat violent. Elle s'est jetée dans un couvent, prétendant que son mari avoit voulu l'empoisonner; elle se nomme madame de Courchamp; elle est sœur de cette madame Dupuis, qui a été si belle. M. de Clermont est amoureux fou de madame la duchesse de Bouillon. La marquise de Villars et madame d'Alincourt sont dans la plus grande dévotion: elles ne mettent plus de rouge: ce qui leur sied assez mal. M. l'Avalle et sa femme donnent des fêtes à madame Benard, qui loge où vous logiez. Je ne puis endurer que cette guenon et cette bête habite votre chambre. Elle est encore belle, et si belle, que, si elle se dépaysoit, on ne lui donneroit que trente ans. Les filles de l'opéra, et les filles de joie inondent Paris: on ne sauroit faire un pas qu'on n'en soit entouré. On rejoue à l'opéra Bellérophon. L'autre jour, quand le dragon parut sur le théâtre, il y eut quelque chose qui se dérangea à la machine; l'estomac de l'animal s'ouvrit, et le petit polisson parut aux yeux de l'assemblée, tout nu, ce qui fit rire le parterre. La Pellissier diminue de vogue imperceptiblement; on commence à regretter la Le Maure, qui attend qu'on la prie de revenir. Destouches et elle se tiennent sur la réserve; mais ils meurent d'envie tous deux d'être bien ensemble. Vous savez que Destouches a eu la place de Francine. Nous regrettons toujours Murer et le pauvre Thevenard; il baisse beaucoup. Chassé ne le remplacera pas, il ne devient pas meilleur.

Je me suis fait peindre en pastel, ou, pour mieux dire, M. de Ferriol, qui a un appartement charmant, a fait peindre six belles dames, dont je suis, non comme belle assurément, mais comme amie: madame de Noailles, de Parabère, madame la duchesse de Lesdiguières, madame de Montbrun, et une copie d'un portrait de mademoiselle de Villefranche, à l'âge de quinze ans. Ils sont tous de la même grandeur; le mien est parfaitement ressemblant: j'ai résolu d'en demander la copie; et, si le peintre croit qu'il vaut mieux le faire d'après moi, je le ferai venir; c'est l'affaire de trois heures. Si vous étiez ici, Madame, je vous aurois demandé à genoux la complaisance de vous laisser peindre pour moi. On s'appuie sur une table où le peintre travaille; cela fait qu'on s'amuse à voir dessiner, et que l'on n'a point d'attitude gênante. Aussitôt que j'aurai cette copie, ou l'original, je vous l'enverrai. En le voyant, je vous prie de croire qu'il fait des vœux au ciel pour vous; car on a voulu que les yeux fussent en l'air avec un voile bleu, comme une vestale, ou une novice.

Il y a ici un nouveau livre, intitulé, Mémoires d'un Homme de qualité, retiré du monde. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 pages, en fondant en larmes. A peine le chevalier a été arrivé à Périgueux, où il comptoit passer quelques mois, qu'il a été obligé de repartir, et de revenir ici. J'avoue que je fus surprise bien agréablement, quand je le vis hier entrer dans ma chambre; j'ignorois son retour. Quel bonheur, si je pouvois l'aimer, sans me le reprocher! Mais, hélas! je ne serai jamais assez heureuse pour cela. Je finis cette longue épître, qui pourroit à la fin vous fatiguer. Adieu, Madame; excusez et plaignez votre pauvre Aïssé.

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LETTRE X.

Paris, 1727

Monsieur d'Argental est arrivé, il y a deux jours; il est extrêmement marqué de la petite vérole, sur-tout le nez qui, à force d'être couturé, est devenu petit, échancré et façonné. Ses yeux, ses sourcils, ses paupières n'ont point été gâtés; par conséquent, sa physionomie est toujours la même; il est fort engraissé et fort rouge. Nous avons été si aises de le voir, que nous l'avons reçu comme si c'étoit l'amour. On peut dire de lui que ce n'est pas un beau garçon, mais c'est assurément un aimable caractère: il est généralement aimé et estimé; tous ceux qui le connoissent en font des éloges bien flatteurs pour lui, et pour ceux qui s'y intéressent. Vous savez, Madame, que cette réussite n'est pas capable de le gâter. Je voudrois que M. de Caze le connût; sûrement il l'aimeroit: on nous a bien alarmés sur la santé de ce dernier. M. de Saint-Pierre nous avoit mandé qu'il étoit très-mal; Dieu merci, ce n'est qu'une fausse alarme, il se porte bien. Le pathétique M. Jean-Louis Favre m'avoit fait pleurer, en faisant l'énumération des qualités de M. de Caze, la perte que faisoient ses parens et ses amis; en un mot, s'il avoit été romain, il l'auroit mis parmi les dieux. Dites-lui, je vous prie, quand il voudra prendre place parmi eux, que ce soit le plus tard qu'il pourra, et même qu'il fasse quelques mauvaises actions, pour qu'on ne le regrette pas.

Notre voyage de Pont-de-Vesle est toujours très-incertain; cela est insupportable. Madame de Ferriol continue à être d'une pesanteur à alarmer; il faudroit qu'elle prît les eaux de Bourbon. Son fils et moi, nous le lui avons représenté avec un ton d'attachement et d'amitié qui méritoit, de sa part, un peu de complaisance; elle est d'une opiniâtreté et d'une dureté à mettre en fureur. N'en parlons plus. Je suis actuellement, que je vous écris, sur votre fauteuil; il n'y a que mes favoris à qui je permette de s'y asseoir. M. Bertie quelquefois usurpe cette place; mais je ne le trouve pas bon.

Madame la duchesse de Fitz-james épouse M. le duc d'Aumont; il a dix-huit ans, elle vingt; ce mariage est très-convenable et fort approuvé. Elle a eu toutes les peines du monde à renoncer à la liberté dont elle jouissoit; mais il a 50,000 écus de rente, elle 25,000 livres; la médiocrité de son revenu et sa jeunesse l'ont déterminée; elle m'a fait l'honneur de me demander mon avis, ne voulant pas se décider, avant que je lui disse ce que je pensois: la noce se fera incessamment. Quand on le dit à sa sœur, qui a quatorze ans, elle répondit qu'elle auroit mieux aimé que ce fût elle qui se mariât, mais que, dès que les choses étoient arrangées, elle n'étoit point fâchée que ce fût sa sœur. La reine est grosse. On ne parle que de guerre; les officiers partent, dont ils sont bien fâchés. Monsieur et mademoiselle d'Uxelles ont fait avoir un guidon de gendarmerie à M. Clémence, frère de M. de La Marche. Je veux parler politique. On dit ici que les Espagnols prendront Gibraltar, que l'Empereur offre de suspendre, pour deux ans, la compagnie d'Ostende, et que les Anglois veulent que ce soit trois ans. On est en négociation pour cela; je juge que nous sommes les médiateurs. Les Anglois ont une grande animosité contre l'Empereur et les Espagnols. On prétend que la maréchale d'Uxelles est cause que nous ne faisons pas la guerre. L'indécision où l'on est, ruine; les avis étant si partagés dans les conseils, qu'on a été obligé de tenir tout prêt, pour n'être pas pris au dépourvu; les officiers en sont ruinés, et nos rentes retranchées: nous pouvons dire comme à l'opéra: l'incertitude est un rigoureux tourment. D'Argental vous assure de ses respects, et vous envoie cette lettre du marquis de Saint-Aulaire, au cardinal. Elle nous a paru belle.

Lettre du marquis de Saint-Aulaire, au cardinal de Fleury.

«Voici la conjoncture la plus digne d'occuper une intelligence du premier ordre; il n'est point de puissance en Europe, qui ne désire le secours de votre Éminence, pour la conservation de ses droits, ou l'établissement de ses prétentions Le beau rôle que vous allez faire jouer à notre aimable monarque! Qu'il est heureux d'avoir un aussi bon guide dans le chemin de la vraie gloire! Celle de conquérir le monde ne vaut pas celle de le pacifier. Celle-là peut se faire craindre de quelques-uns, celle-ci est sûre de se faire aimer de tous: son ambition ne sera pas bornée à subjuguer quelques nouveaux sujets aux dépens des anciens; ses plus ardens désirs seront de contribuer au repos de ses amis; c'est dans le repos général qu'il cherche le bien. On va voir si l'amour de la justice, la candeur, la modération, la fidélité à sa parole, n'ont pas un succès aussi heureux, que les ruses et les artifices de l'ancienne politique. Mais en instruisant le roi de ses intérêts, n'oubliez pas le plus important, c'est de vous conserver. Je tremble, quand je songe au chaos que vous avez à débrouiller, à la quantité d'intérêts que vous avez à concilier. Il est d'autres craintes que les plus heureux succès ne feroient qu'augmenter. Puis-je espérer de retrouver en vous cette douce urbanité qui nous enchante? Quelle modestie pourroit tenir contre la gloire qui vous menace?»

On a fait une promotion d'officiers de marine, qui a été peu nombreuse; elle a fait une quantité de mécontens. M. le chevalier de Caylus, qui étoit colonel réformé, a été fait, de plein saut, capitaine de vaisseau; il passe sur le ventre de mille officiers, qui ont cinquante années de service, qui ont la plupart une grande naissance, et de fort belles actions; et les officiers réformés, pour lesquels on a beaucoup de dureté, demandent ce qu'a fait le chevalier de Caylus pour être si favorisé. Tous les marins se plaignent, et le public trouve fort étrange que le fils de madame la comtesse de Toulouse soit garde-marine, pendant que M. de Caylus est capitaine de vaisseau. Madame de Montmartel est accouchée à Brisach, d'un garçon: son père et son mari sont toujours en exil, et du Verney à la Bastille; on ne trouve rien pour le retenir, ainsi il sortira bientôt.

Le beau de la Mothe-Houdancourt, recherché des plus belles et des plus riches dames de la cour, a donné congé à madame la duchesse de Duras, pour la Entie, actrice de l'opéra, dont il est fou; il ne la quitte point, et on les prie à souper comme mari et femme. On dit que c'est charmant de voir l'étonnement de la Entie, l'enthousiasme de la Mothe; il n'y a jamais eu une passion aussi violente et aussi réciproque: le rôle de Cérès a fait naître cette passion. Les spectacles sont cessés, et les concerts spirituels sont fort courus. La Entie et la Le Maure, y chantent à enlever.

Il n'y a plus moyen d'excuser madame de Parabère; M. d'Alincourt est établi chez elle. Elle a toujours beaucoup d'empressement pour moi. J'ai du goût, je l'avoue, pour elle: elle est aimable; mais je la vois beaucoup moins, et sur-tout en public. Soyez persuadée de ce que je vous dis, Madame; elle n'est assurément pas excusable d'avoir repris un autre amant, mais bien d'avoir quitté celui qu'elle avoit. Il lui a mangé plus d'un million, et, dans sa rupture, tous les vilains procédés; et de sa part tous les plus nobles et les plus généreux. M. et madame de Ferriol entrent, dans ce moment, dans ma chambre, et me chargent de mille complimens pour vous. Le premier a pris un très-grand intérêt au retranchement de vos rentes viagères. C'est beaucoup pour lui; car il n'a pas le cœur bien tendre. Pour M. de Pont-de-Vesle, vous savez l'estime et l'attachement qu'il a pour vous. Nous parlons cent fois de vous ensemble.

Je pars pour la chasse dans ce moment. Vous me demandez des nouvelles de mon cœur: il est parfaitement content, Madame, à une chose près que des difficultés qui me paroissent insurmontables, empêchent. Mais Dieu est le maître de tout: j'espère en lui; l'attachement, la considération et la tendresse sont plus forts que jamais; et l'estime et la reconnoissance de ma part; quelque chose de plus, si j'ose le dire. Hélas! je suis telle que vous m'ayez laissée, bourrelée de cette idée que vous savez, que vous avez développée chez moi. Je n'ai pas le courage d'en avoir: ma raison, vos conseils, la grâce, sont bien moins agissans que ma passion. Le bruit a couru que je sortois de cette maison, et que je cherchois un appartement. Le chevalier en fut chagrin, mais sans humiliation. Ce qui donna lieu à ce bruit, c'est que j'étois allée voir plusieurs maisons pour madame du Deffant. La petite personne[180] seroit bien heureuse, si elle savoit les bontés que vous avez pour elle. On dit qu'elle continue à être aimable pour le caractère et la figure. Je ne sais si j'oserai y aller cette année; ma bourse me prive de tout. Si j'avois seulement cent pistoles, j'irois l'embrasser, et vous baiser les mains à Genève. Que ma joie seroit grande! Mais, mon Dieu, je ne serai pas assez heureuse! Adieu, Madame: que n'êtes-vous à Paris!

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LETTRE XI.

Paris, 1727

J'ai vu, ce matin, M. Tronchin[181], Madame, qui m'a appris le testament de ce pauvre de Martine[182]. Vous jugez avec quelle joie j'ai su qu'il vous laissoit une marque de souvenir, aussi bien qu'à mademoiselle votre fille; il est mort comme il a vécu, avec amitié et générosité pour ses amis. Son ami en a usé en honnête homme avec les parens du défunt. Je ne sais pas s'ils seront contens; mais ce qu'il y a de très-sûr, c'est que c'est à lui qu'ils doivent ce que M. de Martine leur donne. Il n'étoit point content d'eux; il ne leur devoit rien, puisqu'il n'avoit rien eu de patrimoine, et que c'étoit à sa bonne conduite et à ses talens qu'il devoit sa fortune. M. Tencin lui avoit rendu des services; il étoit son ami. Est-il rien de plus juste que de faire du bien à ce que l'on aime, quand on est en état de le pouvoir faire? J'ai vu beaucoup de gens qui disent que M. Tronchin étoit un sot, de ne pas profiter entièrement de la bonne volonté de son ami. Mais il pensoit avec plus de délicatesse; il a engagé M. de Martine à donner à sa famille: ce qu'il n'auroit sûrement pas fait, je le répète, sans lui. Il est mort âgé de 78 ans; je le croyois plus vieux. Il a traité très-bien ses cousines; il a donné une année de gages à ses domestiques: il me semble que ce n'est pas assez.

Nous reparlons de Pont-de-Vesle plus que jamais, et même l'on assure que l'on y passera l'hiver. Si cela étoit, quelqu'ennui que j'aurois d'être si long-temps absente, si je vous voyois, je serois contente, et prendrois mes peines avec joie. Je n'assure rien; car la volonté de madame de Ferriol est comme une mer agitée. Je voudrois bien être à cette campagne où vous vivez avec tant d'innocence, de pureté et de contentement: je n'ai cru y être que pour me désespérer de n'y être pas. Je voudrois que vous eussiez une petite ménagerie. Quand j'y serai, sûrement je vous en ferai faire une; rien n'est plus amusant. Ne jouez-vous plus au quadrille? Pour moi, je l'ai absolument abandonné. J'ai passé quatre jours à la campagne; je m'y suis baignée; c'étoit justement les jours les plus chauds. Avez-vous une rivière près de votre campagne?

Nous n'avons point de nouvelles, sinon la grossesse de madame de Toulouse, et le bon mot du roi sur l'histoire d'Henri IV, qu'il vient de lire. On lui a demandé son sentiment là-dessus; il a répondu que ce qui lui avoit plu davantage dans la vie d'Henri, c'étoit son amour pour son peuple. Dieu veuille qu'il le pense et qu'il le suive! L'argent est encore bien rare; mais une chose qui l'est furieusement, et que vous n'avez jamais vue, c'est que le premier ministre est fort approuvé. C'est le plus honnête homme du monde, qui est certainement occupé du bien de l'état. Enfin, nous avons un premier ministre estimable, désintéressé, et dont l'ambition n'est que de remettre les affaires en ordre. Les premiers moyens ont été durs; mais la suite fait bien voir qu'il n'a pas pu faire autrement. Il a vaqué un gouvernement: la ville payoit 6,000 livres d'augmentation, qu'il a retranchées; et, à l'avenir, il n'y en aura plus de nouvelles, il remettra les choses sur l'ancien pied. Il a ôté le cinquantième, et a remis deux millions cent mille livres sur les tailles. Tout cela prouve un ministre qui veut rendre les peuples heureux. Dieu veuille qu'il vive assez long-temps pour mettre à exécution ses bonnes intentions! Je ne lui trouve qu'un défaut, c'est de vous avoir retranché vos rentes viagères. Vous n'avez partagé que le mal qu'il a fait, et vous ne pouvez jouir du bien; mais c'est votre malheureuse destinée: ne cessera-t-elle jamais de vous persécuter?

Proserpine ne réussit pas: on trouve cet opéra beau, mais trop triste; on ne le jouera pas long-temps. On joue deux fois la semaine les Élémens, et deux fois Proserpine. La Pellissier est guérie; elle étoit devenue folle, les uns disent de sa prodigieuse réussite, les autres de ce qu'on l'avoit soupçonnée de galanterie, faisant profession d'être sage. Nous avons une pièce à la Comédie françoise, intitulée le Philosophe marié, qui est très-jolie, et qui a eu une réussite prodigieuse: toutes les loges sont louées pour la onzième représentation. L'auteur est Destouches. On dit que c'est sa propre histoire: aussitôt qu'on l'imprimera, je vous l'enverrai. On trouve que Quinault joue bien: pour moi je ne suis pas de cet avis. Imaginez voir M. Bertie, conseiller au parlement; même attitude, mêmes gestes; en un mot, il n'y a de différence que la voix qui est plus forte. Mademoiselle votre fille se seroit prise d'aversion pour le Philosophe marié. On est ici dans la fureur de la mode pour découper des estampes enluminées, tout comme vous avez vu que l'on a été pour le bilboquet. Tous découpent, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. On applique ces découpures sur des cartons, et puis on met un vernis là-dessus. On fait des tapisseries, des paravents, des écrans. Il y a des livres d'estampes qui coûtent jusqu'à 200 livres, et des femmes qui ont la folie de découper des estampes de 100 livres pièce. Si cela continue, ils découperont des Raphaël. Je suis déjà vieille: les modes ne prennent plus subitement sur moi. Adieu, Madame, permettez que j'embrasse M. votre mari et mademoiselle votre fille. Je suis lasse d'écrire tant de nouvelles qui sont indifférentes à toutes deux.

Je vous envoie une lettre du marquis de la Rivière à mademoiselle des Houlières, et la réponse. On a trouvé l'une et l'autre très-jolies.

Lettre du marquis de la Rivière, à mademoiselle des Houlières.

Fille d'une aigle, aigle vous-même,
Qui n'avez point dégénéré,
Dont partout le mérite extrême
Est si justement révéré,
Qu'on s'honore, quand on vous aime!
Aimable interprete des Dieux,
Qui parlez si bien leur langage,
Et qui portez dans vos beaux yeux
Et leur douceur et leur image,
Recevez ce petit hommage
Que je vous offre tous les ans;
C'est un tribut de sentimens
Qui ne convient pas à mon âge;
Les bienséances me l'ont dit,
Les amours et les vers sont faits pour la jeunesse;
Mais le feu de mon cœur qui soutient mon esprit,
Amuse et trompe ma vieillesse.
Faites-moi seulement crédit
D'agrémens et de gentillesse;
Contentez-vous du fonds de ma tendresse;
Il en est de ce que je sens,
Comme des tableaux d'un grand maître,
Dont la beauté ne fait que croître,
Et redoubler de force à la longueur du temps.
Votre vertu n'est pas commune,
Vous aimez à faire du bien;
Donnez mes yeux à la fortune,
Il ne vous manquera plus rien.

Réponse de mademoiselle des Houlières.

Demeurez dans votre hermitage;
Je crains ce dangereux hommage;
Qu'avec soin vous m'offrez ici:
Pour la tendresse, il n'est point d'âge,
Vous le sentez, et je le sens,
Ceci n'est point un badinage:
Vous de retour, nos cœurs sympathisans,
L'homme prudent, la fille sage,
Tous peut-être feroient naufrage.
Demeurez dans votre hermitage.
Le traître amour qui vous engage,
Ne doit pas être méprisé;
Avec lui naturalisé,
Les belles de son apanage
Vous ont, dans tous les temps, si bien favorisé,
Que tout de vous me fait ombrage.
Demeurez dans votre hermitage.
Vous parlez un certain langage
Qui porte au cœur, qui fait penser,
Et qui semble être un sûr présage,
Que de ses traits, le dieu volage
Est prêt encore à me blesser.
Demeurez dans votre hermitage.
Ah! s'il avoit eu l'avantage,
Du séjour de l'heureuse paix,
Que penseroit dame dont les attraits
Auroient soumis le cœur le plus sauvage:
Dame dont les beaux vers ne périront jamais,
Et dont le nom est tout mon héritage?
Car vous savez que pas un de ses traits,
Ne gît en mes écrits, non plus qu'en mon visage,
Et que je n'ai, pour tout partage,
Que les yeux doux qu'elle m'a faits,
Pour ne les point mettre en usage.
Demeurez dans votre hermitage.

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LETTRE XII.

Paris, 1726

La fortune est aveugle, et n'aime que les vilains. Si elle m'avoit donné les cent mille écus qu'elle prodigue à madame votre cousine, j'aurois fait un meilleur usage qu'elle de ce bien. Que de plaisirs je me procurerois! Vous seriez ici, Madame, avec M. votre mari et mademoiselle votre fille; je vous verrois heureux, et ce seroit par mon moyen; et comme je sais les liens[183] qui vous retiennent à Genève, je ferois faire une litière bien fermée, bien étoffée, bien commode; j'y mettrois qui vous savez. Je l'amenerois ici, je lui procurerois des plaisirs qui lui feroient oublier le pays natal. Nous rassemblerions les gens célèbres de toute espèce, de tous talens pour le divertir: s'il falloit même quelques jolis visages, je ferois l'effort de lui en chercher. Voilà un vilain métier; mais quand on obtient ce qu'on aime, qu'importe à quel prix? Voilà ce que je ferois du bien de madame votre cousine. Pour parler d'autre chose, M. le duc de Gesvres est malade, il fait de très-grands remèdes. Il est à St.-Ouen, où toute la France va le voir; il est dans son lit, garni de rubans et de dentelles, les rideaux sont relevés, des fleurs répandues sur son lit, des découpures d'un côté, des nœuds de l'autre; et dans cet équipage il reçoit tout le monde. Vingt courtisans entourent son lit; et son père et son frère font les honneurs à la grande compagnie. Il y a toujours deux tables de vingt couverts chacune, et quelquefois trois: M. d'Épernon y est à demeure. On a établi des habits verts pour les complaisans, c'est-à-dire, qu'avec habit, bas, souliers, chapeaux verts, on peut avoir toujours les plus familières entrées chez M. le duc: il y a une trentaine d'habits verts de distribués. Le roi a dit sur cela, qu'il n'y avoit qu'à changer les justaucorps en robes de chambre, que l'habillement d'ailleurs seroit plus commode, ne se portant pas trop bien tous, et qu'ils seroient précisément comme à la Charité, où ils sont habillés de vert. Il y a quelques jours qu'une personne de ma connoissance y alla, et trouva le maître de la maison sur une duchesse d'étoffe verte, la robe de chambre verte, un couvre-pied d'une broderie admirable en vert, un chapeau gris bordé de vert, avec le plumet vert, et un gros bouquet de rue sur lui, faisant des nœuds. Le duc d'Épernon s'est pris de fantaisie pour la chirurgie, il saigne et trépane tout ce qu'il rencontre. Un cocher l'autre jour se cassa la tête, il le trépana. Je ne sais s'il auroit pu réchapper; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le pauvre homme fut bientôt expédié avec un pareil chirurgien. Ce n'est pas tout: ils ont voulu se procurer des fêtes champêtres; et M. le duc de Gesvres a doté une fille. M. d'Épernon souhaita de saigner le mari la nuit de ses noces: ce pauvre misérable ne le vouloit point; et pour obtenir de lui de se laisser saigner, M. le duc de Gesvres lui donna cent écus. Voilà, Madame, ce qui se passe sous nos yeux, à la face de tout l'univers, et sous un gouvernement très-sévère. Cependant on ne peut pas dire que les deux chefs ne soient très-sages, et même pieux. Il n'est pas possible que l'on ignore toujours ces vilenies; et tout ce qu'il y a de plus grand, de plus raisonnable, fait la cour assidument à ce monstre; et, pour excuser leurs bassesses, ils disent que cet homme est officieux et pense noblement. Ceux qui sont bien instruits, savent qu'il dessert bien mieux qu'il ne sert, et qu'il est généreux du bien de ses créanciers, et de l'argent d'un jeu qui est une chose ridicule dans un royaume. Ma bile s'échauffe; je vous en demande pardon. Pour la cour, elle est très-édifiante: on ne donne point de scène au public.

Voulez-vous cependant que je vous parle des gens de votre connoissance? M. de Ferriol est toujours le meilleur homme du monde; sa santé est de même, ses affaires aussi: dans une indifférence parfaite; mais il n'est point indifférent sur les Molinistes; il est d'un zèle outré pour eux. C'est avec fureur qu'il est passionné sur ce sujet. Il se met dans de grands emportemens, quand il trouve quelqu'un qui ne pense pas comme lui. Il est occupé de cela, au point de n'en pas dormir. Il sort à huit heures du matin, pour faire part de ses réflexions, ou de quelques riens qu'il aura ramassés; c'est à faire mourir de rire. Pour madame de Ferriol, sur cet article, elle est très-raisonnable, elle n'en parle que très-convenablement; mais, d'ailleurs, toujours les mêmes agitations. Elle est comme vous l'avez laissée, à la pesanteur près, qui a beaucoup augmenté: les mêmes incertitudes, et ne pouvant souffrir que les autres sachent se déterminer: le petit chien par-dessus tout, qui s'enfuit, quand elle l'appelle, et son vieux laquais, qui est toujours insolent et de mauvaise humeur, et qui la traite comme une misérable, jusqu'à lui dire qu'elle ne sait ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Je suis prête à lui jeter un chenet à la tête, et elle souffre ses impertinences avec une patience à impatienter. Je crois, je vous jure, qu'il me battroit, s'il ne me craignoit pas. Pour les autres domestiques, ils sont très-mécontens d'être toujours grondés; mais ils ont pour elle le respect qu'ils lui doivent, et c'est la raison pourquoi elle est toujours après eux. Ils pleurent souvent, et je les console de mon mieux. Pour ses enfans, c'est toujours de même. On ne se plaint jamais de l'un[184]; il fait tout ce qu'il veut. Sa santé est délicate. C'est un très-bon garçon, qui a de l'esprit et de la finesse dans l'esprit, qui est aimé et qui mérite de l'être. D'Argental est fort occupé; il fait son métier avec application. Il est, tout le matin, au palais; il travaille après dîner, jusqu'à cinq heures. Les spectacles sont ses plus grands amusemens. Il n'est pas, je crois, amoureux, et pense plus en homme qui connoît le monde, qu'il ne le faisoit. Il est toujours poli avec les femmes, et point du tout gâté dans les propos. M. et madame Knight ont la fièvre tour à tour. La femme, à ce que je crois, aime mieux le mariage que son mari[185]. Elle est très-enfant gâté; elle n'aime pas à être contrariée. Tout ce mariage-là n'a pas l'air de durer long-temps. Elle pleure souvent; et, comme son mari est encore amoureux, elle a toujours raison. J'ai bien peur qu'elle ne lui donne du fil à retordre. N'allez pas dire ce que je vous dis-là; mais madame votre sœur a eu grand tort de gâter sa fille. Elle en auroit fait quelque chose de bon, si elle lui avoit donné une bonne éducation; mais elle l'a rendue insupportable; elle ne connoît que sa volonté et ses goûts; et, quand quelque chose s'y oppose, le mépris et la déraison s'emparent absolument d'elle. En vérité, c'est dommage; car elle étoit faite pour être aimable.

Madame de Tencin a de temps en temps la fièvre. On dit pourtant qu'elle est fort engraissée. Je continue à ne la point voir, et je crois que ce sera pour la vie, à moins que l'archevêque[186], à son retour, ne le veuille. Je suis pourtant bien résolue à tenir bon. C'est une grande satisfaction pour moi de n'avoir point ce devoir pénible à remplir, et d'ailleurs plus de tracasseries; car il y en a toujours, quand on se voit et qu'on se déteste. Je ne vois plus M. Bertie[187]. A la vérité, je suis rarement au logis: il s'est rebuté d'y venir inutilement. Nous allons passer une partie de ce mois à Ablons. Je suis accablée de rhumatismes et de fluxions, et suis désespérée que vous ne voyiez point ma chambre. Vous ne la reconnoîtriez pas; elle est si jolie, et de plus ornée, pour ce que c'est, car il n'y a rien de magnifique que la jatte que vous m'avez donnée. La Mésangères, qui vint l'autre jour, me dit: Vous avez de bien belles porcelaines, et entr'autres cette jatte. Mes meubles sont tous des plus simples, mais faits par les meilleurs ouvriers. On la vient voir par curiosité. J'ai bien envie, à votre exemple, de gronder ceux qui y crachent. Voilà une grande et ennuyeuse lettre. Recevez mes plus tendres embrassemens.

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LETTRE XIII.

Paris, 13 août 1743

Madame votre fille, Madame, m'a dit le risque que vous aviez couru, qui m'a effrayée, comme si j'en avois été témoin. L'effroi ne vous a-t-il point fait de mal? Comment vous portez-vous? Faites-moi la grâce de m'écrire. Madame votre fille, madame Knight, et moi, nous parlons souvent de vous; vous savez qu'elles me sont chères. J'avois pensé avec Cabanne[188] à trouver quelques moyens de rendre la situation de votre fille plus aisée; mais je n'ai jamais vu plus de délicatesse, plus de désintéressement, plus de douceur, plus d'opiniâtreté et plus de sentimens: elle est d'une vertu si outrée, qu'elle est à impatienter: je la trouvai si déraisonnable, en même temps si estimable, que l'admiration et la colère s'emparèrent de moi, et que je ne pus ni gronder, ni louer.

J'aurois été bien surprise, si vous aviez été quelques mois sans nouveaux chagrins. J'ai aussi été très-affligée de la mort de M. de Villars[189]. M. son fils fait une très-grande perte, d'autant plus qu'il la sent: il est parti sans que je l'aie vu; je n'en suis point trop fâchée; car je me serois sûrement beaucoup attendrie avec lui. Pouvez-vous dire, Madame, que le détail de vos peines m'ennuie? Oubliez-vous le tendre intérêt que je prends à tout ce qui vous regarde? vos malheurs me désespèrent, et ne m'ennuient point: je suis persuadée que le récit que vous m'en faites, vous fait du bien. Maintenant, il est temps que je vous parle du changement arrivé à ma fortune. Je tremble de réveiller une chose qui renouvellera quelques-uns de vos malheurs. Mes rentes viagères avoient été cruellement retranchées. Je vous ai envoyé la lettre que j'écrivis au cardinal[190]; je ne me flattois pas que l'on y eût égard, mais je ne voulois avoir rien à me reprocher. Je promis à ma pauvre Sophie, à qui j'avois mis une rente viagère de 300 liv. sur la tête, et qui avoit été réduite à 100 liv., que si on lui rendoit quelque chose, je lui remettrois son contrat, dont je devois, comme vous savez, avoir la jouissance. On lui a rendu 150 liv.: elle ne vouloit absolument point profiter de ce que je lui ai dit, et par son accommodement, je ne lui donnerai son contrat que dans deux ans; elle aime mieux que je paye mes dettes. Ce procédé n'est-il pas généreux de sa part? Je ne joue pas un beau rôle dans cette pièce. On m'a rendu 840 liv.: je jouis actuellement de 2,740 liv. Ma satisfaction sur cet événement a été bien troublée, en voyant la famille de M. de Ferriol oubliée. On a rendu à madame de Tencin 300 liv.; c'est très-peu de chose à proportion de ses rentes. Elle est furieuse; cependant elle avoit pris toutes les précautions imaginables; elle voyoit souvent M. de Machault; elle a écrit plusieurs fois au cardinal, et a fait agir ses amis, qui sont puissans; elle comptoit sur le rétablissement de tout, comme si elle le tenoit: elle est de bien mauvaise humeur; à ce qu'on dit, car je ne la vois point. Sa favorite, madame Doigny, commence à être dans la disgrâce.

Je ne vous parle point des conciles, car quoique née sous les yeux du chef[191], je n'en ai jamais voulu entendre parler; cependant, si vous êtes bien curieuse, je vous enverrai toutes les écritures: en vérité, je ne vous conseille pas d'avoir cette curiosité, il vous en coûteroit bien de l'ennui. A l'exception d'une lettre de deux évêques qui est belle, tout le reste est pitoyable. Je vous renvoie à ce que disoit Madame Cornuel, qu'il n'y avoit point de héros pour les valets de chambre, et point de pères de l'église pour les contemporains. Ce que je vois, me donne de furieux doutes du passé. Ne parlons plus sur cette matière; j'ai déjà assez dit de sottises.

Les tracasseries de notre cour ne sont pas plus divertissantes. Les disputes sur l'alignement du roi et des princes, et les ricochets des ducs, n'ont produit que des mémoires détestables; et pour nous autres, parterre, nous voulons, pour notre argent, qu'on nous divertisse. Les belles dames sont, ou se vantent d'être dans la dévotion. Mesdames de Gontey, d'Alincourt, de Villars, mère et belle-fille, la maréchale d'Estrées, tout cela grimace la prude. Le roi est toujours sans maîtresse, M. le duc du Maine, fort ami du cardinal; ce dernier se porte très-bien; il vivra assez long-temps pour instruire notre jeune monarque: la reine est grosse de trois mois. Les spectacles vont très-mal. Thevenard et la Entie ont quitté l'opéra, parce qu'ils ont eu ordre de laisser jouer Chassé et la Pellissier. Madame la duchesse de Duras à qui on a attribué cet ordre, a été vilipendée sur l'escalier de l'opéra. Chassé avoit très-mal débuté; mais il fait mieux. Pour la Pellissier, elle fait horriblement mal dans ces opéras. Francine a quitté, et Destouches, comme je vous l'ai mandé, aura la direction de l'opéra. Nous reverrons alors la Le Maure. Francine a 15,000 liv. de pension, et, après sa mort, son fils en aura 8,000, et sa fille 6,000. Vous me demanderez pourquoi tant de libéralités? Je vous répondrai d'abord que ces pensions sont prises sur l'opéra, et en second lieu, que Francine a fait faire, à ses dépens, une partie des belles décorations, et qu'il les laisse. On a établi un concert spirituel deux fois la semaine.

Le frère de l'envoyé d'Alster s'est donné un coup de pistolet dans la tête, après avoir mis le feu dans trois endroits de la maison. Cette précaution étoit pour éviter que l'on sût que sa mort étoit volontaire.

L'envieuse miladi Gersay est très-souvent chez madame Knight: elle mange comme quatre louves, joue avec attention et avidité, ne dit pas quatre paroles, sans défaçonner sa bouche qui est toujours petite et plate. L'air et les paroles ne vont point ensemble; il semble que le miel sort de sa bouche, quand elle parle; mais c'est bien le fiel le plus croupi qu'il y ait au monde. Vous direz que je suis aussi médisante qu'elle aujourd'hui.

Bertie me boude de ce que je ne suis pas ici quand il y vient: quelqu'aimable qu'il soit, il y a apparence que j'aurai souvent ce tort là avec lui. C'est un reste de ses chimères, prétentions d'amant; il voudroit que je fusse comme Bérénice, à passer les jours à l'attendre, et les nuits à pleurer. Je suis parvenue à lui faire faire connoissance avec madame du Deffant; elle est belle, elle a beaucoup de grâces; il la trouve aimable. J'espère qu'il commencera un roman avec elle, qui durera toute la vie. On a député vers moi, croyant que j'avois encore quelque reste de crédit, pour obtenir de M. Bertie de couper un pied de chaque côté de sa perruque. Je veux bien tenter cette grande affaire, mais j'y échouerai; car, Madame, c'est dans ces magnifiques nœuds que gît toute l'importance, la capacité et la grâce de notre cher homme. Je ne me rebuterai pas, et lui en parlerai toutes les fois que je le verrai. A propos, (ou sans à propos, car cela ne va point du tout à la perruque de M. Bertie), madame votre cousine, à ce qu'on dit, ne peut épouser ce Hollandois, sans perdre une partie du bien dont son mari lui donne la jouissance. C'est une vilaine clause, et bien scandaleuse en vérité; le défunt avoit si bien fait les choses de son vivant, qu'il devoit bien continuer. Pour moi, si j'avois été de lui, pour me venger, je leur aurois donné mon bien aux conditions qu'ils se mariassent, et les aurois déshérités, en cas qu'ils ne le fissent pas. Le beau-frère tient des propos fort singuliers du défunt son très-cher frère. D'Argental me prie de ne pas l'oublier auprès de vous. Nous sommes très-amis; il est charmant, il est aimé de tout le monde, et le mérite bien; il a tous les principes de droiture: l'âge confirme ses vertus. Adieu, Madame, je vais partir pour Ablons; ma santé se rétablit tout doucement; j'ai vieilli de dix ans; si vous me voyiez, vous me trouveriez bien changée; mais d'honneur, cela ne me chagrine point du tout. Si toutes les femmes n'étoient pas plus affligées de voir partir leurs charmes, que moi d'avoir perdu le peu que j'en avois, elles seroient bien heureuses.

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LETTRE XIV.

Paris, juin 1727

Je viens, Madame, de recevoir votre lettre du 22 de ce mois. C'est un jour heureux pour moi, quand j'apprends par vous de vos nouvelles. Les assurances que vous me donnez de votre bonté, me sont toujours et bien nouvelles et bien chères; et je dis de vos lettres ce que M. de Fontenelle disoit d'une dame qui lui plaisoit, que le moment où il la voyoit, étoit le moment présent pour lui. Cette façon de s'exprimer a été fort critiquée; mais les gens grossiers ne connaissent qu'une jouissance dans ce monde; je les plains. Est-il un moment plus doux que celui où l'on reçoit les assurances d'amitié d'une personne que l'on aime et qu'on estime parfaitement? Il y a bien des gens qui ignorent la satisfaction d'aimer avec assez de délicatesse, pour préférer le bonheur de ce que nous aimons au nôtre propre. Remercions la providence de nous avoir donné un bon cœur, et à vous, de la vertu dans les malheurs que vous avez essuyés. Que seriez-vous devenue? Votre douceur, votre humanité, votre justice auroient été changées en désespoir, en cruauté et en injustice. Quelque grands que soient les malheurs du hasard, ceux qu'on s'attire sont cent fois plus cruels. Trouvez-vous qu'une religieuse défroquée, qu'un cadet cardinal, soient heureux, comblés de richesses[192]? Ils changeroient bien leur prétendu bonheur contre vos infortunes.

Vous me demandez si M. de Pont-de-Vesle est introducteur des ambassadeurs? Vous le sauriez avant ceux qui font la gazette. Il a été question de quelque chose; mais il falloit trouver à se défaire de sa charge avantageusement, et d'ailleurs sa santé est toujours fort délicate; je crains qu'à la fin nous ne le perdions. Je dis cela, le cœur serré; car c'est la plus grande perte que je puisse faire. C'est un homme qui a toutes les qualités les plus essentielles, beaucoup de mérite et d'esprit; ses procédés à mon égard sont d'un ange. Vous allez être bien surprise. Depuis que M. d'Argental est au monde, voici la première fois que nous nous sommes querellés, mais d'une façon si étrange, qu'il y a quatre jours que nous ne nous parlons. Le sujet de la querelle vient de ce qu'il ne vouloit pas souper avec madame sa mère, qui revenoit de la campagne, où elle avoit été huit jours. Elle lui avoit fait dire par tout le monde qu'elle seroit à Paris ce soir-là; et elle se plaignoit de ce qu'il n'avoit pas assez d'attentions pour elle. Je le lui dis; et nous nous échauffâmes là-dessus. Je lui soutins que le devoir devoit l'emporter sur le plaisir. En un mot, je m'emportai, sans jamais oublier la tendresse et l'amitié que j'avois pour lui; et c'est cette amitié qui m'engagea à lui parler avec cette sincérité. Il me répondit avec une sécheresse et une dureté qui m'assommèrent, comme si la foudre étoit tombée sur moi. La femme de chambre de madame en fut témoin. Il sortit de ma chambre: je restai un quart d'heure sans pouvoir parler, et je me mis à fondre en larmes.

M. de Pont-de-Vesle[193] entra, et me demanda de quoi je pleurois: je ne pus me résoudre à le lui conter. La femme de chambre le fit: il fut bien surpris. Madame ignore notre bouderie. Elle en seroit charmée, parce qu'il y a quelques jours que j'eus une scène affreuse, parce que je le soutins contre les plaintes qu'elle m'en fit. Quand elle est arrivée, mon premier soin a été de lui faire des excuses de la part de son fils, de ce qu'il ne se trouvoit pas à la maison; que j'en étois cause, lui ayant dit qu'elle n'arriveroit que fort tard; et qu'il ne pouvoit se dispenser d'aller à un souper où il s'étoit engagé depuis huit jours, sur-tout connaissant très-peu les gens qui composoient cette partie. La femme de chambre se trouva derrière moi: je l'ignorois. Les larmes lui vinrent aux yeux d'étonnement et de joie. Elle me dit que je justifiois M. d'Argental, lorsque j'avois sujet de m'en plaindre. J'avois dit à Pont-de-Vesle que dorénavant je n'aimerois plus que pour moi M. d'Argental, et qu'assurément je ne l'aimerois plus pour lui-même. Concevez-vous, Madame, ma douleur? Au bout de vingt-sept ans, perdre un ami! Je le crois honteux de ce qui s'est passé. Il continue de me manquer, sûrement par cette raison. J'ai le cœur si gros, qu'il m'est impossible d'achever ma lettre: je la reprendrai quand je serai plus tranquille.

Du 28 août 1728

La bouderie a duré huit jours, et selon la règle, celui qui a raison a fait les avances. Je bus à sa santé, à table, et je l'embrassai le lendemain, sans explication. Depuis ce temps-là, nous sommes fort bien ensemble. Vous direz qu'il y a une furieuse distance d'une date à l'autre; mais j'ai eu des occupations qui m'ont empêchée de vous écrire, mais non pas d'être fort occupée de vous. Mademoiselle Bideau n'a pas fait tout ce qu'elle m'avoit promis. Je n'en suis pas trop fâchée: je crains les trop grandes obligations. Cabanne compte vous aller voir. Plût à Dieu que je fusse aussi libre que lui! je serois actuellement auprès de vous. Mais quelque chose qui arrive, j'irai, quand même je serois réduite à demander l'aumône, pour aller voir tout ce que j'aime le mieux en vérité, sans exception.

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LETTRE XV.

Paris, 10 juin 1723

On dit enfin que nous irons à Pont-de-Vesle. Madame de Ferriol a toutes les peines du monde à s'y déterminer: tous les projets qu'elle avoit faits sont rompus. Premièrement son mari avoit un procès qui devoit se juger incessamment, et il a été remis à l'année prochaine; ensuite elle a dit que jamais son mari ne voudroit venir avec elle, et que pendant son absence, il dépenseroit beaucoup. Il l'a assurée qu'il l'accompagneroit, soit dans la diligence, soit dans une chaise de poste, tout comme elle le souhaiteroit. Ensuite elle a dit qu'elle ne vouloit point partir, qu'elle ne sût si miladi Bolingbrocke ne viendroit point cet été. Madame Bolingbrocke lui a mandé qu'elle ne comptoit venir qu'au commencement de l'hiver, et que si elle n'étoit pas à Paris, elle remettroit son voyage à l'été prochain. Enfin, il a fallu chercher quelqu'autre raison. Elle a dit qu'elle n'avoit point d'argent. M. son frère lui en a offert. La voilà, comme vous voyez, à quia. Elle a paru se rendre; mais elle veut, avant que de partir, prendre les eaux de Balaruc: elles ne sont pas arrivées: ainsi cela renvoie. Je crois qu'il faudra qu'à la fin elle se décide. Tout le monde est excédé de ses incertitudes. Le vrai de ses difficultés, c'est qu'elle ne voudroit point quitter le maréchal, qui ne s'en soucie point, et ne feroit pas un pas pour elle. Mais elle croit que cela lui donne de la considération dans le monde. Personne ne s'adresse à elle pour demander des grâces au vieux maréchal. Elle est très-souvent seule; ses affaires sont toujours très-délabrées, elle ne paie point, elle ne fait aucune dépense, elle est d'une avarice et d'un dérangement inconcevables. Je suis obligée de me rappeler cent fois le jour le respect que je lui dois. Rien n'est plus triste que de n'avoir pour faire son devoir, que la raison du devoir.

Le chevalier est toujours malade; il m'a paru un peu moins oppressé: je tremble de le quitter. Mais je dois accompagner madame de Ferriol dans l'état où elle est. Il faut absolument la déterminer à prendre les eaux de Bourbon; et elle ne les prendra jamais, si elle ne va pas à Pont-de-Vesle. Le devoir, l'amour, l'inquiétude et l'amitié combattent sans cesse mon esprit et mon cœur: je suis dans une cruelle agitation; mon corps succombe; car je suis accablée de vapeurs et de tristesse; et s'il arrive malheur à cet homme-là; je sens que je ne pourrai supporter cet horrible chagrin. Il est plus attaché à moi que jamais; il m'encourage à remplir mon devoir. Quelquefois je ne puis m'empêcher de lui dire, que s'il étoit plus mal, il me seroit impossible de le quitter; il me gronde, et il ne veut absolument point que j'imagine rien qui s'éloigne de ce devoir: il m'assure qu'il n'y a rien dans le monde qui m'excusât; si je restois ici, quand madame de Ferriol va à cent lieues: il ne l'aime point; mais il a ma réputation à cœur. Pardonnez toutes ces foiblesses à votre pauvre amie.

J'avois laissé ma lettre; j'ai eu mille ennuis. Le chevalier est toujours très-incommodé. Je vous avoue que je suis dans de furieuses transes pour lui. Je crains qu'à la fin la suppuration des poumons ne se fasse; je n'ose faire des réflexions sur cela, et je n'ose même en parler; mais mille idées funestes me suivent sans cesse malgré moi: rien ne me console. Je n'ai personne à qui je puisse ouvrir mon cœur. Quel malheur pour moi que votre absence! Si je vous avois, vous me soutiendriez; vous me donneriez des forces; et peut-être vos conseils, mes remords, et l'amitié que j'ai pour vous, Madame, me donneroient assez de courage pour surmonter une passion que ma raison n'a pu vaincre, mais qu'elle condamne.

Madame de Tencin a toujours la fièvre; elle a été 15 jours sans en avoir; elle se croyoit guérie, et avoit pris le ton de se plaindre de tout le monde, et sur-tout du chevalier, mais d'une façon si violente que madame de Lambert, à qui elle en parla, le dit au chevalier, qui la pria de dire à madame de Tencin que jamais il n'avoit parlé d'elle, que rien n'étoit plus faux, qu'il n'étoit point de ceux qui accablent les malheureux, et que, comme il ne la connoissoit point, il auroit été dans le droit du public, pour causer sur l'aventure de La Fresnaye[194], mais qu'il ne l'avoit pas fait, en partie par égard pour madame sa sœur et pour moi. Madame de Tencin dit à madame de Ferriol qu'il étoit fort singulier qu'étant chez elle, je ne vinsse pas savoir de ses nouvelles, et qu'elle ne m'avoit vue qu'une fois depuis six mois; qu'elle me dispensoit très-fort d'y venir; qu'elle ne me laisseroit entrer que quand je serois avec elle; mais que si je venois seule, elle avoit donné ses ordres, pour que l'on me refusât sa porte. Je me le suis tenu pour dit, et je ne m'exposerai pas à m'entendre dire mille injures. Je m'en soucie si peu, que je bénis ce noble courroux contre moi. Je n'irai point à Pont-de-Vesle: madame dit qu'elle veut y aller pour trois semaines seulement, pour régler quelques affaires. J'en suis fâchée à cause de vous. J'aurois eu le plaisir de vous embrasser, et j'aurois vendu jusqu'à ma dernière chemise pour cela; sûrement je vous verrai tôt ou tard. Madame radote plus que jamais; elle vient de prendre les eaux de Balaruc: on lui a fait une ample saignée. Je crains infiniment pour elle. Ses radotages m'impatientent, car ils sont extrêmes; mais quand je fais un moment de réflexion, ma reconnoissance se réveille bien vivement. Je suis entourée de chagrins, et je ne vous ai plus pour me consoler. Le chevalier est toujours très-incommodé, et il est d'un changement horrible. Vous jugez de mon inquiétude: son attachement est toujours plus fort. A propos, j'ai fait deux grandes pertes: une bague que je vous avois destinée, en cas de mort: c'étoit un petit cachet avec un jonc de diamant que j'aime beaucoup; et l'autre perte, c'est mon chien, ce pauvre Patie, à qui vous aviez donné une loge. On me l'a volé; il étoit toujours à la porte pour attendre les gens du chevalier qu'il aime passionnément. Je ne puis vous dire le chagrin que j'ai eu de la perte de ce joli animal. Je souhaite bien me mettre dans la suite hors de l'inquiétude de devoir qui me bourrelle sans cesse. J'ai essuyé un petit malheur; j'avois vendu mes boucles de diamans 1,800 livres pour acheter trois actions que je voulois garder pour qui vous savez. Je ne doute point que le dividende ne fût fort; elles étoient à 650 livres. Comme j'étois prête à les acheter, madame de Ferriol eut besoin de mille francs. Je les lui prêtai, comptant, comme elle me le disoit, qu'elle me les rendroit deux jours après. Il y a six mois, et les actions ont monté à 1,150 livres; elles sont actuellement à 1,000. Jugez, j'aurois gagné, en les vendant, mille écus, et aurois payé quelques-unes de mes dettes. Ainsi ma destination est à vau-l'eau. Je paie quelques bagatelles avec les 600 livres qui me restent. Il faut se consoler des pertes de la fortune. Il y a des gens qui valent mieux que moi, qui sont bien plus à plaindre. Cette consolation est cruelle, quand ces gens-là sont nos amis.

M. Bertie vous aime beaucoup; mais il a été si occupé de la perte de madame de M...., qui étoit sa bonne amie, et la plus impertinente de toutes les femmes, qu'il n'a pu se donner au reste de ses amis. Il est rempli de très-bons procédés à l'égard de madame de Ferriol; il songeoit à l'ambassade de Constantinople depuis long-temps, il n'étoit point éloigné de l'avoir: quand il a su que M. de Pont-de-Vesle y songeoit, sans le dire à aucun de nous, il est allé chez MM. de Maurepas et de Morville, à qui il a dit qu'il ne pensoit à l'ambassade, qu'au cas que M. de Pont-de-Vesle n'y pensât pas, et que comme il venoit d'apprendre que son ami en avoit envie, il y renonçoit, le croyant plus capable que lui; qu'il avoit beaucoup d'esprit, et de plus l'expérience de son oncle, dont la mémoire étoit chère dans ce pays-là. Il est venu dîner chez nous, et il nous a laissé ignorer son bon procédé. M. de Pont-de-Vesle l'a su de M. de Maurepas. Je partage bien la reconnoissance qu'on lui doit; mais cela ne passera jamais l'estime. Dites-le bien à mademoiselle votre fille qui me soutenoit une fois que je l'aimerois un jour. Parlons un peu de M. d'Argental; c'est le plus joli garçon du monde; ses yeux sont bien ouverts; il remplit tous les devoirs du sentiment; il n'est plus amoureux; il est tout à ses amis; il est toujours constant pour les petits pâtés, et nous mourons de faim: la cuisine est si froide, que cela va de mal en pire: il n'y a plus rien à retrancher de la première table: car nous n'avons rien, non, rien du tout, on commence à retrancher de celle des domestiques, et je ne doute pas que l'on ne vienne à faire comme cet homme qui prétendoit que son cheval pouvoit vivre sans manger, et qui commença par diminuer la moitié de ce qu'il lui donnoit; quelques jours après, la moitié de l'autre moitié; et ainsi du reste: le pauvre animal creva; ainsi ferons-nous. Voilà une bien grande lettre; vous aurez de la peine à la déchiffrer: la tête me tourne; car je crois que sans cela, je remplirais encore bien des feuilles. Vous ne dites rien, Madame, de Gulliver. Mes respects à vous, et à tout ce qui vous appartient.

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LETTRE XVI.

Paris, 1728

Il y a un siècle que vous ne m'avez fait l'honneur de m'écrire. Êtes-vous si exacte avec vos amis, que de ne point leur écrire qu'ils ne vous aient fait réponse? Je devois, Madame, vous remercier de la lettre que j'ai reçue il y a un mois: j'avois commencé ma réponse, j'y voulois mettre plusieurs petites nouvelles; j'ai attendu des dénouemens, ils ont été si chargés d'evénemens que je n'ai plus su où j'en étois. D'ailleurs, madame Bolingbrocke a été très-mal: ce qui m'a occupée bien tristement; et puis la santé de madame de Ferriol, toujours mauvaise, et son humeur encore plus. Pont-de-Vesle me charge de ses respects pour vous: il est toujours malingre; une mauvaise digestion. D'Argental n'est plus amoureux de mademoiselle de Tencin; elle ne l'occupe plus que par devoir; il n'est point aussi amoureux de la Couvreur, mais aussi prévenu de son mérite que s'il l'étoit encore; elle est très-incommodée depuis quelque temps: on craint qu'elle ne tombe en langueur.

Madame de Parabère a été quittée, il y a environ quatre ou cinq mois, par M. d'Alincourt: ce dont elle a été au désespoir; et pour s'en consoler, elle a pris, au bout de huit jours, M. de la Mothe-Houdancourt, qui est, à mon sens, le plus vilain homme que je connoisse. Cette précipitation a paru étrange à tout le monde, et sur-tout à moi, qui ne m'en serois pas doutée. Ledit M. de la Mothe ne la quitte pas d'un pas; il est jaloux comme un tigre. Pour vous faire le portrait tant de sa figure que de son esprit (je commencerai par la figure), il est grand, dégingandé, le visage long; il ressemble beaucoup à un vilain cheval de l'âge de quarante-cinq ans; babillard, ne sachant ce qu'il dit; se contredisant sans cesse, ne parlant jamais que de lui; fat, comme s'il étoit un Adonis, et glorieux par fatuité; assez bon homme dans le fond, mais ayant été gâté par les caillettes de la cour. Il me craint prodigieusement, et ne peut pas s'empêcher de m'estimer: il a vu peu de femmes qui se souciassent moins de se mêler d'intrigues: il m'a dit bien des fois qu'il aimeroit mieux que je fusse amie de sa femme, que de sa maîtresse. J'y vais très-rarement; je crois qu'il ne seroit pas bien de n'y point aller du tout; elle a pour moi des façons touchantes: d'abord que j'ai le moindre mal, elle me vient voir; elle m'accable de galanteries; elle dit à tous ceux qu'elle voit qu'elle m'aime infiniment. Je dois être reconnoissante, Madame, de tant de marques d'amitié. Il y avoit, pendant les huit jours de vacance, plus de vingt prétendans à qui je faisois une peur horrible, étant persuadés que je mettrois tout en usage pour la retirer du désordre. Un des prétendans m'a conté tous leurs manéges; ils s'étoient tous ligués de concert pour la retirer de Paris, et qu'elle fût à la campagne, pour que je ne la visse pas. Celui qui m'a raconté tout cela, est parent du chevalier; il espéroit, par son canal, obtenir de moi que je ne m'opposasse point au voyage de madame de Parabère. Le chevalier lui répondit qu'il avoit tort de me soupçonner, que je ne me parois ni de conseiller les prudes, ni de condamner les autres; que jamais je n'avois su ce que c'étoit que de me mêler de tracasseries; en quoi il me loua beaucoup, connoissant assez bien la dame, pour être persuadé qu'elle ne seroit pas susceptible de conseils.

Je veux vous parler de madame du Deffant: elle avoit un violent désir pendant long-temps de se racommoder avec son mari; comme elle a de l'esprit, elle appuie de très-bonnes raisons cette envie; elle agissoit dans plusieurs occasions, de façon à rendre ce raccomodement durable et honnête; sa grand'mère meurt, et lui laisse 4,000 liv. de rentes; sa fortune devenant meilleure, c'étoit un moyen d'offrir à son mari un état plus heureux, que si elle avoit été pauvre; comme il n'étoit point riche, elle prétendoit rendre moins ridicule son mari de se raccommoder avec elle, devant désirer des héritiers. Cela réussit, comme nous l'avions prévu; elle en reçut des complimens de tout le monde. J'aurois voulu qu'elle ne se pressât pas autant; il falloit encore un noviciat de six mois, son mari devant les passer naturellement chez son père. J'avois mes raisons pour lui conseiller cela; mais, comme cette bonne dame mettoit de l'esprit, ou pour mieux dire, de l'imagination, au lieu de raison et de stabilité, elle emballa la chose, de manière que le mari amoureux rompit son voyage, et se vint établir chez elle, c'est-à-dire, y dîner et souper; car pour habiter ensemble, elle ne voulut pas en entendre parler de trois mois, pour éviter tout soupçon injurieux pour elle et son mari. C'étoit la plus belle amitié du monde pendant six semaines; au bout de ce temps-là, elle s'est ennuyée de cette vie, et a repris pour son mari une aversion outrée; et sans lui faire de brusqueries, elle avoit un air si désespéré et si triste, qu'il a pris le parti d'aller chez son père; elle prend toutes les mesures imaginables pour qu'il ne revienne point. Je lui ai représenté durement toute l'infamie de ses procédés. Elle a voulu par distances et par pitié, me toucher et me faire revenir à ses raisons; j'ai tenu bon, j'ai resté trois semaines sans la voir; elle est venue me chercher. Il n'y a sorte de bassesses qu'elle n'ait mises en usage pour que je ne l'abandonnasse pas; je lui ai dit que le public s'éloignoit d'elle, comme je m'en éloignois; que je souhaiterois qu'elle prît autant de peine à plaire à ce public qu'à moi; qu'à mon égard, je le respectois trop, pour ne lui pas sacrifier mon goût pour elle. Elle pleura beaucoup; je n'en fus point touchée. La fin de cette misérable conduite, c'est qu'elle ne peut vivre avec personne. Un amant qu'elle avoit avant son raccommodement avec son mari, excédé d'elle, l'avoit quittée; et quand il a appris qu'elle étoit bien avec M. du Deffant, il lui a écrit des lettres pleines de reproches, et il est revenu. L'amour-propre ayant réveillé des feux mal éteints, la bonne dame n'a suivi que son penchant; et sans réflexion, elle a cru un amant meilleur qu'un mari; elle a obligé ce dernier à abandonner la place; il n'a pas été parti, que l'amant l'a quittée. Elle reste la fable du public, blâmée de tout le monde, méprisée de son amant, délaissée de ses amies; elle ne sait plus comment débrouiller tout cela. Elle se jette à la tête des gens, pour faire croire qu'elle n'est pas abandonnée. Cela ne réussit pas; l'air délibéré et embarrassé règnent tour à tour dans sa personne. Voilà où elle en est, et où j'en suis avec elle.

Madame de Tencin est toujours si outrée contre moi, parce que je n'ai fait aucune démarche pour remettre les pieds chez elle, qu'elle m'a déclaré une guerre ouverte. Elle envoie savoir si je dîne ici pour ne pas y venir, si j'y suis. Je ne suis pas plus alarmée de cette nouvelle disgrâce que des autres. On me persécuta l'autre jour pour faire ma paix avec elle: je répondis à cela, que je ne demandois pas mieux; que tout ce qui étoit de la famille Ferriol, m'étoit respectable; qu'il n'y avoit que cette raison qui me fît désirer que madame de Tencin ne fût pas fâchée contre moi; mais que je ne me sentois pas assez de religion pour présenter ma seconde joue, et que je n'irois jamais demander pardon à madame de Tencin de ce qu'elle m'avoit fait refuser sa porte; que je ne connoissois que madame de Ferriol dans le monde, pour qui je pusse faire cette démarche; que madame de Tencin n'avoit aucun droit sur moi, pour en agir aussi mal; que si elle prétendoit que j'avois tenu de mauvais discours sur elle, je répondrois comme madame de Saint-Aulaire, qui répondit sur la même accusation, que s'il étoit vrai qu'il fût revenu à madame de Tencin qu'elle avoit mal parlé d'elle, elle en étoit bien affligée, parce que cela lui faisoit voir qu'elle avoit des amis perfides. Je suis dans ce cas: j'ai pu dire à mes amis ce que je pensois; mais pour l'amour de moi et de mes devoirs, je n'en ai point parlé ailleurs; et même dans l'accident de la Fresnaye, qui est ce qui l'aigrit contre tous les gens dont elle n'a pas besoin, j'ai dit que c'étoit l'affaire du monde la plus malheureuse, qu'il n'y avoit personne qui fût à l'abri d'un fou qui venoit se tuer chez vous.

Ma vie est assez douce. Si je vous avois à Paris, le roi ne seroit pas plus heureux que moi. Les étrennes m'affligent un peu: tout le monde m'en donne, et je ne puis en donner à personne. Je prends mon parti sur les gouttières de cette maison; il y a des temps où les choses ne font pas autant d'impression. C'est, suivant l'état du cœur; quand il est satisfait, on glisse facilement sur les épines qui se rencontrent toujours dans la vie; il n'y en a point d'exempte. On radote toujours ici; on se plaint sans cesse: il y a quelques jours qu'elle s'adressa à Fontenay, qui lui répondit très-fortement, et l'assura qu'elle ne persuaderoit jamais le public, et qu'elle le révolteroit contre elle-même; qu'il étoit témoin que la veille j'avois été pressée extrêmement de rester à souper chez madame de Parabère avec le chevalier; que j'avois refusé, et étois revenue à neuf heures à pied et par la pluie. Cette justification m'a affligée les raisons ne font que l'aigrir. J'ai lieu d'être très-contente du chevalier; il a la même tendresse et les mêmes craintes de me perdre. Je ne mésuse point de son attachement. C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir de la foiblesse des autres: je ne saurois me servir de cette sorte d'art; je ne connois que celui de rendre la vie si douce à ce que j'aime, qu'il ne trouve rien de préférable: je veux le retenir à moi, par la seule douceur de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable; je le vois si content, que toute son ambition est de passer sa vie de même. Peut-être cela nous conduira à ce que nous désirons tant: la nature de son bien est un furieux obstacle. Dieu nous regardera peut-être en pitié: j'ai des mouvemens quelquefois bien durs à combattre. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que je les ai eus toute ma vie: je me reproche... Hélas! que n'étiez-vous madame de Ferriol? vous m'auriez appris à connoître la vertu. Mais passons sur cela; cependant je suis, en fait d'amour, la plus heureuse personne du monde. Matière à réflexions pour de jeunes cœurs! Pardonnez toutes mes foiblesses à l'aveu sincère que je vous en fais; et permettez que je vous parle de la petite. Elle est charmante: tout ce qui m'en revient, m'empêche de me repentir de sa naissance; et je crains que la pauvre petite n'en pleure plus que moi: sa figure embellit tous les jours; j'ai envoyé Sophie sous prétexte d'aller voir sa tante; elle y a été quinze jours; elle en a été enchantée; elle est adorée de tout le couvent; elle a de la raison, de la bonté et de la fermeté: on lui fit arracher quatre dents, elle ne jeta aucun cri; on la loua; elle répondit: à quoi m'auroit-il servi de crier? ne falloit-il pas les arracher? Elle dit à Sophie qu'elle étoit bien fâchée que je n'allasse pas cette année la voir; qu'elle me prioit bien d'y venir l'autre; qu'elle me remercioit de toutes mes bontés, qu'elle savoit que l'on m'importunoit souvent pour elle, et qu'elle feroit tout ce qu'elle pourroit, pour bien apprendre, et être sage; qu'elle ne vouloit pas que je me rebutasse. Elle est très-caressante; la pauvre petite sent déjà, je crois, le besoin qu'elle a de l'être. Son bon ami est au désespoir de ne pouvoir pas la voir; il l'aime à la folie; il lui prend des envies d'aller la voir, que j'ai bien de la peine à combattre. Nous travaillons à lui faire une dot, en cas qu'elle ne voulût pas se faire religieuse: si Dieu nous prête vie, elle pourra avoir 40,000 livres et 400 livres de rente. Elle seroit très-bien mariée en province avec cela; mais gare au pot au lait! si elle avoit le malheur de nous perdre, elle seroit bien à plaindre: je la recommanderai à d'Argental. Le chevalier a déjà placé 2,000 écus pour elle seule. Adieu, Madame, voilà une lettre assez longue pour être écrite de suite; mais je suis seule, et j'ai voulu en profiter pour causer long-temps avec vous. Je vous envoie une petite boîte d'écaille, couleur de feu; je n'ai pu me refuser la satisfaction d'y prendre du tabac un jour, pour que vous disiez, quand vous en prendrez dedans, qu'elle a servi à la personne du monde qui vous aime le plus.

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LETTRE XVII.

Paris, 1726

Je boude de votre dernière lettre. Vous m'accusez, avec la dernière injustice, de ne pas vous aimer, et vous ajoutez, que lorsque l'on aime, l'on adopte les sentimens et la façon de penser de nos amis. Hélas! Madame, je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je vous ai dit cent fois, je vous le répéterai: dès le moment que je vous ai connue, j'ai senti pour vous la confiance et l'amitié la plus forte. J'ai un sincère plaisir à vous ouvrir mon cœur; je n'ai point rougi de vous confier toutes mes foiblesses; vous seule avez développé mon âme; elle étoit née pour être vertueuse: sans pédanterie, connoissant le monde, ne le haïssant point, et sachant pardonner suivant les circonstances, vous sûtes mes fautes, sans me mésestimer. Je vous parus un objet qui méritoit de la compassion, et qui étoit coupable, sans trop le savoir. Heureusement c'étoit aux délicatesses, même d'une passion, que je devois l'envie de connoître la vertu. Je suis remplie de défauts; mais je respecte et j'aime la vertu. Ne m'ôtez pas, par un soupçon, ce mérite-là. Que je vous suis obligée d'aimer quelqu'un qui pratique si mal les conseils que vous lui avez donnés, et qui suit encore moins de si bons exemples! mais ma passion est forte, tout me la justifie. Il me semble que je serois ingrate, et que je dois conserver l'amitié du chevalier pour cette chère petite. Elle est un nœud qui entretient notre passion; souvent ce nœud me la fait envisager comme mon devoir. Si vous êtes équitable, croyez qu'il ne m'est pas possible de vous aimer plus que je vous aime. Non, vous n'en doutez point; j'ai pour vous l'amitié la plus tendre. Je vous aime comme ma mère, ma sœur, ma fille, enfin, comme tout ce qu'on doit aimer: mon attachement pour vous renferme tous les sentimens, l'estime, l'admiration et la reconnoissance; et rien ne peut jamais effacer de mon cœur une amie aussi estimable que vous. Ne me dites donc plus des choses qui m'affligent.

J'ai retardé de vous écrire, vous l'avouerai-je? dans le dessein de vous punir; mais je me suis assurément punie de ce sentiment de vengeance, en me privant de mon unique plaisir qui est de m'entretenir avec vous. D'Argental vous assure de ses respects. La mort de la Le Couvreur l'a beaucoup occupé. Je vais vous conter toute cette histoire un peu au long. Madame de Bouillon est capricieuse, violente, emportée, excessivement galante: ses goûts s'étendent depuis le prince jusqu'au comédien. Dans le mois dernier, elle se prit de fantaisie pour le comte de Saxe, qui n'en eut aucune pour elle. Ce n'est point qu'il se piquât de fidélité pour la Le Couvreur, qui est depuis long-temps sa véritable inclination; car il avoit, avec cette passion, mille goûts passagers; mais il n'étoit ni flatté, ni curieux de répondre aux emportemens de madame de Bouillon qui fut outrée de voir ses charmes méprisés, et qui ne mit pas en doute que la Le Couvreur ne fût l'obstacle qui s'opposoit à la passion que le comte devoit avoir naturellement pour elle. Pour détruire cet obstacle, elle résolut de se défaire de la comédienne. Elle fit faire des pastilles pour servir à cet horrible dessein, et elle choisit un jeune abbé qu'elle ne connoissoit point, pour être l'instrument de sa vengeance. Cet abbé a le talent de peindre. Il fut abordé par deux hommes, aux Tuileries, qui lui proposèrent, après une conversation assez longue, et qui rouloit sur sa pauvreté, de se tirer de sa misère, et de s'insinuer, à la faveur de son habileté à peindre, chez la Le Couvreur, et de lui faire manger des pastilles que l'on lui donneroit. Le pauvre abbé se défendit beaucoup sur la noirceur du crime. Les deux hommes lui répondirent qu'il ne dépendoit plus de lui de refuser; qu'il lui en coûteroit la vie, s'il n'exécutoit pas ce qu'on lui demandoit. L'abbé, effrayé, promit tout. On le conduisit chez madame de Bouillon, qui lui confirma les promesses et les menaces, et lui remit les pastilles. L'abbé demanda quelques jours pour l'exécution de ses projets. Mademoiselle Le Couvreur reçoit un jour, en rentrant chez elle avec un de nos amis, et une comédienne nommée La Mothe, une lettre anonyme, par où on la prie instamment de venir seule, ou avec quelqu'un de sûr, au jardin du Luxembourg, et qu'au cinquième arbre d'une des grandes allées, elle trouvera un homme qui a des choses de la dernière conséquence à lui apprendre. Comme c'étoit précisément l'heure du rendez-vous, elle remonte en carrosse, et y va avec les deux personnes qui étoient avec elle. Elle trouve l'abbé qui l'aborde, et lui raconte l'odieuse commission dont il est chargé, et qu'il est incapable d'un crime comme celui-là; mais qu'il est dans une grande perplexité, parce qu'il étoit sûr d'être assassiné. La Le Couvreur lui dit qu'il falloit, pour la sûreté de l'un et de l'autre, dénoncer toute cette affaire au lieutenant de police. L'abbé répondit qu'il craignoit en le faisant, de se faire des ennemis qui étaient trop puissans, pour qu'il y pût résister; mais que du moment qu'elle croyoit cette précaution nécessaire pour sa vie, il ne balançoit point à soutenir ce qu'il lui avoit dit. La Le Couvreur le mena dans son carrosse chez M. Hérault, lieutenant de police, qui, sur l'exposition du fait, demanda à l'abbé les pastilles, et les jeta à un chien qui creva un quart d'heure après. Il lui demanda ensuite laquelle des deux Bouillon lui avoit donné cette commission; et, quand l'abbé lui répondit que c'étoit la duchesse, il n'en fut point surpris. M. Hérault continua à le questionner, et lui demanda s'il oseroit s'exposer à soutenir cette affaire. L'abbé lui répondit qu'il pouvoit le faire mettre en prison, et le confronter avec madame de Bouillon. Le lieutenant de police les renvoya, et fut instruire le cardinal de cette aventure: celui-ci fut très-irrité; il vouloit, dans les premiers momens, qu'on instruisît cette affaire avec beaucoup de sévérité; mais les parens et les amis de la maison de Bouillon persuadèrent au cardinal de ne point mettre au jour une chose aussi scandaleuse que celle-là; et l'on parvint à l'assoupir. Au bout de quelques mois, on ne sait ni par où, ni comment cette aventure fut publique. Elle fit un bruit horrible. Le beau-frère de madame de Bouillon en parla à son frère, et lui dit qu'il falloit absolument que sa femme se lavât d'un pareil soupçon, et qu'il devoit demander une lettre de cachet pour faire enfermer l'abbé; il ne fut point difficile d'obtenir cette lettre de cachet: on arrêta le pauvre malheureux, et on le mena à la Bastille. On le questionna; il soutint avec fermeté ce qu'il avoit dit. On lui fit beaucoup de menaces et bien des promesses, s'il vouloit se dédire. On lui proposa toutes sortes d'expédiens, comme de folie, ou de passion pour la Le Couvreur, qui l'auroit engagé à faire cette fable pour s'en faire aimer. Rien ne l'ébranla, et il ne varia jamais dans ses réponses. On le garda en prison. La Le Couvreur écrivit au père de l'abbé, qui demeuroit en province, et qui ignoroit le malheur de son fils. Le pauvre homme vint tout de suite à Paris, sollicita et demanda que l'on fît le procès dans les formes à son fils, ou qu'on lui rendît la liberté. Il s'adressa au cardinal, qui demanda à madame de Bouillon si elle vouloit que l'on instruisît cette affaire, parce que l'on ne pouvoit le retenir en prison sans cela. Madame de Bouillon redoutoit les éclaircissemens; et, comme elle ne pouvoit le faire assassiner à la Bastille, elle consentit à son élargissement. Pendant deux mois que le père est resté à Paris, on n'a rien dit au fils. Le père étant retourné chez lui, l'abbé a eu l'imprudence de rester à Paris. Il a disparu tout à coup: on ne sait s'il est mort; on n'en entend plus parler. Depuis cela, la Le Couvreur a été sur ses gardes. Un jour, à la comédie, après la grande pièce, madame de Bouillon lui envoya dire de venir dans sa loge. La Le Couvreur fut extrêmement surprise, et répondit qu'elle étoit dans un déshabillé qui ne lui permettoit pas de paroître devant elle. La duchesse envoya une seconde fois. A cette seconde semonce, elle répondit que si elle lui pardonnoit de paroître, le public ne le lui pardonneroit pas; mais qu'elle se tiendroit sur son passage, quand elle sortiroit, pour lui obéir. Madame de Bouillon lui fit dire de n'y pas manquer, et en sortant, elle la trouva, lui fit toutes sortes de caresses, lui donna beaucoup de louanges sur son jeu, et l'assura qu'elle avoit eu un plaisir infini à lui voir exécuter aussi bien le rôle qu'elle avoit joué. Quelque temps après, la Le Couvreur se trouva mal, au milieu d'une pièce que l'on ne put achever. Quand le comédien vint en faire compliment, tout le parterre demanda de ses nouvelles avec empressement. Depuis ce jour, elle a dépéri et maigri horriblement. Enfin, le dernier jour qu'elle a joué, elle faisoit Jocaste dans l'OEdipe de Voltaire. Le rôle est assez fort. Avant de commencer, il lui prit une dyssenterie si forte, que pendant la pièce, elle fut vingt fois à la garde-robe, et rendoit le sang pur. Elle faisoit pitié, de l'abattement et de la foiblesse dont elle étoit; et quoique j'ignorasse son incommodité, je dis deux ou trois fois à madame de Parabère, qu'elle me faisoit grand'pitié. Entre les deux pièces, on nous dit son mal. Ce qui nous surprit, c'est qu'elle reparut à la petite pièce, et joua, dans le Florentin, un rôle très-long et très-difficile, et dont elle s'acquitta à merveille, et où elle paroissoit se divertir elle-même. On lui sut un gré infini d'avoir continué, pour que l'on ne dît pas, comme on l'avoit fait autrefois, qu'elle avoit été empoisonnée. La pauvre créature s'en alla chez elle, et quatre jours après, à une heure après-midi, elle mourut, lorsqu'on la croyoit hors d'affaire: elle eut des convulsions: chose qui n'arrive jamais dans les dyssenteries: elle finit comme une chandelle. On l'a ouverte. On lui a trouvé les entrailles gangrenées. On prétend qu'elle a été empoisonnée dans un lavement. Son testament a été fait quatre mois avant sa mort. On ne doute point qu'elle n'eût quitté la comédie à la clôture. Tout le public a une grande compassion de sa misérable fin. Si la dame soupçonnée fût venue à la comédie, dans ces entrefaites, elle auroit été chassée du spectacle. Elle a eu le front d'envoyer à la porte de la Le Couvreur tous les jours, savoir de ses nouvelles. Elle a fait d'Argental exécuteur de son testament; il a eu assez d'esprit pour se mettre au-dessus du ridicule, et il a été approuvé des gens sages. M. Bertie dit qu'il a très-bien fait; qu'un honnête homme ne doit jamais refuser les occasions de faire du bien. Vous pouvez être assurée de tout ce que je viens de vous conter, je le tiens d'un ami de la Le Couvreur[195]. Adieu, Madame, ne doutez plus, s'il vous plaît, de tout mon attachement.

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LETTRE XVIII.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en réponse à un gros paquet que je craignois bien qui ne fût perdu. Le nouveau témoignage de votre amitié me comble de joie, et je recevrai votre écran avec transport, puisque c'est de l'ouvrage de ce que j'aime; cependant je me plains des souvenirs trop fréquens qu'il me donnera de vous. Je vous le dis avec vérité; j'ai autant de douleur de vous avoir perdue, que de joie de vous avoir pour amie: ces deux sentimens me combattent furieusement, et si je n'avois pas l'espérance de vous revoir un jour, je ne sais en vérité si je voudrois vous avoir connue. Vous m'avez rendue si difficile, que je suis toujours en colère. Pourquoi tous les cœurs ne sont-ils pas faits comme le vôtre, ou du moins pourquoi n'ont-ils pas une de vos bonnes qualités? Tout leur manque, probité inébranlable, sagesse, douceur, justice; tout n'est qu'apparence chez les hommes: le masque tombe à la plus petite occasion. La probité n'est qu'un nom dont ils se parent; ils paroissent justes, et ce n'est que pour condamner la conduite des autres; de la douceur qui n'est qu'aigreur, de la générosité qui n'est que prodigalité, de la tendresse qui n'est que foiblesse: et toutes ces choses-là me font répéter à tous les instans, que votre âme est capable de vertu dans sa perfection. Je m'aperçois que je blesse votre modestie: mes mouvemens du cœur vous sont connus; vous savez que je dis toutes ces choses, parce que je les pense, et que je n'ai jamais su flatter aux dépens de la vérité: pardonnez en faveur de mon attachement, la petite honte que vous avez eue, en lisant vos louanges. Vous m'avez rendue comme M. le duc d'Orléans, à la différence près que je ne suis pas si perverse que lui, et que je crois qu'il y a une personne dans le monde véritablement raisonnable. Il croyoit tout le monde malhonnêtes gens; je suis bien prête à penser comme lui; cela me met très-souvent de mauvaise humeur, et je finis par vouloir devenir philosophe, trouver tout indifférent, ne m'affliger de rien, et tâcher d'être raisonnable pour ma propre satisfaction et pour la vôtre. Je travaille très-sérieusement à me rendre heureuse, à ne plus me chagriner; je sens que j'ai plus de besoin que jamais d'avoir du courage. La mauvaise humeur règne ici à un point insoutenable; je me suis gendarmée: je vois que cela tourne contre moi. Le public est très-sévère, parce qu'il ne juge que sur l'étiquette du sac, et mes peines lui paroissent petites: il lui semble que ce n'est que des bagatelles; mais hélas! rien n'est bagatelle, quand cela revient tous les jours. Je suis honteuse de me plaindre, quand je vois tant de personnes qui valent bien mieux que moi, et qui sont bien autrement malheureuses. Il est temps de vous amuser un peu: il est arrivé ici deux petites aventures que j'aurai du plaisir à vous conter, parce que vous en aurez à les lire.

Un gentilhomme de Périgord, fort riche, se maria, il y a plusieurs années, avec une demoiselle qui mourut, sans lui laisser d'enfans. Les parens de sa femme le pensèrent ruiner pour la dot, et eurent des procédés si infâmes avec lui, qu'il en eut beaucoup de chagrin, et en fut malade. Cet homme avoit du goût pour le sacrement; mais ce qu'il avoit essuyé le fit résoudre de prendre une femme sans parens. Il écrivit à l'Hôtel-Dieu, et pria l'un des directeurs de lui chercher une fille trouvée, de 17 à 22 ans, grande, bien faite, brune, les yeux noirs, les dents belles, et qu'il l'épouseroit. Le directeur montra cette lettre à M. d'Argenson, lieutenant de police, qui lui dit de faire sa commission. Il la fait: on dresse le contrat de mariage; le gentilhomme l'épouse; il en a eu trois enfans. Au bout de quelques années, elle meurt. Son deuil fini, il récrit à un autre des directeurs de l'Hôtel-Dieu, le précédent étant mort. Il le prie de lui chercher une fille de 38 à 40 ans, blonde, grasse, fraîche et d'un bon tempérament; qu'il avoit passé les jours du monde les plus heureux avec celle qu'on lui avoit déjà choisie, et qu'il ne doutoit pas qu'il ne choisît aussi bien que l'ancien directeur, auquel il s'étoit adressé la première fois. Celui-ci va chez M. Hérault, lieutenant de police, et montre la lettre qu'il vient de recevoir. M. Hérault lui dit comme M. d'Argenson, de faire sa commission, qui étoit difficile, parce que toutes les filles sont établies à cet âge-là. Il trouva enfin une sœur grise qui étoit telle qu'on la lui demandoit. Une des princesses de Conti a signé au contrat de mariage, il y a un mois. Voici l'autre histoire.

Il y a un homme qui demeure aux environs des quais, qui, depuis sept à huit ans, se promène dès une heure jusqu'à six, sur un des quais, sans jamais y avoir manqué d'un jour, quelque temps qu'il fît. M. Hérault en ayant été averti, lui envoya dire qu'il vînt lui parler. Cet homme lui fit répondre qu'il n'iroit point, n'ayant rien à faire avec la police. M. Hérault s'y transporta, monta dans une chambre au quatrième, y trouva cet homme assis contre une table, qui lisoit, sa chambre garnie de livres. Il lui demanda pourquoi il n'étoit pas venu chez lui, quand il le lui avoit fait dire. «Monsieur, lui répondit cet homme, je n'ai point l'honneur d'être de vos amis; et, Dieu merci! je n'ai rien à démêler avec la justice.—Il est vrai, lui répondit M. Hérault, qu'il ne m'est point revenu que vous fissiez du mal; mais pourquoi vous promener régulièrement, à la même heure, tous les jours, sur le quai?—Parce que cela me fait du bien, lui repartit le promeneur. Pour vous éclaircir ma conduite, ajouta-t-il, je vous dirai, Monsieur, que je suis très-bon gentilhomme (il lui dit son nom); je jouissois de 25,000 livres de rente; le système est venu, et il ne m'est resté que 500 livres de rente. J'ai pris un genre de vie proportionné à mon revenu; j'ai gardé mes livres, l'air de la rivière me convient, et je suis venu m'établir dans cette chambre. Un peu de vanité m'a engagé à changer de nom; je dîne tous les jours à midi avec du bœuf à la mode, qui est excellent dans ce quartier; je me lève de bonne heure; j'emploie ma matinée à lire; et, quand j'ai dîné, je vais prendre l'air sur le quai. Je suis très-heureux, je ne dépends de personne, et je ne dérange point ma santé par cet exact régime.» M. Hérault trouva cet homme de très-bon sens. Il conta un jour cela au cardinal, qui lui dit: «Mais si cet homme tomboit malade, il n'auroit pas de quoi se faire soigner; dites-lui que le roi lui donne 300 livres de pension.» M. Hérault lui envoya dire de venir chez lui, se faisant beaucoup de plaisir de lui apprendre cette bonne nouvelle; mais l'homme lui fit répondre qu'il ne pouvoit y aller, demeurant trop loin de chez lui. M. Hérault y retourna pour la seconde fois, et lui dit que le roi lui donnoit 300 livres. Il les refusa, disant qu'il s'étoit arrangé avec 500 livres, et qu'il n'en vouloit pas davantage. Malgré ce genre de vie qui paroît triste, cet homme est fort gai. Il a deux amis, gens d'esprit, qui vont sur le quai pour causer avec lui. Il a beaucoup de connoissance du monde, du savoir, l'esprit simple et un talent singulier pour connoître, à la physionomie, le métier des gens qui passent. Il dira, par exemple: «Voilà le maître d'hôtel d'un évêque, en voilà un d'un financier; voici un chevalier d'industrie; celui-là est Gascon, celui-ci est Breton,» ainsi des autres. Adieu, ma chère madame; en voilà assez pour aujourd'hui. Je vous baise les mains mille fois.

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LETTRE XIX.

Paris, 1729

Je viens d'apprendre, Madame, la perte que vous avez faite de M. de Cambiac. Sans savoir ses dispositions, je prends part à votre affliction. Je connois la bonté de votre cœur; vous serez toujours affligée, de quelque façon qu'il en agisse avec vous. J'espère que je n'aurai rien à reprocher à sa mémoire, et qu'il vous aura rendu justice; j'en attends la nouvelle avec impatience. J'ai couru risque de me trouver à sa mort. Si le projet que l'on avoit fait d'aller à Pont-de-Vesle n'avoit pas été renvoyé, je l'aurois vu mourir. J'attendois d'être sûre de mon voyage; c'est la raison qui m'a empêchée de vous écrire. Je voulois vous le mander positivement; mais il y a trois mois que l'on en parle, et il n'y a pas de jour depuis ce temps-là que le projet ne change quatre ou cinq fois. Voilà où nous en sommes. Il est vrai que le temps de notre départ a été fixé au dix du mois prochain; il seroit temps de se préparer pour les paquets. Vous devez juger de l'empressement que j'ai que ce projet s'exécute, puisque j'aurois le bonheur de vous voir, et de vous assurer de mon respectueux attachement. Il n'y a rien de si joli que mon écran; je ne permets pas à tout le monde de s'en servir. Je vis avec madame votre fille qui est infiniment aimable; sa vertu, sa douceur, sa gaîté la rendent charmante; sa figure est toujours très-belle, et, en vérité, vous la trouverez encore mieux. Son teint est plus démêlé, et elle a des couleurs à croire qu'elle met du rouge; et toute connoisseuse que je suis pour cet ornement, j'y ai été trompée au point que je n'ai pu m'empêcher de lui frotter les joues, pour voir si elle n'en mettoit point. Elle a fait raccommoder son portrait qui est à merveille à présent: elle est tentée d'en faire faire une copie pour vous la porter. Si je ne vais pas à Genève cette année, je la prierai de se charger du mien que je fais faire pour vous. Il sera en petit, c'est-à-dire, d'un pied-de-haut, sur neuf pouces environ de large. Nous sommes en guerre ouverte, madame de Tencin et moi, c'est-à-dire, elle me l'a déclarée; pour moi, je me tiens coite; et quand je suis forcée d'en parler, mes discours sont tranquilles et humbles; mais je tiens bon pour ne pas demander pardon, parce que je suis offensée, et que j'ai assez de maîtres, sans m'en donner de gaîté de cœur. Je la fais plus enrager par cette conduite, que si je me déchaînois contre elle. M. son frère a tenu bon à toutes les attaques qu'elle a faites contre moi. Je ne lui en ai pas ouvert la bouche, excepté une fois qu'il m'en parla devant madame de Ferriol. Je lui répondis avec toute la modération imaginable, et je finis par lui dire que j'avois espéré que toutes ces tracasseries n'iroient point jusqu'à ses oreilles; que j'étois étonnée qu'on lui en eût parlé; qu'il pouvoit bien me rendre la justice, que jamais je ne m'étois plainte à lui de tout ce qu'on me faisoit. Cette conversation produisit une scène très-vive entre le frère et la sœur. Cette dernière eut beau se plaindre, et tourner mes discours malignement, il la fit taire. Madame votre fille vous contera tout cela qui seroit trop long à écrire. Je suis enfin contente de l'archevêque. Je connois bien son cœur; je l'aimerai et l'estimerai toute ma vie. A propos, il y a long-temps que vous me demandez des vers que vous m'aviez prêtés, relatifs à la mort de madame votre mère. Je les trouvai l'autre jour dans ma cassette; je les joins à cette lettre. La poste part; il ne me reste que le temps de vous assurer de mon très-humble respect.

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LETTRE XX.

Pont-de-Vesle, 1729

Nous voilà enfin arrivés à Pont-de-Vesle. Jugez, Madame, de ma joie. J'aurai donc le plaisir de vous voir et de vous embrasser bientôt: j'ignore encore le moment où je jouirai de ce bonheur. J'attends que M. de Pont-de-Vesle soit ici, et les lettres de l'archevêque, pour m'arranger. D'ailleurs madame votre fille est actuellement avec vous: cela vous partageroit trop; je veux la laisser établir. Nous avons tous eu bien du regret de ne l'avoir pas eue ici quelques jours. Monsieur son mari me vint voir le lendemain de son départ. Il m'attendrit beaucoup; je le trouvai si touché, et en même temps si raisonnable, si rempli de considération et d'estime pour madame votre fille, que me connoissant, vous devez juger si je fondis en larmes. Il faut dédommager cette aimable femme de tous ses malheurs. Elle trouvera des parens, des amies qui l'aiment bien tendrement. Mais, hélas! il en feroit plus de cas, si elle revenoit avec une fortune brillante. On pense de cette façon à Paris; et je crois que les hommes sont partout les mêmes. Pour vous, Madame, votre tendresse et votre bonté vous la feront recevoir avec bien de la joie. C'est une grande douceur pour une mère de vivre avec une fille telle que la vôtre. Je vous la recommande comme ma sœur bien aimée. Plaisante recommandation, penserez-vous! en a-t-elle besoin? n'est-elle pas ma fille, et une fille que j'aime tendrement?

J'avois laissé ma lettre pour recevoir M. de Pont-de-Vesle qui vient d'arriver dans ce moment; il vous assure de ses respects. Je suis libre, et je serai bientôt auprès de vous. Préparez-vous à me trouver changée; je ne m'en soucie que pour vous que j'aime, et respecte de tout mon cœur.

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LETTRE XXI.

Pont-de-Vesle, 1729

Je ne puis vous dire, Madame, la douleur où je suis de vous avoir quittée. J'ai le cœur si gros et si serré, que j'ai cru étouffer; la crainte de vous trop attendrir, m'a fait me contraindre, en me séparant de vous; j'ai fait ce que j'ai pu, pour que vous ne vissiez pas couler mes larmes; mais j'en ai gagné un mal de tête affreux. Si je n'avois pas la certitude de vous revoir, je ne sais pas, en vérité, de quoi je serois capable: les réflexions morales m'accablent. La vie me paroît si courte, pour essuyer de si grandes peines, que je ne veux plus faire de connoissances, dans la crainte de m'exposer à la peine où je suis; mais tout cela se détruit à mesure que je le pense. Je me dis que je ne trouverai jamais d'amie qui mérite d'être aimée sur tous les points, comme vous; je ne pense plus à la retraite: mes idées là-dessus sont évanouies. Je me priverois par là absolument de l'espérance de vous aller voir souvent: et d'ailleurs, Madame, je sens trop les conséquences de ce parti-là. Depuis que nous en avons parlé ensemble, je puis me conduire aussi bien dans le monde, et même mieux. Plus ma tâche est difficile, plus il y a de mérite à la remplir, et je dois, par reconnoissance, rester auprès de madame de Ferriol, qui a besoin de moi. Hélas! Madame, je me rappelle sans cesse notre conversation dans votre cabinet: je fais des efforts qui me tuent. Tout ce que je puis vous promettre, c'est de ne rien épargner pour que l'une des choses arrive; mais, Madame, il m'en coûtera peut-être la vie; car pour les espérances, elles sont si éloignées, que je mourrai peut-être de vieillesse avant qu'elles arrivent. On m'a chargée de cent mille jolies choses pour vous; il est juste que je vous en fasse part. Voici deux articles de ses lettres.

«Mille respects à votre amie: assurez-la qu'il y a tant de sympathie entre votre façon de penser et la mienne qu'il ne me seroit pas possible de ne pas partager avec vous les sentimens que vous avez pour elle.»

Dans une précédente, que je reçus à Lyon.

«Je vous félicite du plaisir que vous avez eu de voir et d'embrasser madame Saladin. Je connois votre cœur, et je ne suis pas surpris des larmes que la joie vous a fait répandre. J'en ai répandu aussi, ma chère Aïssé, en lisant votre lettre, et je n'ai pas été plus touché de la peinture que vous faites de vos transports, que de l'empressement avec lequel madame Saladin vous a reçue. Dites-lui bien, je vous prie, que j'ai une extrême reconnoissance des marques de son souvenir: le goût que l'on a pour la vertu, doit être la mesure du respect que l'on a pour elle. Je la crois trop juste, et je lui crois trop de sentimens, pour condamner l'amitié que vous avez pour moi. Si vous pouviez lui peindre l'attachement que j'ai pour vous, ma chère Silvie! dites-lui bien qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais un moment dans ma vie où je cesse de de vous aimer. Demeurez à Genève tout le temps que vous pourrez; je regrette moins votre absence; j'imagine que votre santé y est en sûreté. Je suis en peine des fatigues du retour Conservez-vous, ma chère Aïssé. Aimez-moi; c'est là le véritable fondement du bonheur de ma vie.»

Voilà, Madame, bien des choses qui blessent ma modestie; mais aussi je serai plus excusable à combattre si lentement. Hélas! que l'on est heureuse, quand on a assez de vertu pour surmonter de pareilles foiblesses; car, enfin, il en faut infiniment pour résister à quelqu'un que l'on trouve aimable, et quand on a eu le malheur de n'y pouvoir résister. Couper au vif une passion violente, une amitié la plus tendre et la mieux fondée! Joignez à tout cela de la reconnoissance, c'est effroyable! La mort n'est pas pire. Cependant vous voulez que je fasse des efforts: je les ferai; mais je doute de m'en tirer avec honneur, ou la vie sauve. Je crains de retourner à Paris. Je crains tout ce qui m'approche du chevalier, et je me trouve malheureuse d'en être éloignée. Je ne sais ce que je veux. Pourquoi ma passion n'est-elle pas permise? pourquoi n'est-elle pas innocente?

Mandez-moi au plutôt de vos nouvelles. Permettez que je vous embrasse mille fois, et de tout mon cœur. Beaucoup d'amitiés à mesdames vos filles. Je les embrasse toutes; souvenez-vous de votre Aïssé, et soyez persuadée de tout son attachement, et de tout son respect pour vous; il est extrême.

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LETTRE XXII.

Pont-de-Vesle, 1729

J'ai retardé de vous écrire, parce que j'ai été assez incommodée; j'ai eu une colique très-violente. Je n'ai pas manqué de dire que c'étoit vous qui m'aviez préservée; car je n'ai eu aucun mal à Genève, mes maux ont respecté ma joie; ils feroient bien mieux de ne pas se mêler à ma douleur. Je vous ai quittée, Madame, avec un chagrin extrême. Vos lettres m'ont serré le cœur et ont renouvelé mes larmes. A chaque instant, je me rappelle la douceur, la tranquillité, la candeur avec laquelle j'ai passé ce peu de temps auprès de vous. J'ai trouvé les personnes avec qui je vivois à Genève, selon les premières idées que j'avois des hommes, et non pas selon mon expérience. Je me retrouve presque moi-même, comme dans le moment que j'entrois dans le monde, sans humeur, sans peines, sans chagrins. Combien tout a changé! que les habitans de ces lieux sont différens de ceux des vôtres! je n'ai pas eu un moment de bonne humeur depuis notre séparation. J'ai retrouvé ici des coliques, le serein, les concerts, les puces, les rats, et qui pis est, des hommes, non pas de l'ancienne roche, mais de la nouvelle. Tenons-nous-en aux réflexions générales. Vous me pardonnerez bien de ne pas entrer sur cette matière dans des détails.

Vous m'affligez beaucoup de m'apprendre que madame votre belle-sœur P.... est malade: je sais combien vous l'aimez, et je l'estime et l'aime de tout mon cœur. J'ai fait vos complimens à l'archevêque[196], et aux autres qui vous en remercient. Ce premier m'a fait beaucoup de questions sur mon séjour auprès de vous, sur la douleur de nous séparer, et sur votre ville; il se flatte qu'on l'aime un peu dans ce pays. Je n'ai pas manqué de lui dire que l'on m'avoit demandé de ses nouvelles. J'ai nommé les gens qu'il dit ses amis. Il m'a grondée de ne lui avoir pas emprunté sa litière pour vous aller voir, qu'il y seroit allé lui-même très-volontiers, vous aimant beaucoup. Il me fit faire la description de votre maison de campagne, de la façon dont vous viviez en ville, en un mot, il s'informa de tout, soit par amitié pour vous, soit pour me dire de choses obligeantes. Il y réussit très-bien; car je lui sus le meilleur gré du monde de toutes ses questions. Pour sa sœur, elle ne m'en fit que très-peu: elle cherchoit des discours pour elle, et rien autre chose. M. de Pont-de-Vesle partage de tout son cœur mon enthousiasme.

Nous passons d'ailleurs notre temps ici assez tristement. Le matin, après la messe, l'archevêque s'enferme avec un jésuite jusqu'à dîner. Après le dîner, une partie de quadrille, pleine de rapine et d'aigreur: le tout pour cinq sous que l'on ne paie point; toujours une compagnie de la ville peu divertissante, et à qui il faut faire autant de cérémonies qu'à des intendans. Sur le soir, on va se promener. La maîtresse du logis et moi, nous restons, l'une à lire, l'autre à tricoter, ou à découper. Après la promenade, un concert qui arrache les oreilles. On soupe très-mal; on n'a ni bons poissons, ni des amies. Songez-vous bien à la différence de ce séjour à Genève pour moi, et combien j'ai de raisons de vous regretter?

Vous pouvez m'écrire en toute sûreté: on me rend directement mes lettres. La personne qui les retire a ordre de les remettre à moi seule, pas même à ma fidèle Sophie. La peur que l'on a de payer les ports de lettres, fait que l'on n'ose pas demander si j'en ai eu. L'archevêque paie mes places, et celles de Sophie dans la diligence: c'est bien honnête à lui assurément. Malgré toutes les avarices de madame de Ferriol, sa mauvaise humeur et ses discours, souvent désobligeans; elle étoit dans une grande inquiétude de ma santé pendant mon séjour auprès de vous. Elle disoit: «elle est partie malade; elle a la fièvre ou la petite vérole.» Elle paroissoit aussi en peine de moi que de son fils. Sa femme de chambre disoit à Sophie que sa maîtresse ne pouvoit passer l'hiver auprès de son frère à Embrun, sans moi, et que la crainte que je ne voulusse pas y aller, l'empêcheroit d'y penser. Concevez-vous, Madame, à la façon dont elle agit avec moi, qu'elle puisse regarder comme un malheur de ce que je serois séparée d'elle? D'Argental m'a écrit: je reçus sa lettre, en revenant de chez vous. Il y avoit cent mille choses pour vous; je vous les laisse imaginer. Ma lettre seroit trop longue, si je vous les répétois. Nous partons d'ici dans quinze jours, pour aller à Ablons. Madame de Ferriol y sera dix ou douze jours. Pour moi, j'irai à Sens, voir qui vous savez[197]. J'y resterai le plus que je pourrai. Madame de Ferriol m'y viendra joindre. Vous aurez des détails de mon entrevue: j'aurai vu cette année tout ce qui m'est cher. Adieu, Madame, mes sentimens et mon âme vous sont dévoués.

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LETTRE XXIII.

Pont-de-Vesle, 1729.

Voulà enfin le bienheureux jour arrivé! Je pars d'ici demain matin, et je n'ai que la nuit à passer. Madame de Ferriol avoit bien raison de dire que je ne pouvois tenir ici. En revenant de chez vous, je suis morte d'ennui; et ma santé, d'accord avec l'ennui, m'a très-mal traitée. Je me suis fait saigner: cela ne m'a pas réussi; mes maux de tête et mes coliques sont toujours aussi fréquens; peut-être est-ce l'air du pays et les eaux.

J'attendois une réponse de vous, avant de partir, mais j'espère que vous aurez la bonté de m'écrire à Sens. J'y serai le 15 de ce mois. Mon adresse est chez madame de V....., abbesse de Notre-Dame. Madame de Bolingbrocke a pensé mourir à Reims d'une colique à quoi elle est sujette. Elle a été à l'extrémité; elle est mieux, et je la trouverai à Sens. Mandez-moi de vos nouvelles et de celles de madame P..... Sa sciatique m'inquiète. Vous êtes, je crois, de retour en ville, assise sur ce bon canapé, avec vos aimables filles autour de vous, et toute votre famille empressée à vous voir. Vous jouissez de l'estime et de l'amitié de tout ce qui est auprès de vous, et vous n'avez aucun sentiment pénible à combattre. Que je souhaiterois passer mes jours ainsi! Vous savez à qui je dois des complimens. Voulez-vous bien les faire à votre choix? Pour M. votre mari, je ne vous en charge pas; j'ai remarqué que vous aviez toujours un peu de jalousie. Madame votre fille voudra bien lui faire quelques agaceries de ma part, et me rendre ce petit service; en reconnoissance, je l'embrasse de tout mon cœur.

Madame de Nesle est morte, dit-on, de la rougeole; mais les amies particulières, et qui sont par conséquent au fait, disent qu'il y avoit complication de maux, et que de plus robustes qu'elle y auroient succombé. M. de Richelieu est dans le même cas, excepté qu'il n'est pas mort; mais on me mande qu'il se meurt. Madame d'Aumont et son mari, qui n'ont que la rougeole, s'en tirent très-bien. Je ne sais si je vous ai mandé que M. de la Ferrière marie sa fille à un homme qui a vingt mille livres de rente, et qui demeure à Lyon. C'est une grande joie pour la mère d'avoir sa fille auprès d'elle. Ils méritent bien tous deux de trouver ce beau parti; car ils avoient refusé pour leur fille un homme fort riche, mais vieux, et qu'elle n'auroit pu aimer. Ils lui donnent dix mille écus, et vingt mille francs après leur mort. C'est une très-aimable fille. Adieu, Madame; j'ai bien de la peine à vous quitter. Plût à Dieu que je fusse avec vous réellement! je ne pourrois plus m'en séparer. Il m'en a trop coûté, et il m'en coûte trop tous les jours, en m'en souvenant. Adieu, Madame, je vous aime de tout mon cœur. Je vais encore m'éloigner de vous, et ce n'est pas sans regrets. Vous aurez de mes lettres, quand je serai à Paris. Je serai trop occupée à Sens, pour avoir le temps de vous écrire.

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LETTRE XXIV.

Paris, 1729

Vous m'avez demandé un compte exact de mon retour à Paris et de mon séjour à Sens. J'ai trouvé la petite très-grande, mais fort pâle. Sa figure est noble. Elle est bien faite; elle a les plus beaux yeux que vous ayez vus, l'air délicat. Elle a de l'esprit, de la douceur, de la raison, mais d'une distraction inouie, le caractère et le cœur à souhait. Je crois sans prévention que ce sera un bon sujet. La pauvre petite m'aime à la folie: elle fut si saisie de joie de me voir, qu'elle fut prête à se trouver mal. Vous devez juger de tout ce que je sentis en la voyant. Mon émotion étoit bien vive, d'autant plus qu'il falloit la cacher. Elle me dit cent fois que c'étoit un bien heureux jour pour elle que celui de mon arrivée. Elle ne pouvoit me quitter; et cependant, dès que je la renvoyois, elle s'en alloit avec une douceur extrême; elle écoutoit mes avis, et paroissoit appliquée à en profiter. Elle ne cherchoit point à s'excuser de ses fautes, comme les enfans. Hélas! la pauvre petite, quand je suis partie, étoit si pénétrée de douleur, que je n'osai la regarder, tant elle m'attendrissoit; elle ne pouvoit parler. J'emmenai l'abbesse avec moi, pour voir madame de Bolingbrocke, qui étoit à Reims, où elle avoit été très-mal, et qui comptoit de là aller à Paris. Tout le couvent étoit en pleurs du départ de l'abbesse, et la pauvre petite disoit: «Pour moi, Mesdames, je suis aussi fâchée que les autres de vous voir partir; mais je crois que cela est nécessaire, et que madame de Bolingbrocke sera bien aise de vous voir, et que votre vue lui fera du bien; c'est ce qui me console un peu de votre départ;» et puis la pauvre petite étouffoit. Elle s'assit sur une chaise, n'ayant pas la force de se soutenir, et elle m'embrassoit et me disoit: «Voilà un furieux contre-temps, ma bonne amie; car vous seriez restée ici davantage. Je n'ai ni père ni mère: soyez, je vous prie, ma mère; je vous aime autant que si vous l'étiez». Vous jugez, ma chère madame, dans quel embarras ce discours me mettoit; mais je me suis très-bien conduite. J'y ai resté quinze jours, et mon rhumatisme m'a prise là. Je fus perclue de tout mon corps. Pendant deux jours, elle ne me quitta pas. Elle resta cinq heures d'horloge au chevet de mon lit, sans qu'elle voulût me quitter; elle me lisoit pour m'amuser et puis elle m'entretenoit, et je m'assoupissois un moment. Elle craignoit de me réveiller, et n'osoit respirer. Une personne de trente ans n'auroit pas été plus capable d'attentions. Mademoiselle de Noailles vouloit qu'elle vînt jouer avec elle. Elle la pria de l'en dispenser, ne voulant point me quitter. Enfin, Madame, je suis persuadée que, si elle avoit le bonheur d'être connue de vous, vous l'aimeriez beaucoup. Madame de Bolingbrocke la veut emmener avec elle; et avoir soin de sa fortune: ce qui afflige terriblement qui vous savez; il en est fou. Je ne puis exprimer toute la joie qu'il a eue de mon retour; tout ce que la vivacité d'une passion violente peut faire faire et dire, il l'a fait et dit. Si c'est jeu, il est bien joué. Il est revenu plusieurs fois, après de longues et pénibles chasses: enfin, le roi lui dit la dernière fois, quand, il demanda congé (car il faut le demander toujours au roi directement), ce qu'il avoit tant à faire à Paris; il fut déconcerté de la demande, et rougit; il ne put dire autre chose, sinon qu'il avoit des affaires.

Ce 2 décembre

Depuis seize jours que cette lettre est écrite, le chevalier est revenu de Marly avec la fièvre, une attaque d'asthme et un rhumatisme sur les reins; il souffre beaucoup. Je suis dans un état violent, il faut que je vous écrive pour me distraire; je n'ai de consolation que celle de penser à vous. Si j'étois plus raisonnable, j'oserois vous faire part de toutes mes réflexions. J'ai beaucoup de chagrins; il n'y auroit que vous qui pourriez entrer dans mes peines: le résultat de tous mes regrets, c'est que je vous aime tendrement, que vous méritez de l'être, et qu'il n'y a que vous dans le monde qui en êtes digne. Vous me répondrez à cela qu'il y a bien, de l'orgueil et de l'amour-propre dans ce que je dis. Il peut y en avoir un peu; mais ce n'est point dans le sens que vous l'entendez. Je suis très-imparfaite; mais j'exige des autres ce que je n'ai pas moi-même. Toutes vos qualités me sont agréables, quoique je n'ait pas le bonheur de les posséder. La vertu, l'esprit, la douceur, la délicatesse, l'honnête sensibilité, la pitié pour les malheureux et pour ceux qui ne sont pas dans le bon chemin, sont des qualités utiles pour les autres, quoiqu'on ne les possède pas soi-même. Encore une chose qui satisfait mon cœur, c'est que je sens que je puis dire tout ce que je pense de vous, sans pouvoir être accusée de prévention, ni de flatterie. Vous êtes enfin, selon mon cœur et mon âme. L'amour partage mon cœur avec vous, Madame; mais si je ne trouvois pas dans l'objet ces vertus que j'aime en vous, il ne subsisteroit pas. Vous m'avez rendue délicate sur cet article. Je l'avoue à la honte de l'amour; il cesseroit, s'il n'étoit pas fondé sur l'estime. Adieu, Madame.

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LETTRE XXV.

Paris, 1728

Vous êtes surprise, Madame, que j'aie été si long-temps sans avoir eu l'honneur de vous écrire: ce n'est pas assurément que je n'en eusse une grande envie; mais j'ai été assez incommodée d'un très-gros rhume qui m'a fait garder le lit. J'ai voulu plusieurs fois me lever de bonne heure, pour me mettre à mon écritoire, pour causer avec vous, et toutes les fois, j'ai été interrompue soit par des visites, ou par des invitations. J'ai été premièrement nichée dans un galetas, pendant quinze jours, que madame de V.... et sa compagnie se sont emparées de ma chambre et de tous mes ustensiles. Après cela, madame de Bolingbrocke est arrivée de Reims, malade, et dans un grand besoin de nous tous, pour l'aider à se ranger dans sa maison, et à recevoir ses visites; elle est un peu mieux. Toutes les personnes qui ont des bontés pour moi, se relayent pour ne pas me laisser un instant tranquille; je ne suis pas rentrée pour me coucher, avant trois heures du matin. Je vis hier M. votre neveu, que j'ai trouvé beau et bien fait. Je viens d'apprendre quelque chose qui m'a surprise. M. de Bellegarde a dit à M. de Marcieux que madame votre cousine n'avoit jamais voulu l'écouter comme amant; qu'elle lui avoit dit que ses discours ne lui convenoient pas, et que, s'il continuoit, elle ne le verroit plus; qu'un, homme de sa naissance et de son âge devoit mieux faire que l'amour; qu'il devoit aller dans les pays étrangers chercher du service; qu'elle lui prêteroit 10,000 écus, et que s'il avoit besoin de davantage, elle le lui feroit tenir; qu'elle ne disconvenoit pas qu'elle n'eût beaucoup d'estime et d'amitié pour lui, mais qu'elle ne vouloit point d'amour. Il a assuré M. de Marcieux, à qui il a raconté cette conversation telle qu'elle étoit, qu'il partoit tout de suite pour la Pologne, et que n'ayant aucun secours de sa famille, il se trouvoit dans le cas d'accepter les offres de madame V...., et qu'il devoit aux procédés généreux et désintéressés de cette dame, la plus grande reconnoissance. Je ne puis m'empêcher, je vous l'avoue, de trouver cela très-bien, si cela est[198].

Je suis si lasse des humeurs de mademoiselle Bideau, que je suis résolue de me tirer de ses pattes, à quelque prix que ce soit. Je vendrai ce qui me reste de pierreries, me défaisant, sans regret, de ces joyaux qui me divertissent, mais qui me seroient insupportables, si je continuois d'avoir un fardeau si pesant. Elle exige beaucoup de moi; elle trouve trop que je lui ai des obligations, pour que ma reconnoissance soit bien grande. Elle traite de manie et de sottise ce qu'elle a pratiqué toute sa vie. La dévotion, qui est à présent sa seule ressource, sert encore à me tyranniser. Rien n'est si difficile que de faire son devoir auprès de gens que l'on n'aime point, et que l'on n'estime point. Madame de Ferriol est d'une avarice sordide; elle ne fait plus que végéter, mais d'une façon si triste, elle est si aigre, que personne n'y peut tenir. Tout le monde l'abandonne. D'Argental m'a tant parlé de vous et des vôtres et avec tant d'attachement, que je lui en sais un gré infini, et l'en aime davantage.

Le maréchal d'Uxelles a quitté la cour avec courage; mais il est comme Charles-Quint; il s'en repent. Il se flatte, dit-on, que le roi lui ordonnera de revenir; mais il ne lui a rien dit: on assure que c'est à l'occasion du traité, qu'il l'a quitté. Cela lui fait honneur; car le public n'en a pas été content.

Le chevalier est mieux. Je voudrois bien qu'il n'y eût plus de combat entre ma raison et mon cœur, et que je pusse goûter parfaitement le plaisir que j'ai de le voir. Mais hélas! jamais. Mon corps succombe à l'agitation de mon esprit: j'ai de grandes coliques d'estomac; ma santé est furieusement dérangée. Adieu, Madame, je finis cette lettre qui n'est qu'une rapsodie; je ne sais comment vous vous en tirerez.

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LETTRE XXVI.

Paris, 1730

Je vis hier M. de Villars[199], qui me dit qu'il vous enverroit son portrait incessamment. Il a été assez incommodé; je lui sus bien bon gré de ce qu'il passa deux heures dans ma chambre; nous fûmes seuls, et nous parlâmes de Genève tout à notre aise. Depuis trois mois, je suis garde-malade. Madame de Bolingbrocke a été très-mal. Je l'ai vue beaucoup souffrir; j'ai cru plusieurs fois qu'elle resteroit dans mes bras; elle est actuellement dans un état très-languissant. Elle ne mange presque point, et son dégoût seul seroit capable de mettre aux abois une personne en santé: elle a toujours une fièvre lente. Il y a des momens où l'on craint qu'elle ne s'éteigne comme une chandelle. Elle a bien du courage, et c'est ce qui la soutient. Vous ne croiriez pas, en l'entendant causer quelquefois, qu'elle fût malade, à la maigreur près, qui est extrême. La machine s'affoiblit tous les jours; elle a un peu mieux mangé ces deux jours. Silva et Chirac, ses médecins, ne connoissent point son mal, et ne travaillent pas avec connoissance de cause. Madame de Ferriol refuse opiniâtrement de remédier à une bouffissure qui est répandue sur son visage. Elle est d'un changement si grand, que, si vous la rencontriez, vous ne la reconnoîtriez pas: elle est menacée d'appoplexie et d'hydropisie. Elle est engourdie au point que, quand elle reste une demi-heure assise, elle ne peut se relever; elle dort partout. La maladie de son maréchal la tient un peu alerte; elle en est très-affligée.

Il faut vous parler de nouvelles. Vous savez apparemment la mort du pape. Le cardinal Albéroni se flatte de l'être. Les Sauvages de la Louisiane ont égorgé une colonie françoise. Une sauvagesse aimoit un françoise, et l'avertit de ce qu'on tramoit contre sa nation. Celui-ci le dit au commandant qui fit comme le maréchal de Villars, et crut que l'on n'oseroit point l'attaquer. Il a été puni comme son modèle; car il a été le premier égorgé. La question est de savoir lequel a été le plus puni. L'exil pour un homme ambitieux est pire que la mort. Le commandant auroit peut-être préféré la vie. On prétend que les Anglois ont animé les Sauvages. On est très-embarrassé sur le parti à prendre avec eux. Cela a fait baisser les actions et a causé bien des alarmes. Pour moi, j'en ai une très-petite, parce que j'y suis bien peu intéressée, n'ayant que la moitié d'une action; mais mes amis en ayant, cela suffiroit pour que j'en fusse inquiète. J'en ai parlé à une personne assez au fait, qui m'a assurée que l'on feroit mal de les vendre. La vie est si mêlée de chagrins, qu'il faut, Madame, n'être pas si sensible. Moi qui vous parle, je me tue de sensibilité. M. Orry, intendant de Quimper-Corentin, vient d'être fait contrôleur général. On a remercié M. des Forts. On dit que le nouveau ministre a de l'esprit et de la capacité. Cela a pourtant surpris tout le monde. Mes chères sœurs, permettez-moi ce nom avec mesdames vos filles; j'ai pour elles les sentimens que l'on a pour d'aimables sœurs. Embrassez-les, je vous prie, pour moi, aussi bien que votre mari, pour qui j'aurai toute ma vie de la coquetterie et de la reconnoissance.

Je suis très-incommodée depuis six semaines. J'ai de la diarrhée qui m'a débarrassée de mon rhumatisme et de mes coliques; mais le remède pourroit être plus dangereux que le mal. Je suis maigrie, et très-foible: je vais prendre de l'émétique. Adieu, Madame; aimez-moi toujours un peu. Soyez persuadée que personne ne vous aime plus tendrement, ne vous estime et ne vous honore plus parfaitement. Vous feriez le bonheur de ma vie, si je pouvois vivre avec vous. Notre séparation me paroît tous les jours plus cruelle et m'afflige sensiblement. Quelque malheur qu'il y ait à sentir, mes sentimens pour vous seront toujours de la dernière vivacité.

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LETTRE XXVII

Décembre, 1730

Il y a mille ans, Madame, que je ne vous ai fait ma cour; ce n'est pas assurément que je ne pense bien à vous, et que je ne me rappelle tous les plaisirs que j'ai goûtés à Genève. La mémoire, soutenue par le sentiment, me représente tout jusqu'aux moindres choses bien vivement: mes idées font bien du chemin. Arrivée chez vous, je vous vois, je vous embrasse, je pleure de joie; et mon cœur se serre, lorsque je vois que ce n'est qu'en idée. Permettez que j'embrasse mes chères sœurs, mes chères bonnes amies; j'ai bien du plaisir à vous aimer, et vous manquez ici à mon bonheur. Madame de Ferriol me flatte encore, d'un voyage à Pont-de-Vesle; elle se porte mieux. Pour ma santé, elle n'est pas bien merveilleuse. J'ai l'estomac fort dérangé, de grands maux de tête, souvent des rhumes, et beaucoup de foiblesse.

Je veux vous rendre compte de l'état de mes finances. Vous savez qu'il y a long-temps que je dois, et dépensois, sans trop savoir ce que je pouvois dépenser. Enfin, lassée de ce désordre, j'ai emprunté 2,000 écus pour payer mes dettes criardes, que je rendrai dans quatre ans, en donnant par année 1,800 livres de mes rentes; je me réduis alors à 1,200 livres: je serai bien à l'étroit, mais bien soulagée de ne devoir plus que 4,400 livres à M. Pâris de Montmartel, à qui je donnerai 1,000 livres par année. J'aurai le bonheur de ne plus voir de créanciers; ils ne seront pas si aises d'être débarrassés de moi, que je le serai de l'être d'eux; car ils sont bonnes gens, et ne m'ont point tourmentée. J'ai eu le plaisir d'arranger les affaires de Sophie, de façon qu'elle est à proportion plus riche que moi. J'espère que nous mangerons notre revenu ensemble. Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai d'avoir pris mon parti de payer, pour n'avoir obligation à personne. Madame P..... se ressouvient-elle de moi? Elle seroit bien ingrate, si elle ne m'aimoit pas un peu; car je la respecte et l'honore infiniment. Ne m'oubliez point, s'il vous plaît, auprès de M. de Caze. Madame la duchesse de Saint-Pierre m'a beaucoup demandé de ses nouvelles, et m'a chargée de lui faire ses complimens. Elle l'aime bien, à ce qu'elle m'a dit. Dites-lui que cette dame est toujours plus belle: elle a conservé un beau teint, une belle gorge. Elle est comme à vingt ans; elle est très-aimable: elle a vu bonne compagnie; et un mari sévère, et qui connoissoit le monde, l'a rendue d'une politesse charmante. Elle sait conserver l'air d'une grande dame, sans humilier les autres. Elle n'a point du tout cette politesse haute qui protège; elle a bien de l'esprit, elle sait dire des choses flatteuses, et sait mettre les gens à leur aise.

Je fis, il y a quelques jours, vos complimens à madame de Tencin moi-même. Vous êtes surprise; mais écoutez, et vous le serez davantage. J'étois dans la chambre de madame sa sœur. Elle entra, je voulus m'en aller. C'est ce que je faisois ordinairement, parce qu'elle me refusoit le salut. Elle étoit d'un embarras horrible; elle m'attaqua de conversation, loua d'abord la robe que je portois, me parla de la santé de madame sa sœur, et enfin elle resta deux heures à toujours causer et de très-bonne humeur. Nous vînmes à parler de notre voyage en Bourgogne, à Pont-de-Vesle, à Genève. Je pris cette occasion, et lui dis que j'avois reçu dernièrement votre lettre où vous me chargiez de lui faire des complimens. Elle me dit que cela la surprenoit, qu'il y avoit des temps infinis qu'elle n'avoit entendu parler de vous. Je l'assurai que ce n'étoit pas votre faute; que, presque dans toutes vos lettres, vous faisiez des complimens pour elle, et que, comme je n'avois pas l'honneur de la voir, j'en avois chargé plusieurs personnes, entr'autres d'Argental; que, sur-tout à mon départ de Genève, vous m'aviez recommandé de lui faire bien des amitiés de votre part. Elle me dit que ce ressouvenir lui faisoit bien du plaisir, parce qu'elle vous aimoit beaucoup. Elle me fit bien des questions sur votre santé et sur vos affaires. Je lui rendis compte de l'arrangement que vous aviez fait; elle dit à cela qu'elle vous reconnoissoit bien, et que personne n'étoit plus capable que vous, de bons et nobles procédés. Depuis ce temps-là, nous nous sommes revues. Nous avons fait la conversation comme si nous n'avions pas été mal ensemble et sans éclaircissement. J'en veux rester à ce point. Je ne vais point chez elle. Il me sera difficile de l'éviter; mais si j'y vais, fiez-vous-en à moi, ce sera sobrement.

On ne parle ici que de l'abbé Pâris, des miracles et des convulsions qui s'opèrent sur son tombeau. Les uns disent qu'il fait des miracles; les autres, que ce sont des friponneries. Les partis s'exercent à outrance. Les neutres et les bons catholiques, c'est-à-dire, les vrais, sont peu édifiés. On n'entend que calomnie, fureur, emportement et friponnerie. Les mieux sont ceux qui ne sont que fanatiques, et ceux-là se croient tout permis. Voilà ce qui fait le sujet de toutes les conversations, et messieurs de B..... les chansonnent. Il y a des couplets sur la duchesse douairière; ils sont trop grossiers pour que je vous les envoie. On joue à l'opéra Callirhoë, qui ne réussit pas, quoique cet opéra soit intéressant et joli; mais le grand air à présent est de n'aller que le vendredi à l'opéra; et d'ailleurs, comme tout est esprit de parti, les partisans de la Le Maure sont en plus grand nombre à présent que ceux de la Pellissier. M. d'Argental est amoureux de cette dernière; il est aimé, et il s'en cache beaucoup. Il croit que je l'ignore, et je n'ai garde de lui en parler. Elle en est folle; elle est tout aussi impertinente que la Le Couvreur; mais elle est sotte, et ne lui fera point faire de folie. C'est un furieux ridicule à un homme sage et en charge, que d'être toujours attaché à une comédienne. Tous les partisans de la Le Maure trouvent la Pellissier outrée et peu naturelle. Ils disent que c'est M. d'Argental et ses amis qui la gâtent. Cela m'afflige; mais, connoissant son abandon pour ce qu'il aime, je me console de cela, parce qu'il s'en cache, et que par conséquent, il vit plus avec le monde pour dépayser. Pour M. de Pont-de-Vesle, il se porte à merveille; il est galant au possible; il me demande souvent de vos nouvelles. M. de Ferriol est assez bien, mais horriblement sourd et gourmand. Voilà un compte exact de toutes les nouvelles, mais je ne vous ai pas encore rendu compte de mon cœur. Pour vous, je vous aime parfaitement. Cette amitié fait le bonheur de ma vie, et souvent la peine; car j'ai le cœur serré, quand je pense qu'une personne que j'aime si tendrement, je ne la vois point. Aimez-moi, Madame, comme je vous aime.

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LETTRE XXVIII.

Paris, 1731

Ma santé, Madame, se rétablit tout doucement. Ma convalescence est longue; mais ma maladie l'a été. Il n'est point surprenant que j'aie de la peine à réparer mes forces. Vos bontés et vos vœux pour moi me font un bien infini: je vous en remercie de tout mon cœur. Vos lettres m'ont fait un grand plaisir; mais le chagrin de vous causer des inquiétudes diminue ma satisfaction d'être autant aimée. En vérité, rattachement tendre que je vous ai voué, mérite les bontés que vous avez pour moi. Je vous aime et vous estime comme vous le méritez; c'est sans bornes. Continuez, Madame, à me rendre heureuse; car je mourrois de douleur, si vous cessiez d'avoir de l'amitié pour moi.

Madame de Tencin est, comme vous le savez, exilée à Ablons depuis quatre mois. Elle a été très-malade. Astruc est comme Roland. Je ne sais si c'est badinage, ou si c'est tout de bon; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que personne ne la plaint, et bien des gens disent qu'elle n'a rien de mieux à faire qu'à mourir. Voilà de bons propos. M. de Saint-Florentin est à l'extrémité: s'il en revient, il deviendra sage, ou il sera incorrigible. M. de Gesvres et le duc d'Épernon sont toujours exilés. On appelle leur conjuration, la conspiration des marmousets. Tout le monde se moque d'eux. M. de Bedevolle étoit un des conjurés; il laisse une réputation qui ne flaire pas comme baume. On dit que c'est un esprit très-dangereux, d'autant plus qu'il est fripon. Adieu, Madame, je ne puis écrire plus long-temps, je suis trop foible.

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LETTRE XXIX.

Histoire de mes Amours avec le duc de Gesvres.

1731

Je conviens, Madame, malgré votre colère et le respect que je vous dois, que j'ai eu un goût violent pour M. le duc de Gesvres, et que j'ai même porté à confesse ce grand péché. Il est vrai que mon confesseur ne jugea pas à propos de me donner de pénitence. J'avois huit ans, quand cette passion commença, et à douze ans, je tournois en plaisanterie mon goût; non que je ne trouvasse M. de Gesvres aimable, mais je trouvois plaisans tous les empressemens que j'avois eus d'aller causer et jouer dans les jardins avec lui et ses frères: il a deux ou trois ans plus que moi, et nous étions, à ce qui nous paroissoit, beaucoup plus vieux que les autres. Cela faisoit que nous causions, lorsque les autres jouoient à la cligne-musette. Nous faisions les personnes raisonnables; nous nous voyions régulièrement tous les jours; nous n'avons jamais parlé d'amour, car en vérité, nous ne savions ce que c'étoit ni l'un ni l'autre. La fenêtre du petit appartement donnoit sur un balcon où il venoit souvent; nous nous faisions des mines; il nous menoit à tous les feux de la Saint-Jean, et souvent à Saint-Ouen. Comme on nous voyoit toujours ensemble, les gouverneurs et les gouvernantes en firent des plaisanteries entr'eux, et cela vint aux oreilles de mon Aga[200] qui, comme vous le jugez, fit un beau roman de tout cela. Je le sus: cela m'affligea; je crus, comme une personne raisonnable, qu'il falloit m'observer, et cette observation me fit croire que je pourrois bien aimer M. de Gesvres; j'étois dévote, et j'allois à confesse; je dis d'abord tous mes petits péchés: enfin il fallut dire le gros péché; j'eus de la peine à m'y résoudre; mais en fille bien élevée, je ne voulus rien cacher. Je dis que j'aimois un jeune homme. Mon directeur parut étonné, il me demanda quel âge il avoit. Je dis qu'il avoit onze ans: il me demanda s'il m'aimoit, et s'il me l'avoit dit; je dis que non; il continua ses questions. «Comment l'aimez-vous, me dit-il? Comme moi-même, lui répondis-je. Mais me répliqua-t-il, l'aimez-vous autant que Dieu?» Je me fâchai, et je trouvai fort mauvais qu'il m'en soupçonnât. Il se mit à rire, et me dit qu'il n'y avoit point de pénitence pour un pareil péché; que je n'avois qu'à continuer d'être toujours bien sage, et de n'être jamais seule avec un homme; que c'étoit tout ce qu'il avoit à me dire pour l'heure. Je conviendrai encore qu'un jour, j'avois alors douze ans, lui de quatorze à quinze, il parloit avec transport qu'il feroit la campagne prochaine; je me sentis choquée qu'il n'eût pas de regret de me quitter, et je lui dis avec aigreur: «ce discours est bien désobligeant pour nous». Il m'en fit des excuses, et nous disputâmes long-temps là-dessus. Voilà ce qu'il y a jamais eu de plus fort entre nous. Je crois qu'il avoit autant de goût pour moi, que j'en avois pour lui. Nous étions tous deux très-innocens, moi dévote, lui autre chose. Voilà la fin du roman. Depuis ce temps-là, nous nous sommes rappelé nos jeunes ans, sans cependant nous trop étendre; la matière étoit délicate, soit plaisanterie, soit sérieusement; le sujet et nos âges me justifieront-ils, Madame? voilà la vérité pure. Pour celui qui l'a dit, c'est assurément Bedevolle; il porte son esprit tracassier dans tous les pays qu'il habite. Vous devriez toujours prendre ma défense, et me conserver l'estime du public. Savez-vous bien que je suis réellement piquée et en colère des soupçons que vous avez de moi? Il faut que vous ne m'aimiez pas autant que je m'en étois flattée. Quoi! Madame, vous me croiriez capable de vous tromper! Je vous ai fait l'aveu de toutes mes foiblesses; elles sont bien grandes; mais jamais je n'ai pu aimer qui je ne pouvois estimer. Si ma raison n'a pu vaincre ma passion, mon cœur ne pouvoit être séduit que par la vertu, ou par tout ce qui en avoit l'apparence. Je conviens, avec douleur, que vous ne pouvez arracher de mon cœur l'amour le plus violent; mais soyez assurée que je sens toutes les obligations que je vous ai, et que je ne varierai jamais sur les sentimens tendres que je vous ai voués. Ma reconnoissance égale mon amitié et mon estime pour vous. Vous êtes la personne la plus respectable et la plus aimable que je connoisse. Je vous proteste que l'on est bien éloigné de chercher à rompre cette confiance que j'ai pour vous. Le chevalier vous aime et vous respecte infiniment; il s'attendrit quand je parle du malheur que j'ai d'être séparée de vous, et quelque crainte que l'on ait de me perdre, l'estime est plus forte. Quand je lui ai raconté les conversations que j'avois eues avec vous, je l'ai fait pleurer, et tout ce qu'il disoit étoit: «hélas! j'ai couru de furieux risques.» Il paroissoit très-inquiet que cela n'eût diminué mon goût pour lui, sentant que cela en étoit bien capable; il me remercia après cela, de la façon du monde la plus touchante, de l'aimer encore. Vous n'ignorez pas le fruit des soins que l'on avoit pris pour nous désunir et pour me perdre. Le chevalier a trop de délicatesse, pour que l'aversion et le mépris ne fussent pas la récompense de ces âmes basses. Jugez ce que le contraire a dû faire. On a été bien éloigné de vous attribuer le refroidissement de mes lettres, pendant mon séjour en Bourgogne: il tomboit sur la gentille Bourguignonne, et croyoit que la maréchale me disoit du mal de lui. Son attachement devient tous les jours plus fort: ma maladie l'a mis dans des inquiétudes si terribles, qu'il faisoit pitié à tout le monde, et on venoit me rendre ses discours. En vérité, vous en auriez pleuré, Madame, aussi bien que moi. Il étoit dans des frayeurs énormes que je ne mourusse. Il n'étoit pas possible, disoit-il, qu'il pût résister à ce malheur. Sa douleur et sa tristesse étoient si grandes, que je le consolois, et je cachois mes maux, tant que je le pouvois; il avoit toujours les larmes aux yeux; je n'osois le regarder, il m'attendrissoit trop. Madame de Ferriol me demanda un jour si je l'avois ensorcelé; je lui répondis: «le charme dont je me suis servie, est d'aimer malgré moi, et de lui rendre la vie du monde la plus douce». L'envie lui fit faire la question, et la malice me fit répondre. Voilà, Madame, ce que vous m'avez demandé; mon cœur est à découvert. Je passe sous silence mes remords; ma raison m'en fait naître; lui et ma passion les étouffent. Quelques rayons d'espérance d'une fin, d'une conclusion, aident bien à m'égarer; mais il n'est pas à mon pouvoir de les abandonner. Adieu, Madame, je n'en puis plus. Voilà une longue lettre, pour une personne aussi foible que moi.

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LETTRE XXX.

Paris, 1727

J'ai consulté M. Silva et M. Gervais pour vous, Madame; ils veulent que vous vous fassiez saigner souvent, et que vous alliez absolument à des bains chauds. Comme votre santé m'est plus chère que ma propre vie, je n'ai pas oublié un mot de ce qu'ils m'ont dit. Au nom de Dieu, faites ce qu'il faut pour vous procurer une bonne santé! Dieu l'ordonne, vos parens le désirent ardemment, et vos amis, à la tête desquels je veux être, se mettent à vos genoux. Ne me donnez point pour raison celle de la dépense. Je connois la noblesse de votre cœur, et je sais les motifs vertueux qui vous rendent si ménagère; mais les hommes, qui ne sont pas capables de sentimens si délicats, qui rapportent tout à eux, vous accuseront d'un goût pour l'épargne. Cela seroit injuste, je l'avoue; mais il faut vivre avec ces hommes. Laissez moins de bien à vos héritiers, et donnez-leur un bien plus précieux, qui est votre santé, votre vie: l'argent que vous économiserez, pour remédier à votre santé, n'est fait que pour s'en servir. Je connois votre famille: ils donneroient tous une partie de leurs jours pour prolonger les vôtres. Je vous dis tout cela avec une vivacité qui ne peut vous déplaire, puisque c'est l'intérêt le plus vif et le plus tendre qui le dicte à ma plume; et il est difficile de se modérer, quand on est occupé, comme je le suis, d'une amie telle que vous, et dont la santé me tient au cœur. Promettez-moi donc que vous ferez les remèdes nécessaires. Songez, et soyez bien convaincue que si vous êtes mieux, je serai indubitablement soulagée. Je me chagrine et m'attendris pour vous; je ne puis penser à vous que je n'aie le cœur gros. La crainte et la douleur étouffent des souvenirs qui me plairoient. Laissez-moi penser à vous doucement. Enfin, si vous m'aimez, faites votre possible pour guérir.

Il faut que je vous parle de mon foible corps; il est bien foible, je ne puis me remettre de ma furieuse maladie, je ne reprends point le sommeil, j'ai été trente-sept heures sans fermer les paupières, et très-souvent je ne m'endors qu'à sept heures du matin. Vous jugez bien si je peux reprendre mes forces; j'ai de la diarrhée depuis quelques jours. Les médecins ne comprennent pas trop mon mal, ils disent que jamais on n'a eu une fluxion de poitrine sans cracher. Il est vrai que j'ai eu de l'oppression, et que j'en ai encore beaucoup. Je suis extrêmement maigrie; mon changement ne paroît pas autant quand je suis habillée. Je ne suis pas jaune, mais fort pâle; je n'ai pas les yeux mauvais: avec une coiffure avancée, je suis encore assez bien; mais le déshabillé n'est pas tentant, et mes pauvres bras, qui, même dans leur embonpoint, ont toujours été vilains et plais, sont comme deux cotterets. Vous auriez été flattée de l'amitié que tout le monde a témoignée pour une personne que vous honorez de votre tendresse, si vous aviez été témoin de tout ce qui s'est passé pendant que je fus en danger: tous mes amis et les domestiques fondoient en larmes; et quand j'ai été hors de danger (j'ignorois y avoir été), ils vinrent tous à la fois, avec des larmes de joie, me féliciter. Je fus attendrie au point qu'ils craignoient d'avoir commis une indiscrétion. Que seriez-vous devenue, vous, Madame, qui avez, tant de bonté pour moi, si vous aviez été là? Il y a deux de mes amies qui étoient dans la chambre, qui n'y purent tenir. Tout cela m'a été conté depuis. La pauvre Sophie a souffert tout ce qu'il est possible de souffrir; elle craignoit de m'alarmer, elle vouloit avoir l'air assurée; elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour ne pas pleurer. Vous savez combien elle est pieuse; elle étoit inquiète pour mon âme, d'autant que Silva étoit furieux que l'on ne m'eût pas confessée. Il est vrai que sans avoir la certitude que j'étois en danger, je l'avois demandé à madame de Ferriol, qui fit une autre scène. Elle radote; elle ne fut occupée que du jansénisme. Dans ce moment, au lieu de chercher un peu à me rassurer, elle saisit avec vivacité la première parole que je lui dis, pour me donner son confesseur, et que je n'en prisse point d'autre; je lui répondis d'une façon qui auroit fait rentrer une autre personne en elle-même. J'avoue que dans ce moment je fus plus indignée qu'effrayée; mais je m'aperçus que tout ce que je lui disois étoit inutile; c'étoit semer des marguerites devant des pourceaux; elle ne sentoit rien que le plaisir d'avoir escamoté ma confession à un janséniste; elle trouva le triomphe si beau, qu'elle en devint insolente, et dit à sa femme de chambre des choses si piquantes sur Sophie, parce qu'elle ne m'avoit pas parlé de son confesseur, que cette fille fondit en larmes, en lui disant qu'elle et Sophie étoient assez affligées, pour qu'elles méritassent plus de consolations que de gronderies; que ma femme de chambre, il est vrai, avoit eu plus d'amour pour ma vie que pour mon âme; qu'elle se reprochoit ces sentimens, et qu'elle étoit très-soulagée de voir que j'aurois les secours de l'âme, sans qu'elle eût eu la douleur de me l'apprendre. Que dites-vous de cette scène et de la tendresse de cette bonne dame? Mais l'on conserve toujours son caractère: s'il avoit fallu aller quatre heures à pied, pour me chercher un remède, elle y auroit été avec joie; mais les réflexions tendres et délicates, les sentimens du cœur nuls; elle étoit fâchée, comme nous le sommes d'un indifférent qui ne nous fait point oublier le reste; elle n'étoit occupée que de la colère qu'elle prétendoit que son frère auroit que je fusse morte entre les mains d'un janséniste: chose dont je crois qu'il se seroit peu soucié; mais elle s'étoit figuré qu'il lui en auroit su mauvais gré, et l'en auroit déshéritée. Vous direz peut-être que je m'imagine tout cela. Non, en vérité, j'ai trop vécu avec elle, pour ne la pas connoître, et d'ailleurs, elle a trop peu de soin de me cacher son âme. J'attribue tout ceci à une âme peu tendre et à un corps apoplectique et qui radote. Cela ne me fera jamais oublier toutes les obligations que je lui ai, et mon devoir; je lui rendrai tous les soins que je lui dois, aux dépens même de mon sang. Mais, Madame, qu'il est différent d'agir par devoir ou par tendresse. Cela a son bien: je serois trop malheureuse, si j'avois pour elle la tendresse que j'ai pour vous. Dans l'état où elle est, il faudroit m'enterrer avec elle.

Adieu, Madame, je finis cette longue épître, que je crois très-difficile à déchiffrer. Madame de Tencin m'aime à la folie. Qu'en croyez-vous? Je voudrais bien qu'elle ne s'aperçut pas de l'éloignement que j'ai pour elle: je me crois fausse, et quand je suis avec elle, je suis dans une continuelle contrainte. J'embrasse le mari, les femmes, les enfans. Permettez cette familiarité à votre Aïssé.

P.S. J'apprends dans ce moment que le roi vient d'ordonner que le cimetière de Saint-Médard seroit fermé, avec défense de l'ouvrir que pour enterrer. Comprenez-vous, Madame, qu'on ait permis, depuis près de cinq ans, toutes les extravagances qui se sont faites et débitées sur le tombeau de l'abbé Pâris? Fontenelle nous assuroit l'autre jour, que plus une opinion étoit ridicule, inconcevable, plus elle trouvoit de sectateurs. Les hommes aiment le merveilleux; notre ami, M. Carré de Montgeron[201], jure sur son salut, qu'il a vu des choses surnaturelles. Le gros livre qu'il a présenté au roi, cite des guérisons miraculeuses; aveugles-nés, boiteux, sourds, muets; appuyé de certificats authentiques, signés par des gens de probité reconnue. La postérité aura de la peine à croire, que plus de vingt mille âmes aient donné dans toutes ces extravagances. Le lendemain de la clôture du cimetière, on trouva ces vers:

De par le roi, défense à Dieu
D'opérer miracle en ce lieu.

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LETTRE XXXI.

Paris, 1732

J'ai été encore très-incommodée; j'ai eu six jours la fièvre, des douleurs effroyables dans tout le corps; je suis toujours fort oppressée et foible; les genoux et les mains me font mal. Je me trouve mieux aujourd'hui seulement, et je n'épargne pas les ports de lettres, étant persuadée comme je le suis, Madame, de votre amitié et de votre bonté pour moi. J'envoyai, étant encore bien malade, chez M. S.... le prier de venir me voir, voulant lui demander de vos nouvelles, et qu'il vous donnât des miennes. On ne me permit pas de lui parler, dont j'étois outrée. Il est venu aujourd'hui; il m'a appris le mariage de mademoiselle Ducrest avec M. Pictet. Ah! le bon pays que vous habitez, où l'on se marie, quand on s'est aimé, et quand on s'aime encore. Plût à Dieu qu'on en fît autant ici! Faites-leur, s'il vous plaît, mes complimens de félicitation. M. S.... m'a dit que vous vous portiez assez bien, et que vous étiez à votre campagne, où vous vous amusiez. Je me ressouviendrai toujours de tous les plaisirs que j'y ai goûtés. Madame de Ferriol revient de Sens, où elle a été très-malade, d'une indigestion des plus dangereuses; elle est heureusement mieux; mais si j'avois le malheur de la perdre, et que je lui survécusse, sûrement vous me verriez établie à Pont-de-Vesle. Si je suis un peu mieux, j'irai à Ablons: le changement d'air pourroit contribuer au rétablissement de ma santé.

J'ai une tabatière admirable, que madame de Parabère m'a donnée, et que je voudrois bien vous faire voir; car quand j'ai quelque chose de joli, je souhaiterois bien qu'il eût votre approbation; c'est une boîte de jaspe sanguin, d'une beauté parfaite, montée en or par tout ce qu'il y a de plus habile; la forme en est charmante. Elle l'avoit depuis cinq à six ans, et l'autre jour, elle en parloit comme d'une boîte favorite. Je dis malheureusement qu'elle étoit la mienne, que je n'avois jamais vu un bijou de meilleur goût. Sur cela il n'y a ni prières, ni persécutions qu'elle ne m'ait faites pour me la faire prendre; elle me menaça de la donner au premier venu, si je la refusois: cette boîte vaut plus de cent pistoles. Elle m'entretient, il n'y a point de semaines qu'elle ne me fasse quelque présent, quelque soin que je prenne de l'éviter: je file un meuble, elle m'envoie de la soie, afin que je n'en achète pas; elle ne m'a vu cet été que de vieilles robes de taffetas de l'année précédente, j'en ai trouvé une sur ma toilette, de taffetas broché, charmant; une autre fois, c'est une toile peinte. En un mot, si cela est agréable d'un côté, cela est à charge de l'autre. Elle a une amitié et une complaisance pour moi, telle qu'on l'auroit pour une sœur chérie. Pendant ma maladie, elle quittoit tout, pour venir passer des journées auprès de moi; enfin, elle ne veut pas que j'en puisse aimer d'autres plus qu'elle, hors le chevalier et vous: elle dit qu'il est juste, de toute façon, que vous ayez la préférence, et nous parlons souvent de vous. Je lui ai donné une grande idée de mon amie, et telle qu'elle la mérite. Plût à Dieu qu'elle vous ressemblât, et qu'elle eût quelques-unes de vos vertus! Elle est de ces personnes que le monde et l'exemple ont gâtées, et qui n'ont point été assez heureuses pour s'arracher au désordre. Elle est bonne, généreuse, a un très-bon cœur; mais elle a été abandonnée à l'amour, et elle a eu de bien mauvais maîtres. Adieu, Madame; aimez-moi toujours un peu, et croyez que personne ne vous est plus tendrement, ni plus respectueusement attaché.

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LETTRE XXXII.

Paris, novembre 1732

Je ne vous écris que deux mots, Madame, parce que mes forces sont bien diminuées. J'ai été obligée d'écrire une assez longue lettre d'affaires; mais je n'ai pas voulu tarder à vous donner de mes nouvelles. Je ne doute point de vos bontés pour moi, et que vous seriez en peine, si vous étiez plus long-temps sans en recevoir; j'ai moins de fièvre depuis trois jours, et suis un peu moins foible. Je suis presque toujours sur un lit, et quand je me lève, je me mets sur un canapé. Je prends du lait qui passe assez bien. Si cela pouvoit ne pas aller plus mal pendant une quinzaine de jours, Silva auroit de l'espérance; ma maladie me ruine, et l'avarice est devenue sordide. Si cela continue, nous verrons le second volume de madame Tardieu, qui se faisoit des jupons des thèses que l'on donnoit à son mari. Je vous parlerai dans quelque temps plus amplement sur l'état de mon âme. J'espère que vous serez contente: il faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'état de douleur et de crainte où l'on est: cela vous feroit pitié; tout le monde en est si touché, que l'on n'est occupé qu'à le rassurer. Il croit qu'à force de libéralités, il rachètera ma vie; il en donne à toute la maison, jusqu'à ma vache, à qui il a acheté du foin; il donne à l'un de quoi faire apprendre un métier à son enfant; à l'autre, pour avoir des palatines et des rubans; à tout ce qui se rencontre et se présente devant lui: cela vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à quoi tout cela étoit bon, il m'a répondu «à obliger tout ce qui vous environne à avoir soin de vous.» Pour moi, il n'y a sorte de tourment, de persécution qu'il ne me fasse éprouver pour me faire accepter cent pistoles; il a eu recours à mes amis, pour me le persuader; enfin, il me les a fallu prendre; mais je les ai remises à une personne qui les lui rendra après ma mort. Assurément, je n'y toucherai point; je demanderai plutôt l'aumône que de ne pas les rendre. Je vous ferois rire, si je vous contois les frayeurs qu'il a que je ne parle; Silva me l'a défendu sous peine de mort. Ma pauvre Sophie, comme vous le jugez bien, ne me quitte ni jour, ni nuit. Cet homme-là la mettroit dans son cœur, s'il pouvoit; il est outré de n'oser lui donner de l'argent; il tourne autour du pot; il trouve cependant quelques expédiens. Si vous le connoissiez, vous en seriez étonnée; car il est naturellement distrait, et ne connoît point les petits soins: pour la générosité, elle est au souverain degré; il se donne la torture pour trouver des moyens de donner, et il finit toujours par vouloir donner de l'argent; il frappe du pied, et se lamente de n'avoir point d'invention; il envie l'imagination du tiers et du quart, qui savent imaginer des galanteries; enfin, il retourne à son quartier, et j'aurai la liberté de parler; les femmes ne peuvent s'en passer, et je l'éprouve. Adieu, Madame, votre Aïssé vous aime au-delà de l'expression. Vous la trouvez trop sensible et trop peu détachée; mais qu'il est difficile d'éteindre une passion aussi violente, et qui est entretenue par le retour le plus tendre, le plus vif et le plus flatteur! Mais, Madame, les efforts que je fais, aidés de la grâce, me feront surmonter toutes mes foiblesses.

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LETTRE XXXIII.

Paris, 1732

On dit que je suis mieux: non que je trouve du soulagement; je crache des horreurs, et je ne dors que par art; je suis tous les jours plus maigre et plus foible. Le lait commence, non pas à me dégoûter, car je le prends toujours avec plaisir, mais il me surcharge. Je ne puis dire que l'état de mon corps soit bien douloureux; car je ne souffre presque pas: un peu d'oppression et des malaises. D'ailleurs, je n'ai point de ces maladies aiguës. Je me trouve anéantie. Pour les douleurs de l'âme, elles sont cruelles. Je ne puis vous dire combien me coûte le sacrifice que je fais: il me tue; mais j'espère en la miséricorde de Dieu; il me donnera des forces. On ne peut le tromper; ainsi, comme il sait ma bonne volonté et tout ce que je sens, il me tirera d'embarras. Enfin, mon parti est pris: aussitôt que je pourrai sortir, j'irai rendre compte de mes fautes. Je ne veux aucune ostentation, et je ne changerai que très-peu de chose à ma conduite extérieure. J'ai des raisons pour en agir avec tout le secret du monde: premièrement pour madame de Ferriol, qui me feroit tourner la tête pour un directeur moliniste; et madame de Tencin, qui intrigueroit pour cela. D'ailleurs, madame iroit de maison en maison ramasser toutes les dévotes de profession qui m'accableroient; et, outre tout cela, j'ai des ménagemens à garder avec qui vous savez. Il m'a parlé là-dessus avec toute la raison et l'amitié possibles. Tous ses bons procédés, sa façon délicate de penser, m'aimant pour moi-même, l'intérêt de la pauvre petite, à qui on ne pourroit donner un état: tout cela m'engage à beaucoup de ménagement avec lui. Mes remords, depuis long-temps, me tourmentent; l'exécution me soutiendra. Si le chevalier ne me tient pas ce qu'il m'a promis, je ne le verrai plus. Voilà, Madame, mes résolutions, que je tiendrai. Je ne doute pas qu'elles n'abrègent ma vie, s'il en faut venir aux extrémités. Jamais passion n'a été si violente, et je puis dire qu'elle est aussi forte de son côté. Ce sont des inquiétudes et des agitations si vraies, si touchantes, que cela fait venir les larmes aux yeux à tous ceux qui en sont témoins. Adieu, Madame, je me flatte, comme vous voyez, en vous contant tout cela, de vos bontés et de votre indulgence. Mais soyez persuadée que, si votre Aïssé vit, elle se rendra digne d'une amitié dont elle sent bien tout le prix.

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LETTRE XXXIV.

Paris, 1733

Vous m'avez ordonné de vous donner souvent de mes nouvelles. J'obéis de bon cœur; car il n'y a rien dans le monde que je révère, que j'estime et que j'honore autant que vous. Rien ne m'empêche de me livrer à ce goût-là: il est innocent, il est juste. Comment n'aimerois je pas quelqu'un qui m'a appris à connoître la vertu, et qui a fait ses efforts pour me la faire pratiquer; qui a balancé en moi la passion la plus forte? Enfin, Madame, soyez récompensée de vos bonnes œuvres. Je me rends à mon créateur; je travaille de très-bonne foi à me défaire de ma passion, et je suis très-résolue à abandonner mes erreurs. Si vous perdez la personne du monde qui vous est le plus attachée, songez que vous avez travaillé à la rendre heureuse dans l'autre vie. Après vous avoir parlé des dispositions de mon âme, je vous rendrai compte de l'état de mon corps. Je continue de cracher, de tousser et de maigrir. Le lait passe assez bien; mais il ne fait pas les progrès que, depuis près de deux mois, il devoit faire. Je viens de me ressouvenir qu'une religieuse des Nouvelles-Catholiques de mon âge, et pour laquelle j'avois beaucoup d'amitié, est morte de la même maladie. Cette idée de la mort m'afflige moins que vous ne pensez. Je me trouve trop heureuse que Dieu m'ait fait la grâce de me reconnoître, et je vais travailler à mettre à profit le temps qui me reste. Après tout, ma chère amie, un peu plutôt, un peu plus tard, qu'est-ce que la vie? Personne ne devoit être plus heureuse que moi, et je ne l'étois point. Ma mauvaise conduite m'avoit rendue misérable: j'ai été le jouet des passions, emportée et gouvernée par elles. Mes remords, les chagrins de mes amies, leur éloignement, une santé presque toujours mauvaise; enfin personne ne sait mieux que vous, Madame, combien une vie douloureuse est pénible. Adieu, chère amie, aimez-moi, et priez pour le repos de mon âme, soit en ce monde ou en l'autre. J'embrasse mesdames vos filles.

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LETTRE XXXV.

Paris, 1733

J'ai reçu cet après-midi votre lettre, Madame, qui m'a donné un vrai plaisir. Ma santé est toujours de même; et la saison est très-peu propre pour attendre des succès des remèdes. Vous me demandez si je suis changée; je le suis très-fort: mes yeux sont d'un gris brun jaune, le tour de ma bouche maigri et marqué, pâle et abattue. Pour le corps, je n'ai plus que la peau et les os; si je mettois du rouge, cela me ranimeroit: la physionomie est moins changée qu'elle ne devroit être; mes lèvres ne sont pas pâles: en un mot, c'est une vilaine chose qu'un corps maigre. A l'égard de mon âme, j'espère que dimanche prochain, elle sera délivrée de toutes ses impuretés; je m'accuserai de toutes mes fautes. J'ai eu une scène bien touchante hier. Je vous envoie une copie d'une lettre que l'on m'a rendue en réponse d'une que j'avois écrite, remplie de sentimens d'amitié, de détachement et de ma résolution. Comme on me la rendit soi-même, je ne la lus pas sur-le-champ. Nous parlâmes sur cette matière; vous auriez fondu en larmes aussi bien que nous; mais cette scène ne dérange point mes projets, et on ne cherche pas à les déranger. Vous serez étonnée, quand je vous dirai que mes confidentes et les instrumens de ma conversion sont mon amant, mesdames de Parabère et du Deffant, et que celle dont je me cache le plus, c'est celle que je devrois regarder comme ma mère. Enfin, madame de Parabère l'emmène dimanche, et madame du Deffant est celle qui m'a indiqué le P. Bourceaux, dont je ne doute pas que vous n'ayez entendu parler; il a beaucoup d'esprit, bien de la connoissance du monde et du cœur humain; il est sage, et ne se pique point d'être un directeur à la mode. Vous êtes surprise, je le vois, du choix de mes confidentes; elles sont mes gardes, et sur-tout madame de Parabère qui ne me quitte presque point, et a pour moi une amitié étonnante; elle m'accable de soins, de bontés et de présens. Elle, ses gens, tout ce qu'elle possède, j'en dispose comme elle, et plus qu'elle; elle se renferme chez moi toute seule et se prive de voir ses amis; elle me sert sans m'approuver, ni me désapprouver, c'est-à-dire, elle m'a écoutée avec amitié, m'a offert son carrosse pour envoyer chercher le P. Bourceaux, et comme je vous l'ai dit, elle emmène madame de Ferriol, pour que je puisse être tranquille; madame du Deffant, sans avoir ma façon de penser, m'a proposé elle-même son confesseur; je ne doute point que ce qui se passe sous leurs yeux ne jette quelqu'étincelle de conversion dans leur âme. Dieu le veuille! Adieu, madame: j'ai tant de joie à causer avec vous, que je ne puis vous quitter. Hélas! il faudra bien.

Lettre du Chevalier à mademoiselle Aïssé.

«Votre lettre, ma chère Aïssé, me touche bien plus qu'elle ne me fâche; elle a un air de vérité, et une odeur de vertu à laquelle je ne puis résister; je ne me plains de rien, puisque vous me promettez de m'aimer toujours. J'avoue que je ne suis pas dans les principes où vous êtes; mais, Dieu merci, je suis encore plus éloigné de l'esprit de prosélytisme, et je trouve très-juste que chacun se conduise suivant les lumières de sa conscience. Soyez tranquille, soyez heureuse, ma chère Aïssé, il ne m'importe des moyens: ils me paroîtront tous supportables, pourvu qu'ils ne me chassent pas de votre cœur. Vous verrez par ma conduite que je mérite vos bontés. Eh! pourquoi ne m'aimeriez-vous plus, puisque c'est votre sincérité, c'est la pureté de votre âme qui m'attache à vous? Je vous l'ai dit mille fois, et vous verrez que je ne vous trompe pas; mais est-il juste que vous attendiez que les effets vous aient prouvé ce que je dis, pour le croire? Ne me connoissez-vous pas assez pour avoir en moi cette confiance qu'inspire toujours la vérité aux gens qui sont capables de la sentir. Soyez, dès ce moment, persuadée que je vous aime, ma chère Aïssé, aussi tendrement qu'il est possible, aussi purement que vous pouvez le désirer; croyez sur-tout que je suis plus éloigné que vous-même, de prendre jamais d'autre engagement. Je trouve qu'il ne doit rien manquer à mon bonheur, tant que vous me permettrez de vous voir, et de me flatter que vous me regarderez comme l'homme du monde qui vous est le plus attaché. Je vous verrai demain, et ce sera moi-même qui vous rendrai cette lettre. J'ai mieux aimé vous écrire que de vous parler, parce que je sens que je ne pourrois traiter avec vous la matière, sans perdre contenance. Je suis encore trop sensible; mais je ne veux être que ce que vous voulez que je sois; et dans le parti que vous avez pris, il suffit de vous assurer de ma soumission et de la constance de mon attachement, dans tous les termes où il vous plaira de le réduire, sans vous laisser voir des larmes que je ne pourrois empêcher de couler, mais que je désavoue, puisque vous m'assurez que vous aurez toujours pour moi de l'amitié. J'ose le croire, ma chère Aïssé, non-seulement parce que je sais que vous êtes sincère, mais encore parce que je suis persuadé qu'il est impossible qu'un attachement aussi tendre, aussi fidèle, aussi délicat que le mien, ne fasse pas l'impression qu'il doit faire sur un cœur comme le vôtre.»

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LETTRE XXXVI.

Paris, 1733

Je ne puis causer long-temps avec vous aujourd'hui; mais je vous dirai ce qui mettra le comble à vos souhaits; j'ai, Dieu merci, exécuté ce que je vous avois mandé, je suis comblée; ma tranquillité n'est plus que trop grande; car je ne me sens pas assez repentante de mes fautes; mais je suis dans la ferme résolution de ne plus succomber, si Dieu ne me retire pas sitôt à lui. Je ne souhaite plus la vie que pour remplir mes devoirs, et me conduire d'une façon qui puisse mériter la miséricorde de ce bon père. Il y aura demain huit jours que le Père Bourceaux a reçu ma confession. La démarche que j'ai faite a donné à mon âme un calme que je n'aurois point, si j'étois restée dans mes égaremens; j'aurois avec l'objet d'une mort présente, les remords, qui m'auroient rendue bien malheureuse dans ces derniers instans: je suis dans un tel état de foiblesse, que je ne puis sortir de mon lit; je m'enrhume à tous les momens. Mon médecin a pour moi des attentions étonnantes, il est mon ami, je suis bienheureuse en tout: tout ce qui est autour de moi, me sert avec affection: la pauvre Sophie a des soins étonnans de mon corps et de mon âme; elle m'a donné de si bons exemples, qu'elle m'a presque forcée à devenir plus sage; elle ne m'a point prêchée; son exemple et son silence ont eu plus d'éloquence que tous les sermons du monde; elle est affligée jusqu'au fond du cœur; elle ne manquera jamais de rien, quand elle m'aura perdue[202]. Tous mes amis l'aiment beaucoup, et en auront soin. J'espère qu'elle n'en aura pas besoin. J'ai la consolation de lui laisser du pain. Je ne vous parle point du chevalier; il est au désespoir de me voir aussi mal; jamais on n'a vu une passion aussi violente, plus de délicatesse, plus de sentiment, plus de noblesse et de générosité. Je ne suis point inquiète de la pauvre petite: elle a un ami et un protecteur, qui l'aime tendrement. Adieu, ma chère Madame, je n'ai plus la force d'écrire. C'est encore pour moi une douceur infinie de penser à vous; mais je ne puis m'occuper de cette joie, sans m'attendrir, ma chère amie. La vie que j'ai menée, a été bien misérable: ai-je jamais joui d'un instant de joie? je ne pouvois être avec moi-même, je craignois de penser; mes remords ne m'ont jamais abandonnée depuis le moment où j'ai commencé à ouvrir les yeux sur mes égaremens. Pourquoi serois-je effrayée de la séparation de mon âme, puisque je suis persuadée que Dieu est tout bon, et que le moment où je jouirai du bonheur, sera celui où je quitterai ce misérable corps?

FIN.


ERRATUM IMPORTANT.

C'est d'après de faux renseignemens que dans cette édition et dans la précédente, nous avons avancé que les lettres de mademoiselle Aïssé étoient adressées à madame Saladin, femme du résident de Genève à Paris. Au moment où l'on achevoit l'impression de ce recueil, nous avons appris que la personne à qui mademoiselle Aïssé écrivoit, étoit madame Calendrini, de Genève, dont le mari avoit habité Paris pour ses affaires, et non pas pour celles de la république. Ce fait est confirmé par le passage d'une lettre de Voltaire à M. d'Argental, (v. la Correspondance générale de Voltaire, tome 6, page 96 de l'édition de Kelh, in-12.) Le lecteur voudra donc bien substituer le nom de Calendrini ou Calendrin, comme l'écrit Voltaire, au nom de Saladin, partout où ce dernier se trouve écrit, soit dans la notice qui précède les lettres de mademoiselle Aïssé, soit dans les lettres mêmes.

NOTES:

  1. [1] Voyez le numéro du journal des Débats du 3 messidor an XIII.
  2. [2] Depuis plusieurs années, on a réuni aux Lettres de madame de Sévigné celles de mesdames de Coulanges et de la Fayette. Cette partie de notre collection fera un double emploi peu considérable pour ceux qui ont des éditions récentes de madame de Sévigné; et ceux qui n'ont que des éditions antérieures, seront sans doute bien aises de pouvoir les compléter au moyen de notre recueil.
  3. [3] Caractères de La Bruyère, chap. Ier. des Ouvrages de l'Esprit.
  4. [4] Abrégé Chronologique de l'Histoire de France, tom. 3, p. 846.
  5. [5] Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan, du 8 octobre 1679.
  6. [6] Cette phrase est une preuve que toutes les Lettres de madame de Villars à madame de Coulanges n'ont pas été conservées; elle ne se trouve dans aucune de celles qui nous restent.
  7. [7] Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan, du 28 février 1680.
  8. [8] Littéralement, prendre le soleil.
  9. [9] Gouverneur du Milanais, conseiller d'état, président du conseil des ordres et grand écuyer de la reine.
  10. [10] Père de la princesse d'Harcourt.
  11. [11] C'est une espèce de panier.
  12. [12] Coussin.
  13. [13] La marquise del Carpio, femme du marquis de Liche, alors ambassadeur à Rome.
  14. [14] Apparitions.
  15. [15] Les ambassadrices d'Allemagne et de Danemarck.
  16. [16] Fille de madame de Sévigné.
  17. [17] Donner ou faire place.
  18. [18] François, duc de la Rochefoucauld, prince de Marsillac, etc. auteur des Maximes et des Mémoires, etc. mort le 17 mars 1680. Il a eu cinq garçons et trois filles.
  19. [19] Les quatre Rois sont:
    Charles-Quint, Empereur.
    Philippe II.
    Philippe III.
    Philippe IV.
  20. [20] Le marquis de Ligneville.
  21. [21] Charlotte-Elisabeth de Bavière, princesse palatine, seconde femme de Monsieur.
  22. [22] M. et madame de Villars avoient tous deux 55 ans. Il mourut en 1698; elle en 1706.
  23. [23] Madame de Coulanges avoit pourtant 49 ans.
  24. [24] Le maréchal son fils étoit âgé de 28 à 29 ans.
  25. [25] Fille aînée de Henri II et de Catherine de Médicis, femme de Philippe II, roi d'Espagne. Elle mourut le 3 octobre 1568, en couche, non sans soupçon de poison.
  26. [26] Fils de Philippe II, exécuté le 24 juillet 1568. Il avoit demandé et obtenu la princesse Elisabeth; mais le roi, étant devenu veuf, la prit pour lui.
  27. [27] De la maison de Portugal.
  28. [28] Château royal de Ségovie.
  29. [29] Selon le proverbe, que ce qui est violent ne dure pas.
  30. [30] Place publique de la ville de Lyon.
  31. [31] François de Neuville, marquis, puis duc de Villeroi, pair et maréchal de France.
  32. [32] De la charge de grand-maître de la Garde-robe.
  33. [33] Château de la maison de Villeroi, à quatre lieues de Lyon.
  34. [34] M. de Louvois, ministre.
  35. [35] A M. de Corbinelli.
  36. [36] Le prince d'Orange fut obligé de lever le siége de Charleroi le 22 décembre 1672.
  37. [37] Madame de Coulanges étoit nièce de la femme de M. le Tellier, depuis chancelier de France.
  38. [38] Charles de Brancas, père de la princesse d'Harcourt, et chevalier d'honneur de la reine Anne d'Autriche.
  39. [39] Madame de Richelieu.
  40. [40] Capitaine des Gendarmes Dauphin.
  41. [41] M. de Sévigné étoit guidon des Gendarmes Dauphin.
  42. [42] Tragédie de Racine, représentée, pour la première fois, en janvier 1673.
  43. [43] De Retz.
  44. [44] Selon la manière de prononcer de madame de Ludre.
  45. [45] Madame de Sévigné nommoit ainsi la fille de madame de Grignan, qui étoit née le 15 novembre 1670.
  46. [46] Madame de Montespan.
  47. [47] Le roi.
  48. [48] M. de Sévigné.
  49. [49] Madame de Coulanges étoit cousine-germaine de M. de Louvois.
  50. [50] Héros de roman.
  51. [51] Il étoit question du mariage du marquis de Grignan, petit-fils de madame de Sévigné, avec mademoiselle de Saint-Amant, qu'il épousa peu de temps après.
  52. [52] Fille de madame de Grignan, depuis marquise de Simiane.
  53. [53] Mort le 5 décembre 1694, âgé de 64 ans.
  54. [54] François de Clermont-Tonnerre, évêque et comte de Noyon.
  55. [55] L'abbé Testu avoit fait des stances chrétiennes sur divers passages de l'Écriture et des Pères.
  56. [56] C'est-à-dire, le mariage du marquis de Grignan avec mademoiselle de Saint-Amant.
  57. [57] Marie Stuard, fille de Jacques II, roi d'Angleterre, et femme de Guillaume III, roi d'Angleterre, lequel n'étoit connu alors en France que sous le nom de prince d'Orange.
  58. [58] Mort le 4 janvier 1695, âgé de 67 ans.
  59. [59] Morte le 7 janvier 1695.
  60. [60] M. de Coulanges appeloit madame de Louvois sa seconde femme.
  61. [61] Pour sa charge de capitaine des gardes du corps de S. M.
  62. [62] C'étoit M. de Coulanges.
  63. [63] Ce mariage ne se fit point. Mademoiselle de Croissi fut mariée, en 1696, au marquis de Bouzoles; et le comte de Tillières épousa, en 1699, mademoiselle du Gué de Bagnols, nièce de madame de Coulanges.
  64. [64] De l'archevêché de Cambrai.
  65. [65] Madame de Sévigné étoit la marraine du chevalier de Sanzei.
  66. [66] Cette lettre et la précédente étoient écrites sur des feuilles volantes d'un très-petit papier.
  67. [67] Le gouvernement de Bretagne fut donné à feu M. le comte de Toulouse, et celui de Guyenne à M. le duc de Chaulnes.
  68. [68] M. de Poissi n'épousa point mademoiselle de Beaumelet, et ne se maria qu'en 1698 avee mademoiselle de Varangeville.
  69. [69] L'abbé Duguet, auteur de l'Institution d'un Prince.
  70. [70] A cause de l'extrême dévotion de madame de la Sablière, à qui cette maison appartenoit auparavant.
  71. [71] Par le P. de la Rue, jésuite.
  72. [72] Guillaume III, roi d'Angleterre.
  73. [73] La marquise de Grignan.
  74. [74] Le duc du Lude.
  75. [75] L'abbé de Rancé.
  76. [76] Intendant de l'armée de Flandre.
  77. [77] Anne-Françoise de Loménie, femme de Louis Boucherat, chancelier de France.
  78. [78] Allusion au père de la Chaise, confesseur du roi.
  79. [79] Achilles de Harlai, premier président du parlement de Paris.
  80. [80] Madame du Gué-Bagnols.
  81. [81] François de Harlai de Chanvalon, archevêque de Paris, mort à Conflans près de Paris, le 6 d'août 1698, âgé de 70 ans.
  82. [82] M. de Fénélon.
  83. [83] C'étoit le maréchal de Villeroi qui commandoit l'armée en ce temps-là.
  84. [84] Sœur de madame de Montespan.
  85. [85] Allusion à ces vers du Menteur: Mais, puisque nous voici dedans les Tuileries, Le séjour du beau monde et des galanteries.
  86. [86] Louis-Antoine de Noailles, évêque de Châlons, depuis cardinal.
  87. [87] M. de Sanzei, neveu de M. de Coulanges.
  88. [88] Marguerite le Tellier, fille du marquis de Louvois, ministre de la guerre.
  89. [89] Ce mariage ne se fit point avec mademoiselle de Clérembault, mais avec mademoiselle de Duras, fille du maréchal de ce nom, en 1696.
  90. [90] Ce mariage ne se fit que le premier avril 1698.
  91. [91] Madame la comtesse de Grignan.
  92. [92] Depuis marquise de Simiane.
  93. [93] C'est à l'occasion du mariage de mademoiselle de Grignan, qui devoit bientôt épouser le marquis de Simiane.
  94. [94] Louis-Marie-Armand de Simiane de Gordes, évêque de Langres, mort le 21 novembre 1695.
  95. [95] Catherine de Rougé du Plessis-Bellière.
  96. [96] Nicolas-Charles de Créqui, marquis de Blanchefort, mort à Tournai le 16 mars 1696, âgé de 27 ans.
  97. [97] Claude de Longueil, marquis de Poissi et de Maisons, président à mortier au parlement de Paris.
  98. [98] Louise de Fieubet, mère de M. de Poissi.
  99. [99] Elle fut mariée, en 1699, au comte de Tillières.
  100. [100] Sœur de madame de Montespan.
  101. [101] Pauline Adhémar de Monteil, marquise de Simiane, et petite-fille de madame de Sévigné.
  102. [102] Madame de Sévigné, morte à Grignan peu de jours auparavant.
  103. [103] De madame de Sévigné, grand'mère de madame de Simiane, et bonne amie de madame de Coulanges, morte depuis environ six semaines.
  104. [104] A cause de l'extrême tendresse de madame de Sévigné pour madame de Grignan, sa fille.
  105. [105] La princesse de Savoie, qui devoit être dans peu duchesse de Bourgogne, est appelée ici la voisine de madame de Simiane, parce qu'alors madame de Simiane demeuroit en Provence.
  106. [106] Il a déjà été remarqué que M. de Coulanges appeloit madame de Louvois sa seconde femme.
  107. [107] A cause de la proximité du Piémont et de la Provence.
  108. [108] Dame d'honneur de madame la duchesse de Bourgogne.
  109. [109] Madame du Lude n'avoit point d'enfans.
  110. [110] La mort de Charles II, roi d'Espagne, appela, par son testament, M. le duc d'Anjou à la succession entière de la monarchie d'Espagne.
  111. [111] M. le duc de Bourgogne et M. le duc de Berri, après avoir accompagné le roi d'Espagne, leur frère, sur la frontière d'Espagne, firent le voyage de Provence.
  112. [112] Philippe, fils de France, frère unique de Louis XIV, mort à Saint-Cloud le 9 de juin 1701, âgé de soixante ans et huit mois.
  113. [113] Louise-Marie de la Grange d'Acquien, femme du marquis de Béthune, et sœur de Marie-Casimire de la Grange, reine de Pologne.
  114. [114] Madame de Bracciane étoit fort vieille.
  115. [115] Au combat de Chiari.
  116. [116] Allusion à madame de Bracciane, qui, malgré son âge avancé, conduisoit la reine d'Espagne.
  117. [117] Marie-Antoinette Servien, morte le 26 janvier 1702.
  118. [118] Madame de Simiane n'avoit alors que 26 à 27 ans.
  119. [119] Armand-Jean du Plessis, duc de Richelieu, épousa en troisièmes noces, le 20 mars 1702, Marguerite-Thérèse Rouillé, veuve du marquis de Noailles.
  120. [120] Marie-Henriette le Hardi, fille unique du marquis de la Trousse, lieutenant-général des armées du roi, chevalier des ordres de sa majesté, et de Marguerite de la Fond, étoit veuve d'Amédée-Alphonse del Pozzo, prince de la Cisterne.
  121. [121] Terre située en Provence, sur le bord de la mer, et qui appartenoit alors à la maison de Grignan.
  122. [122] Jeanne de Brehan, marquise de Sévigné.
  123. [123] Prêtre de l'Oratoire, d'un très grand mérite, qui demeuroit au séminaire de Saint-Magloire.
  124. [124] De M. de Saci, de l'académie françoise.
  125. [125] Charles d'Aubigné, gouverneur de Berri, chevalier des ordres du roi, frère de madame de Maintenon.
  126. [126] Le combat d'Ekeren, donné le 30 juin 1704.
  127. [127] M. de Catinat.
  128. [128] M. de Catinat s'étoit retiré à Saint-Gratien dans le voisinage d'Ormesson.
  129. [129] Célèbre prédicateur de l'Oratoire, depuis évêque de Clermont.
  130. [130] Les mémoires dont il s'agit furent enfin imprimés à Paris en 1724, avec privilège; 2 vol. in-12, et sans doute après la mort du neveu de Gourville.
  131. [131] A cause du maréchal de Catinat.
  132. [132] Lieutenant de roi de la Bastille.
  133. [133] La marquise de Sévigné.
  134. [134] Maréchal de Catinat.
  135. [135] Le a février.
  136. [136] Marie-Charlotte de Romillei de la Chesnelaye.
  137. [137] Allusion au livre du marquis de l'Hôpital, sur les infiniment petits.
  138. [138] Jean-François-Paul de Créqui, duc de Lesdiguières, mort à Modène le 6 octobre 1703, âgé de 25 ans.
  139. [139] A Ormesson.
  140. [140] Mademoiselle de Montalais, fille d'honneur de madame Henriette-Anne d'Angleterre.
  141. [141] Henriette-Anne d'Angleterre, morte le 29 juin 1670.
  142. [142] Elisabeth-Charlotte, palatine du Rhin, que Monsieur, frère unique de Louis XIV, épousa en secondes noces le 21 novembre 1671.
  143. [143] Gouvernante des enfans de Monsieur.
  144. [144] Marie-Louise le Loup de Bellenave, veuve d'Alexandre de Choiseul, comte du Plessis; et remariée depuis à René Gillier de Puygarreau, marquis de Clérembault, premier écuyer de Madame, duchesse d'Orléans.
  145. [145] Madame de Northumberland.
  146. [146] Gabrielle-Louise de Saint-Simon, duchesse de Brissac.
  147. [147] Colombe le Charron, femme de César, duc de Choiseul, pair et maréchal de France, et première dame d'honneur de Madame.
  148. [148] Il ne faut pas confondre l'abbé Testu, dont il est parlé dans ces lettres, avec un autre abbé Testu qui avoit été aumônier ordinaire de Madame, et qui étoit comme le premier de l'académie françoise: celui dont il s'agit étoit un homme de beaucoup d'esprit et de très-bonne compagnie.
  149. [149] Les religieuses du Calvaire ont leur voile baissé au parloir, excepté pour leurs proches parens, ou dans des cas particuliers.
  150. [150] Madame de Schomberg et madame de Marans étoient logées dans la même maison.
  151. [151] Terre de madame de Sévigné, en Bretagne.
  152. [152] C'est ce que madame de Sévigné appeloit l'approbation de ses docteurs.
  153. [153] Frère du maréchal de Catinat.
  154. [154] François d'Aubusson, duc de la Feuillade; pair et maréchal de France, gouverneur du Dauphiné, et père du dernier maréchal de ce nom.
  155. [155] Tué au combat de Leuze, le 20 septembre 1691.
  156. [156] Derniers vers de la pompe funèbre de Voiture, par Sarrasin.
  157. [157] L'enfer des femmes c'est la vieillesse, disoit un jour le duc de la Rochefoucauld à mademoiselle de l'Enclos.
  158. [158] M. Turretin, professeur en histoire ecclésiastique à Genève.
  159. [159] Malherbe, dans l'ode à la reine-mère, sur sa bien-venue en France.
  160. [160] Le grand Condé qui avoit été son amant.
  161. [161] Le comte de Guiche.
  162. [162] Saint-Evremont étoit né le premier avril 1613, et mademoiselle de l'Enclos en mai 1616; il avoit trois ans plus qu'elle.
  163. [163] Elle l'étoit en effet. Le comte de Grammont ne mourut que le 10 janvier 1707, âgé de quatre-vingt-six ans.
  164. [164] M. le comte de Grammont.
  165. [165] Guillaume, cardinal Dubois, archevêque, duc de Cambrai, prince du Saint-Empire, premier ministre sous la régence du duc d'Orléans, né le 6 septembre 1656, et mort à Paris le 10 août 1723, âgé de soixante-six ans, onze mois et quatre jours.
  166. N'étant encore que l'abbé Dubois, il fut envoyé, en 1698, en Angleterre, pour quelque négociation secrète de la cour de France avec celle de Londres.
  167. [166] M. l'abbé de Hautefeuille.
  168. [167] La duchesse de Mazarin.
  169. [168] Sur la mort de madame la duchesse de Mazarin, morte à Chelsey, près de Londres, le 21 Juillet 1699, âgée de 76 ans.
  170. [169] Ces lettres vont de l'année 1725 à l'anné 1733.
  171. [170] Ablons, campagne près Paris.
  172. [171] Pont-de-Vesle, terre en Bourgogne.
  173. [172] Fils de madame de Ferriol.
  174. [173] Autre fils de cette dame.
  175. [174] Excellente actrice pour les pièces de Marivaux. (Note de M. de Voltaire).
  176. [175] Mademoiselle Aïssé se trompe. Il étoit caissier de la compagnie de la mer du Sud, et il se retira en France avec la caisse; il y a vécu long-temps, avec plus de magnificence que de bonne réputation. (G...)
  177. [176] La demoiselle en étoit folle. Ce mariage s'est fait contre l'aveu des parens. (Note de M. de Voltaire).
  178. [177] L'histoire est très-vraie. (Note de M. de Voltaire).
  179. [178] Madame de Prie étoit très-galante.
  180. [179] M. d'Argental.
  181. [180] La fille de mademoiselle Aïssé.
  182. [181] M. Tronchin, conseiller d'état à Genève.
  183. [182] Martine, Génevois, envoyé du Landgrave de Hesse, à Paris.
  184. [183] Un parent vieux et riche dont madame Saladin devoit hériter.
  185. [184] M. de Pont-de-Vesle, lecteur du roi.
  186. [185] Prédiction qui s'est confirmée. C'étoit une femme de beaucoup de génie, d'esprit, et très-instruite. Elle parloit plusieurs langues; elle étoit sœur du fameux milord Bolingbrocke. (Note de M. de Voltaire).
  187. [186] L'archevêque de Tencin, frère de madame de Tencin.
  188. [187] M. Bertie, conseiller au parlement.
  189. [188] Gentilhomme provençal.
  190. [189] Villars-Chandieu, officier général en France, ayant un régiment Suisse.
  191. [190] Le cardinal de Fleury imagina, sous de certains prétextes, de retrancher les rentes viagères. Cette opération ne fut pas faite impartialement; plusieurs trouvèrent le moyen, avec de l'argent, d'en être exempts.
  192. (Note de M. de Voltaire).
  193. [191] Le cardinal de Tencin, qui présida le concile d'Embrun.
  194. [192] Le cardinal de Tencin et sa sœur.
  195. [193] Frère de M. d'Argental.
  196. [194] La Fresnaye, amant de madame de Tencin, qui, dit-on, l'avoit ruiné; il se tua dans son cabinet. Il disoit dans son testament, que s'il mouroit de mort violente, c'étoit elle qu'on devoit en accuser: elle fut mise au châtelet, d'où elle sortit justifiée.(Note de M. de Voltaire).
  197. [195] Elle mourut entre mes bras, d'une inflammation d'entrailles; et ce fut moi qui la fis ouvrir. Tout ce que dit mademoiselle Aïssé, sont des bruits populaires qui n'ont aucun fondement. (Note de l'écriture même de M. de Voltaire et signée de lui).
  198. [196] Le cardinal de Tencin, archevêque de Lyon.
  199. [197] Sa petite fille, au couvent.
  200. [198] M. de Bellegarde, cadet sans fortune, fut ensuite en Pologne, où il épousa la sœur du maréchal de Saxe, fille d'Aurore de Konigsmark. Rien de plus vrai. (Note de M. de Voltaire).
  201. Voltaire a commis ici une petite erreur que nous allons rectifier. La femme qu'épousa M. de Bellegarde, étoit bien sœur du maréchal de Saxe, puisqu'ils avoient tous deux pour père Auguste II, roi de Pologne; mais elle n'étoit point fille d'Aurore de Konigsmark, la mère du maréchal: la sienne étoit une turque, dont Auguste II eut aussi un fils nommé le comte de Rutowski.
  202. [199] Capitaine aux Gardes Suisses.
  203. [200] M. de Ferriol, ambassadeur. Aga, mot turc qui signifie gardien.
  204. [201] M. Carré de Montgeron, conseiller au parlement.
  205. [202] Sophie, à la mort de demoiselle Aïssé, s'est mise dans un couvent.