NOTICE.
Les premières années du XVIIe siècle ont été marquées dans la poésie française par une évolution qui pourrait être appelée la Renaissance de la satire. Ce mouvement diffère de celui de la Pléiade par une violence excessive. Aussi bien l’œuvre de du Bellay & de Ronsard prit naissance dans une enceinte savante où l’on étudiait avec un soin pieux les chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque & latine. Il ne pouvait sortir de là que des créations réfléchies, des combinaisons voulues & des tentatives exactement calculées. La satire se forma tout autrement, à l’air libre, dans les luttes de la Réforme & de la Ligue. Elle se fortifia dans l’observation de toutes les laideurs de l’hypocrisie politique & religieuse, & lorsqu’arriva le règne d’Henri IV, elle était armée de toutes pièces, prête à flageller les vices qu’elle avait vus de près, & à frapper les ridicules qu’une atmosphère d’apaisement invitait à se montrer.
L’avénement du Béarnais avait amené à la cour des gentilshommes de toute espèce, des cadets de Gascogne au cœur vaillant & inflexible ; mais, parmi eux, sous le masque de la bravoure, se cachait plus d’un baron de Fœneste. Le second mariage d’Henri IV introduisit parmi la noblesse française des aventuriers italiens auxquels se rallièrent les fils de ceux qui avaient suivi Catherine de Médicis. Enfin les galanteries du prince laissèrent toute carrière aux débordements des mœurs. Il ne faut point dès lors s’étonner de la licence de nos premiers satiriques. Ils avaient sous les yeux un spectacle incomparable, un théâtre immense où paradaient impudemment la sottise, la licence & la cupidité.
Ce n’est pas dans l’ordre chronologique des œuvres de la Satire française au commencement du XVIIe siècle qu’il faut chercher le témoignage exact du progrès de cette partie de notre littérature. Les satires de Vauquelin ont paru en 1604 avec les autres œuvres poétiques de l’auteur ; mais il est certain que Vauquelin les avait terminées longtemps auparavant. Il n’est pas moins hors de doute que les Tragiques de d’Aubigné, publiés pour la première fois en 1616, remontent à plus de vingt ans en arrière. L’historien qui racontera un jour les origines & le développement de notre poésie satirique aura donc le devoir de placer la Fresnaye & d’Aubigné devant le seuil du XVIIe siècle ; car, de même qu’ils ont été les témoins des infamies publiques & des hontes privées à la vue desquelles se soulève l’indignation du poëte, de même ils sont véritablement aussi les ancêtres de Regnier, de Courval Sonnet, d’Auvray & de du Lorens.
Nous venons de nommer les satiriques qui, de 1608 à 1627, ont démasqué les fausses vertus & poursuivi les vices triomphants. Cette lutte n’était point, comme on serait tenté de le croire, enfermée dans le cercle étroit d’un lieu commun versifié & dans les sûres limites d’une dissertation rhythmique. Souvent il arrivait que le poëte, s’abandonnant à toute la vivacité d’une généreuse colère, s’exposait à de réels dangers. En 1621, Courval Sonnet, dans cinq satires sur les abus & les désordres de la France, attaqua le clergé & la noblesse, les juges & les financiers. Il s’est élevé avec une périlleuse véhémence contre le trafic des choses sacrées, l’attribution des bénéfices aux gentilshommes, le maintien des gardes-dîmes, la vénalité des officiers de justice & les malversations des partisans. Ses virulentes critiques, oubliées aujourd’hui, sont des documents précieux pour tous ceux qui recherchent les intimités de l’histoire. Pour les contemporains de Courval Sonnet, ces tableaux étaient des portraits clairement reconnaissables. Auvray a montré plus d’audace encore. Il a écrit, dans ses Visions de Polydor en la cité de Nizance, un poëme où ses premiers lecteurs ont pu démêler sans difficulté César de Vendôme, gouverneur de Bretagne, & les acteurs de la cour galante de ce prince.
Ce n’est point ici le lieu de rechercher & d’établir le mérite particulier de chacun des poëtes qui viennent d’être cités. Ce travail imposerait l’analyse d’œuvres très-tranchées & l’étude de personnalités très-diverses. Vauquelin de la Fresnaye, esprit cultivé, familier avec la poésie antique, a une grâce froide & un charme savant qui le rattache aux poëtes de la Pléiade. Chez d’Aubigné, la passion domine. A peine contenue par un sentiment de fidélité au roi, elle s’exhale en colère & en imprécations, où l’on retrouve la brusquerie d’un soldat & l’emportement d’un sectaire. De là, un langage âpre, élevé, trop souvent obscur, où, comme dans un buisson ardent, la pensée apparaît au milieu de la foudre & des éclairs.
Bien différente est la muse dont Courval Sonnet reçoit l’inspiration. Ce poëte gentilhomme est un observateur bourgeois & méthodique. Il choisit ses ennemis & les attaque scientifiquement. Pour les mieux écraser, il s’est créé une langue massive & pesante à laquelle une indignation honnête donne une allure vigoureuse. La carrière poétique de Courval Sonnet se partage en trois phases. En 1610, il a publié une satire en prose contre les charlatans & une Ménippée en vers contre le mariage. Médecin, il avait à se plaindre des thériacleurs & des alchimistes ; homme, il se croyait le devoir de signaler les inconvénients du mariage. Il a ouvert un vaste champ à son indignation & à son expérience, & dans deux volumes dont le dernier, le livre de l’époux, contient cinq longues satires, il exhala sa colère jusqu’au dernier souffle.
En 1621, il donna les satires politiques, dont il a été fait mention plus haut, & six ans plus tard, il couronna sa carrière par les Exercices de ce temps, où il peignait avec des couleurs un peu crues le tableau des mauvaises mœurs de la ville aussi bien que de la campagne, de la bonne comme de la pire société.
D’Esternod, Auvray & du Lorens, dont les satires parurent en 1619 & en 1622, marquent une nouvelle génération de satiriques. Le premier est un poëte formé par l’imitation ; il n’a pour lui qu’une inspiration factice, & dans le groupe auquel il appartient, il sert de personnage de fond. Auvray, qu’anime l’emportement des lyriques, se laisse aller à des fantaisies graveleuses qui défigurent son œuvre. Le voisinage d’épigrammes licencieuses dépare ses plus belles odes. Du Lorens enfin nous ramène à la satire régulière & à la critique saine. Le président de Châteauneuf a la sévérité d’un juge ; il rend des arrêts. Par comparaison avec les satiriques contemporains, il manque de feu & de couleur ; mais pour lui c’est là un éloge. Sous prétexte de flétrir le vice, ses prédécesseurs en avaient fait des portraits trop minutieux. Ils avaient si curieusement, si complaisamment analysé les âmes viles, & décrit les pratiques de l’impudeur, qu’ils donnaient finalement à suspecter la sincérité de leurs attaques. Au reste, si du Lorens est dépourvu de cette indignation scénique, qui fait de la satire un petit drame passionné & vivant, où le poëte se met en scène avec le personnage qu’il veut frapper, il faut lui reconnaître, au point de vue de l’histoire, un mérite assez peu commun. Avec une infatigable ardeur, il a écrit, remanié & mené à bonne fin le livre de ses satires. Les trois éditions données en 1624, 1633 & 1646 sont des ouvrages absolument différents comme texte & comme sujets ; & ces perfectionnements, ces appels d’un premier à un meilleur jugement, ces évolutions de la pensée primitive vers un idéal plus haut sont des efforts dont on ne saurait trop admirer la constance.
Au milieu de tous ces poëtes, Regnier est seul resté comme le créateur & le maître de la Satire française. Il ne doit point sa réputation à une grandeur solitaire, puisqu’il a vécu entouré de rivaux & d’imitateurs. A l’exception de Vauquelin & de d’Aubigné, tous les auteurs de son temps ont lu ses poésies. Quelques-uns d’entre eux lui ont dérobé les vers qui ont la forme arrêtée d’une maxime ou l’éclat d’une comparaison saisissante. Il n’est pas jusqu’à de simples expressions, belles de leur pure clarté, que Sonnet, d’Esternod & du Lorens n’aient empruntées. Ces pilleries n’ont point enrichi les maraudeurs, & Regnier est resté opulent.
Dans ses plus vifs écarts, Regnier est demeuré fidèle aux règles du goût. Il a le verbe haut. Il touche sans bassesse aux choses les plus basses. Ses faiblesses nous sont connues. Il en a fait autant de confidences où il a mis la plus franche bonhomie & la plus entière sincérité. Nul plus éloquemment que lui n’a montré son cœur à nu, ni exprimé avec plus de vivacité le respect de l’honneur, les peines de la jalousie & les élans d’un orgueil généreux. Développés par lui, ces sentiments ne sont point les divagations d’un rhéteur. Avant de passer dans l’œuvre où nous en recueillons le témoignage, ils sont sortis de l’âme du poëte qui en était pénétré. Aussi pour tous les lecteurs attentifs, les poésies de Regnier sont-elles de véritables confessions.
La biographie de Regnier est encore à l’état de fragments. Il semble que des pages en aient été perdues. Ainsi les particularités recueillies par Racan dans ses Mémoires pour la vie de Malherbe, & les anecdotes que Tallemant a insérées dans ses Historiettes, constituent la meilleure partie de nos informations sur l’existence de notre premier poëte satirique. Ce sont en effet d’irrécusables témoins qui nous ont instruits. Le premier a été mêlé à la querelle littéraire engagée entre Desportes & Malherbe ; le second a pu entendre, de la bouche même de personnages contemporains, le récit de faits encore présents à leur mémoire.
En 1719, Dom Liron fit paraître sa Bibliothèque chartraine, où il donna une mince place à Desportes & à Regnier. La brièveté n’aurait peut-être soulevé aucune réclamation ; mais dans les quelques pages consacrées aux deux poëtes, il y avait plusieurs graves inexactitudes qui tombèrent sous les yeux d’un lecteur récalcitrant. Une note rectificative très-étendue fut donc adressée au Mercure de France pour contredire les assertions de l’auteur de la Bibliothèque, & comme les termes en étaient vifs, il s’écoula, avant l’insertion de cette note, un temps assez long qui fut employé à la diminuer & à l’adoucir. Enfin, l’article critique revu & corrigé parut dans le Mercure en février 1723 & il s’en dégage encore un souffle de colère. Toute cette irritation est largement compensée par la justesse & la précision des renseignements que le rédacteur offre de prouver d’une manière plus convaincante à l’aide des papiers qu’il a entre les mains. Cette dernière assurance n’a pu être donnée que par un membre de la famille de Desportes ou de Regnier. L’emportement même dont le directeur du Mercure a eu peine à modérer l’expression ne saurait être imputé à un lecteur ordinaire. On est donc fondé à reconnaître une grande valeur à la note critique provoquée par la publication de la Bibliothèque chartraine.
C’est enfin à Brossette que l’on doit le complément des recherches entreprises sur Regnier pendant le XVIIIe siècle. En éditeur scrupuleux, Brossette a fait deux parts de ses informations. Il a consigné dans son Avertissement les faits nouveaux[3] qu’il regardait comme certains & laissé dans ses notes les conjectures nées dans son esprit de la lecture des satires. Au premier rang de ces hypothèses se trouvent celles qui présentent Regnier comme secrétaire du cardinal de Joyeuse, & plus tard comme un des attachés de Philippe de Béthune. Venus après Brossette, & plus concluants que lui sans motif apparent, le P. Niceron & l’abbé Goujet ont admis les suppositions du premier annotateur de Regnier comme des renseignements indiscutables.
[3] « Regnier fut tonsuré le 31 de mars 1582, par Nicolas de Thou, évêque de Chartres. Quelques années après, il obtint par dévolut un canonicat dans l’église de Notre-Dame de la même ville, ayant prouvé que le résignataire de ce bénéfice, pour avoir le temps de faire admettre sa résignation à Rome, avoit caché pendant plus de quinze jours la mort du dernier titulaire, dans le lit duquel on avoit mis une bûche, qui fut depuis portée en terre à la place du corps, qu’on avoit fait enterrer secretement. Le déréglement dans lequel vécut Regnier ne le laissa pas jouir d’une longue vie. Il mourut à Rouen, dans sa quarantième année, en l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, où il étoit logé. »
Dans l’ordre des faits biographiques, l’extrait du Mercure est le premier document à placer sous les yeux du lecteur. En raison de son origine particulière, il l’emporte sur toutes les indications recueillies à une date postérieure par un curieux plutôt que par un critique. Nous le reproduisons donc pour ce qui concerne Regnier seulement :
« Mathurin Regnier étoit fils de Jacques Regnier, bourgeois de Chartres, & de Simone Desportes, sœur de l’abbé Desportes ; il naquit le 21 décembre 1573 ; comme on le voit par les registres de la paroisse de Saint-Saturnin de la ville de Chartres[4], & comme il est écrit dans le journal de Jacques Regnier, son père. Le contrat de mariage de Jacques Regnier avec Simone Desportes, passé devant Amelon, notaire à Chartres, le 25 janvier 1573, justifie que cette famille étoit des plus notables de la ville. En 1595, Jacques Regnier fut élu échevin de la ville de Chartres. Au mois de janvier de l’année 1597, il fut député à la cour, en qualité d’échevin, pour quelques affaires publiques ; il mourut à Paris & fut inhumé dans l’église de Saint-Hilaire du Mont, le 14 février 1597. Il laissa trois enfants[5] : Mathurin, le poëte dont est question ; Antoine, qui fut conseiller élu en l’élection de Chartres ; & Marie, qui épousa Abdenago de la Palme, officier de la maison du Roy[6]. Antoine Regnier épousa Dlle Anne Godier. Le contrat de mariage fut passé devant Fortais, notaire à Chartres ; on y voit encore les titres de la plus notable bourgeoisie. Jacques Regnier, leur père, étoit fils de Mathurin Regnier, bourgeois, qui étoit fils d’un Pierre Regnier, bon marchand de la ville de Chartres. Mathurin Regnier, le poëte, fut reçu chanoine de Chartres le 30 juillet 1609, mais son humeur ne lui permit pas de fixer sa résidence à Chartres, ni de vivre aussi régulièrement que des chanoines sont obligez de faire. Il quitta donc ce bénéfice ; il en avoit plusieurs & une pension de 2,000 livres sur l’abbaye des Vaux de Cernay. Il mourut à Rouen le 22 octobre 1613. Ses entrailles furent enterrées dans l’église de la paroisse de Sainte-Marie-Mineure, & son corps, qui fut mis dans un cercueil de plomb, fut porté dans l’abbaye de Royaumont, à neuf lieues de Paris. Ce qui a contribué à faire passer Mathurin Regnier pour le fils d’un tripotier, c’est que Jacques Regnier, son père, qui étoit un homme de joye & de plaisirs, fit bâtir un tripot derrière la place des Halles de Chartres, qui s’appela toujours le Tripot-Regnier. Ce tripot ne subsiste plus. Du reste, la seule élection de Jacques Regnier comme échevin de la ville de Chartres démontre qu’il n’étoit point un maître de tripot, puisque ces sortes de gens ne sont point admis dans les charges municipales, non plus que les artisans & les gens du commun. »
[4] L’acte de naissance de Mathurin Regnier, relevé sur le registre de la paroisse Saint-Saturnin, est ainsi conçu :
« Mathurin, filz de Iacques Renier & de Symonne Deportes, sa feme ; les parrains, honorables psonnes, Mathurin Troillart, proc. au siege psidial de Ctres et Iehan Poussin, marchant, la maraine madae Marie Edeline ve de Phlippes Desportes, le xxij ir du moys de dcebre. »
[5] M. Lecocq a relevé sur le registre des actes de naissance de la paroisse Saint-Saturnin la date de naissance d’Antoine Regnier (26 novembre 1574) & de ses sœurs : Marguerite (26 novembre 1578), Loyse (11 janvier 1580) & Geneviesve (1584). Mathurin a donc été l’aîné de six enfants, deux garçons & quatre filles, les trois dernières mortes probablement avant 1597.
[6] Dans son acte de mariage du 19 août 1593, également relevé par M. Lecocq, Abdenago est qualifié de contrerouleur du Roy.
La question du tripot qui préoccupe si vivement le correspondant du Mercure de France a joué un rôle démesuré dans la biographie de Regnier. Elle a été exploitée avec perfidie par les détracteurs du poëte, & ceux qui ont voulu l’éclaircir avec impartialité se sont toujours abandonnés à des conjectures hasardées. La légende la plus accréditée est que ce tripot, dont on a voulu faire le berceau de Regnier, fut construit en 1573 avec les matériaux provenant des démolitions de la citadelle de Chartres. Or cette fortification a été élevée en 1591. Une autre hypothèse devient donc nécessaire. En 1584, les vieux bâtiments des Halles tombaient en ruines. Il fallut les abattre, & comme ils appartenaient pour moitié à l’évêque, Jacques Regnier obtint par Desportes, son beau-frère, l’abandon d’une partie des matériaux qui servirent à la construction du tripot. Cette dernière supposition, préférable à la première, n’a toutefois guère plus de réalité.
Une délibération[7] du conseil de ville à la date du 25 avril 1579 vient préciser exactement les faits. Elle montre comment le père du poëte fut amené à édifier un jeu de paume au fond de son jardin, & il est permis de croire qu’aucun motif d’intérêt ne se mêla d’abord à cette entreprise. Afin d’éclaircir d’une manière plus complète un incident que la malveillance a défiguré pour en tirer un blâme contre Regnier & sa famille, nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs le texte même de la délibération.
[7] Ce document nous a été communiqué par M. Lecocq.
Jacques Regnier expose qu’il « a une maison auec cour & jardin, assise pres & devant le pilory de cette ville. Et par derriere, juxte les remparts, entre les portes Saint-Michel & des Epars ; que les immondices qu’on jettoit sur le rempart tombant en son jardin, il auroit fait construire une muraille de 22 toises de longueur, de hauteur de 18 pieds & d’épaisseur 4 pieds & demy par le bas, revenant en haut à 2 pieds & demy ; ce qui soutient même les terres du rempart, & sert à la fortification d’iceluy & décoration de la ville. Et que, pour recouvrer une partie de ses frais, ayant commencé à faire bâtir un jeu de paulme, dont fait partie ladite muraille, il requiert de lui permettre de construire un mur de bauge, sur ledit rempart à chacun bout de ladite muraille, en laquelle il fera deux huys fermant à clef. Sur quoy apres le rapport de la visite qui a esté faite des lieux, Il est permis audit Regnier de faire à chacun des bouts de sa muraille un mur de bauge avec un huis & huisserie fermant à clefs, dont une servira audit Regnier, & en baillera une autre aux Echevins pour ouvrir & fermer lesdits huys. A la charge de tenir les terres du rempart entre les dites clotures & tallus, sur luy, du costé de sa muraille, de paver le fond & place d’entre les dites clotures, pour recevoir les eaux & les faire distiller par dalles & goutieres, sans danger des dits remparts & murailles, & en outre, de payer chacun an, au iour de Saint-Remy, la somme de une livre tournois entre les mains du receveur des deniers communs de la ville[8]. »
[8] Extrait du 2e vol. du Registre des Échevins de la ville de Chartres (1576-1607), fo 30. Décision du 25 avril 1579.
Ainsi se trouve expliquée l’origine du tripot. Comment maintenant ce jeu de paume devint-il public ? Un accident purement topographique va nous l’apprendre. Sur le côté gauche de la maison Regnier[9], une grande porte à ogive s’ouvrait sur une allée longeant le jardin à l’extrémité duquel s’élevait le tripot. On pouvait ainsi, sans pénétrer dans la maison, se rendre au jeu de paume. Les amis de Jacques & les oisifs ont peu à peu envahi ce lieu de distraction trop voisin d’un lieu d’affaires, & lui ont valu le renom d’un tripot ouvert au public ; mais ici sans doute s’arrête la chronique scandaleuse, car en septembre 1611, le roi Louis XIII, de passage à Chartres, fut conduit au tripot Regnier, & là il fit ou simula une partie de paume avec la Maunie, une reine de raquette qui gagna le jeune prince en jouant par dessous jambe. Or, il est peu probable que la curiosité ait alors conduit le roi & sa suite dans un lieu mal famé.
[9] La configuration actuelle des lieux permet encore de se rendre un compte exact du plan de la propriété Regnier. Disons tout d’abord que la maison sur laquelle se trouve la plaque commémorative a été construite en 1612 par Abdenago de la Palme, à la place du vieil & lourd hôtel où naquit véritablement Regnier. La rue qui porte aujourd’hui le nom du poëte appartenait pour un tiers dans toute sa longueur à la propriété dont les jardins subsistent entièrement. Cette portion de terrain formait l’allée aux deux extrémités de laquelle étaient, du côté des remparts, le tripot, &, du côté des Halles, une grande porte à ogive. Enfin l’impasse du Pilori, longeant le mur de la propriété, aboutissait à une mare située au pied des remparts & faisant face au tripot. En résumé, la rue Regnier couvre aujourd’hui l’allée du jardin & l’impasse du Pilori, & l’auberge de la Herse d’or occupe l’emplacement du jeu de paume. L’impasse des Bouchers, qui servait de dégagement pour les communs de la maison Regnier, n’a pas subi de modification topographique.
Mathurin Regnier était né dans les conditions les plus propres à assurer sa fortune. Il avait pour oncle maternel un abbé de vingt-sept ans, secrétaire de la chancellerie du nouveau roi de Pologne, le duc d’Anjou. Philippe Desportes, qui s’était élevé jusque-là après avoir été secrétaire de l’évêque du Puy, de Claude de l’Aubespine & du marquis de Villeroy, ne devait pas s’arrêter en si bon chemin. Lorsque le duc d’Anjou fut proclamé roi sous le nom de Henri III, Desportes devint secrétaire particulier du monarque. Après la mort de Maugiron, Quélus & Saint-Mégrin, quand Anne de Joyeuse, favori, puis beau-frère du roi, fut créé duc & pair, Desportes monta encore en crédit. Il avait été le conseiller intime du prince, il devint une sorte de ministre, & c’est de ce temps que date sa grande fortune. En 1582, il fut fait abbé de Tiron au diocèse de Chartres ; en 1588, il reçut l’abbaye d’Aurillac qu’il échangea avec le cardinal de Joyeuse contre l’abbaye des Vaux de Cernay. Enfin, le 13 février 1589, il ajoutait à tous ses bénéfices l’abbaye de Josaphat. Cette grande fortune ne tombait pas sur un égoïste. Desportes se plaisait à obliger. Ce n’était point qu’il voulût désarmer les envieux. Un mobile plus haut le poussait. Il était serviable comme il était hospitalier. Il a eu d’illustres protégés, Vauquelin de la Fresnaye, Jacques de Thou & du Perron. Il aimait les lettres, & rêvait pour elles une indépendance officielle. Avec Baïf, il avait obtenu d’Henri III & du duc de Joyeuse la création d’une sorte d’académie, & il recevait à Vanves, dans sa maison de campagne, les beaux esprits du temps, recueillant après la mort de Baïf, de Joyeuse & d’Henri III, ceux qui, dans sa pensée, devaient former l’aréopage savant dont il appartenait à Richelieu de constituer l’Académie française.
Regnier bénéficia tout d’abord du patronage de son oncle. Il fut tonsuré de bonne heure, &, sous ce signe sacré, appelé à une brillante carrière. Il avait moins de neuf ans lorsque l’évêque de Chartres, Nicolas de Thou, lui conféra la marque distinctive des élus[10].
[10] Analyse des Mémoires de Guillaume Laisné, prieur de Mondonville, par M. H. de Lepinois. Actes de Nicolas de Thou, 1573-1598.
CLXXIII. Fo 312, vo. Sabbati post Dominicam Lætare, ultima die martii (1582). Parmi les jeunes gens tonsurés par l’évêque Nicolas de Thou, on remarque Jean, fils de Pierre Regnier & de Claudine Le Riche, de la paroisse Saint-Michel ; & Mathurin, fils de Jacques Regnier & de Symone Desportes, de la paroisse Saint-Saturnin.
(Mémoires de la Société archéologique d’Eure-&-Loir. Année 1860, p. 221.)
A partir de cette époque, les documents nous manquent sur l’enfance du poëte, c’est à Regnier lui-même qu’il faut demander des révélations sur sa jeunesse. Suivant un passage de la satire XII, il aurait été initié à la poésie par Jacques Regnier.
Or amy ce n’est point vne humeur de médire
Qui m’ayt fait rechercher ceste façon d’écrire,
Mais mon Pere m’aprist que des enseignemens
Les humains aprentifs formoient leurs iugemens,
Que l’exemple d’autruy doibt rendre l’homme sage,
Et guettant à propos les fautes au passage,
Me disoit, considere où cest homme est reduict
Par son ambition, cest autre toute nuict
Boit auec des Putains, engage son domaine,
L’autre sans trauailler, tout le iour se promeyne,
Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu,
Ces iours le bien de Iean par decret fut vendu,
Claude ayme sa voisine, & tout son bien luy donne ;
Ainsi me mettant l’œil sur chacune personne
Qui valoit quelque chose, ou qui ne valoit rien,
M’aprenoit doucement & le mal & le bien,
Affin que fuyant l’vn, l’autre ie recherchasse,
Et qu’aux despens d’autruy sage ie m’enseignasse.
Cet endroit de l’œuvre du poëte a quelque ressemblance avec les vers d’Horace :
Insuevit pater optimus hoc me
Ut fugerem, exemplis vitiorum quæque notando.
(S. I, 4.)
Toutefois il doit être signalé, car nul ne peut dire qu’ici l’imitation ne soit aussi l’expression de la vérité.
D’après la satire IV, au contraire, Jacques Regnier, soucieux de l’avenir de son fils, l’aurait détourné de la poésie. Par de plus prudents conseils, il voulait détruire le mal qu’il avait fait, & pousser vers d’autres inclinations l’enfant qu’il se reprochait d’avoir encouragé à la moquerie. « Vains efforts, » dit Regnier.
Il est vray que le Ciel qui me regarda naistre,
S’est de mon iugement tousiours rendu le maistre,
Et bien que ieune enfant mon Pere me tançast,
Et de verges souuent mes chançons menaçast,
Me disant de depit, & bouffy de colere,
Badin quitte ces vers, & que penses-tu faire ?
La Muse est inutile, & si ton oncle a sçeu
S’auancer par cet’ art tu t’y verras deçeu…
Mars tout ardant de feu nous menace de guerre…
Pense-tu que le lut, & la lyre des Poëtes
S’accorde d’armonie auecques les trompettes,
Les fiffres, les tambours, le canon, & le fer ?
Les plus grands de ton tans dans le sang aguerris,
Comme en Trace seront brutalement nourris,
Qui rudes n’aymeront la lyre de la Muse,
Non plus qu’vne vielle ou qu’vne cornemuse.
Laisse donc ce metier & sage prens le soing
De t’acquerir vn art qui te serue au besoing.
Ie ne sçay, mon amy, par quelle prescience,
Il eut de noz Destins si claire congnoissance,
Mais pour moy ie sçay bien que sans en faire cas,
Ie mesprisois son dire, & ne le croyois pas,
Bien que mon bon Demon souuent me dist le mesme.
Ainsi me tançoit-il d’vne parolle emeuë.
Mais comme en se tournant ie le perdoy de veuë
Ie perdy la memoire auecques ses discours,
Et resueur m’esgaray tout seul par les destours
Des antres & des bois affreux & solitaires,
Où la Muse en dormant m’enseignoit ses mysteres,
M’aprenoit des secrets & m’echaufant le sein,
De gloire & de renom releuoit mon dessein.
Ces aveux de Regnier nous éclairent uniquement sur les tendances de sa jeunesse. Mais l’événement le plus important, qui décida de la carrière de notre premier satirique, est celui auquel il est fait allusion dans ces vers :
C’est donc pourquoy si ieune abandonnant la France
I’allay vif de courage, & tout chaud d’esperance
En la cour d’vn Prelat, qu’auecq’ mille dangers
I’ay suiuy courtisan aux païs estrangers.
I’ay changé mon humeur, alteré ma nature,
I’ay beu chaud, mangé froid, i’ay couché sur la dure,
Ie l’ay sans le quitter à toute heure suiuy,
Donnant ma liberté ie me suis asserui,
En publiq’, à l’Eglise, à la chambre, à la table…
Brossette a supposé que le prélat en question était le cardinal de Joyeuse, sans se préoccuper de justifier cette hypothèse, & il a ajouté que Regnier avait, à la suite de ce personnage, fait le voyage d’Italie en 1583, c’est-à-dire à l’âge de dix ans. Un passage de la correspondance de du Perron confirme la première de ces deux suppositions[11].
[11] Lors que i’eu le bien de vous voir chez le Roy, où ie m’estois emancipé d’aller ce iour-là, pour prendre congé de Sa Majesté & me venir acheuer de guerir en ce lieu de Condé[12] ; il y auoit trois semaines que ie n’auois abandonné le lict, comme le sieur Regnier, qui m’y vint voir, & lequel ie priay de vous faire mes excuses, de ce que ie ne vous pouuois aller baiser les mains, le vous pourra temoigner.
De Condé, ce 9 novembre 1602.
Les Ambassades & Negociations de l’Illustriss. & Reverendiss. Cardinal du Perron. Paris, Ant. Estienne, 1623, p. 104.
[12] Condé-sur-Iton près Évreux, où les évêques de ce diocèse avaient un château qui leur servait de résidence d’été.
La seconde hypothèse relative à l’époque du voyage d’Italie soulève quelques difficultés. C’est en 1583 que François de Joyeuse, archevêque de Narbonne & âgé de vingt & un ans, partit pour Rome avec le duc, son frère, pour solliciter le chapeau de cardinal. Regnier venait de recevoir la tonsure, mais c’était encore un enfant. Il est improbable qu’il ait de si bonne heure quitté sa famille. Quelques bibliographes ont vu dans 1583 une date mal lue & ils ont proposé 1593, qui coïncide avec un nouveau départ du cardinal de Joyeuse pour l’Italie. Cette dernière époque ne peut être exacte. Elle est contredite par l’affirmation même du poëte :
C’est donc pourquoi si jeune…
Parlant de lui, à vingt ans, Regnier ne pouvait s’exprimer en ces termes.
D’autres recherches sont donc nécessaires. En tenant compte des particularités de la vie du cardinal de Joyeuse & des indications fournies par les satires, on se trouve amené aux conclusions suivantes.
Regnier, dans le passage que nous venons de citer, parle de sa jeunesse, de la cour du prélat auquel il était attaché, des dangers qu’il a courus, & plus loin (S. III, [p. 22]) d’un triste séjour en Toscane & en Savoie.
Or, en 1586, François de Joyeuse, nommé protecteur des affaires de France à Rome, en remplacement du cardinal d’Este, partit pour l’Italie. Il était accompagné de personnages considérables[13], il s’arrêta en Savoie où l’appelaient des devoirs diplomatiques, enfin il fit dans Rome une entrée solennelle dont le récit a été conservé[14].
[13] Multis præsulibus & viris doctrina conspicuis proceribusque comitatus. Gallia christ., VI, 117.
[14] Voir les Lettres manuscrites du S. de Montereul, témoin oculaire qui paraît avoir été, comme Regnier, attaché à la personne du cardinal.
Tous ces détails concordent assez exactement avec les indices biographiques que l’on peut tirer des satires de Regnier. L’âge même du poëte ne soulève pas d’objection, Regnier était bien alors un adolescent.
Il reste à éclaircir une autre question, celle des dangers. Deux suppositions acceptables sont en présence. La première, la plus importante, est d’un vif intérêt.
En mai 1589, le pape Sixte-Quint, depuis longtemps hostile à Henri III, & d’ailleurs profondément irrité du meurtre du cardinal de Guise, prit texte de ce crime, pour lancer contre le roi un monitoire qui fut affiché à Saint-Pierre & à Saint-Jean de Latran. Le cardinal de Joyeuse quitta Rome & vint se fixer à Venise où il choisit pour résidence le palais Saint-Georges. Il emmena avec lui d’Ossat, qui, avant de devenir son secrétaire, avait été celui du cardinal d’Este. On peut penser que cette brusque rupture du protecteur des affaires de France avec la papauté fit grand bruit dans les États de l’Église. Selon toute probabilité, Regnier faisait partie de la maison de François de Joyeuse ; il n’est guère douteux que le jeune abbé, âgé de seize ans alors, ne se soit cru en grand danger.
Le second péril auquel notre poëte fut exposé eut d’autres causes. En 1598, le cardinal de Joyeuse, pour se rendre en Italie, traversa le Piémont que la peste ravageait. Les voyageurs étaient tout particulièrement exposés au fléau, & la correspondance de l’infatigable diplomate mentionne les difficultés du passage. Dans la suite du prélat, Regnier tenait une petite place, mais sur le chemin barré par la peste, il était menacé à l’égal des plus grands.
C’est en 1593, suivant M. de Lépinois, que Regnier fut nommé prieur de Bouzaincourt, & le savant historien de la ville de Chartres ajoute que ce titre fut donné au jeune secrétaire, afin de le rendre plus digne d’accompagner le cardinal de Joyeuse. Ici les indices manquent pour proposer une date plutôt qu’une autre. C’est à peine si l’on peut indiquer utilement ce qu’était le prieuré, & par quelles voies il a dû arriver au poëte. Le prieuré de Bouzaincourt, ou plus exactement Bouzencourt, qui dicitur Castellania, parce qu’il était attaché à la chapelle du château de ce lieu[15], dépendait de l’abbaye de Corbie & la collation en appartenait à l’abbé. Lorsque, après la mort d’Anne de Joyeuse, à Coutras, Desportes se retira à Bonport, près de Pont-de-l’Arche, l’abbé de Corbie était l’archevêque de Rouen, Charles de Bourbon, qui, le 5 août 1589, quelques jours après la mort de Henri III, fut proclamé roi de France sous le nom de Charles X. Le cardinal de Vendôme, qui l’année suivante succéda au cardinal de Bourbon comme abbé de Corbie, mourut en 1594, sans avoir obtenu ses bulles de confirmation & sans avoir pris possession. Il est donc plus logique de faire remonter la nomination de Regnier au prieuré de Bouzaincourt vers l’époque où François de Joyeuse commençait ses voyages en Italie, & où Desportes, encore tout-puissant, ne s’était pas tourné contre Henri IV, avec l’amiral de Villars[16]. A partir de ce moment, septembre 1589, jusqu’au milieu de 1594, l’abbé de Tiron lutta pour obtenir sa réintégration dans les bénéfices qui lui avaient été enlevés. Il ne rentra même en jouissance de ses revenus des Vaux de Cernay que le 21 juin 1594[17] ; & pendant cette période d’agitations personnelles, Desportes, il faut le reconnaître, n’eut guère le loisir de solliciter en faveur de son neveu.
[15] Voir aux manuscrits de la Bibl. nat. les papiers de Dom Grenier, vo Bouzancourt.
[16] Villars Brancas était parent d’Anne de Joyeuse. Desportes, en s’attachant à lui, n’était pas uniquement poussé par l’ambition.
[17] Voir, aux Archives de Seine-&-Oise, le fonds des Vaux de Cernay, cart. 34.
L’emploi que Regnier tenait auprès du cardinal de Joyeuse était assez modeste. Le secrétaire de l’Éminence était d’Ossat, qui devint cardinal en 1599, à l’âge de soixante-trois ans. Au-dessous de ce personnage se trouvait un attaché laïque, J. de Montereul, que l’on rencontre au service du cardinal en 1606, longtemps après que Regnier a quitté le prélat. Notre poëte ne vient qu’en troisième ordre. Au reste, il ne faut point s’étonner du peu d’importance des fonctions dévolues à Regnier. Les ambassades françaises en Italie n’offraient alors pas de plus grandes charges aux beaux esprits qui se laissaient attacher à la carrière diplomatique. Rome, devenue le théâtre d’intrigues de toutes sortes, le champ de compétitions sans nombre & sans relâche, n’était nullement la patrie par excellence de la poésie. La politique primait tout. Aux heures de répit, elle dominait encore, & les œuvres nées sous l’inspiration des grands étaient par ordre bouffonnes ou sévères. En France, au contraire, sous les Valois & les premiers Bourbons, les princes, oubliant ou ajournant les affaires sérieuses, se livraient aux poëtes en auditeurs passionnés & dociles.
Cette dernière considération, d’accord avec les données de l’histoire, explique le dégoût & la tristesse qui saisissent à Rome même les poëtes français attachés à des ambassades. Nul d’entre eux n’a mieux rendu cette impression particulière que du Bellay & Magny, & quoiqu’ils aient de beaucoup d’années précédé Regnier dans la ville éternelle, leurs doléances n’en sont pas moins précieuses à recueillir, parce qu’elles montrent mieux que d’autres en quelles mesquineries s’écoulaient des loisirs que l’on s’imagine tout entiers consacrés à la recherche & à la contemplation du beau.
Panjas, veux tu sçauoir quels sont mes passe-temps ?
écrit du Bellay à l’un de ses amis,
Ie songe au lendemain, i’ay soing de la despense
Qui se fait chacun iour, & si fault que ie pense
A rendre sans argent cent créditeurs contents.
Ie vays, ie viens, ie cours, ie ne perds point le temps,
Ie courtise vn banquier, ie prens argent d’auance :
Quand i’ay depesché l’vn, vn autre recommence,
Et ne fais pas le quart de ce que ie pretends.
Qui me presente vn compte, vne lettre, vn memoire,
Qui me dit que demain est iour de consistoire,
Qui me romp le cerueau de cent propos diuers :
Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie,
Auecques tout cela, dy (Panjas) ie te prie,
Ne t’ébahis-tu point comment ie fais des vers ?
Après ce tableau réel de la vie intime, voici une esquisse non moins saisissante de l’existence officielle.
Nous ne faisons la court aux filles de memoire,
Comme vous qui viuez libres de passion :
Si vous ne sçauez donc nostre occupation,
Ces dix vers ensuiuans vous la feront notoire.
Suiure son cardinal au Pape, au Consistoire,
En capelle, en visite, en congregation,
Et pour l’honneur d’vn prince ou d’vne nation,
De quelque ambassadeur accompagner la gloire :
Estre en son rang de garde aupres de son seigneur,
Et faire aux suruenans l’accoustumé honneur,
Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme :
Se promener en housse, aller voir d’huis en huis
La Marthe, ou la Victoire, & s’engager aux Juifs :
Voila mes compagnons des nouuelles de Rome.
Des citations plus étendues n’ajouteraient rien à ces deux tableaux du parfait secrétaire. Tout y est nettement indiqué, prévu, depuis les devoirs les plus graves jusqu’aux soins les moins sérieux. Ajoutons qu’en un demi-siècle, du temps où du Bellay était à Rome, à l’époque où Regnier y accompagna le cardinal de Joyeuse, les choses n’avaient pas varié. Les acteurs seuls étaient changés. La Marthe & la Victoire avaient été remplacées par d’autres courtisanes.
C’est dans cette existence faite de petits riens que Regnier passa les premières années de sa jeunesse. Rêveur quand il fallait être éveillé, victime des importuns, facile aux entrants, bonhomme enfin dans des lieux où il n’est pire qualité, Regnier ne sut tirer aucun avantage d’une situation où de piètres personnages faisaient une grande fortune. Il faut ajouter que par une cruauté du sort, notre poëte se trouvait attaché au prélat le plus actif, le plus remuant & le plus diplomate que l’on puisse imaginer. Archevêque de Narbonne à vingt ans (1582), cardinal l’année suivante, protecteur des affaires de France à Rome en 1586, François de Joyeuse occupait une place considérable à la tête du clergé & parmi les hommes politiques de son pays. Son influence, que la mort de Henri III semblait devoir anéantir, se releva dès 1591, à l’occasion de l’élection de Clément VIII, & deux ans plus tard, Joyeuse, plus puissant que jamais, était chargé de mettre Henri IV dans les bonnes grâces de la papauté. Ce cardinal était toujours en voyage. On le retrouve dans des intervalles très-courts à Narbonne, à Paris & en Italie. Son infatigable activité & sa haute intelligence l’appelaient parfois à des missions toutes spéciales. L’Étoile nous rapporte de lui, sous la date de 1598, un mémoire au roi sur la jonction des deux mers[18].
[18] Voir le Registre-Journal de Henri IV, éd. Champ, p. 298. Ce mémoire se trouve également à la Bibl. nat. Manus. Coll. du Puy. V. 88.
Avec un tel maître, Regnier vivait tantôt à Rome, tantôt en France. Desportes possédait près de Paris, à Vanves, une maison de campagne où il recevait ses anciens amis & les poëtes nouveaux. Quoiqu’il terminât sa traduction des psaumes, le vieux maître n’était pas entièrement tourné à la sévérité. Il ne nous est rien resté de ce qui a pu se dire dans ces réunions où Regnier tenait bien sa place lorsqu’il était à Paris ; mais un ami de Desportes, le poëte Rapin, a pris soin, dans une curieuse élégie latine[19], de nous conserver les noms des familiers de la maison : du Perron, Bertaud, Baïf le fils, Gilles Durant, Passerat, Gillot, Richelet, Petau, de Thou, du Puy, les frères Sainte-Marthe, Pasquier, Hotman, Certon, Le Mareschal[20] & enfin Thibaut Desportes, frère de l’abbé de Tiron & grand audiencier de France. Malherbe ne paraît pas encore. Il avait été présenté par du Perron à Marie de Médicis, lorsqu’elle débarqua à Marseille ; ce fut le commencement de sa fortune. Mais il ne vint à Paris qu’en 1605, & son intimité avec Desportes fut de courte durée. Il contrastait avec tous les personnages cités plus haut par la rudesse de ses manières, & Racan, son disciple, est sur ce point entièrement d’accord[21] avec Tallemant des Réaux, dont nous avons emprunté le récit.
[19] V. Rapin, Œuvres latines & françoises, 1610, pp. 47 à 53, Philippi Portæi exequiæ. Ad Jacobum Gilotum, majorum gentium senatorem.
[20] Conseiller au Parlement de Paris que Desportes choisit pour exécuteur testamentaire après lui avoir laissé « un saphix bleu en tesmoignaige d’amitié. »
[21] Mémoires pour la vie de Malherbe, éd. Jannet, II, 262.
« Sa conversation estoit brusque : il parloit peu, mais ne disoit mot qui ne portast. Quelquefois mesme il estoit rustre & incivil, tesmoin ce qu’il fit à Desportes. Regnier l’avoit mené disner chez son oncle ; ils trouvèrent qu’on avoit desjà servy. Desportes le receut avec toute la civilité imaginable, & luy dit qu’il luy vouloit donner un exemplaire de ses Pseaumes, qu’il venoit de faire imprimer. En disant cela, il se met en devoir de monter à son cabinet pour l’aller querir. Malherbe luy dit rustiquement qu’il les avoit déjà veus, que cela ne méritoit pas qu’il prist la peine de remonter, & que son potage valloit mieux que ses Pseaumes. Il ne laissa pas de disner, mais sans dire mot, & après disner ils se separerent & ne se sont pas veus depuis. Cela le brouilla avec tous les amys de Desportes, & Regnier, qui estoit son amy & qu’il estimoit pour le genre satyrique à l’esgal des anciens, fit une satyre contre luy qui commence ainsi :
« Rapin, le favory, &c.[22] »
[22] Tall., Hist. de Malherbe, I, 275.
Malherbe avait du reste ouvert les hostilités contre Regnier lui-même. Dans sa haine, on pourrait dire sa jalousie, de toute métaphore, il essaya quelque temps auparavant de déprécier le neveu de Desportes dans l’esprit du roi. Il est douteux qu’il ait réussi. Une louange mal tournée est toujours une louange. Aux yeux de ceux à qui elle s’adresse, elle échappe à toute critique par ce qu’elle a de flatteur. Voici l’anecdote de Tallemant :
« Malherbe avoit aversion pour les figures poétiques, si ce n’estoit dans un poëme épique ; & en lisant à Henri IVe une élegie de Regnier, où il feint que la France s’éleva en l’air pour parler à Jupiter & se plaindre du miserable estat où elle estoit pendant la Ligue, il demandoit à Regnier en quel temps cela estoit arrivé ? Qu’il avoit demeuré tousjours en France depuis cinquante ans, & qu’il ne s’estoit point aperceu qu’elle se fust enlevée hors de sa place[23]. »
[23] Tall., Hist. de Malherbe, I., 294.
La querelle de Malherbe & de Desportes ne poussa pas seulement Regnier à écrire sa neuvième satire. Maynard, le disciple de Malherbe, s’étant permis quelque quolibet sur Desportes ou sur Regnier, qui tous deux ne prêtaient que trop aux mauvaises plaisanteries, le satirique s’échauffa & résolut d’avoir par l’épée raison des moqueurs que sa plume n’avait pas effrayés. C’est encore à Tallemant qu’il faut demander le récit d’une affaire où l’offensé garda le beau rôle depuis le commencement jusqu’à la fin.
« Regnier le satirique, mal satisfait de Maynard, le vient appeler en duel qu’il estoit encore au lit ; Maynard en fut si surpris & si esperdu qu’il ne pouvoit trouver par où mettre son haut de chausses. Il a avoué depuis qu’il fut trois heures à s’habiller. Durant ce temps-là, Maynard avertit le comte de Clermont-Lodeve de les venir séparer quand ils seroient sur le pré. Les voylà au rendez-vous. Le comte s’estoit caché. Maynard allongeoit tant qu’il pouvoit ; tantost il soustenoit qu’une espée estoit plus courte que l’autre ; il fut une heure à tirer ses bottes ; les chaussons estoient trop estroits. Le comte rioit comme un fou. Enfin le comte paroist. Maynard pourtant ne put dissimuler : il dit à Regnier qu’il luy demandoit pardon ; mais au comte il luy fit des reproches, & luy dit que pour peu qu’ils eussent esté gens de cœur, ils eussent eu le loisir de se couper cent fois la gorge[24]. »
[24] Tall., Duels & accommodements, VII, 609.
Ce n’était pas seulement la haine des métaphores qui poussait Malherbe à des sentiments d’hostilité contre Desportes & son neveu. Des raisons infiniment moins platoniques guidaient le poëte normand. Ce campagnard trouvait dans l’abbé de Tiron l’affirmation de tous ses défauts. Il était pauvre, incivil dans ses allures & compassé dans ses vers. Desportes était riche ; malgré son âge, il était d’une affabilité exquise ; & ses poésies avaient de la souplesse & de l’élégance. Du côté de Regnier, Malherbe avait bien d’autres sujets d’inquiétude. Le poëte chartrain était lié avec d’audacieux railleurs, les uns fort bien en cour & les autres de bonne roture. Cette école satirique, qui s’attaquait avec une étrange violence à tous les personnages ridicules, donnait beaucoup de soucis à Malherbe. Elle avait à sa tête Motin, Sigognes, Regnier & Berthelot. Motin & Regnier étaient protégés du roi. Sigognes, gouverneur de Dieppe, était le secrétaire de la marquise de Verneuil ; Berthelot, qui n’avait aucune attache officielle, s’était rendu important par son audace & sa pétulance. Il prit à partie Malherbe[25], se moquant du poëte & de ses amours en termes d’une crudité inouïe. Malherbe, pour imposer silence à ce rimeur qui l’attaquait dans sa galanterie, dans ses vers & dans sa noblesse, sur quoi il était fort chatouilleux, fit administrer des coups de bâton à Berthelot par un gentilhomme de Caen du nom de la Boulardière. Il espérait avoir ainsi raison d’un mauvais plaisant, mais l’admirée de Malherbe, la vicomtesse d’Auchy, ayant donné son approbation à la bastonnade, Berthelot se vengea durement. Il poursuivit la dame de ses sarcasmes, & pour lui rendre plus piquantes les railleries qu’il propageait contre elle, il en empruntait le texte aux pièces même où Malherbe exaltait les mérites de la vicomtesse[26]. Regnier eut à son tour à souffrir de la turbulence de Berthelot. La chronique scandaleuse ne dit pas de quel côté venaient les torts ; mais il est à remarquer que, dans l’ode où Sigognes a rapporté le combat des deux poëtes, Regnier joue constamment le rôle de l’agresseur, vis-à-vis de son adversaire :
Berthelot de qui l’équipage
Est moindre que celuy d’vn page.
Sur luy de fureur il s’advance
Ainsi qu’vn pan vers vn oyson,
Ayant beaucoup plus de fiance
En sa valeur qu’en sa raison
Et d’abord lui dict plus d’iniures
Qu’vn greffier ne faict d’ecritures.
Berthelot auec patience
Souffre ce discours effronté,
Soit qu’il le fit par conscience
Ou de crainte d’être frotté,
Mais à la fin Regnier se ioue
D’approcher la main de sa joue.
Aussitost de colere blesme,
Berthelot le charge en ce lieu
D’aussi bon cœur comme en caresme
Sortant du service de Dieu
Vn petit cordelier se rue
Sur une pièce de morue.
[25] Voir Tallemant des Réaux, éd. Techener, in-8o, 1854, I, 320, notes.
[26] Le lecteur trouvera dans Tallemant, édit. cit., tom. I, 335, l’indication des pièces satiriques de Berthelot contre la vicomtesse d’Auchy.
Cette grande querelle eut lieu en 1607. Elle n’est point une lutte entre ennemis, la longanimité de Berthelot en fait foi. Elle paraît plutôt une scène de reproches changée par la vivacité irréfléchie de l’un des acteurs en une scène de violence. Une raison sérieuse peut être invoquée en ce sens. Deux ans après cet incident, en 1609, un livre publié à l’instigation de Berthelot, les Muses gaillardes, contient pour la première fois le récit du combat, &, par égard pour le poëte battu, les noms des lutteurs ont été changés, ils s’appellent Barnier & Matelot.
L’école satirique, dont les maîtres ont été désignés plus haut, est aujourd’hui tombée dans l’oubli. Elle s’est pourtant signalée par la production d’œuvres caractéristiques. On lui doit la publication d’anthologies aujourd’hui fort recherchées des bibliophiles : la Muse folastre (1603), les Muses incogneues (1604), les Muses gaillardes (1609), les Satyres bastardes du cadet Angoulevent & le Labyrinthe d’amour (1615), le Recueil des plus excellens vers satiriques (1617), le Cabinet satyrique (1618), les Délices satyriques (1620) & enfin le Parnasse satyrique (1622). Ici encore Berthelot apparaît dans toute sa pétulance. C’est lui qui est le promoteur de toutes ces œuvres malsaines. Contenu jusqu’à la mort de Motin, son ami, par l’autorité de ce dernier, il donne, à partir de 1616, toute carrière à son avidité de scandale, il accole à l’œuvre de Regnier, qu’il proclame ainsi le maître du groupe, les pièces qui entreront plus tard dans le Cabinet satyrique, & ne s’arrête enfin, après la publication du Parnasse, que devant l’arrêt qui le frappe avec Théophile, Colletet & Frenicle.
On est surpris de ce débordement de la poésie pendant les vingt premières années du XVIIe siècle. L’histoire politique donne le secret de tant de laideurs. Les guerres de religion, les luttes de la Ligue avaient jeté tous les esprits dans un grand trouble. Les haines furieuses auxquelles les partis avaient obéi pendant de longues années s’apaisaient. Elles faisaient place à des sentiments plus calmes, mais encore trop proches des emportements de la veille pour n’en avoir pas conservé quelque violence. Tout se pacifiait lentement. L’esprit de raillerie seul ne capitulait pas. En lui s’étaient réfugiées les colères inassouvies. Aussi les poésies satiriques de 1600 à 1620 dénotent-elles plutôt un trouble passager qu’une corruption durable, & des excentricités de débauche plutôt que des habitudes d’impudeur. Les brutalités de la moquerie n’épargnaient pas même Henri IV. Sigognes, à l’occasion du siége d’Amiens, gourmanda crûment le roi trop occupé de galanteries. Beautru écrivait l’Onosandre contre le bonhomme Montbazon. La satire était partout : pour les grands à la cour, & pour le peuple au théâtre. Dans un sixain qui vaut une page d’histoire, le poëte contemporain, d’Esternod, a conservé les noms des acteurs justiciers des ambitieux grotesques, des personnages ridicules & des dames galantes :
Regnier, Bertelot & Sigongne
Et dedans l’hôtel de Bourgongne,
Vautret, Valeran & Gasteau
Jean Farine, Gautier Garguille,
Et Gringalet & Bruscambille
En rimeront vn air nouveau.
La pléiade à la tête de laquelle se trouvait Regnier était ainsi en grande réputation, & les apprentis satiriques l’invoquaient au début de leurs poëmes. Les uns, à défaut de verve, avaient pour eux le souvenir des maîtres moqueurs, les autres avaient tout à la fois l’esprit & l’admiration de leurs modèles. Parmi les derniers, Saint-Amant, dans sa pièce de la Berne, a dit :
Chers enfans de la medisance…
Vous que Mome en riand aduoue,
Et dont les escrits font la moue
A quiconque seroit si sot
Que d’en oser reprendre un mot ;
Regnier, Berthelot & Sigongne…
Nous croyons avoir établi l’existence d’une école de satiriques opposée à l’école de Malherbe. Mais l’antagonisme littéraire n’excluait pas les rapprochements de l’inspiration, & plus d’une fois les rangs se mêlèrent. Maynard & Racan lui-même, l’auteur de douces bergeries, ont laissé des traces de leur voyage au Parnasse satyrique. D’autre part, Motin figure à côté de Malherbe dans les recueils des plus excellents vers du temps[27], & Regnier, placé au seuil du Temple d’Apollon, commence par une de ses élégies la série des poëmes qui composent cette anthologie.
[27] Ces recueils n’ont pas été moins nombreux que les anthologies satiriques dont nous avons donné la liste. Les plus importants sont : les Muses françoises ralliées de diverses parts, par le sieur Despinelle, Lyon, 1603 ; le Parnasse des plus excellents poetes de ce temps, Paris, 1607 ; le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps, Paris, 1609 ; le Temple d’Apollon, Rouen, 1611 ; les Délices de la poésie françoise, de Rosset, Paris, 1615 ; le Cabinet des Muses, Rouen, 1619.
Quelque amour que Regnier eût pour la raillerie, la gausserie, comme on disait alors, il faut reconnaître qu’il y apportait une certaine réserve. Aucune des pièces où il s’abandonne aux licences de la satire n’a paru signée de lui. Les trois éditions de ses œuvres publiées de son vivant ne comprennent aucun poëme d’une inspiration trop libre. Il y a mieux, par un sentiment de délicatesse dont un observateur attentif saisit aisément la portée, il a, dans l’édition de 1609, accrue de deux pièces nouvelles, les satires X & XI, placé la satire adressée à Freminet devant le Discours au Roi, afin d’éviter, pour ce dernier poëme, le voisinage du tableau que Brossette appelle pudiquement le Mauvais Gîte. Les excentricités poétiques de Regnier nous ont été révélées après sa mort, &, selon toute prévision, contre son gré, car il n’échappera à personne que, dès 1613, les œuvres de Regnier sont grossies de stances & d’épigrammes d’un ton cru, formant le contraste le plus inattendu avec les satires mêmes où le poëte s’égaye en toute liberté. Un éditeur, ami de Regnier, passionné pour ses moindres productions, a tiré de l’ombre les pages que l’auteur avait condamnées, & qu’il regardait comme l’écume de son esprit. Plus tard, Berthelot & les imprimeurs du Cabinet & du Parnasse satyriques compléteront impitoyablement les indications primitives que l’on peut attribuer à Motin.
C’est à Rome que Regnier s’adonna tout entier à la satire. Le lieu était merveilleusement favorable. Le poëte, dépourvu d’ambition, n’avait à craindre de personne autour de lui des reproches à ce sujet. Malgré les mille petits soins qui constituaient sa charge auprès du cardinal de Joyeuse, il n’était guère entravé dans son penchant pour l’étude ou pour l’observation. Il était dans la Rome d’Horace & d’Ovide, aussi bien que dans celle de la papauté. Les intrigues, qu’il dédaignait de pénétrer, mettaient en mouvement devant lui de curieux personnages. Les aventures galantes avaient pour lui un charme dont il a confessé toute l’influence dans ses vers. Il a conquis de ce côté tout le terrain abandonné par lui dans la carrière diplomatique. Venu trop jeune à Rome, avec un tempérament très-ardent, il a de trop bonne heure goûté les enchantements des Circés romaines. Maintes fois cependant il est parvenu à s’arracher à leurs embrassements, & ces heures d’indépendance nous ont donné le poëte que nous admirons.
Dans ces retours à lui-même, Regnier étudiait les poëtes latins dont les vers offraient à sa curiosité paresseuse les portraits d’originaux indestructibles ; & les types qu’il ne pouvait trouver dans Horace ou dans Ovide, il les rencontrait dans les poëtes burlesques de l’Italie contemporaine. Il n’est même guère douteux que Regnier ne soit entré en relations avec l’un d’entre eux, César Caporali, secrétaire du cardinal Acquaviva[28]. Ce poëte avait soixante-six ans, lorsque Regnier arriva à Rome, & ses œuvres furent publiées[29] peu de temps après, avec les satires du Berni, du Mauro, dont il continuait la tradition. Soit que Regnier ait personnellement connu cet écrivain, ou qu’il ait été poussé par d’autres à étudier ses ouvrages, il s’inspira de ses Capitoli. Il a notamment imité la satire del Pedante, écrite contre un pédant orgueilleux.
[28] En décembre 1597, Joyeuse revint en France & laissa le cardinal Acquaviva à Rome, comme vice-protecteur des affaires de France. Voir d’Ossat, lettres, &c.
[29] In Venetia, presso G. B. Bonfudino, 1592. Rime piacevole di Cesare Caporali, del Mauro, e d’altri autori.
Il a également fait des emprunts aux Capitoli du Mauro, in dishonor dell’ honore[30] pour sa IVe satire. Mais tout en prenant de ci de là dans autrui, Regnier, copiste indocile, plutôt en quête d’un cadre que d’un sujet, modifiait toutes les données du poëme, dans lequel on serait mal à propos tenté de le voir commettre de laborieux plagiats. Sur le sol remué par d’autres, Regnier prenait pied pour un instant, il faisait des reconnaissances, puis bientôt emporté par son inspiration, il modifiait le plan primitif. Il abandonnait ce qui aurait gêné son allure, substituait ses vues à celles dont la beauté lui paraissait peu saisissante, & accumulait des aspects là où le vide occupait trop d’espace. Pour se convaincre de l’originalité de Regnier dans l’imitation, il suffit de comparer la satire VIII avec celle d’Horace (I, 9), Macette & l’Impuissance avec les élégies d’Ovide (Amours, I, 8, & III, 7). Ce parallèle attrayant met en pleine lumière le génie de Regnier, & montre combien était maître de lui ce poëte qui, dans l’assujettissement même, échappe à toute entrave, & se montre original où de plus célèbres que lui se sont fait un nom.
[30] Il primo libro dell’ opere burlesche di Francesco Berni, del Mauro,… in Firenze. 1548, ff. 99 à 162 & 117 à 122.
Cette qualité dominante, qui élève Regnier au premier rang, avait appelé sur lui l’attention du frère de Sully, Philippe de Béthune, ambassadeur auprès du Saint-Siége. On s’est un peu trop empressé de dire que le poëte chartrain avait suivi ce diplomate à Rome en 1601. Nous avons, au contraire, vu par un extrait de la correspondance de du Perron à la date du 9 novembre 1602, que Regnier était alors en France & qu’il faisait encore partie de la maison du cardinal de Joyeuse. Il est même douteux qu’il ait eu d’autre patron que ce prélat. La vérité bien probablement est que, porteur de communications confidentielles échangées entre François de Joyeuse & Philippe de Béthune, dont le cardinal d’Ossat a vanté l’exquise affabilité, Regnier aura su gagner les bonnes grâces de l’ambassadeur de Henri IV. De là cette VIe satire, que Regnier n’eût certes point dédiée à un maître, & ces chansons auxquelles il fait allusion dans la même pièce. Il ne nous est rien resté de ces créations légères que Regnier traitait comme ses fantaisies satiriques, demandant pour elles le bon accueil d’un seigneur aimable, non l’approbation de la postérité.
Une autre raison paraît faire obstacle à la tradition d’après laquelle Regnier aurait été le secrétaire de Philippe de Béthune. Le frère du surintendant est resté cinq ans à Rome[31]. Or Regnier, pendant ce temps, est en voyage, tantôt en Italie, tantôt à Paris. Ici, son patron le laisse livré à lui-même, partageant ses loisirs entre la pléiade dont il est l’âme, & son oncle qui lui impose des travaux dont il ne veut plus se charger.
[31] Ses instructions sont datées du 23 août 1601. V. Manus. de la Bibliothèque nationale, F. fr. 3484. Ses dernières lettres sont de décembre 1605.
Tallemant a raconté, avec la bonhomie propre aux chroniqueurs de ce temps-là, un incident qui dut soulever un grand orage dans la maison de l’abbé de Tiron. Cet homme circonspect commit un jour une grosse imprudence. Il en fut cruellement puni. Rien n’indique toutefois qu’il en ait gardé rancune à son neveu. Pour un sot, il n’est pas de colère durable entre amis, à plus forte raison entre parents :
« Desportes estoit en si grande réputation, que tout le monde luy apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un advocat luy apporta un jour un gros poëme qu’il donna à lire à Regnier, afin de se deslivrer de cette fatigue. En un endroit cet advocat disoit :
Ie bride icy mon Apollon.
« Regnier escrivit à la marge :
Faut auoir le ceruau bien vide
Pour brider des Muses le Roy ;
Les Dieux ne portent point de bride,
Mais bien les Asnes comme toy.
« Cet advocat vint à quelque temps de là, & Desportes luy rendit son livre, après luy avoir dit qu’il y avoit de bien belles choses. L’advocat revint le lendemain, tout bouffy de colère, &, luy montrant ce quatrain, luy dit qu’on ne se mocquoit pas ainsy des gens. Desportes reconnoist l’escriture de Regnier, & il fut contraint d’avouer à l’advocat comme la chose s’estoit passée, & le pria de ne lui point imputer l’extravagance de son nepveu[32]. »
[32] Tall., Hist. de des Portes, I, 96.
Desportes mourut, le 6 octobre 1606, en son abbaye de Bonport, où il fut enterré[33]. L’opulent abbé ne laissait rien à son neveu[34], & le testament, découvert en 1853 par MM. Chassant & Bréauté, dans les Archives de la vicomté de Pont-de-l’Arche, est venu confirmer d’une manière plus intime encore l’inexplicable situation faite à Regnier par un oncle qui ne marchandait guère sa protection aux étrangers. Avant de juger Desportes sur ce point & de le condamner, il faut lire avec attention l’expression de ses volontés dernières. Après avoir laissé à ses héritiers les biens qui lui sont venus par successions paternelles & maternelles, & les parts acquises d’eux en l’état où elles sont, il lègue à son frère de Bévilliers tous ses biens, meubles, acquêts & conquêts. Il donne quittance à sa sœur Simonne de toutes les sommes dont elle était débitrice tant en principal qu’en intérêt, & il ajoute qu’il la tient quitte de tout le maniement qu’elle a eu de son bien jusqu’au jour de son décès, moyennant qu’elle baille mille écus à la fille aînée Dupont Girard, sa nièce. Simonne Desportes était veuve depuis neuf ans, son mari était mort en 1597, à Paris, où il avait été envoyé pour traiter d’affaires intéressant la ville de Chartres. L’abbé, qui avait une nombreuse famille, ne crut pas devoir favoriser deux têtes dans la même branche. Il était du reste fondé à penser que sur ses quatre abbayes de Bonport, de Josaphat, de Tiron & des Vaux de Cernay, Mathurin Regnier, alors bien en cour, ne faillirait point d’en obtenir une.
[33] V. Gallia christiana, XI, 669, l’épitaphe que son frère fit inscrire sur son tombeau & à la suite l’éloge de Sainte-Marthe. Voir aussi Lenoir, Musée des monuments français.
[34] Desportes obtint, le 31 mai 1583, un canonicat en l’église de Chartres. Il résigna cette prébende en faveur de son neveu, Jean Tulloue, qui prit possession le 11 janvier 1595. V. Souchet, Histoire de Chartres, t. II, dans les Mémoires de la Société archéologique d’Eure-&-Loir.
Ce qui donne quelque valeur à toutes ces suppositions est le passage suivant d’une élégie latine de Rapin. Ce poëte, ami de Desportes & de Regnier, a décrit dans cette pièce déjà citée[35] les obsèques de l’abbé de Bonport, & quoiqu’il ait donné à cette cérémonie une grandeur qu’elle n’a pu avoir, puisque le service funèbre n’eut point lieu à Paris, il n’est pas douteux cependant que Rapin n’ait voulu, dans ce dernier hommage, se montrer l’interprète fidèle des regrets témoignés au mort par tous ceux qui l’avaient connu. Voici donc les vers dans lesquels Rapin nous fait voir, derrière le cercueil de Desportes, son frère Thibaut & Mathurin, son neveu.
[35] V. plus haut, page [XXXIII].
Primus ibi frater lente Beuterius ibat
Ante alios largis fletibus ora rigans.
Illum non solantur opes, fundique relicti :
Nec pietas, & amor frena doloris habent.
Hinc tu tam charo capiti Reniere superstes
Portœum sequeris proximitate genus ;
Virtutumque quibus clarebat avunculus hæres
Nativam ore refers ingenioque facem[36].
[36] Rapin, Rec. cit., p. 50. Portœi exequiæ.
Cette courte citation permet d’affirmer qu’aucune mésintelligence ne subsistait entre Desportes & Regnier. A l’époque où cette élégie fut écrite, les dispositions dernières de Desportes étaient connues. Si elles avaient pu être considérées comme un témoignage de disgrâce, Rapin n’eût pas placé Regnier à côté de son oncle, le grand audiencier de France, Thibaut Desportes, sieur de Bevilliers. Dans ce rapprochement, le poëte latin a montré les sentiments dont étaient pénétrés ses personnages, & ses vers peuvent être invoqués avec autant de confiance qu’un document historique.
Il ne fallut pas moins qu’un fils du roi pour empêcher Regnier de succéder à l’une des abbayes dont était pourvu Desportes. Mais ce prince, illégitime enfant de Henri IV & de la marquise de Verneuil, était si jeune alors, qu’on a tout lieu de croire à des machinations particulières pour expliquer la mauvaise fortune du poëte. Henri de Bourbon, fils de Catherine-Henriette de Balzac, avait six ans[37] lorsqu’il reçut les abbayes de Bonport, de Tiron & des Vaux de Cernay[38]. Un puissant, blessé par Regnier, prenait sa revanche & écartait le satirique des bénéfices auxquels il avait quelque droit de prétendre, &, pour lui opposer un obstacle insurmontable, allait chercher chez le roi lui-même le successeur de Desportes. Les investigations les plus serrées n’ont pu conduire à la découverte du mauvais génie dont l’influence l’emporta. Néanmoins Regnier reçut une compensation ; & ce fut par l’influence du marquis de Cœuvres[39], le frère de Gabrielle d’Estrées, qu’il obtint, sur l’abbaye des Vaux de Cernay, une pension de 2,000 livres. D’après Tallemant[40], le véritable chiffre aurait été de 6,000 livres, & à l’époque où Regnier recevait ce bénéfice, il se trouvait en possession d’un canonicat à Chartres. Sur le premier point, le témoignage de Regnier vient dissiper toute incertitude. Après la mort du roi, le poëte éprouva quelques difficultés dans le payement de sa pension, &, au milieu de ses tracasseries, il adresse à l’abbé de Royaumont une épître burlesque où il s’exprime ainsi :
On parle d’vn retranchement,
Me faisant au nez grise mine,
Que l’abbaye est en ruine,
Et ne vaut pas, beaucoup s’en faut,
Les deux mille francs qu’il me faut[41].
[37] Il était né en octobre 1601. V. le P. Anselme, Maison royale de France.
D’après la Gallia christiana, Henri de Bourbon naquit en février 1603. C’est la date de la légitimation.
[38] Josaphat ne fut pas donnée à Henri de Bourbon. En voici probablement le motif. Dès 1594, Desportes avait fait un partage des biens de l’abbaye avec ses moines. Il ne convenait pas qu’un prince reçût un bénéfice appauvri de la sorte. Voir, pour la suite des fortunes de l’abbaye, la Gallia christiana, VIII, 1285.
[39] Le marquis de Cœuvres, Annibal-François d’Estrées, épousa en premières noces la fille de Philippe de Béthune. Vingt-six ans avant son expédition de la Valteline (1626) où il mérita le bâton de maréchal de France, il fit une campagne en Savoie. Bien qu’un peu fantasque, il a été très-considéré de son temps comme militaire & comme politique. Il a laissé des mémoires sur les deux régences de Marie de Médicis (1610 à 1617) & d’Anne d’Autriche (1643 à 1650). Ces derniers sont demeurés inédits.
[40] Historiettes, éd. in-8o, I, 95.
[41] V. p. 203. Pièce publiée pour la première fois par les Elzéviers, 1652.
A l’égard du canonicat de l’église de Chartres, deux dates ont été proposées par les biographes. D’après Brossette, Niceron & l’abbé Goujet, Regnier aurait, le 30 juillet 1604, pris possession d’un canonicat obtenu par dévolut en l’église de Chartres pour avoir dévoilé une supercherie indigne. Le résignataire, afin d’avoir le temps de se faire admettre à Rome, avait pendant plus de quinze jours tenu cachée la mort du dernier titulaire, dont le corps avait été enterré secrètement. Puis une bûche installée dans le lit du défunt avait, après l’arrivée des bulles de la chancellerie romaine, reçu les honneurs publics de la sépulture due au chanoine trépassé.
Telle est la légende dont le dernier épisode est la nomination de Regnier. Il avait découvert la fraude ; on cassa la résignation, & il obtint par dévolut le canonicat devenu vacant. L’épigramme sur Vialard, rapportée par Ménage dans l’Antibaillet[42], a contribué à accréditer cette révélation singulière dans l’esprit de Brossette ; mais il n’osa point aller jusqu’à déclarer que Vialard, compétiteur de Regnier pour le canonicat de Notre-Dame de Chartres, fût en même temps l’auteur de la supercherie portée à sa connaissance. M. Viollet-le-Duc n’a admis l’historiette ni dans son édition de 1822, ni dans celle de 1853. M. Lacour l’a également rejetée par un sentiment de défiance étendu à toutes les particularités bizarres de la vie de Regnier[43]. M. de Barthélemy s’est prononcé hardiment contre Vialard, & les autres éditeurs se sont bornés à répéter sans examen ce qu’avait écrit Brossette.
[42] 1688, II, 343.
[43] Cette défiance aurait dû empêcher M. Lacour de publier en français la profession canonique de Regnier, comme le seul autographe que nous ayons du poëte.
Avec M. Viollet-le-Duc, M. Lucien Merlet, archiviste du département d’Eure-&-Loir, s’est montré hostile à une anecdote dont l’origine est obscure & dont le caractère est douteux. Pour prendre parti dans le même sens, les nouveaux biographes de Regnier peuvent invoquer de sérieuses considérations. Tout d’abord notre poëte a succédé à Claude Carneau[44], & le décès de ce chanoine ne paraît avoir été signalé par aucune circonstance extraordinaire[45]. D’un autre côté, Félix Vialard, en qui l’on serait tenté de voir le compétiteur déjoué par Regnier, était prieur de Bû, près Dreux. Le 2 octobre 1613, il est devenu chanoine de Chartres. Peut-on dès lors, en l’absence d’informations précises, supposer que ce prêtre ait commencé sa carrière[46] par des manœuvres sacriléges ? Ne convient-il pas enfin d’observer que la prise de possession de Regnier n’est pas du 30 juillet 1604, mais bien du 3 juillet 1609 ? Cette dernière date est établie par le texte de la profession canonique dont nous devons la découverte à M. Merlet. Ce document, reproduit plus bas en fac-simile d’après le livre de réception des chanoines de Chartres, est conçu en ces termes :
Ego Mathurinus Renier canonicus Carnotensis, juro & profiteor omnia & singula quæ in professione fidei continentur[47] a me emissa[48] coram dominis de capitulo &[49] suprascripta. Ita deus me adjuvet. Actum Carnuti anno Domini 1609, die 3o julii.
M RENIER
[44] « Par mort, » ajoute le Registre de réception des chanoines dont M. Lecocq a bien voulu m’envoyer un extrait.
[45] Les funérailles de Carneau offrent cependant une particularité. Elles furent accomplies pendant la nuit. Voici du reste l’extrait des registres de l’état civil de la paroisse de Saint-Saturnin :
« Le 15e juin 1609, déceda discrète personne maistre Claude Carneau, vivant chanoyne de Chartres, & fut inhumé en l’églyse de céans nuictamment. »
[46] La carrière ecclésiastique de Félix Vialard ne fut pas brillante. Elle semble avoir été arrêtée court. En 1622, il quitta le diocèse de Chartres pour celui de Meaux, où il mourut le 4 juillet 1623, doyen du chapitre, à l’âge de trente-six ans. Cependant son frère puîné, Charles, est devenu général des Feuillants & évêque d’Avranches, & son neveu, Félix, né en 1613, a été nommé évêque de Châlons-sur-Marne à vingt-sept ans.
[47] La lecture de ce mot a soulevé bien des doutes. Mon compatriote, M. Ulysse Robert, de la section des manuscrits de la Bibliothèque nationale, a lu dans les deux parties de ce mot : Christiane. M. Léopold Delisle, juge de la question, a approuvé le sens fourni par cette lecture. M. Lucien Merlet, d’autre part, tout en reconnaissant qu’il y a matière à difficulté, invoque pour maintenir continentur, la comparaison des autres formules de profession, où le mot douteux se retrouve toujours, & peu lisiblement écrit.
[48] Ici trois mots biffés : & supra scripta.
[49] Surcharge. Sous le mot et, on lit distinctement die.
Cet avancement marque une phase nouvelle dans la vie de Regnier. A compter de ce jour, toutes ses relations se concentrent. Jusqu’ici d’ailleurs nous l’avons vu se mouvoir dans un cercle assez resserré d’amis littéraires, ou d’hommes politiques unis par des liens de famille. Desportes, favori d’Anne de Joyeuse & de Villars, fait attacher son neveu au cardinal, protecteur des affaires de France. Chez son oncle, Regnier a rencontré l’héritier de l’amiral, Georges de Brancas Villars, époux d’une sœur de Gabrielle d’Estrées, & par conséquent le beau-frère du marquis de Cœuvres. Son ami Charles de Lavardin, abbé de Beaulieu à sept ans, évêque du Mans à quinze, était par Catherine de Carmaing, sa mère, parent du comte de Montluc. Bertault, condisciple de Du Perron, avait été poussé par celui-ci chez Desportes. Regnier avait connu Freminet à Rome ; dans cette même ville, il avait su intéresser à lui Philippe de Béthune. Il avait rencontré à Vanves Rapin & Passerat. Avec Motin, il se dérobait aux sujétions mondaines que lui imposait le séjour de Paris. Lorsqu’il eut été reçu chanoine de Chartres, il devint bientôt l’hôte assidu de son évêque, Philippe Hurault, fils du chancelier de Chiverny, petit-fils de Christophe de Thou. A ce double titre, le prélat trouvait dans Regnier, en même temps qu’un poëte, un intime, presque un proche.
Cette liaison était particulièrement précieuse pour le poëte chartrain. L’évêque était en même temps un abbé. Il avait un palais épiscopal & des maisons des champs. Ces retraites délicieuses, abbayes de princes, s’appelaient Pont-Levoy, Saint-Père, La Vallace & surtout Royaumont. Le chancelier en avait fait pourvoir son fils dès 1594, avant même qu’il eût quitté le collége de Navarre. Dans l’esprit du vieux politique, l’abbaye de Saint-Père devait assurer à Philippe Hurault la succession de son oncle Nicolas de Thou. Ce calcul ne fut pas trompé. En 1598, l’évêque de Chartres mourut. Philippe, nommé au siége épiscopal, ne fut consacré que dix ans plus tard, selon le droit de régale[50].
[50] Voir, sous la date du 28e jour d’aoust 1608, le procès-verbal de réception de Me Philippe Hurault, abbé commendataire des abbayes de Pont-Levoy, Saint-Père, Royaulmont & La Vallée, Conseiller du roy en son conseil d’État & privé, par Claude Nicole, licencié ez lois, chambrier, juge & garde général de la juridiction temporelle du Rév. Père en Dieu, Me Philippe Hurault, évesque de Chartres.
(Biblioth. de Chartres. Papiers de l’abbé Brillon.)
Pour obtenir l’abbaye de Royaumont, le chancelier se tourna vers un autre de ses parents, Martin de Beaune de Semblançay, qui en était le commendataire, & qui occupait l’évêché du Puy. Par suite des prodigalités de ce personnage, la vieille abbaye était fort délabrée, & le peu de revenus qu’on en pouvait tirer étaient saisis par les créanciers du prélat. Le bénéfice n’était donc plus tenable. Martin de Beaune résigna la commande ; Philippe Hurault en fit pourvoir son fils par brevet du roi & par arrêt du conseil. Pour prix d’une complaisance qui lui coûta seulement le titre d’abbé, Martin de Beaune jouit jusqu’à sa mort des produits de l’abbaye. Entre les mains de son nouveau maître, la fondation de saint Louis se releva promptement, & reprit bientôt sa place parmi les plus belles résidences du royaume. Regnier fit de longs séjours à Royaumont. Le temps des grands voyages était passé pour lui. Dans cette pittoresque Thébaïde, le poëte goûtait, après bien des années d’agitation stérile, le repos & l’indépendance qui avaient manqué à sa jeunesse. Il semblait même que la fortune, cette grande capricieuse, se tournait vers lui au moment où il ne la recherchait plus. Il avait été chargé d’écrire les poëmes & les devises de l’entrée de Marie de Médicis à Paris, après son couronnement à Saint-Denis. La mort de Henri IV survint inopinément & ces projets de fêtes pompeuses firent place à des cérémonies funèbres[51]. Regnier perdait avec son roi le seul protecteur qui lui était resté. A partir de ce moment, le poëte, rebuté par les déceptions, se replie sur lui-même. Il devient irritable & ne se manifeste plus que par des plaintes. Mais si son humeur est aigrie, son génie reste intact. Des transports de sa colère, il écrit son admirable satire de Macette[52]. Ressaisi enfin & égaré par le démon de sa jeunesse, quoiqu’il s’en défende devant Forquevaus, il meurt à Rouen, où il était allé chercher clandestinement, où il croyait avoir trouvé la guérison d’un mal inavouable.
[51] J’ay veu de Regnier escrit à la main, l’entrée qui devoit être faite à la reyne Marie de Medicis à Paris, avec toutes les inscriptions composées par luy. Mais la mort de Henri IV survenuë inopinément, empecha cette grande ceremonie & fit supprimer cet ouvrage. Il est facile de voir dans ces vers que Regnier aymoit la desbauche.
(Rosteau, Sentences sur divers escrits. Manuscrit de la Bibl. Sainte-Geneviève.)
[52] Ce poëme fut accueilli avec une grande faveur, &, en 1643, il contribuait encore, pour beaucoup, à la vogue constante des œuvres du poëte chartrain. Le maître des Comptes Lhuillier, père de Chapelle, écrivait au grave mathématicien Bouillaud, chez M. de Thou : « Je vous prie de chercher sur le Pont-Neuf, ou en la rue Saint-Jacques, ou au Palais, les Satyres ; elles se vendent imprimées seules, in-8o. Ce sont celles que j’aymerois le mieux ; mais je crains qu’elles ne soient mal aisées à trouver. Il y en a d’autres fort communes, imprimées avec un recueil d’assez mauvais vers & mal imprimées. A défault des autres, vous prendrés celles là s’il vous plaist & séparerés les Satyres, que vous m’envoirés dans un paquet tout comme vous les aurés tirées. Mais il y a encore à prendre garde qu’en une impression ancienne la Macette manque, qui est la meilleure pièce & qui commence : La fameuse Macette. » Cet extrait de la correspondance de Lhuillier avec Bouillaud, donné par M. Paulin Paris dans le quatrième volume de son édition de Tallemant, est doublement précieux. Il nous montre à quel degré de rareté étaient déjà parvenues, trente ans après la mort de Regnier, les éditions originales des satires.
« Regnier, dit Tallemant, familier avec les plus répugnantes confidences, Regnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il estoit allé pour se faire traiter de la verolle par un nommé Le Sonneur. Quand il fut guéry, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du vin d’Espaigne nouveau ; ils lui en laissèrent boire par complaisance ; il en eut une pleurésie qui l’emporta en trois jours[53]. »
[53] Hist. de Desportes, éd. in-8o, I, 96.
Regnier mourut dans l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, rue de la Prison, proche le vieux marché. Ses entrailles furent déposées dans l’église Sainte-Marie-Mineure, que l’on voit encore au coin de la rue des Bons-Enfants où elle sert aujourd’hui de synagogue[54]. Le corps du poëte, enfermé dans un cercueil de plomb, fut, selon son vœu, inhumé à l’abbaye de Royaumont.
[54] V. La Revue de Normandie, année 1868, p. 611.
La réputation de Regnier, déjà grande de son vivant[55], s’accrut encore après lui. Cet hommage à la mémoire du poëte est attesté d’abord par les nombreuses éditions qui furent données de ses œuvres de 1613 à 1626. Pendant ce court espace de temps, les satires furent réimprimées chaque année. Il y a plus, on connaît pour 1614 cinq éditions[56] de Regnier.
[55] On lit dans le Registre-journal de Henry IV, par l’Estoile, édition Champollion, t. II, p. 494, sous la date du 15 janvier 1609 :
« Le jeudi 15, M. D. P. (Du Puy) m’a presté deux satyres de Reynier, plaisantes & bien faites, comme aussi ce poete excelle en ceste maniere d’escrire, mais que je me suis contenté de lire, pour ce qu’il est après à les faire imprimer. »
Et plus loin :
« Le lundi 26, j’achetai les Satyres du sieur Renier, dont chacun fait cas comme d’un des bons livres de ce temps, avec une autre bagatelle intitulée : le Meurtre de la Fidélité, espagnol & françois. Elles m’ont cousté les deux, reliées en parchemin, un quart d’escu. »
[56] Rouen, Jean du Bosc ; Paris, Ant. du Breuil, Pierre Gobert, Lefevre, & Abr. Guillemau.
Au-dessus de ces preuves matérielles de l’estime des contemporains, il faut placer des témoignages plus motivés. Sur ce point, l’histoire nous réserve mainte surprise, car Regnier a eu pour admirateurs des esprits absolument opposés, dont on pourrait dire qu’ils ne sont jamais tombés d’accord si ce n’est au sujet du poëte chartrain.
Au premier rang des juges de Regnier, se place le père Garasse. Indépendamment de sa prédilection pour les satires, le fougueux jésuite, l’adversaire de Pasquier & le dénonciateur de Théophile, trouvait dans leur auteur un auxiliaire pour combattre ses ennemis. A l’un, il reprochait de n’avoir pas, dans son tableau de la poésie française, cité Regnier comme un maître ; à l’autre, il faisait un crime de son impiété, lui montrant dans Regnier le pécheur & le pénitent. Les citations des satires abondent non-seulement dans les Recherches des Recherches[57], mais dans la Doctrine curieuse[58]. Elles constituent pour Garasse un élément de réquisitoire & comme la déposition d’un témoin.
[57] Paris, Chappelet, 1622. Pp. 112, 177, 179, 260, 401, 526, 570, 648, 687, 913 & 951.
[58] Paris, Chappelet, 1623. Pp. 36, 49, 61, 86, 123, 351, 428, 446, 907 & 971.
L’épitaphe de Regnier, tirée des Recherches, se retrouve dans la Doctrine curieuse, p. 107. Garasse, parlant de l’auteur, le traite « de jeune libertin, lequel se voyant abandonné des médecins en la fleur de son aage, composa luy mesme son épitaphe, au lieu de songer à vne bonne & genéralle confession de sa vie. »
Puis il ajoute : « Il est vray que cette fougue de jeunesse peut estre excusée en certaine manière, & en effect son autheur estant relevé changea bien d’advis & de façon de vivre, quoy qu’il y ait faict des vers assez libertins.
« Morte tamen laudandus erit, nam fine decoro
Hoc tantùm fecit nobile, quod periit. »
Il serait assurément fort intéressant d’examiner avec quelque détail le personnage que Garasse a fait de Regnier dans ses deux volumes ; mais cette digression nous conduirait trop loin. Ce qui importait au sujet, la preuve de la vieille réputation de notre poëte, est maintenant établi.
Entre Garasse & Boileau, qui, le dernier venu, mais non le moins autorisé, proclama Regnier le maître de la satire, & le choisit hautement pour modèle, apparaissent Colletet & Mlle de Scudéry. L’historiographe de nos poëtes s’était proposé d’écrire une notice importante sur la vie de Regnier. Par malheur, il s’en est tenu aux premières pages de son travail, qui n’a point été achevé. Aucun éclaircissement n’a été donné sur l’existence du poëte. En cette occasion, la curiosité se trouve encore inutilement mise à l’épreuve. Toutefois les considérations générales qui nous restent méritent d’être recueillies. Elles montrent comment Regnier était vu par un critique familier avec tous nos poëtes, & les exagérations mêmes de Colletet sont précieuses pour nous, parce qu’elles ont tout le relief d’une opinion universellement admise. Le morceau que nous allons offrir au lecteur est, en définitive, un portrait du temps. Certains traits sembleront trop lourds, d’autres paraîtront à peine indiqués, toutes ces imperfections tiennent à l’optique d’alors. Elles ajoutent à la sincérité du tableau, qui se recommande par un abandon & une franchise compatibles avec la plus grande justesse.
Colletet prend son récit d’un peu haut. Afin de proportionner la citation qui va suivre au cadre de cette notice, il est nécessaire d’en restreindre les termes au sujet qui nous occupe :
« Le roi Henry le Grand étoit l’ennemy des flatteurs & des lâches. Il lui importoit peu qu’ils fussent publiquement reconnus pour ce qu’ils estoient ; si bien que sous son regne, la satyre s’acquit un tel credit, qu’il n’y avoit point de poete à la Cour qui, pour acquerir du nom, ne se proposast de marcher sur les pas d’Horace & de Juvenal, & de faire apres eux des satyres à leur exemple. Mais certes, celuy qui l’emporta bien loin dessus les autres dans ce genre d’écrire, qui offusqua les Motin, les Berthelot & les Sigognes, & qui devint mesme plus qu’Horace & plus que Juvenal en nostre langue, ce fut l’illustre Regnier ; esprit en cela d’autant plus admirable qu’entre les nostres, il n’y en avoit pas encore eu qu’il eust peu raisonnablement imiter. Car encore que nos anciens Gaulois eussent composé des sirventes, que François Villon, que François Habert, que Clement Marot & quelques autres eussent fait des Satyres, c’estoit à dire vray, plustost de simples & froids coqs à l’asne, comme ils les appeloient alors, que de veritables poemes satyriques. Aussi Ronsard l’advoue luy-même lorsqu’il dit dans une Elegie à Jean de la Peruse, que jusques en son temps aucun des François n’avoit encore réussi ny dans la satyre, ny dans l’epigramme, ce qu’il espere un jour devoir arriver :
L’vn la satyre & l’autre plus gaillard
Nous sallera l’épigramme raillard.
« Mais, si d’un coté il y eut beaucoup de difficultés dans ce travail pour Regnier, il y eut beaucoup de gloire pour luy à l’entreprendre, puisqu’il y réussit de telle sorte que le vray caractere de la Satyre se rencontre dans les siennes, car la Satyre n’a pour fin & pour objet que l’imitation des actions humaines. Quel autre poete les a mieux & plus vivement représentees aux yeux des hommes ? Et comme ces actions sont diverses, quel autre en a mieux encore representé l’agreable varieté ? Dans la vive peinture qu’il en a faite, ne rend-il pas les unes dignes de pitié & de commiseration, les autres dignes de mespris & de haine, les autres dignes de risée ? En effet, c’est dans ses escrits que l’on peut voir les ambitieux & les avares, les ingrats & les prodigues, les superbes & les vains, les flatteurs & les babillards, les parasites & les bouffons, les medisans & les paresseux, les debauchés & les impies fournir une ample carriere à sa muse ulceree & un libre exercice à sa plume piquante, ce qu’il fait avec tant de sel & de pointes d’esprit, des ironies tellement naturelles & avec des railleries si naïves, qu’il est bien malaisé de le feuilleter sans rire & sans en même temps concevoir l’aversion qu’il prétend inspirer des imperfections & des crimes des hommes. Ainsi cela s’appelle dorer la pilule pour la faire avaler plus doucement. Il guerit insensiblement par elle les uns de leur noire melancolie & degage les autres des attachements coupables, & en cela comme il avoit exactement feuilleté les escrits des anciens poetes latins que j’ay nommés & italiens modernes, il ne feint point d’en transporter les plus beaux traits dans ses escrits, & d’enrichir ainsi la pauvreté de nostre langue de leurs plus superbes despouilles.
« Aussi dès qu’il eut publié ses Satyres, on peut dire qu’elles furent receues avec tant d’applaudissements que jamais ouvrage n’a mieux été receu parmi nous. Les differentes editions qui en ont été faictes dans presque toutes les bonnes villes de France & dans la Hollande mesme, sont des preuves immortelles de cette verité que j’avance. »
Une énumération complète des panégyriques de Regnier serait de peu d’utilité. Le mot d’ordre a été donné par Colletet. Il ne variera guère. Que l’on juge le poëte isolément ou qu’on l’oppose à ses rivaux, il excelle & il l’emporte. Il excelle parmi les satiriques parce que « il peint les vices avec naïveté & les vicieux fort plaisamment. Ce qu’il fait bien est excellent, ce qui est moindre a toujours quelque chose de piquant[59]. » Regnier l’emporte sur Malherbe & sur Boileau, parce qu’il écrit sous la dictée de son franc parler, parce qu’il recherche dans les libertés du langage, & non dans les apprêts du style, les mots les plus propres à rendre sa pensée. Il s’abandonne aux mouvements de l’instinct & répugne aux calculs de la réflexion. Une rudesse généreuse & une sensibilité originale relèvent ce penchant & lui donnent le niveau des plus hautes aspirations.
[59] Mlle de Scudéry, Clelie, part. IV, liv. II.
Avec ces tendances positives, Regnier s’est créé une langue vigoureuse qui fournit ample matière à l’étude. Par les archaïsmes dont ses vers offrent de fréquents exemples, il nous ramène en arrière vers les poëtes du milieu du XVIe siècle, dont il a fait sa lecture favorite ; par le tour & la vivacité de sa pensée, il nous porte en avant & il devient un des précurseurs de la poésie moderne.
L’Italie a eu quelque influence sur Regnier ; mais il ne faut la chercher ni dans le petit nombre de mots étrangers[60] qui se trouvent dans les satires, ni dans les exagérations burlesques dont le portrait du pédant est notamment entaché. Regnier n’a pas subi le joug du comique ultramontain, & la satire de l’Honneur, bien qu’elle soit imitée du Mauro, témoigne d’une répugnance marquée pour l’esprit outré de caricature & de bouffonnerie qui est le propre du génie berniesque. C’est par ses mœurs que le poëte montre combien a été puissante sur lui l’action de l’Italie. Il dépeint tout crûment, dans la pleine lumière du ciel romain, avec une impatience de l’effet qui trahit l’homme passionné, le viveur hâté de vivre & d’un tempérament assez fort, d’un esprit assez vigoureux pour suivre longtemps sans être brisé les emportements de sa nature. Pendant la plus grande partie de sa vie, Regnier a été sous le charme des amours libres. Il s’est quelquefois plaint d’être devenu la victime des importuns, il a été la proie des courtisanes. Malgré ces dangereuses promiscuités, il est demeuré sans flétrissure. Il a échappé au vice par l’amour du beau, &, par sa foi dans l’honneur, il est resté incorruptible au sein des corruptions.
[60] Barisel, catrin, matelineux, tinel, tour de nonne, quenaille, & faire joug. Les deux derniers mots étaient entrés depuis longtemps dans notre langue quand Regnier s’avisa d’en faire emploi. Quenaille pour canaille, de canaglia, a remplacé notre énergique mot de chiennaille.
V. Boucicaut, I, 24 :
Que il vendroit cher à ceste chiennaille sa mort.
Des italianismes, qui n’existaient pas dans l’édition de 1608, sont entrés dans les réimpressions suivantes. Ainsi ne coucher de rien moins que l’immortalité est devenu, en 1609 & 1612, ne coucher de rien moins de l’immortalité. Jusque-là il n’y avait qu’un emprunt du poëte à un idiome voisin du nôtre, l’éditeur de 1613 vint tout compliquer par une faute typographique. Il écrivit ce vers qui n’est d’aucune langue :
Ne touche de rien moins de l’immortalité.
La langue de Regnier porte en elle les traces de toutes les agitations du poëte. Quand l’enchaînement méthodique des mots devient une entrave pour la pensée, ou met obstacle à l’expression d’une autre idée, Regnier n’hésite pas à rompre la période commencée. De là des disjonctions fréquentes qui déconcertent le lecteur ressaisi plus loin par la justesse & la au prologue de la farce de Cuvier, dans les plaintes de Jacquinot :
Touiours ma femme se demaine
Comme ung saillant[61].
[61] Regnier avait poussé ses lectures assez loin. Dans Macette, on reconnaît des vers du Roman de la Rose.
A donner aiés clos les poins
Et à prendre les mains overtes,
dit la Vieille du Roman, & Macette à son tour répète :
A prendre sagement ayez les mains ouuertes.
Cette dernière observation nous amène à la variabilité du participe présent. Dans la plupart des cas, l’accord existe ; néanmoins cette règle subit de fréquentes exceptions :
Des chênes vieux
Qui renaissant sous toy reuerdissent encore.
Ces tiercelets des poetes
Qui par les carefours vont leurs vers grimassans.
Que Ronsard, du Bellay viuants ont eu du bien.
Qui viuans nous trahit & qui morts nous profite.
O chétifs qui mourant sur vn livre.
Puisque viuant ici de nous on ne fait compte.
Comme extension de l’accord, il y a lieu de citer l’exemple suivant :
le Lapite
Qui leur fist à la fin enfiler la garite,
Par force les chassants my morts de ses maisons.
Dans l’étude de la langue de Regnier, les permutations de lettres ont une certaine importance, & il est d’une grande utilité de distinguer celles qui sont du fonds de la langue de celles qui tiennent aux habitudes typographiques.
Ainsi le mot roussoyante dans ce vers :
De la douce liqueur roussoyante du ciel,
n’est pas, comme l’a supposé Brossette, un dérivé du primitif roux. Cette expression est le mot rosoyante, de rosée. Par permutation o est devenu ou, comme dans trope, coronne, dont on a fait troupe, couronne. Enfin par un accident typographique assez commun, l’s a été doublé ainsi qu’en d’autres cas l’ss par erreur a été abandonné pour l’s simple. On remarque en effet dans Regnier même cette dernière particularité :
Qu’un esprit si rasis ait des fougues si belles.
L’emploi typographique du c pour l’s a provoqué plus d’une méprise qu’il importe de signaler. Cycatricé, qui est une faute d’impression dans l’édition de 1613, a passé pour une leçon exacte & originale ; aussi quelques commentateurs sont-ils allés jusqu’à chercher une acception particulière pour ce mot. Malgré tant d’efforts, cycatrisé est l’expression consacrée par les trois premières éditions des satires de Regnier dans lesquelles chacun peut lire ces vers :
Pour moy, si mon habit partout cycatrisé,
Ne me rendoit du peuple & des grands mesprisé.
Ces permutations de lettres doivent être examinées de près. Dans l’exemple cité plus haut, la rime offrait un éclaircissement dont il fallait tenir compte. Le sens intime joue encore un plus grand rôle. Il permet seul de conserver ou d’éliminer la lettre propre ou étrangère au mot.
Ainsi, dans la satire VII, Regnier, s’adressant au marquis de Cœuures, lui dit :
Comme a mon confesseur vous ouurant ma pensée
De ieunesse & d’amour follement insensée,
Ie vous conte le mal où trop enclin ie suis.
Follement insensée est la leçon donnée par 1613. Elle paraît acceptable. Il y a là cependant encore une infidélité au texte original, qui porte :
De ieunesse & d’amour follement incensée.
Sans contredit, ici l’expression l’emporte par la vigueur. Elle nous semble bizarre parce qu’elle n’est pas venue jusqu’à nous ; mais elle est bien d’une langue néo-latine en veine de jeunesse & de caprices.
Le cadre restreint de cette notice ne nous permet guère de nous attarder sur tous les points de notre sujet. Des indications rapides & propres à conduire les lecteurs à d’autres découvertes constituent uniquement notre tâche. Souvent une singularité passe pour une erreur, & l’on serait tenté de corriger le texte, lorsque le rapprochement d’autres auteurs vient justifier l’anomalie apparente. Ainsi les mots Arsenac, Jacopins & Juys semblent autant de barbarismes. Or les deux premiers mots doivent être conservés : Arsenac est dans Malherbe, & Ménage explique Jacopins. Enfin Juys est une prononciation figurée, la lettre f étant muette devant une consonne. Naïfveté, veufve, Juifs.
Touiours iniuste mort, les meilleurs tu rauis,
Trois bons princes tu mets hors du conte des vifs[62].
[62] Voir Brachet, Grammaire de la langue du XVIe siècle, p. CI.
Si la lecture des auteurs du XVIe siècle est nécessaire pour éclaircir les archaïsmes & les singularités de la langue de Regnier, elle n’est pas moins utile pour déterminer la valeur du poëte comme écrivain. Les faux panégyristes, qui étudient un personnage littéraire en prenant soin de faire le vide autour de leur héros, s’exposent à voir dans cette idole des originalités qu’elle n’a pas, &, de méprise en méprise, à méconnaître des beautés vraiment dignes d’admiration. Pour un certain nombre de vers très-serrés, où la pensée, concise & nette comme une maxime, s’enlève avec vigueur sur le fond du récit, on a voulu faire de Regnier un créateur d’axiomes. Ce jugement est trop large, & partant il devient inexact. La création n’est point ainsi à portée de la main. Regnier a puisé dans nos vieux proverbes, &, avec la seule tendance de son esprit vers la simplicité & la lumière, il leur a donné de la rondeur & de l’éclat. Il a pris un peu partout, dans le langage du peuple qui souvent de deux dictons en fait un[63], & dans l’espagnol qui pour être pittoresque sacrifie parfois la clarté[64]. Plus habituellement il exploite le fonds commun des axiomes nationaux ou nationalisés par leur accession à notre langue. Il s’est ainsi servi de cette admirable locution : « tomber de la poële en la braise, » qui est signalée par Henri Estienne[65], & qui se rencontre dans Théodore de Bèze[66] ; & il a pris dans le trésor de nos sentences le vers final qui termine sa troisième satire :
On dit communement en villes & villages
Que les grands clercs ne sont pas les plus sages[67].
[63] Faire barbe de paille à Dieu. Voir H. Estienne, Precellence du Langage françois, Paris, 1579, & Bouchet, Serée 35, Paris, 1597.
[64] Les Espagnols disent en effet : « Corsario à corsario, no hay que ganar que los barillos d’agua. » De corsaire à corsaire, il n’y a rien à gagner que des barils d’eau. Il s’agit ici des barils d’eau douce que les corsaires emportaient à leur bord & qui constituaient la plus précieuse partie de leur fret.
V. Brantôme, éd. Jannet, II, 52.
Pour simplifier ce proverbe, Regnier a supprimé les expressions à éclaircir & il nous a laissé le dicton :
Corsaires à corsaires
L’un l’autre s’attaquant ne font pas leurs affaires.
[65] Precellence du Lang. fr. Éd. cit., p. 146.
[66] Reveille matin des François, 1574. Dial. II, p. 134.
[67] V. le Recueil des sentences notables, &c., de Gabriel Murier. Anvers, 1568, in-12.
Mais ce n’est pas dans ces imitations que se trouve l’originalité véritable de Regnier & la marque de son génie. Personne n’attend ici des extraits qui, pour être complets, occuperaient des pages entières. Nous examinons la langue du maître, nous sondons le terre-plein des mots pour y découvrir le pur métal &, si l’on peut dire, l’or de la pensée. A chaque pas l’étincelle jaillit du sol & la lumière s’élève en nous montrant les visions du poëte :
Ces vaillans
Qui touchent du penser l’estoille poussinière.
Macette
Dont l’œil tout pénitent ne pleure qu’eau benite.
Voici l’honneur :
Ce vieux saint que l’on ne chôme plus…
Et ces femmes qui l’ont
D’effet sous la chemise & d’apparence au front.
Bientôt les jeunes pensers cèdent aux vieux soucis ; le poëte souffre, il estime que nous vivons « à tastons, » que la terre n’est plus un lieu tutélaire,
Vn hospital commun à tous les animaux.
Mécontent de la fortune, déçu par l’amour & accablé par la maladie, Regnier se tourne vers Dieu, & quoique la prière soit pour son esprit une épreuve sévère, là encore il retrouve les élans, pour parler sa langue même, les fougues habituelles de sa pensée.
Toy, dit-il à Dieu,
… Toy, tu peux faire trembler
L’vniuers, & desassembler
Du firmament le riche ouurage,
Tarir les flots audacieux,
Ou, les eleuant jusqu’aux Cieux,
Faire de la terre vn naufrage…
Tout fait joug dessous ta parole :
Et cependant, tu vas dardant
Dessus moy ton courroux ardent,
Qui ne suis qu’vn bourrier qui vole.
Ces vers, par leur objet & par leur mesure, contrarient évidemment l’inspiration du poëte. Cependant tel est le souffle qui les anime, si fort & si haut en est le sens, que le poëte courbé devant Dieu semble redire les imprécations de Prométhée.
Après toutes ces observations qui ont eu pour objet unique la vie & le génie de Regnier, le moment est venu d’aborder les diverses réimpressions des satires. Il y a là, comme en tout ce qui touche à notre poëte, un gros sujet d’étude, puisqu’on n’en connaît guère moins de soixante-dix éditions. De 1608 à 1869, ces publications, conçues dans un esprit très-différent, ont une histoire avec des périodes très-tranchées. De 1608 à 1612, Regnier, maître de son œuvre, l’accroît lentement, dispose à son gré les satires nouvelles & laisse à l’écart les pièces libres qu’il écrit, sans y mettre son nom, pour les anthologies à la mode. A partir de 1613, les satires, accrues de morceaux inédits & de poésies licencieuses, semblent préparées pour servir de première partie à un recueil satirique. Le Discours au Roy est rejeté à la fin du volume, à la suite des épigrammes & des quatrains, comme pour établir une séparation bien marquée entre les œuvres de Regnier & celles des poëtes qui paraissent l’avoir choisi pour maître. Trois ans plus tard, en effet, les satires sont publiées avec une collection de pièces destinées à entrer dans le Cabinet satyrique. Avec ce bagage étrange, les œuvres de Regnier sont réimprimées pendant trente années. Toutefois, de 1642 à 1652, les Elzeviers, venus à Paris & guidés par des érudits, suppriment les pièces abusivement jointes aux satires & donnent les deux éditions améliorées qui vont servir de modèle jusqu’au moment où Brossette, en 1729, mettra au jour un texte accompagné de commentaires. Ce dernier travail, repris par Lenglet du Fresnoy, Viollet-le-Duc & M. Ed. de Barthélemy, fait place, en 1867, à la réimpression du texte de 1613[68], considéré à cause de sa date comme la dernière leçon du vivant de l’auteur. A compter de ce moment, nous abordons les éditions originales, trop longtemps délaissées & les seules auxquelles on puisse demander la pensée exacte de l’auteur aussi bien que l’indication certaine des formes de la langue.
[68] Paris. Académie des Bibliophiles. Édition par Louis Lacour, impression par D. Jouaust ; in-8o de XVIII-309 pages.
Sous ce rapport, l’édition de 1608 tient le rang que lui assigne sa date. Ce précieux livre, offert au roi comme un hommage de vive reconnaissance, porte tous les indices d’une exécution faite avec soin. Les témoignages de perfection sont dans la pureté du texte & dans les détails d’ornement. L’excellence des variantes est établie par tous les éditeurs qui se sont livrés à des travaux comparatifs sur les leçons des satires. Quant à la typographie du volume, elle est due au célèbre éditeur de Ronsard, Gabriel Buon. Les fleurons, qui portent le nom de cet imprimeur, font foi de son concours[69].
[69] Une particularité bizarre dénote avec quel soin les premières œuvres de Regnier furent livrées au public. Le nom de Bertault, placé en tête de la cinquième satire, a été rectifié en 1608, à l’aide d’un bandeau collé sur la première dédicace, imprimée ainsi par erreur : A monsieur Betault, evesque de Sées.
Des raisons analogues à celles qui viennent d’être exposées peuvent donner de la faveur à l’édition de 1609. L’impression en a été confiée à P. Pautonnier, imprimeur au Mont-Saint-Hilaire. Or ce typographe est connu par ses travaux. Le texte des satires a été accru de deux satires nouvelles, le Souper ridicule & le Mauvais Gîte, que l’auteur a placées entre la IXe & la Xe satire, afin d’éviter pour le Discours au Roy le voisinage d’une pièce trop libre, & il présente une régularité notable. L’orthographe des mots est moins capricieuse, elle tend visiblement à l’unification qui ne se montre point dans l’édition précédente.
La réimpression de 1612 a été faite sur le texte de 1609. A part quelques feuillets, ce volume reproduit page pour page le livre qui lui a été donné pour modèle. Il offre de plus, entre la XIIe satire & le Discours au Roy, la première leçon de Macette[70].
[70] Cette édition, très-rare pour ne pas dire introuvable, m’a été fort gracieusement communiquée par M. Henri Cherrier, qui m’a par son obligeance mis à même de donner d’abord le texte original de Macette, de relever les variantes des autres satires, & enfin de faire toutes les observations nécessaires pour la description d’un livre de grande valeur.
Jusqu’ici, comme on l’a vu, l’œuvre de Regnier s’est lentement accrue. En quatre années, de 1608 à 1612, trois satires seulement sont venues grossir l’œuvre du poëte chartrain. Cette gradation n’est point calculée. Elle est conforme à ce que nous savons du caractère du poëte. D’un autre côté, Regnier avait, en 1611, publié dans le Temple d’Apollon la plainte En quel obscur séjour, & l’ode Jamais ne pourray ie bannir. Telles étaient les manifestations officielles de son esprit. Au-dessous, dans le commerce intime des satiriques de profession, notre poëte produirait de petits poëmes libertins. Ces compositions clandestines restaient sous le voile de l’anonyme lorsqu’elles étaient publiées dans les recueils du temps. C’est ainsi que le Discours d’une maquerelle parut, en 1609, dans les Muses gaillardes sans nom d’auteur. D’autres pièces du même genre sont imprimées du vivant du poëte, qui répudie également toute paternité. Enfin, sous la date de 1613, une nouvelle édition des satires est donnée. Des fautes typographiques, des lacunes graves[71], des négligences de toute sorte, attestent une précipitation extraordinaire. De plus, cette réimpression comprend un pêle-mêle de pièces nouvelles, quatre satires, trois élégies, un sonnet, des stances libertines, une épigramme & des quatrains classés sans ordre avant le Discours au Roy, comme par un sentiment de fidélité dérisoire aux habitudes du poëte.
[71] Quatorze vers ont été omis dans la Macette, à partir de celui-ci :
Fille qui sçait son monde à saison opportune.
Deux vers manquent également dans l’élégie intitulée Impuissance :
Bref tout ce qu’ose amour…
Puisque ie suis retif…
On a attribué ces vers aux Elzeviers, qui, pour compléter une pièce, n’auraient pas reculé devant une interpolation. Ces suppositions sont inexactes. Le premier vers se trouve dans les Délices de la Poésie françoise, de Beaudouin, Paris, 1620, II, 679, & le second est tiré de l’édition des Satyres de Regnier, Paris, Ant. du Breuil, 1614.
L’examen de cette édition, hâtivement exécutée, composée de morceaux disparates, & pour tout dire entièrement différente de celles qui l’ont précédée, amène à croire qu’elle a été donnée lorsque Regnier n’était plus. La mort seule du poëte pouvait permettre une réimpression sans soin & sans choix. De quelque façon qu’elle fût présentée, l’œuvre de Regnier tirait des derniers instants du défunt & de la cause même de sa fin un intérêt particulier[72]. Un autre motif d’urgence poussait Toussaint du Bray à mettre son nouveau livre en vente, le privilége du 13 avril 1608 allait expirer dans les premiers jours de 1614, il était opportun de précipiter la publication.
[72] L’insertion de l’ode la C. P. est une allusion non équivoque à la mort du poëte & vient corroborer l’opinion suivant laquelle l’édition de 1613 est une réimpression posthume.
On peut encore du fait suivant tirer une nouvelle preuve que l’édition de 1613 était regardée comme une édition posthume, accueillie avec réserve. En 1619, le libraire parisien Anthoine Estoc publia les poésies de Regnier. Il prit dans 1613 dix-sept satires, trois élégies, & le Discours au Roy qui termine le volume. Il laissa de côté les autres pièces qu’il savait avoir été ajoutées à l’œuvre du poëte défunt contrairement à ses intentions.
Il ne faudrait pas attribuer ces suppressions à d’autres scrupules, car Anthoine Estoc fut le premier éditeur du Parnasse satyrique. Il écarta donc les pièces libres de 1613, non par égard pour le lecteur, mais par respect pour la volonté de l’auteur.
D’autres particularités font connaître les auteurs de l’édition. La pléiade satirique, dont Regnier avait été l’étoile la plus brillante, se trouvait alors fort entamée : Sigognes était mort ; Berthelot & Motin restaient seuls ; Colletet, Frenicle & Théophile devaient renforcer le groupe un peu plus tard. Motin, ami de Regnier, lié avec Forquevaux & d’autres familiers du poëte, était à même de recueillir les œuvres inédites & les pièces anonymes qui, dans une réimpression des satires, semblaient un complément de l’œuvre déjà connue. Du reste, il possédait personnellement des morceaux dont il était redevable à son intimité avec Regnier. Il se mit donc à l’œuvre en hâte & un peu confusément, car il tira des œuvres de Passerat, imprimées en 1606, un sonnet, & il omit d’emprunter aux poésies de Rapin, publiées en 1610, au Temple d’Apollon, paru en 1611, les pièces que renfermaient ces divers ouvrages. D’autre part, soit qu’il fût mal servi par ses souvenirs ou qu’il eût été induit en erreur, il accueillait dans les quatrains celui que les manuscrits[73] attribuent à Théodore de Bèze :
Le Dieu d’amour…
[73] Bibl. nat. Fonds français, no 1662, fo 27.
Enfin il faisait entrer dans l’œuvre de Regnier les stances sur le Choix des divins oiseaux, boutade dont le véritable auteur lui était bien connu[74].
[74] Après la mort de Motin, cette pièce fut publiée sous son nom ; mais elle garda toujours sa place dans l’œuvre de Regnier. Il est probable que les deux poëtes commirent ensemble ce péché de plume.
De son côté, Berthelot ne restait pas inactif. Le moment lui paraissait venu d’ajouter à l’œuvre du maître l’œuvre des rimeurs qui se disaient ses élèves. Il s’agissait de dérober au poëte quelques rayons de sa gloire. On peut estimer que Motin se plia d’abord à ces desseins. La disposition des poésies de l’édition de 1613, le classement des pièces les moins importantes avant le Discours au Roy, qui délimite ainsi l’œuvre de Regnier de celle de ses imitateurs, ne pourraient pas s’expliquer sans une telle hypothèse.
Un titre général devait être imposé à cet assemblage répugnant. Il était ainsi conçu : Les Satyres du Sr Regnier, reueües, corrigées & augmentées de plusieurs Satyres des sieurs de Sigogne, Motin, Touvant & Berthelot, qu’autres des plus beaux esprits de ce temps. Tout était convenu, lorsqu’une rupture éclata entre Motin & Berthelot. La cause du désaccord échappe à toutes les investigations. Toussaint du Bray voulut peut-être se renfermer dans les termes stricts de son privilége & éviter tout risque de conflit avec Antoine du Breuil, son confrère, l’éditeur du livre des Muses gaillardes, dont une grosse partie entrait dans l’édition projetée. Quoi qu’il en soit, les poésies de Regnier parurent seules, &, après la mort de Motin, en 1616, Berthelot, réalisant enfin le plan formé trois ans auparavant, donna au public la réimpression collective des Satyres.
C’est de ce livre, apprécié à sa juste valeur par les bibliophiles du XVIIe siècle, comme on l’a vu plus haut par la lettre de Lhuillier[75], que l’on tire habituellement, sans motif sérieux qui en établisse l’authenticité, les épigrammes & les stances commençant par ces vers :
Ieunes esprits qui ne pouuez comprendre.
Hélas ! ma sœur ma mie, i’en mourrois.
Ce disoit vne ieune dame.
Margot s’endormit sur vn lit.
Par vn matin vne fille escoutoit.
Vn bon vieillard qui n’auoit que le bec.
Vn gallant le fit & le refit.
Vn medecin brusque & gaillard.
Puisque sept pechés de nos yeux.
L’édition de 1616 offre encore une particularité. Elle a servi de modèle à toutes les réimpressions qui ont paru jusqu’à 1645. De 1616 à 1628, le nombre des pièces varie peu. A partir de 1623, il s’accroît de Stances au Roy, pour Théophile. Le volume sert de véhicule à des supplications en faveur de l’exilé. Ces poésies subsistent longtemps après qu’elles n’ont plus d’objet. Enfin, à compter de 1628, les poésies libertines sont, à chaque réimpression, éliminées par la volonté de la censure. Ainsi, en 1635 (Paris, N. & J. de la Coste), ces morceaux, qui s’élevaient primitivement à soixante & onze, sont réduits à trente-cinq.
En 1642, une nouvelle phase de publication commence. Des étrangers, les Elzeviers, faisant acte d’éditeurs français, dégagent l’œuvre de Regnier. Guidés par des savants & par des bibliophiles : les frères Dupuy, gardes de la Bibliothèque du Roi, l’avocat général Jérôme Bignon, le duc de Montausier & le chancelier Seguier[76], ils suppriment d’abord les satires que Berthelot avait jointes aux pièces de Regnier, & de celles-ci mêmes ils écartent les pièces douteuses ou répugnantes. Ils éliminent ainsi le quatrain du Dieu d’amour, les stances sur le Choix des divins oiseaux & l’ode sur la C. P. En même temps ils revisent, complètent & châtient le texte. Par exemple, à l’aide de l’édition des satires d’Ant. du Breuil (Paris, 1614) & du second livre des Délices de la poésie françoise (Paris, 1620), ils complètent la satire de l’Impuissance. Ils tirent du Temple d’Apollon & du Cabinet des Muses les stances En quel obscur séjour, l’ode Jamais ne pourray ie bannir & le dialogue de Cloris & Phylis. Des possesseurs de pièces inédites leur communiquent deux satires, une élégie[77] & des vers spirituels[78]. Enfin, sur des indications inexactes, ils font entrer dans l’œuvre du poëte une ode apocryphe intitulée Louanges de Macette[79].
[76] Voir les dédicaces placées en tête du Sénèque de 1639, du Commines de 1648 & des Lettres de Grotius ad Gallos, même année. Elles établissent les relations des Elzeviers & montrent la reconnaissance dont ils se sentaient pénétrés à l’égard de leurs protecteurs.
[77] Ces trois pièces commencent ainsi :
N’avoir crainte de rien & ne rien esperer.
Perclus d’vne jambe & des bras.
L’homme s’oppose en vain contre la destinée.
[78] Sous ce titre général se trouvent les stances Quand sur moy je jette les yeux, l’hymne sur la nativité de Notre-Seigneur, trois sonnets & le commencement d’un poëme sacré.
[79] Cette ode paraît avoir été prise des manuscrits de la Bibl. nat. F. fr. (ancien fonds de Mesmes), no 884, fo 194.
Ces améliorations évidentes ont entraîné à leur suite des perfectionnements douteux. Nous avons dit tout à l’heure que les Elzeviers avaient châtié le texte de Regnier. L’expression est juste. Le châtiment alla jusqu’à la torture. Toutes les expressions surannées, & en 1642 on pouvait en voir beaucoup dans les Satyres, furent rajeunies. Douloir & cuider firent place à s’affliger & à penser ; ici-bas fut substitué à çà bas. Les qualificatifs trop forts, hargneux, par exemple, furent adoucis. On choisit pour en tenir lieu le mot honteux, dont le sens est bien différent. Pour des raisons de méticuleuse pudeur, sade, qui dans Willon (Regr. de la B. H.) a donné sadinet, devint l’expression doucette ; plats, trop familier dans le sens de propos, fut considéré comme un synonyme de faits. Tous ces changements conduisirent à des contre-sens. Parler librement[80] fut mis pour parler livre ; des arts tout nouveaux sembla convenablement rendu par des airs tout nouveaux. Des vers, dont la quantité ne satisfaisait pas l’oreille, furent allongés d’une syllabe, le tout en dépit de la leçon de l’auteur & des traditions littéraires[81]. Des gens du monde, avec leurs vues sur les bienséances poétiques, s’étaient unis à des étrangers ignorans des intimités de la langue. On comprend ce que de tels alliés durent introduire de caprices & de maladresses dans les poésies de Regnier.
[80] Cette expression parler livre se rencontre chez Regnier en deux endroits, satires VII & XIII. Les Elzeviers, après avoir, en 1642, substitué au texte leur version, parler libre & librement, ont en 1652, mais seulement dans la satire VII, rétabli la leçon originale.
[81] Des altérations plus graves ont été commises dans le dialogue de Cloris & Phylis. Le vers
Par sa mort mon amour n’en est moins enflammée
a été modifié de la sorte :
S’il n’auoit qu’vn desir je n’eus qu’vne pensée ;
& le vers
Avec toy mourront donc tes ennuis rigoureux
& les trois suivants, rejetés huit vers plus loin, se trouvent intercalés contre toute raison dans une tirade à laquelle ils n’appartiennent point.
Le travail des Elzeviers, œuvre de fantaisie & de raison, s’accomplit lentement. La première réimpression due à leurs soins (selon la copie imprimée à Paris, CIↃ IↃ XLII.) parut quatre ans après que Jean Elzevier se fut établi à Paris. Elle ne comprend comme poésies nouvelles que les morceaux tirés du Temple d’Apollon. Mais on y remarque déjà les suppressions dont il a été fait mention, & les corrections qui ont été signalées plus haut. En 1545 Jean Elzevier, de retour en son pays, fut remplacé par son cousin Daniel, qui passa quatre années à Paris. C’est dans cet espace de temps assez court que furent recueillis les éléments de l’édition de 1652, donnée à Leiden, sous les noms de Jean & Daniel Elsevier. Cette dernière réimpression, grossie de morceaux importants, parmi lesquels, il est vrai, figurent à tort les Louanges de Macette, est une reconstitution précieuse de l’œuvre de notre premier satirique. Elle a été exécutée à l’étranger, & elle en porte la preuve en plus d’une page ; mais elle a été préparée par des bibliophiles parisiens, & nous pouvons la revendiquer comme un livre français.
Pendant plus d’un demi-siècle, l’édition de Jean & Daniel Elzevier servit de modèle aux réimpressions de Regnier. Mais le temps était arrivé des publications avec commentaires. Rabelais, Montaigne venaient de paraître accompagnés des notes de Le Duchat & de Coste, lorsqu’un avocat de Lyon, ex-échevin de cette ville, Brossette[82], entreprit de donner, avec des remarques critiques, un meilleur texte de Regnier. Le nouvel annotateur était un humaniste instruit & défiant de lui-même, ce qui n’est pas une mince qualité. Il n’épargna point ses peines & recourut à tous les érudits en renom de son temps. Lorsqu’il ne trouva pas de lui-même les éclaircissements qu’il jugeait nécessaires, il fit appel au savoir de La Monnoye & du président Bouhier[83]. D’autre part, il demandait au dessinateur Humblot un important frontispice, des vignettes & des fleurons qui furent gravés par N. Tardieu, Baquoy, Matthey & Crepy le fils, pour le titre & les principales divisions du volume. En même temps qu’une bonne édition, Brossette voulait publier un beau livre. Cet ouvrage parut donc en grand format vers la fin de 1729, à Londres[84], & non à Paris, comme le dit Brunet, sous la rubrique de Londres.
[82] Brossette avait publié en 1716 sa première édition de Boileau commencée sous les yeux de l’auteur. Quand le vieux poëte, écrivant à son commentateur, l’entretenait de Regnier, il ne manquait pas d’ajouter, notre commun ami. Cette appréciation intime vaut bien des éloges pompeux, & Brossette, en donnant au public une réimpression de Regnier, n’a probablement fait qu’exécuter une des volontés dernières du législateur du Parnasse.
[83] La correspondance du président Bouhier (manus. de la Bibl. nat. F. fr., 24,409, fo 391 à 395) contient quatre lettres de La Monnoye des 15 septembre 1726, 7 octobre 1729, 16 septembre & 2 décembre 1732. Toutes sont relatives à l’édition de Regnier, & à la contrefaçon de cet ouvrage par l’abbé Lenglet du Fresnoy. Je dois cette intéressante indication à l’obligeance de M. Tamizey de Larroque.
[84] Chez Lyon & Woodman, in-4o, XXII-403, plus trois feuillets de table & d’errata.
Dans ce volume, les poésies de Regnier étaient disposées suivant un ordre méthodique : satires, épîtres, élégies, poésies mêlées, épigrammes & poésies spirituelles. Le texte, corrigé à l’aide de l’édition de 1608, était accompagné d’éclaircissements historiques & de notes où les variantes & les imitations étaient indiquées avec soin. Sur certains points cependant, Brossette se contente trop facilement[85]. Il paraît n’avoir point connu l’édition de 1609, & il recueille des leçons de peu de valeur dans des réimpressions qui ne méritent aucun crédit[86].
[85] Quoique Brossette n’intervienne pas habituellement dans le texte de l’auteur, il a pris sur lui de modifier le vers
Et faisant des mouuans & de l’ame saisie.
Le commentateur pensait que mouvans était une faute d’impression, & qu’il fallait écrire mourans. Or le mot employé par Regnier était bien l’expression à conserver. On en retrouve l’équivalent chez tous les poëtes qui mettent dans la bouche d’une vieille des critiques contre les amoureux dont une courtisane doit fuir le commerce :
Ces prodigues de gambades
Qui ne donnent que des aubades.
(J. du Bellay, éd. Marty-Laveaux, II, 370.)
On ne doit aux termes où nous sommes
Faire par la beauté difference des hommes,…
Ny pour sçauoir sonner sur le luth vne aubade,
Ou faire dextrement en l’air vne gambade.
(De Lespine, Recueil des plus beaux vers de ce temps, 1609, p. 425.)
[86] Brossette a fait entrer comme pièces nouvelles, dans les poésies de Regnier, le sonnet sur la mort de Rapin, l’épitaphe recueillie par Garasse & l’épigramme contre Vialart tirée de l’Anti-Baillet.
Malgré ces imperfections, le commentaire de Brossette a été souvent reproduit[87] & il servit de modèle à M. Viollet-le-Duc[88] & à M. Ed. de Barthélemy[89]. L’édition même de 1729 a donné lieu à deux contrefaçons en 1730 & en 1733. La première, in-4o de 400 pages, plus deux feuillets de table, n’est qu’une simple réimpression donnée à Amsterdam, chez Pierre Humbert. Le frontispice & la vignette dessinés par Humblot pour le titre de l’ouvrage & l’en-tête des satires ont été grossièrement copiés, & ils portent pour unique signature celle du graveur Seiller Schafthus[90]. La fidélité de l’ornementation n’est pas allée au delà, mais l’obéissance typographique s’est étendue fort loin, car de la page XIII à la page 383, la contrefaçon ne diffère point de l’original. Il en est tout autrement de la réimpression de 1733, qui est une œuvre d’insigne tromperie[91]. L’anonyme auteur de ce livre s’est approprié l’avertissement de Brossette. Il y a intercalé un paragraphe où il s’excuse des lacunes de sa première édition & manifeste l’espoir que son nouvel ouvrage sera favorablement accueilli du public.
[87] Paris, Lequien, 1822, in-8o de 398 pp. ; Paris, Delahays, 1860, avec de nouvelles remarques par M. Prosper Poitevin.
[88] Paris, Didot, 1822 ; Desoer, 1823 ; Jannet, 1853.
[89] Paris, Poulet-Malassis, 1862.
Cette édition comprend trente-deux pièces nouvelles dont nous discuterons la valeur en examinant ci-après les manuscrits de la Bibliothèque nationale.
[90] Sur le titre même se trouve une vignette signée : Humblot inv. & Daudet fecit.
[91] Voici le titre exact de ce livre : « Satyres & autres œuvres de Regnier, accompagnées de remarques historiques. Nouvelle édition considérablement augmentée. A Londres, chez Jacob Tonson, libraire du Roy & du Parlement, M.DCC.XXXIII. »
Il forme un in-4o de XX-416 pp. plus deux feuillets de table. Les vers de Regnier sont suivis, p. 350, de stances sur les Proverbes d’amour, de l’ode sur le Combat de Regnier & de Berthelot, enfin de Poésies choisies des sieurs Motin, Berthelot & autres poëtes célèbres du temps de Regnier.
L’ornementation du volume a été très-soignée. Le titre fait face à un frontispice de Natoire gravé par L. Cars, & il porte lui-même une vignette de Cochin. Quatre vignettes formant fleurons pour les satires, les épîtres, les élégies & les poésies diverses, ont été également dessinées par Natoire & gravées par Cochin. Trois autres enfin signées de Bouché & de L. Cars complètent cet ensemble de figures, en tête de la dédicace des satires, & pp. XX, 53, 95, 108, 225, 231, 245, 284, 367 & 413. Enfin chaque page de texte est entourée d’un encadrement rouge qui ajoute à l’aspect du volume.
En dépit de cette supercherie, l’édition de 1733 fut rapidement reconnue pour l’œuvre d’un faussaire. Les pièces que l’auteur regrettait de n’avoir pas connues en 1729 étaient celles-là mêmes que les Elzeviers avaient éliminées de leurs réimpressions & d’autres poésies du même genre qui avaient été recueillies par les éditeurs du Cabinet satyrique. La trouvaille ne valait guère qu’on lui fît tant d’honneur. Elle était du nombre des conquêtes qui doivent être réalisées sans grand bruit. L’indiscrétion seule du nouvel éditeur dévoilait en lui des tendances étrangères à Brossette.
En conséquence, grâce au Cabinet satyrique[92] & à l’engouement de l’éditeur de 1733 pour ce recueil, la réimpression des œuvres de Regnier comprit de plus que la précédente : l’Ode sur une vieille maquerelle, p. 299 ; les Stances sur la Ch. P., p. 307 ; l’Ode sur le même sujet, p. 308 ; le Discours d’une vieille maquerelle, p. 315, & sept épigrammes : le Dieu d’amour, l’Amour est une affection, Magdelon n’est point difficile, Hier la langue me fourcha, Lorsque i’estois comme inutile, Dans un chemin & Lizette à qui l’on faisoit tort.
[92] L’édition du Mont-Parnasse, de l’imprimerie de messer Apollo, due à Lenglet du Fresnoy, est celle qui servit pour l’accroissement des poésies de Regnier. La comparaison des textes ne laisse aucun doute sur ce point.
Le manque de goût de l’éditeur se révéla d’une manière encore plus marquée dans le commentaire dont il crut devoir accompagner le texte de Regnier. Au lieu de compléter les remarques existantes à l’aide d’observations précises & véritablement neuves, il y ajouta des réflexions à double sens & hors de propos. Il s’abandonna sur le texte de l’auteur à des critiques dérisoires, & dans les notes de Brossette il intercala des digressions bouffonnes. Quelques exemples pris au hasard édifieront le lecteur sur cet ouvrage qui est par excellence un livre de mauvaise foi.
L’expression trousser les bras (S. I) ne paraît pas noble. Cette appréciation délicate est suivie d’une remarque moins relevée : « on trousse autre chose que les bras. »
Le mot semence (S. II) semble bien autrement répugnant. Voici l’arrêt qui frappe ce malheureux : « Expression qui ne doit pas entrer dans un discours qui peut être lu par des gens d’honneur. Tout au plus un médecin & un chirurgien en doivent-ils parler entre eux. »
Regnier s’était un jour plaint, dans sa deuxième satire,
Que la fidélité n’est pas grand reuenu ;
mais il avait gardé sa foi à son maître, attendant avec patience, non la fortune, mais la récompense de ses services. Tant de désintéressement irrite le commentateur. Il s’emporte : « Regnier, écrit-il, avait tort d’être fidèle à outrance : ce n’est pas toujours le moyen sûr de s’avancer auprès des grands. Les voici donc, ces moyens : les servir dans des ministères agréables, mais secrets ; demander avec importunité ; se faire craindre de ceux que l’on approche, & les obliger par là d’acheter votre silence. J’ai connu des ministres…, il falloit leur montrer les dents pour les obliger à faire ce qu’on leur demandoit. Ainsi trêve de zèle avec les grands[93]. »
[93] L’édition de 1733 donne parfois de meilleures explications que celle de 1729 ; mais le cas est rare. Fustés de vers (S. IV), par exemple, que Brossette avait traduit par fournis de vers, est plus justement interprété par battus. Du reste dans la vieille langue du droit, fusté signifie bâtonné, fouetté de verges.
L’auteur de ces belles maximes, de ces remarques de bon goût était un intrigant de lettres & de cabinet, également porté pour vivre vers les travaux littéraires & les missions diplomatiques, l’abbé Lenglet du Fresnoy[94]. Ce qu’il fit pour Regnier, il le répéta neuf ans après pour le Journal de Henri IV qui avait été publié en 1732 par l’abbé d’Olivet. Enfin, il le renouvela plus tard encore dans sa réédition du Journal de Henri III.
[94] Voir sur ce curieux personnage Année littéraire, 1755, III, let. VI, p. 116, & les Mémoires pour servir à l’Histoire de la vie & des ouvrages de M. l’abbé Lenglet du Fresnoy. Londres & Paris, Duchesne, 1761.
Lenglet du Fresnoy ne se borna pas à s’approprier le travail de Brossette. Il voulut faire servir le nom du commentateur de Regnier à une odieuse vengeance. Ennemi de Jean-Baptiste Rousseau qu’il soupçonnait de l’avoir calomnié auprès du prince Eugène, il écrivit, pour la placer en tête de son édition de Regnier, une épître diffamatoire contre Rousseau. Celui-ci, averti à temps, obtint du marquis de Fénelon, ambassadeur en Hollande, la suppression de cette œuvre d’infamie. De son côté Brossette, par l’intervention du lieutenant général de police, reçut de l’abbé Lenglet une lettre d’excuses[95]. En conséquence, un carton fut placé en tête du Regnier, pp. III & IV, & l’imprimeur substitua à l’épître scandaleuse la dédicace au Roy qui, faisant suite à l’ode de Motin, ne fut pourtant point supprimée. Ainsi s’explique le double emploi que l’on remarque aujourd’hui dans tous les exemplaires de 1733.
[95] Ce curieux épisode d’histoire littéraire se trouve raconté bien au long dans les lettres de Rousseau, VI, 91 & 208, & dans celles de Brossette au président Bouhier, des 16 septembre & 2 décembre 1732.
Nous venons de passer en revue les diverses phases de l’histoire des éditions de Regnier. Nous nous sommes appliqué à délimiter exactement les périodes de publications. Il nous reste à faire connaître celles des poésies attribuées à Regnier qui ne peuvent trouver place dans une édition de ses œuvres parce qu’elles sont, les unes trop licencieuses & les autres manifestement apocryphes, la plupart enfin dépourvues d’une authenticité évidente.
Ces pièces se trouvent dans divers recueils imprimés & dans deux manuscrits de la Bibliothèque nationale.
Le premier de ces ouvrages est le Recueil des plus excellens vers satyriques de ce temps, trouvés dans les cabinets des sieurs de Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres des plus signalés poëtes de ce siècle. A Paris, chez Anthoine Estoc, MDCXVII. In-12 de 222 pages. Ce volume contient de Regnier : le Dialogue de l’âme de Villebroche parlant à deux courtisanes, une des Marets du Temple & l’autre de l’Isle du Palais, & le Dialogue de Perrette parlant à la divine Macette[96].
[96] Ces deux pièces, la première de 21 strophes de 6 vers, & la deuxième de 25 strophes de même mesure, sont entrées avec le nom de Sigognes dans le Cabinet satyrique. Elles commencent par ces vers :
Au plus creux des ronces fortes.
Plus luisante que n’est verre.
Perrette, si l’on en peut croire Tallemant, serait Mlle du Tillet (V. éd. in-8o, I, 191). Sigognes a écrit le combat d’Ursine (Mme de Poyane) & de Perrette (V. le Cab. sat., Rouen, 1627, p. 497).
Ces deux dialogues, attribués à Regnier par le Recueil d’Anthoine Estoc, se trouvent encore dans les dernières éditions des Bigarrures du Seigneur des Accords, livre III in fine, à la suite des Epitaphes.
D’autres pièces se rencontrent avec le nom de Regnier dans un recueil non moins rare que le précédent : les Délices satyriques ou suite du Cabinet des vers satyriques de ce temps, &c.[97] Paris, Anthoine de Sommaville, 1620. En dehors des épigrammes connues : l’Argent tes beaux jours, Quelque moine de par le monde & le Tombeau d’un Courtisan, ce sont des stances commençant par ce vers :
Je ne suis pas prest de me rendre ;
une satire contre une vieille courtisane :
Encor que ton teint soit desteint ;
& une épigramme nouvelle :
Jeanne, vous deguisez en vain[98].
[97] Voir les Variétés bibliographiques de M. Édouard Tricotel. Paris, Gay, 1863, pp. 221 & suivantes.
[98] Ces trois pièces ont été reproduites dans le Parnasse satyrique, mais la dernière est anonyme.
Le dernier recueil imprimé où l’on rencontre des poésies sous le nom de Regnier est le Parnasse satyrique du sieur Théophile[99]. Il a fourni à M. Viollet-le-Duc les pièces dont il a grossi son édition des œuvres du poëte chartrain : les stances Si vostre œil tout ardant d’amour & de lumière, celles qui sont adressées à la belle Cloris & enfin la complainte Vous qui violentez. On peut encore y prendre ou du moins y lire les stances
Femmes qui aimez mieux[100],
& deux sonnets[101] commençant ainsi :
Et bien mon doux amy comment vous portez-vous.
Sod… enragés ennemis de nature.
[99] Le Parnasse a paru en 1622. Voir la Doctrine curieuse, du P. Garasse, p. 321.
[100] D’après le manuscrit 122 fr. in-fo, B. L., de l’Arsenal, cette pièce serait de Théophile.
[101] Il y a dans le Parnasse satyrique, sous le nom de Regnier, un sonnet dont le premier vers est :
Les humains cheribon, sont or, desanimez.
Ce poëme est faussement attribué à Regnier. Il figure en effet dans les écrits satiriques publiés contre le roi & ses mignons en 1578, & recueillis par L’Estoile. Voir les Mémoires Journaux, édit. Jouaust, 1875, I, 337.
Nous avons également écarté de la liste des Poésies de Regnier, suivant le Parnasse, les pièces qui dans ce recueil sont des réimpressions du Temple d’Apollon : Iamais ne pourray-ie bannir ; & des Délices satyriques. Voir plus haut, p. 97, Je ne suis pas & Encor que ton teint.
Après avoir signalé les poésies attribuées à Regnier dans les recueils dont il a été fait mention plus haut, notre devoir est d’indiquer les manuscrits où de semblables pièces peuvent se trouver. Il y en a trois, l’un est à l’Arsenal & les deux autres à la Bibliothèque Richelieu.
Le premier (Ars., manus. de Conrart, XVIIIe vol. in-4o, pp. 323 & 324) offre des attributions plus importantes qu’étendues. Elles éclaircissent un passage des satires en nous révélant la jalousie de Regnier contre du Perron[102] :
Ce pedant de nouueau baptisé
Et qui par ses larcins se rend authorisé.
[102] C’est à l’obligeance de M. Tricotel que nous devons cette intéressante indication.
Desportes, protecteur de Regnier, avait été bien plus efficacement celui de du Perron. Après l’avoir converti au catholicisme, il en avait fait le lecteur, puis le confesseur d’Henri III. Peu à peu, l’abbé était devenu évêque d’Évreux & cardinal. Pendant cette brillante fortune, due à beaucoup d’audace dans la poésie & dans la politique, car du Perron, qui grossoyait des in-folio sur des questions diplomatiques, écrivait des sonnets & de petits vers pour les dames de la cour, Regnier attendait vainement un peu de bien. Aussi, quoiqu’il se soit rarement montré accessible à l’envie, n’a-t-il pu résister à la tentation qui poussait un satirique à se moquer d’un bel esprit gâté par le succès. Les trois épigrammes recueillies par Conrart ont pour objet un livre du cardinal : du Leger & du Pesant, ses traductions de Virgile & enfin ses infidélités amoureuses. La fantaisie scientifique de du Perron ne nous est point parvenue ; mais ses imitations des poëtes latins sont dans toutes les anthologies des premières années du XVIIe siècle, &, dans ces volumes mêmes, un lecteur attentif peut noter les évolutions galantes de l’abbé, digne élève de Desportes.
Les manuscrits de la Bibliothèque nationale diffèrent essentiellement de ceux qui viennent d’être cités. Le premier (no 884, fonds fr.)[103] a fait partie de la collection de Mesmes où il portait le no 163. C’est un in-folio de 347 ff., comprenant, avec un Sommaire discours de la Poésie, des odes, des stances, des sonnets & des épigrammes satiriques de toute provenance. Malgré l’excentricité libertine des pièces qui composent ce volume, il est facile de reconnaître qu’un copiste intelligent a été chargé de grouper tous ces poëmes. L’écriture élégante & nette est des premières années du XVIIe siècle. Les mesures du vers, les formes des mots sont exactement observées. Enfin, pour le critique le plus sévère, ce sottisier a la valeur d’un document. Les nudités de langage qu’il recèle ne sont pas seulement des esquisses de chronique littéraire, ce sont aussi des tableaux secrets de l’histoire de nos mœurs. Dans ce manuscrit, dont l’auteur s’est montré fort ménager d’attributions, le nom de Regnier figure (pp. 307 & 318) sous une pièce que nous connaissons déjà, l’épigramme
Quand il dine il tient porte close
reproduite par P. Jannet dans son édition de 1867 (Paris, Picart), & les stances
Encor que ton teint soit desteint.
[103] Ancien fonds. R., 7237.
Il se lit enfin (p. 105) au pied d’une ode satirique de dix-neuf strophes commençant par ce vers :
Cette noire & vieille corneille[104].
[104] Ce poëme a paru dans le Cabinet satyrique parmi les pièces attribuées à Sigognes. Cette restitution nous semble fort hasardée.
D’autres poésies de Regnier se rencontrent dans le même volume, mais elles ne sont pas signées. On trouve ainsi, ffos 251, 285 & 336, les épigrammes :
Le violet tant estimé.
Hier la langue me fourcha.
Un homme gist sous ce tombeau,
& de plus, fo 316, les stances
Le tout puissant Jupiter[105].
[105] A ces poésies anonymes il faut ajouter, ffos 127 & 130, les deux Dialogues mentionnés ci-dessus, p. 96 ; l’ode Belle & sauoureuse Macette, fo 194, &, fo 125, le Combat de Renyer & de Berthelot.
Le manuscrit 12491 (ancien no 4725 du supplt français) ne peut être comparé au précédent. Il a une origine incertaine, &, ce qui lui ôte encore plus de valeur, il est l’œuvre d’un scribe négligent & illettré. Les omissions, les non-sens & les fautes de langue sont accumulés dans ce grand in-folio[106]. Il semble que ce recueil ait été formé vers 1640 par quelque habitant du Blaisois. La plupart des pièces classées dans l’ordre de leur date embrassent une période de seize ans, de 1630 à 1656. Elles ont trait aux événements du jour, aux réjouissances locales. Il s’y trouve des vaudevilles contre les gens en vue, des stances contre le tabac & plusieurs ballets[107]. Parmi ces poésies, l’auteur du manuscrit a fait entrer un assez grand nombre de pièces intéressant la famille Hurault, notamment l’évêque de Chartres, le comte de Limours, le marquis de Rostaing, M. d’Esclimont & Mlle de Cheverny.
[106] Il renferme 642 pages & vingt feuillets liminaires d’une grosse écriture, de la même main de la première à la dernière pièce.
[107] Voir p. 110 le Ballet des Impériales & celui de la Naissance de Pantagruel, dansés à Blois en 1625 & 1626 par M. le comte de Limours & M. d’Esclimont, au temps du carnaval.
Voir aussi, p. 146, l’Entrée du ballet des Gredins, dansé à Cheverny, en 1637, par Mlle de Cheverny. Signalons encore, pp. 231 & 254, les vers sur un chien perdu, par le sieur Chesneau, domestique du marquis de Rostaing, 1646, & sur la maladie dudit marquis, en 1647, & enfin, p. 129, une pièce sur le bastiment & les yssues du chasteau de Cheverny, 1633.
Le prélat tient naturellement une grande place, & d’après les pièces recueillies en son honneur & le nom des poëtes qui les ont signées, on pourrait conclure que l’abbaye de Royaumont était une retraite ouverte aux poëtes maltraités par la fortune. Baïf le fils, Dameron paraissent avoir été les familiers de l’évêque. D’autres moins favorisés, Jourdain & Regnesson, attestent en leurs vers la bienveillance de leur Mécène.
Regnier occupe un rang à part dans le manuscrit[108]. Les poésies qui lui sont attribuées consistent surtout en lettres rimées pour l’évêque dans le genre de la dix-neuvième satire :
Perclus d’vne jambe & des bras.
[108] Pages 45 à 60. On lit en tête de la première page : Plusieurs vers estant de suitte du sieur Regnier de différentes annees, qui n’ont esté imprimés dans ses œuvres & trouvés après sa mort.
Nous mentionnons, p. 8, pour mémoire, le huitain :
La feconde main de la terre.
Elles sont au nombre de douze & commencent à partir de 1606[109], bien qu’il soit constant que l’auteur n’ait pas été admis dans l’intimité de Philippe Hurault avant la fin de 1609. Au Surplus, les questions de date n’ont pas d’utilité pour repousser les attributions du manuscrit. Le texte des pièces suffit à montrer qu’elles ne sont pas de Regnier. A la fin de la première épître, l’auteur déclare qu’il n’a jamais voyagé en Italie. Plus loin, lettre V, de 1610, il est question du garde des sceaux qui succéda au marquis de Sillery, disgracié en mai 1616. Les anachronismes ne se bornent pas là. Dans une apostrophe satirique de 1612, contre le maréchal d’Ancre & sa femme, le poëte s’exprime ainsi :
… Vous espuisez nos finances
Et pour vous vacquent les Etats
Des maréchaux de notre France.
[109] V. l’édition des Œuvres de Regnier de M. Ed. de Barthélemy. Paris, Malassis, 1862, pp. 251 à 278.
Cette pièce, mal datée, ne peut être de Regnier, puisque le marquis d’Ancre est devenu maréchal le 20 novembre 1613, un mois après la mort du poëte chartrain.
L’élégie de 1613 : Amy, pourquoy me veux-tu tant reprendre, nous jette en d’autres particularités. Elle nous montre Regnier marié, s’excusant d’avoir caché son union, & par de plats badinages se consolant à l’avance des infortunes conjugales qui lui pourraient advenir.
L’épigramme J’ai l’esprit lourd comme vne souche, de 1612, se termine plus méchamment encore. Le poëte insulte les maîtres que Regnier a constamment vénérés, Desportes & Ronsard.
Lorsque les erreurs matérielles sont moins évidentes, la niaiserie de la pensée & la bassesse du style déparent cruellement les vers en tête desquels une main d’ignorant a mis le nom d’un véritable poëte, celui-là même qui a adressé à l’évêque de Chartres sa quinzième satire :
Ouy i’escry rarement & me plais de le faire.
Quelque répugnante que soit l’analyse des pauvretés poétiques attribuées à Regnier par le manuscrit 12491, un exemple nous paraît nécessaire pour montrer sur quelles misères le goût est appelé à se prononcer. Une ode de 1613, Sur la naissance de saint Jean, contient la strophe suivante :
Quelques saincts le jour de leur feste
Ont trente bouquets sur la teste ;
Les autres qui meritent mieux
De six fois dix bouquets on pare :
Mais ta valeur beaucoup plus rare
T’en faict avoir trente plus qu’eux.
Devant un tel abaissement de toute poésie, l’esprit le plus scrupuleux peut sans hésitation décider que ces platitudes ne sont pas de l’auteur de Macette. En ses plus mauvais moments, Regnier n’est point tombé si bas, & c’est lui faire injure que de chercher sérieusement dans cet amas de rimes la part du poëte.
Il semble plus juste & plus conforme à la vérité de signaler, dans le manuscrit en question, les pièces recueillies déjà dans d’autres ouvrages. On en comptera quatre :
Le Combat de Regnier & de Berthelot, sous la date de 1607, les stances Encor que ton œil soit esteint, l’épigramme Lisette à qui l’on faisoit tort, & enfin le sonnet incomplet, Delos flotant sur l’onde[110].
[110] Cette dernière pièce se retrouve dans L’Estoile avec le nom de Regnier.
Au delà de ces constatations, l’incertitude commence. Des pièces matériellement apocryphes se mêlent à des poésies que leur facture rend suspectes. La défiance naît de tous côtés & n’épargne même pas des morceaux qui ont quelque apparence d’authenticité, comme la lettre de 1609, Après avoir fort estriué, & l’épigramme de Margot[111].
[111] Voir Regnier, édition citée, pp. 256 & 374.
Une dernière infidélité du manuscrit 12491, & la plus grave parce qu’elle dénote chez son auteur une ignorance inexplicable, vient discréditer encore les attributions qui portent le nom de Regnier. On lit en effet sous la date de 1613, à la fin des prétendues œuvres du poëte chartrain, une pièce qui n’est autre que la célèbre paraphrase de Malherbe sur le psaume Lauda anima mea Dominum.
Ne croyons plus mon ame aux promesses du monde.
Ces stances ont été publiées pour la première fois en 1626, dans le Recueil des plus beaux vers de messieurs Malherbe, Racan, &c. On les retrouve dans l’édition originale des poésies de Malherbe[112].
[112] Voir, au sujet de cette pièce, le Bulletin du Bibliophile, année 1859, p. 348. Le rédacteur du bulletin essaye de justifier le copiste en avançant qu’une note manuscrite de 1613 a plus d’autorité qu’une publication postérieure à la mort de Malherbe. Or le manuscrit 12491 ne remonte pas au delà de 1635 & les vers en litige ont été imprimés du vivant de leur auteur.
Ces investigations à toute extrémité, au delà même de l’œuvre de Regnier, ont été entreprises pour satisfaire les lecteurs curieux de tout ce qui concerne notre premier satirique. Après avoir cherché la vérité sur l’existence si peu connue du poëte chartrain, après avoir tenté une histoire des diverses éditions des satires, il nous restait encore à faire connaître les recueils imprimés & manuscrits où se trouve le nom de Regnier. En ceci surtout un redoublement de prudence nous était imposé. La restitution d’un texte a pour complément la suppression de tout ce qui peut paraître d’une authenticité suspecte, d’après les données de l’histoire ou suivant les règles du goût.
LES PREMIERES
ŒVVRES DE M. REGNIER.
Verùm, vbi plura nitent in Carmine, non ego paucis
Offendar maculis.
EPITRE LIMINÉAIRE
AV ROY.
Sire,
Ie m’estois iusques icy resolu de tesmoigner par le silence, le respect que ie doy à vostre Maiesté. Mais ce que l’on eust tenu pour reuerence, le seroit maintenant pour ingratitude, qu’il luy a pleu me faisant du bien, m’inspirer auec vn desir de vertu celuy de me rendre digne de l’aspect du plus parfaict & du plus victorieux Monarque du monde. On lit qu’en Etyopie il y auoit vne statuë qui rendoit vn son armonieux, toutes les fois que le Soleil leuant la regardoit. Ce mesme miracle (SIRE) auez vous faict en moy qui touché de l’Astre de V. M. ay receu la voix & la parole. On ne trouuera donc estrange si, me ressentant de cet honneur, ma Muse prend la hardiesse de se mettre à l’abri de vos Palmes, & si temerairement elle ose vous offrir ce qui par droit est desia vostre, puis que vous l’auez faict naistre dans vn suiect qui n’est animé que de vous, & qui aura eternellement le cœur & la bouche ouuerte à vos loüanges, faisant des vœus & des prieres continuelles à Dieu qu’il vous rende là haut dans le Ciel autant de biens que vous en faites çà bas en terre.
Vostre tres-humble & tres-obeissant & tres-obligé suiet & seruiteur
Regnier.
ODE A REGNIER
SVR SES SATYRES.
Qui de nous se pourroit vanter
De n’estre point en seruitude ?
Si l’heur le courage & l’estude
Ne nous en sçauroient exempter :
Si chacun languit abbatu
Serf de l’espoir qui l’importune,
Et si mesme on voit la vertu
Estre esclaue de la fortune
L’vn se rend aux plus grands subiect,
Les grands le sont à la contrainte,
L’autre aux douleurs, l’autre à la crainte,
Et l’autre à l’amoureux obiect :
Le monde est en captiuité,
Nous sommes tous serfs de nature,
Ou vifs de nostre volupté,
Ou morts de nostre sepulture.
Mais en ce temps de fiction
Et que ses humeurs on deguise,
Temps où la seruile feintise
Se fait nommer discretion :
Chacun faisant le reserué,
Et de son plaisir son Idole,
Regnier, tu t’es bien conserué
La liberté de la parole.
Ta libre & veritable voix
Monstre si bien l’erreur des hommes,
Le vice du temps où nous sommes,
Et le mespris qu’on fait des loix :
Que ceux qu’il te plaist de toucher
Des poignants traits de ta Satyre,
S’ils n’auoient honte de pecher,
En auroient de te l’ouïr dire.
Pleust à Dieu que tes vers si doux
Contraires à ceux de Tyrtée
Flechissent l’audace indontée,
Qui met nos Guerriers en couroux :
Alors que la ieune chaleur
Ardents au düel les fait estre,
Exposant leur forte valeur,
Dont ils deburoient seruir leur maistre.
Flatte leurs cœurs trop valeureux,
Et d’autres desseins leur imprimes,
Laisses là les faiseurs de rymes,
Qui ne sont iamais malheureux :
Sinon quand leur temerité
Se feint vn merite si rare,
Que leur espoir precipité
A la fin deuient vn Icare.
Si l’vn d’eux te vouloit blasmer
Par coustume ou par ignorance,
Ce ne seroit qu’en esperance
De s’en faire plus estimer.
Mais alors d’vn vers menaçant
Tu luy ferois voir que ta plume
Est celle d’vn Aigle puissant,
Qui celles des autres consume.
Romprois-tu pour eux l’vnion
De la Muse & de ton genie,
Asseruy soubs la tyrannie
De leur commune opinion ?
Croy plustost que iamais les Cieux
Ne regarderent fauorables
L’enuie, & que les enuieux
Sont tousiours les plus miserables.
N’escry point pour vn foible honneur,
Tasche seulement de te plaire,
On est moins prisé du vulgaire
Par merite, que par bon-heur.
Mais garde que le iugement
D’vn insolent te face blesme :
Ou tu deuiendras autrement
Le propre Tyran de toy-mesme.
Regnier la loüange n’est rien,
Des faueurs elle a sa naissance,
N’estant point en nostre puissance,
Ie ne la puis nommer vn bien.
Fuy donc la gloire qui deçoit
La vaine & credule personne,
Et n’est pas à qui la reçoit,
Elle est à celuy qui la donne.
Motin.
Difficile est Satyram non scribere.
Discours au Roy.
Satyre I.
Puissant Roy des François, Astre viuant de Mars,
Dont le iuste labeur surmontant les hazards,
Fait voir par sa vertu que la grandeur de France
Ne pouuoit succomber sous vne autre vaillance :
Vray fils de la valeur de tes peres, qui sont
Ombragez des lauriers qui couronnent leur front,
Et qui depuis mile ans indomtables en guerre
Furent transmis du Ciel pour gouuerner la terre,
Attendant qu’à ton rang ton courage t’eust mis,
En leur Trosne eleué dessus tes ennemis :
Iamais autre que toy n’eust auecque prudence
Vaincu de ton suiect l’ingrate outre cuidance
Et ne l’eust comme toy du danger preserué :
Car estant ce miracle à toy seul reserué,
Comme au Dieu du païs, en ses desseins pariures
Tu fais que tes bontez excedent ses iniures.
Or apres tant d’exploits finis heureusement,
Laissant aus cœurs des tiens comme vn vif monument
Auecques ta valeur ta clemence viuante,
Dedans l’Eternité de la race suiuante,
Puisse tu comme Auguste admirable en tes faicts
Rouler tes iours heureux en vne heureuse paix,
Ores que la Iustice icy bas descenduë
Aus petis, comme aux grands, par tes mains est renduë,
Que sans peur du larron trafique le marchant,
Que l’innocent ne tombe aux aguets du meschant,
Et que de ta Couronne en palmes si fertille
Le miel abondamment & la manne distille,
Comme des chesnes vieux aus iours du siecle d’or,
Qui renaissant sous toy reuerdissent encor.
Auiourd’huy que ton fils imitant ton courage,
Nous rend de sa valeur vn si grand tesmoignage
Que Ieune de ses mains la rage il deconfit,
Estoufant les serpens ainsi qu’Hercule fit,
Et domtant la discorde à la gueule sanglante,
D’impieté, d’horreur, encore fremissante,
Il luy trousse les bras de meurtres entachez,
De cent chaisnes d’acier sur le dos attachez,
Sous des monceaux de fer dans ses armes l’enterre,
Et ferme pour iamais le temple de la guerre,
Faisant voir clairement par ses faits triomphans,
Que les Roys & les Dieux ne sont iamais enfans.
Si bien que s’esleuant sous ta grandeur prospere,
Genereux heritier d’vn si genereux pere,
Comblant les bons d’amour & les meschans d’effroy,
Il se rend au berceau desia digne de toy.
Mais c’est mal contenter mon humeur frenetique,
Passer de la Satyre en vn panegyrique,
Où molement disert sous vn suiet si grand
Des le premier essay mon courage se rend.
Aussi plus grand qu’Enée, & plus vaillant qu’Achille
Tu surpasses l’esprit d’Homere & de Virgille,
Qui leurs vers à ton los ne peuuent egaller,
Bien que maistres passez en l’art de bien parler.
Et quand i’egalerois ma Muse à ton merite,
Toute extreme loüange est pour toy trop petite
Ne pouuant le fini ioindre l’infinité :
Et c’est aus mieux disans vne temerité
De parler où le Ciel discourt par tes oracles,
Et ne se taire pas où parlent tes miracles,
Où tout le monde entier ne bruit que tes proiets,
Où ta bonté discourt au bien de tes suiets,
Où nostre aise, & la paix, ta vaillance publie,
Où le discord étaint, & la loy retablie
Annoncent ta Iustice, où le vice abatu
Semble en ses pleurs chanter vn hymne à ta vertu.
Dans le Temple de Delphe, où Phœbus on reuere,
Phœbus Roy des chansons, & des Muses le pere,
Au plus haut de l’Autel se voit vn laurier sainct,
Qui sa perruque blonde en guirlandes etraint,
Que nul prestre du Temple en ieunesse ne touche,
Ny mesme predisant ne le masche en la bouche,
Chose permise aus vieus de sainct zelle enflamez
Qui se sont par seruice en ce lieu confirmez
Deuots à son mistere, & de qui la poictrine
Est plaine de l’ardeur de sa verue diuine.
Par ainsi tout esprit n’est propre à tout suiet,
L’œil foible s’esblouit en vn luisant obiet,
De tout bois comme on dict Mercure on ne façonne,
Et toute medecine à tout mal n’est pas bonne.
De mesme le laurier, & la palme des Roys
N’est vn arbre où chacun puisse mettre les doigs,
Ioint que ta vertu passe en loüange feconde
Tous les Roys qui seront, & qui furent au monde.
Il se faut recognoistre, il se faut essayer,
Se sonder, s’exercer auant que s’employer
Comme fait vn Luiteur entrant dedans l’aréne,
Qui se tordant les bras tout en soy se deméne,
S’alonge, s’acoursit, ses muscles estendant,
Et ferme sur ses pieds s’exerce en attendant
Que son ennemy vienne, estimant que la gloire
Ia riante en son cœur luy don’ra la victoire.
Il faut faire de mesme vn œuure entreprenant,
Iuger comme au suiet l’esprit est conuenant,
Et quand on se sent ferme, & d’vne aisle assez forte,
Laisser aller la plume où la verue l’emporte.
Mais, Sire, c’est vn vol bien esleué pour ceux
Qui foibles d’exercice, & d’esprit paresseux,
Enorgueillis d’audace en leur barbe premiere
Chanterent ta valeur d’vne façon grossiere
Trahissant tes honneurs auecq’ la vanité
D’attenter par ta gloire à l’immortalité.
Pour moy plus retenu la raison m’a faict craindre,
N’osant suiure vn suiet où l’on ne peut attaindre,
I’imite les Romains encore ieunes d’ans,
A qui lon permetoit d’accuser impudans
Les plus vieus de l’estat, de reprendre, & de dire
Ce qu’ils pensoient seruir pour le bien de l’Empire.
Et comme la ieunesse est viue, & sans repos,
Sans peur, sans fiction, & libre en ses propos,
Il semble qu’on luy doit permetre dauantage,
Aussi que les vertus florissent en cest’ age
Qu’on doit laisser meurir sans beaucoup de rigueur,
Affin que tout à l’aise elles prenent vigueur.
C’est ce qui m’a contraint de librement escrire
Et sans piquer au vif me mettre à la Satyre
Où poussé du caprice, ainsi que d’vn grand vent,
Ie vais haut dedans l’air quelquefois m’esleuant.
Et quelque fois aussi quand la fougue me quitte
Du plus haut, au plus bas, mon vers se precipitte
Selon que du suget touché diuersement
Les vers à mon discours s’offrent facillement :
Aussi que la Satyre est comme vne prairie
Qui n’est belle sinon qu’en sa bisarrerie,
Et comme vn pot pouri des freres mandians,
Elle forme son goust de cent ingredians.
Or grand Roy dont la gloire en la terre espanduë
Dans vn dessein si haut rend ma Muse éperduë,
Ainsi que l’œil humain le Soleil ne peut voir,
L’esclat de tes vertus offusque tout sçauoir,
Si bien que ie ne sçay qui me rend plus coupable,
Ou de dire si peu d’vn suiet si capable,
Ou la honte que i’ay d’estre si mal apris,
Ou la temerité de l’auoir entrepris.
Mais quoy, par ta bonté qui tout autre surpasse
I’espere du pardon auecque ceste grace
Que tu liras ces vers, où ieune ie m’ébas
Pour esgayer ma force, ainsi qu’en ces combas
De fleurets on s’exerce, & dans vne barriere
Aus pages lon reueille vne adresse guerriere
Follement courageuse affin qu’en passetans
Vn labeur vertueux anime leur printans,
Que leur corps se desnouë, & se desangourdisse
Pour estre plus adroit à te faire seruice.
Aussi ie fais de mesme en ces caprices fous,
Ie sonde ma portee, & me taste le pous
Affin que s’il aduient, comme vn iour ie l’espere,
Que Parnasse m’adopte, & se dise mon pere,
Emporté de ta gloire & de tes faicts guerriers
Ie plante mon lierre au pied de tes Lauriers.
A Monsieur le Comte de Caramain.
Satyre II.
Comte de qui l’esprit penetre l’Vniuers,
Soigneus de ma fortune, & facille à mes vers,
Cher soucy de la muse, & sa gloire future,
Dont l’aimable genie, & la douce nature
Faict voir inaccessible aus efforts medisans
Que Vertu n’est pas morte en tous les courtisans,
Bien que foible, & debille, & que mal recongnuë
Son Habit décousu la montre à deminuë,
Qu’elle ait séche la chair, le corps amenuisé,
Et serue à contre-cœur le vice auctorisé,
Le vice qui Pompeus tout merite repousse,
Et va comme vn banquier en carrosse & en housse.
Mais c’est trop sermoné de vice, & de vertu :
Il faut suiure vn sentier qui soit moins rebatu,
Et conduit d’Apollon recognoistre la trace
Du libre Iuuenal, trop discret est Horace
Pour vn homme piqué, ioint que la passion
Comme sans iugement, est sans discretion :
Cependant il vaut mieux sucrer nostre moutarde :
L’homme pour vn caprice est sot qui se hazarde.
Ignorez donc l’auteur de ces vers incertains,
Et comme enfans trouuez qu’ils soient fils de putains,
Exposez en la ruë, à qui mesme la mere
Pour ne se descouurir faict plus mauuaise chere.
Ce n’est pas que ie croye en ces tans effrontez
Que mes vers soient sans pere, & ne soient adoptez,
Et que ces rimasseurs pour faindre vne abondance,
N’approuuent impuissans vne fauce semance :
Comme noz citoyens de race desireux
Qui berçent les enfans qui ne sont pas à eus.
Ainsi tirant profit d’vne fauce doctrine,
S’ils en sont accusez ils feront bonne mine,
Et voudront le niant qu’on lise sur leur front
S’il se fait vn bon vers que c’est eus qui le font,
Ialous d’vn sot honneur, d’vne batarde gloire,
Comme gens entenduz s’en veullent faire accroire,
A faus titre insolens, & sans fruict hazardeus,
Pissent au benestier affin qu’on parle d’eus.
Or auecq’ tout cecy le point qui me console
C’est que la pauureté comme moy les affolle,
Et que la grace à Dieu Phœbus & son troupeau
Nous n’eusmes sur le dos iamais vn bon manteau.
Aussi lors que lon voit vn homme par la ruë,
Dont le rabat est sale, & la chausse rompuë,
Ses gregues aus genous, au coude son pourpoint,
Qui soit de pauure mine, & qui soit mal en point,
Sans demander son nom on le peut recognoistre,
Car si ce n’est vn Poëte au moins il le veut estre.
Pour moy si mon habit par tout cycatrisé
Ne me rendoit du peuple & des grands mesprisé,
Ie prendrois patience, & parmy la misere
Ie trouuerois du goust, mais ce qui doit deplaire
A l’homme de courage, & d’esprit releué,
C’est qu’vn chacun le fuit ainsi qu’vn reprouué,
Car en quelque façon, les malheurs sont propices,
Puis les gueus en gueusant trouuent maintes delices,
Vn repos qui s’egaye en quelque oysiueté.
Mais ie ne puis patir de me voir reietté ;
C’est donc pourquoy si ieune abandonnant la France
I’allay vif de courage, & tout chaud d’esperance
En la cour d’vn Prelat, qu’auecq’ mille dangers
I’ay suiuy courtisan aux païs estrangers.
I’ay changé mon humeur, alteré ma nature,
I’ay beu chaud, mangé froid, i’ay couché sur la dure,
Ie l’ay sans le quitter à toute heure suiuy,
Donnant ma liberté ie me suis asseruy,
En publiq’ à l’Eglise, à la chambre, à la table,
Et pense auoir esté maintefois agreable.
Mais instruict par le temps à la fin i’ay cogneu
Que la fidelité n’est pas grand reuenu,
Et qu’à mon tans perdu sans nulle autre esperance
L’honneur d’estre suiect tient lieu de recompanse,
N’ayant autre interest de dix ans ia passez
Sinon que sans regret ie les ay despensez.
Puis ie sçay quant à luy qu’il a l’ame Royalle,
Et qu’il est de Nature & d’humeur liberalle.
Mais, ma foy, tout son bien enrichir ne me peut,
Ny domter mon malheur si le ciel ne le veut.
C’est pourquoy sans me plaindre en ma deconuenuë
Le malheur qui me suit, ma foy ne diminuë,
Et rebuté du sort ie m’asserui pourtant,
Et sans estre auancé ie demeure contant
Sçachant bien que fortune est ainsi qu’vne louue
Qui sans chois s’abandonne au plus laid qu’elle trouue,
Qui releue vn pedant, de nouueau baptisé,
Et qui par ses larcins se rend authorisé,
Qui le vice ennoblit, & qui tout au contraire
Raualant la vertu la confinne en misere.
Et puis ie m’iray plaindre apres ces gens icy ?
Non ; l’exemple du temps n’augmante mon soucy.
Et bien qu’elle ne m’ait sa faueur departie
Ie n’entends quant à moy de la prendre à partie :
Puis que selon mon goust son infidelité
Ne donne, & n’oste rien à la felicité.
Mais que veus tu qu’on fasse en ceste humeur austere ?
Il m’est comme aux putains mal aisé de me taire.
Il m’en faut discourir de tort & de trauers,
Puis souuent la colere engendre de bons vers.
Mais, Conte, que sçait-on ? elle est peut estre sage,
Voire auecque raison, inconstante, & volage,
Et Deésse auisée aux biens qu’elle depart
Les adiuge au merite, & non point au hazard.
Puis lon voit de son œil, lon iuge de sa teste,
Et chacun à son dire a droit en sa requeste :
Car l’amour de soy-mesme, & nostre affection,
Adiouste auec vsure à la perfection.
Tousiours le fond du sac ne vient en euidence,
Et bien souuent l’effet contredit l’apparance ;
De Socrate à ce point l’arrest est mi-party,
Et ne sçait on au vray qui des deux a menty,
Et si philosophant le ieune Alcibiade
Comme son Cheualier en reçeut l’accolade.
Il n’est à decider rien de si mal-aisé,
Que sous vn sainct habit le vice deguisé.
Par ainsi i’ay doncq’ tort, & ne doy pas me plaindre,
Ne pouuant par merite autrement la contraindre
A me faire du bien, ny de me departir
Autre chose à la fin sinon qu’vn repentir.
Mais quoy, qu’y feroit-on, puis qu’on ne s’ose pendre ?
Encor’ faut-il auoir quelque chose où se prendre,
Qui flate en discourant le mal que nous sentons.
Or laissant tout cecy retourne à nos moutons,
Muse, & sans varier dy nous quelques sornettes,
De tes enfans bastards ces tiercelets des Pœtes,
Qui par les carefours vont leurs vers grimassans,
Qui par leurs actions font rire les passans,
Et quand la faim les poind se prenant sur le vostre
Comme les estourneaux ils s’affament l’vn l’autre.
Cepandant sans souliers, ceinture, ny cordon,
L’œil farouche, & troublé, l’esprit à l’abandon,
Vous viennent acoster comme personnes yures,
Et disent pour bon-iour, Monsieur ie fais des liures,
On les vent au Palais, & les doctes du tans
A les lire amusez, n’ont autre passetans.
De là sans vous laisser importuns ils vous suiuent,
Vous alourdent de vers, d’alaigresse vous priuent,
Vous parlent de fortune, & qu’il faut acquerir
Du credit, de l’honneur, auant que de mourir,
Mais que pour leur respect l’ingrat siecle où nous sommes,
Au pris de la vertu n’estime point les hommes ;
Que Ronsard, du Bellay viuants ont eu du bien,
Et que c’est honte au Roy de ne leur donner rien,
Puis sans qu’on les conuie ainsi que venerables,
S’assiessent en Prelats les premiers à vos tables,
Où le caquet leur manque, & des dents discourant,
Semblent auoir des yeux regret au demourant.
Or la table leuée ils curent la machoire :
Apres graces Dieu beut, ils demandent à boire,
Vous font vn sot discours, puis au partir de là,
Vous disent, mais Monsieur, me donnez vous cela ?
C’est tousiours le refrein qu’ils font à leur balade.
Pour moy ie n’en voy point que ie n’en sois malade.
I’en perds le sentiment du corps tout mutilé,
Et durant quelques iours i’en demeure opilé.
Vn autre renfroingné, resueur, melancolique,
Grimassant son discours semble auoir la colique,
Suant, crachant, toussant, pensant venir au point :
Parle si finement que l’on ne l’entend point.
Vn autre ambitieux pour les vers qu’il compose,
Quelque bon benefice en l’esprit se propose,
Et dessus vn cheual, comme vn singe attaché
Meditant vn sonnet, medite vne Euesché.
Si quelqu’vn comme moy leurs ouurages n’estime,
Il est lourd, ignorant, il n’ayme point la rime,
Difficille, hargneux, de leur vertu ialoux,
Contraire en iugement au commun bruit de tous,
Que leur gloire il derobe, auecq’ ses artifices.
Les Dames cependant se fondent en delices
Lisant leurs beaux escrits, & de iour & de nuit
Les ont au cabinet sous le cheuet du lict,
Que portez à l’Eglise ils valent des matines,
Tant selon leurs discours leurs œuures sont diuines.
Encore apres cela ils sont enfants des Cieux,
Ils font iournellement carousse auecq’ les Dieux :
Compagnons de Minerue, & confis en science,
Vn chacun d’eux pense estre vne lumiere en France.
Ronsard fay-m’en raison, & vous autres esprits
Que pour estre viuans en mes vers ie n’escris,
Pouuez vous endurer que ces rauques Cygalles
Egallent leurs chansons à voz œuures Royalles,
Ayant vostre beau nom lachement dementy ?
Ha ! c’est que nostre siecle est en tout peruerty :
Mais pourtant quelque esprit entre tant d’insolence
Sçait trier le sçauoir d’auecque l’ignorance,
Le naturel de l’art, & d’vn œil auisé
Voit qui de Calliope est plus fauorisé.
Iuste postérité à tesmoing ie t’apelle,
Toy qui sans passion, maintiens l’œuure immortelle,
Et qui selon l’esprit, la grace & le sçauoir,
De race en race au peuple vn ouurage fais voir,
Vange ceste querelle, & iustement separe
Du Cigne d’Apollon la corneille barbare
Qui croassant par tout d’vn orgueil effronté
Ne couche de rien moins que l’immortalité.
Mais Comte que sert-il d’en entrer en colere ?
Puisque le tans le veut nous n’y pouuons rien faire,
Il faut rire de tout, aussi bien ne peut-on
Changer chose en Virgile, ou bien l’autre en Platon.
Quel plaisir penses-tu, que dans l’ame ie sente,
Quand l’vn de ceste troupe en audace insolente,
Vient à Vanues à pied, pour grimper au coupeau
Du Parnasse François, & boire de son eau,
Que froidement reçeu, on l’escoute à grand peine,
Que la Muse en groignant luy deffend sa fontaine,
Et se bouchant l’oreille au reçit de ses vers,
Tourne les yeux à gauche, & les lit de trauers,
Et pour fruit de sa peine aux grands vens dispersée,
Tous ses papiers seruir à la chaire percée ?
Mais comme eux ie suis Pœte, & sans discretion
Ie deuiens importun auecq’ presomption.
Il faut que la raison retienne le caprice,
Et que mon vers ne soit qu’ainsi qu’vn exercice,
Qui par le iugement doit estre limité
Selon que le requiert ou l’age, ou la santé.
Ie ne sçay quel Demon m’a fait deuenir Pœte :
Ie n’ay comme ce Grecq des Dieux grand interprete
Dormy sur Helicon, où ces doctes mignons
Naissent en vne nuict comme les champignons,
Si ce n’est que ces iours allant à l’auanture
Resuant comme vn oyson qu’on mene à la pature,
A Vanues i’arriuay, où suiuant maint discours,
On me fit au iardin faire cinq ou six tours,
Et comme vn Conclauiste entre dans le conclaue,
Le sommelier me prit, & m’enferme en la caue,
Où beuuant, & mangeant ie fis mon coup d’essay,
Et où si ie sçay rien, i’apris ce que ie sçay.
Voyla ce qui m’a fait & Poëte, & Satyrique,
Reglant la medisance à la façon antique.
Mais à ce que ie voy sympatisant d’humeur,
I’ay peur que tout à fait ie deuiendray rimeur,
I’entre sur ma loüange, & bouffi d’arrogance,
Si ie n’en ay l’esprit i’en auray l’insolence.
Mais retournons à nous, & sages deuenus
Soyons à leurs depens vn peu plus retenus.
Or Comte, pour finir ly doncq’ ceste Satyre,
Et voy ceux de ce temps que ie pince sans rire,
Pendant qu’à ce printemps retournant à la cour
I’iray reuoir mon maistre, & luy dire bon iour.
A Monsieur le Marquis de Cœuures.
Satyre III.
Marquis, que doy-ie faire en ceste incertitude ?
Doy-ie las de courir me remettre à l’estude,
Lire Homere, Aristote, & disciple nouueau
Glaner ce que les Greqs ont de riche, & de beau,
Reste de ces moissons que Ronsard, & Desportes,
Ont remporté du champ sur leurs espaules fortes,
Qu’ils ont comme leur propre en leur grange entassé,
Egallant leurs honneurs aux honneurs du passé ?
Ou si continuant à courtiser mon maistre,
Ie me doy iusqu’au bout d’esperance repaistre,
Courtisan morfondu, frenetique, & resueur,
Portrait de la disgrace, & de la defaueur,
Puis sans auoir du bien, troublé de resuerie
Mourir dessus vn coffre en vne hostellerie,
En Toscane, en Sauoye, ou dans quelque autre lieu,
Sans pouuoir faire paix, ou trefue auecques Dieu.
Sans parler ie t’entends il faut suiure l’orage,
Aussi bien on ne peut où choisir auantage.
Nous viuons à tatons, & dans ce monde icy
Souuent auecq’ trauail on poursuit du soucy :
Car les Dieux couroucéz contre la race humaine
Ont mis auecq’ les biens la sueur, & la paine.
Le monde est vn berlan où tout est confondu :
Tel pense auoir gaigné qui souuent a perdu
Ainsi qu’en vne blanque où par hazard on tire,
Et qui voudroit choisir souuent prendroit le pire.
Tout depend du Destin, qui sans auoir esgard
Les faueurs, & les biens, en ce monde depart.
Mais puis qu’il est ainsi que le sort nous emporte,
Qui voudroit se bander contre vne loy si forte ?
Suiuons doncq’ sa conduite en cest aueuglement.
Qui peche auecq’ le ciel peche honorablement.
Car penser s’affranchir c’est vne resuerie,
La liberté par songe en la terre est cherie :
Rien n’est libre en ce monde & chaque homme depend
Comtes, Princes, Sultans, de quelque autre plus grand.
Tous les hommes viuans sont icy bas esclaues
Mais suiuant ce qu’ils sont ils diferent d’entraues,
Les vns les portent d’or, & les autres de fer :
Mais n’en deplaise aux vieux, ny leur Philosopher
Ny tant de beaux escrits qu’on lit en leurs escoles
Pour s’affranchir l’esprit ne sont que des paroles.
Au ioug nous sommes nez & n’a iamais esté
Homme qu’on ayt vu viure en plaine liberté.
En vain me retirant enclos en vne estude
Penseroy-ie laisser le ioug de seruitude,
Estant serf du desir d’aprendre, & de sçauoir,
Ie ne ferois sinon que changer de deuoir.
C’est l’arrest de nature, & personne en ce monde
Ne sçauroit controler sa sagesse profonde.
Puis que peut il seruir aux mortels icy bas,
Marquis, d’estre sçauant, ou de ne l’estre pas ?
Si la science pauure, affreuse est mesprisée,
Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée ;
Si les gens de Latin des sots sont denigrez
Et si lon nest docteur sans prendre ses degrés.
Pourueu qu’on soit morguant, qu’on bride sa moustache,
Qu’on frise ses cheueux, qu’on porte vn grand pannache,
Qu’on parle baragouin, & qu’on suiue le vent :
En ce temps du iourd’huy lon n’est que trop sçauant.
Du siecle les mignons, fils de la poule blanche
Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche,
En credit esleuez ils disposent de tout,
Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout.
Mais quoy, me diras tu, il t’en faut autant faire,
Qui ose a peu souuent la fortune contraire :
Importune le Louure, & de iour, & de nuict
Perds pour t’assugetir & la table, & le lict :
Sois entrant, effronté, & sans cesse importune :
En ce temps l’impudance eleue la fortune.
Il est vray, mais pourtant ie ne suis point d’auis
De degager mes iours pour les rendre asseruis,
Et sous vn nouuel Astre aller nouueau pilote
Conduire en autre mer, mon nauire qui flote,
Entre l’espoir du bien, & la peur du danger
De froisser mon attente, en ce bord estranger.
Car pour dire le vray c’est vn pays estrange,
Où comme vn vray Prothée à toute heure on se change,
Où les loys par respect sages humainnement,
Confondent le loyer auecq’ le chastiment,
Et pour vn mesme fait de mesme intelligence
L’vn est iusticié, l’autre aura recompence.
Car selon l’interest, le credit, ou l’apuy
Le crime se condamne, & s’absout auiourd’huy.
Ie le dy sans confondre en ces aigres remarques
La clemence du Roy, le miroir des Monarques,
Qui plus grand de vertu, de cœur, & de renom,
S’est acquis de Clement, & la gloire & le nom.
Or quant à ton conseil qu’à la cour ie m’engage,
Ie n’en ay pas l’esprit, non plus que le courage.
Il faut trop de sçauoir, & de ciuilité,
Et si i’ose en parler trop de subtilité,
Ce n’est pas mon humeur, ie suis melancolique,
Ie ne suis point entrant, ma façon est rustique,
Et le surnom de bon me va t’on reprochant,
Dautant que ie n’ay pas l’esprit d’estre meschant.
Et puis ie ne sçaurois me forcer ny me faindre,
Trop libre en volonté ie ne me puis contraindre,
Ie ne sçaurois flater, & ne sçay point comment
Il faut se taire acort, ou parler faucement,
Benir les fauoris de geste, & de parolles,
Parler de leurs ayeux, au iour de Cerizolles,
Des hauts faicts de leur race, & comme ils ont acquis
Ce titre auecq’ honneur de Ducs, & de Marquis.
Ie n’ay point tant d’esprit pour tant de menterie :
Ie ne puis m’adonner à la cageollerie,
Selon les accidens, les humeurs ou les iours,
Changer comme d’habits tous les mois de discours.
Suiuant mon naturel ie hay tout artifice,
Ie ne puis deguiser la vertu, ny le vice,
Offrir tout de la bouche, & d’vn propos menteur,
Dire pardieu Monsieur ie vous suis seruiteur,
Pour cent bonadies s’arrester en la ruë,
Faire sus l’vn des pieds en la sale la gruë,
Entendre vn mariollet qui dit auecq’ mespris
Ainsi qu’asnes ces gens sont tout vestus de gris,
Ces autres verdelets aux peroquets ressemblent,
Et ceux-cy mal peignez deuant les Dames tremblent,
Puis au partir de là comme tourne le vent
Auecques vn bon iour amys comme deuant.
Ie n’entends point le cours du Ciel, ny des planetes,
Ie ne sçay deuiner les affaires secretes,
Cognoistre vn bon visage, & iuger si le cœur
Contraire à ce qu’on voit ne seroit point moqueur.
De porter vn poullet ie n’ay la suffisance,
Ie ne suis point adroit, ie n’ay point d’eloquence
Pour colorer vn faict, ou detourner la foy,
Prouuer qu’vn grand amour n’est suiect à la loy,
Suborner par discours vne femme coquette,
Luy conter des chansons de Ieanne, & de Paquette,
Desbaucher vne fille, & par viues raisons
Luy monstrer comme Amour faict les bonnes maisons,
Les maintient, les esleue, & propice aux plus belles
En honneur les auance, & les faict Damoyselles,
Que c’est pour leurs beaux nez que se font les ballets,
Qu’elles sont le suiect des vers, & des poulets,
Que leur nom retentit dans les airs que lon chante,
Qu’elles ont à leur suite vne troupe beante
De langoureux transis, & pour le faire court
Dire qu’il n’est rien tel qu’aymer les gens de court
Aleguant maint exemple en ce siecle où nous sommes,
Qu’il n’est rien si facile à prendre que les hommes,
Et qu’on ne s’enquiert plus s’elle a faict le pourquoy,
Pourueu qu’elle soit riche, & qu’elle ayt bien de quoy.
Quand elle auroit suiuy le camp à la Rochelle
S’elle a force ducats elle est toute pucelle.
L’honneur estropié, languissant, & perclus,
N’est plus rien qu’vne idolle en qui lon ne croit plus.
Or pour dire cecy il faut force mistere,
Et de mal discourir il vaut bien mieux se taire.
Il est vray que ceux là qui n’ont pas tant d’esprit
Peuuent mettre en papier leur dire par escrit,
Et rendre par leurs vers, leur Muse maquerelle ;
Mais pour dire le vray ie n’en ay la ceruelle.
Il faut estre trop pront, escrire à tous propos,
Perdre pour vn sonnet & sommeil, & repos.
Puis ma muse est trop chaste, & i’ay trop de courage,
Et ne puis pour autruy façonner vn ouurage.
Pour moy i’ay de la court autant comme il m’en fault :
Le vol de mon dessein ne s’estend point si haut :
De peu ie suis content, encore que mon maistre
S’il luy plaisoit vn iour mon trauail recongnoistre
Peut autant qu’autre Prince, & a trop de moyen
D’eleuer ma fortune & me faire du bien,
Ainsy que sa Nature à la vertu facille
Promet que mon labeur ne doit estre inutille,
Et qu’il doit quelque iour mal-gré le sort cuisant
Mon seruice honorer d’vn honneste presant,
Honneste, & conuenable à ma basse fortune,
Qui n’abaye, & n’aspire ainsy que la commune
Apres l’or du Perou, ny ne tend aux honneurs,
Que Rome departit aux vertuz des Seigneurs.
Que me sert de m’asseoir le premier à la table,
Si la fain d’en auoir me rend insatiable ?
Et si le fais leger d’vne double Euesché
Me rendant moins contant me rend plus empesché ?
Si la gloire, & la charge à la peine adonnée
Rend sous l’ambition mon ame infortunée ?
Et quand la seruitude a pris l’homme au collet
I’estime que le Prince est moins que son valet.
C’est pourquoy ie ne tends à fortune si grande :
Loing de l’ambition, la raison me commande :
Et ne pretends auoir autre chose sinon
Qu’vn simple benefice, & quelque peu de nom ;
Affin de pouuoir viure, auecq’ quelque asseurance,
Et de m’oster mon bien que lon ait conscience.
Alors vrayement heureux les liures feuilletant
Ie rendrois mon desir, & mon esprit contant.
Car sans le reuenu l’estude nous abuse,
Et le corps ne se paist aux banquets de la muse.
Ses mets sont de sçauoir discourir par raison,
Comme l’ame se meut vn tans en sa prison,
Et comme deliurée elle monte diuine
Au Ciel lieu de son estre, & de son origine,
Comme le Ciel mobile eternel en son cours
Fait les siecles, les ans, & les mois, & les iours,
Comme aux quatre elemens les matieres encloses,
Donnent comme la mort la vie à toutes choses,
Comme premierement les hommes dispercez,
Furent par l’armonie, en troupes amassez,
Et comme la malice en leur ame glissée,
Troubla de noz ayeux l’innocente pensée,
D’où naquirent les loys, les bourgs, & les citez,
Pour seruir de gourmete à leurs mechancetez,
Comme ils furent en fin reduis sous vn Empire,
Et beaucoup d’autres plats qui seroient longs à dire,
Et quand on en sçauroit ce que Platon en sçait,
Marquis tu n’en serois plus gras, ny plus refaict,
Car c’est vne viande en esprit consommée,
Legere à l’estomac, ainsi que la fumée.
Sçais tu pour sçauoir bien, ce qu’il nous faut sçauoir ?
C’est s’affiner le goust de cognoistre, & de voir,
Aprendre dans le monde, & lire dans la vie
D’autres secrets plus fins que de Philosophie,
Et qu’auecq’ la science il faut vn bon esprit.
Or entends à ce point ce qu’vn Greq’ en escrit,
Iadis vn loup dit-il, que la fain epoinçonne
Sortant hors de son fort rencontre vne lionne
Rugissante à l’abord, & qui montroit aux dens
L’insatiable fain qu’elle auoit au dedans :
Furieuse elle aproche, & le loup qui l’auise,
D’vn langage flateur luy parle, & la courtise :
Car ce fut de tout tans que ployant sous l’effort,
Le petit cede au grand, & le foible au plus fort.
Luy di-ie, qui craignoit que faute d’autre proye,
La beste l’attaquast, ses ruses il employe.
Mais en fin le hazard si bien le secourut,
Qu’vn mulet gros, & gras à leurs yeux aparut ;
Ils cheminent dispos croyant la table preste,
Et s’aprochent tous deux assez pres de la beste,
Le loup qui la congnoist, malin, & deffiant,
Luy regardant aux pieds luy parloit en riant :
D’où es-tu ? qui es-tu ? quelle est ta nouriture ?
Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature ?
Le mulet estonné de ce nouueau discours
De peur ingenieux, aux ruses eut recours,
Et comme les Normans sans luy repondre voire,
Compere, ce dit-il, ie n’ay point de memoire,
Et comme sans esprit ma grand mere me vit,
Sans m’en dire autre chose au pied me l’escriuit.
Lors il leue la iambe au iaret ramassée,
Et d’vn œil innocent il couuroit sa pensée,
Se tenant suspendu sur les pieds en auant :
Le loup qui l’aperçoit se leue de deuant,
S’excusant de ne lire auecq’ ceste parolle,
Que les loups de son tans n’alloient point à l’ecolle :
Quand la chaude lionne à qui l’ardante fain
Alloit precipitant la rage, & le dessein,
S’aproche plus sçauante en volonté de lire,
Le mulet prend le tans, & du grand coup qu’il tire
Luy enfonce la teste, & d’vne autre façon,
Quelle ne sçauoit point luy aprit sa leçon.
Alors le loup s’enfuit voyant la beste morte,
Et de son ignorance ainsi se reconforte :
N’en deplaise aux Docteurs, Cordeliers, Iacopins,
Pardieu les plus grands clers ne sont pas les plus fins.
A Monsieur Motin.
Satyre IIII.
Motin la Muse est morte, ou la faueur pour elle :
En vain dessus Parnasse Apollon on apelle,
En vain par le veiller on acquiert du sçauoir,
Si fortune s’en mocque, & s’on ne peut auoir
Ny honneur, ny credit, non plus que si noz paines
Estoient fables du peuple inutiles, & vaines.
Or va romps toy la teste, & de iour & de nuict,
Pallis dessus vn liure à l’apetit d’vn bruit
Qui nous honore apres que nous sommes sous terre,
Et de te voir paré de trois brins de lierre,
Comme s’il importoit estans ombres là bas,
Que nostre nom vescust ou qu’il ne vescust pas,
Honneur hors de saison, inutile merite
Qui viuans nous trahit, & qui morts nous profite.
Sans soing de l’auenir ie te laisse le bien
Qui vient à contrepoil alors qu’on ne sent rien,
Puis que viuant icy de nous on ne faict conte,
Et que nostre vertu engendre nostre honte.
Doncq’ par d’autres moyens à la court familiers,
Par vice, ou par vertu acquerons des lauriers,
Puis qu’en ce monde icy on n’en faict differance,
Et que souuent par l’vn l’autre se recompense.
Aprenons à mentir, mais d’vne autre façon
Que ne fait Caliope ombrageant sa chanson
Du voille d’vne fable, afin que son mistere
Ne soit ouuert à tous, ny congneu du vulguaire.
Aprenons à mentir, noz propos deguiser,
A trahir noz amys, noz ennemis baiser,
Faire la court aux grands, & dans leurs antichambres,
Le chapeau dans la main, nous tenir sur noz membres,
Sans oser ny cracher, ny toussir, ny s’asseoir,
Et nous couchant au iour, leur donner le bon soir.
Car puis que la fortune aueuglement dispose
De tout, peut estre en fin aurons nous quelque chose
Qui pourra destourner l’ingrate aduersité,
Par vn bien incertain à tatons debité,
Comme ces courtisans qui s’en faisant acroire,
N’ont point d’autre vertu, sinon de dire voire.
Or laissons doncq’ la Muse, Apollon, & ses vers,
Laissons le lut, la lyre, & ces outils diuers,
Dont Apollon nous flatte, ingrate frenesie,
Puis que pauure & quémande on voit la poësie,
Où i’ai par tant de nuits mon trauail occupé :
Mais quoy ie te pardonne, & si tu m’as trompé
La honte en soit au siecle, où viuant d’age en age
Mon exemple rendra quelque autre esprit plus sage.
Mais pour moy mon amy ie suis fort mal payé
D’auoir suiuy cet’ art, si i’eusse estudié,
Ieune laborieux sur vn bancq à l’escolle,
Gallien, Hipocrate, ou Iason, ou Bartolle,
Vne cornete au col debout dans vn parquet,
A tort & à trauers ie vendrois mon caquet,
Ou bien tastant le poulx, le ventre & la poitrine,
I’aurois vn beau teston pour iuger d’vne vrine,
Et me prenant au nez loucher dans vn bassin
Des ragous qu’vn malade offre à son Medecin,
En dire mon aduis, former vne ordonnance,
D’vn rechape s’il peut, puis d’vne reuerence,
Contrefaire l’honneste, & quand viendroit au point,
Dire en serrant la main, Dame il n’en falloit point.
Il est vray que le Ciel qui me regarda naistre,
S’est de mon iugement tousiours rendu le maistre,
Et bien que ieune enfant mon Pere me tançast,
Et de verges souuent mes chançons menaçast,
Me disant de depit, & bouffy de colere,
Badin quitte ces vers, & que penses-tu faire ?
La Muse est inutile, & si ton oncle a sçeu
S’auancer par cet art tu t’y verras deçeu.
Vn mesme Astre tousiours n’eclaire en ceste terre :
Mars tout ardant de feu nous menace de guerre,
Tout le monde fremit, & ces grands mouuemens
Couuent en leurs fureurs de piteux changemens.
Pense-tu que le lut, & la lyre des Poëtes
S’acorde d’armonie auecques les trompettes,
Les fiffres, les tambours, le canon, & le fer,
Concert extrauagant des musiques d’enfer ?
Toute chose a son regne, & dans quelques années,
D’vn autre œil nous verrons les fieres destinées.
Les plus grands de ton tans dans le sang aguerris,
Comme en Trace seront brutalement nourris,
Qui rudes n’aymeront la lyre de la Muse,
Non plus qu’vne vielle ou qu’vne cornemuse.
Laisse donc ce métier & sage prens le soing
De t’acquerir vn art qui te serue au besoing.
Ie ne sçay mon amy par quelle prescience,
Il eut de noz Destins si claire congnoissance,
Mais pour moy ie sçay bien que sans en faire cas,
Ie mesprisois son dire, & ne le croyois pas,
Bien que mon bon Démon souuent me dist le mesme :
Mais quand la passion en nous est si extreme,
Les aduertissemens n’ont ny force ny lieu :
Et l’homme croit à peine aux parolles d’vn Dieu.
Ainsi me tançoit-il d’vne parolle emeuë.
Mais comme en se tournant ie le perdoy de veuë
Ie perdy la memoire auecques ses discours,
Et resueur m’esgaray tout seul par les destours
Des Antres & des Bois affreux & solitaires,
Où la Muse en dormant m’enseignoit ses misteres,
M’aprenoit des secrets & m’echaufant le sein,
De gloire & de renom releuoit mon dessein.
Inutile science, ingrate, & mesprisée,
Qui sert de fable au peuple, aux plus grands de risée.
Encor’ seroit ce peu si sans estre auancé,
Lon auoit en cet art son age depencé,
Apres vn vain honneur que le tans nous refuse,
Si moins qu’vne Putain l’on n’estimoit la Muse.
Eusse tu plus de feu, plus de soing, & plus d’art
Que Iodelle n’eut oncq’, Desportes, ny Ronsard,
Lon te fera la mouë, & pour fruict de ta paine,
Ce n’est ce dirat-on qu’vn Poete à la douzaine.
Car on n’a plus le goust comme on l’eut autrefois,
Apollon est gené par de sauuages loix,
Qui retiennent sous l’art sa nature offusquée,
Et de mainte figure est sa beauté masquée.
Si pour sçauoir former quatre vers enpoullez
Faire tonner des mots mal ioincts & mal collez,
Amy l’on estoit Poete, on verroit cas estranges,
Les Poetes plus espais que mouches en vandanges.
Or que des ta ieunesse Apollon t’ait apris,
Que Caliope mesme ait tracé tes escris,
Que le neueu d’Atlas les ait mis sur la lyre,
Qu’en l’Antre Thespean on ait daigné les lire,
Qu’ils tiennent du sçauoir de l’antique leçon,
Et qu’ils soient imprimez des mains de Patisson,
Si quelqu’vn les regarde & ne leur sert d’obstacle,
Estime mon amy que c’est vn grand miracle.
Lon a beau faire bien, & semer ses escris
De ciuette, bainjoin, de musc, & d’ambre gris,
Qu’ils soient plains releuez & graues à l’oreille,
Qu’ils fassent sourciller les doctes de merueille,
Ne pense pour cela estre estimé moins fol,
Et sans argent contant qu’on te preste vn licol,
Ny qu’on n’estime plus (humeur extrauagante)
Vn gros asne pourueu de mille escuz de rente.
Ce malheur est venu de quelques ieunes veaux
Qui mettent à l’encan l’honneur dans les bordeaux,
Et raualant Phœbus, les Muses, & la grace,
Font vn bouchon à vin du laurier de Parnasse,
A qui le mal de teste est commun & fatal,
Et vont bisarement en poste à l’hopital,
Disant s’on n’est hargneux, & d’humeur difficille,
Que lon est mesprisé de la troupe ciuille,
Que pour estre bon Poete il faut tenir des fous,
Et desirent en eux ce qu’on mesprise en tous,
Et puis en leur chanson sotement importune,
Ils accusent les grands, le Ciel, & la fortune,
Qui fustez de leurs vers en sont si rebatus,
Qu’ils ont tiré cet’ art du nombre des vertus,
Tiennent à mal d’esprit leurs chansons indiscrettes
Et les mettent au ranc des plus vaines sornetes.
Encore quelques grands affin de faire voir
De Mœcene riuaux qu’ils ayment le sçauoir,
Nous voient de bon œil, & tenant vne gaule,
Ainsi qu’à leurs cheuaux nous en flatent l’espaule,
Auecque bonne mine, & d’vn langage doux,
Nous disent souriant, & bien que faictes vous ?
Auez vous point sur vous quelque chanson nouuelle ?
I’en vy ces iours passez de vous vne si belle,
Que c’est pour en mourir, ha ma foy ie voy bien,
Que vous ne m’aymez plus, vous ne me donnez rien.
Mais on lit à leurs yeux & dans leur contenance,
Que la bouche ne parle ainsi que l’ame pense,
Et que c’est mon amy, vn gremoire & des mots
Dont tous les courtisans endorment les plus sots.
Mais ie ne m’aperçoy que trenchant du prudhomme,
Mon tans en cent caquets sottement ie consomme,
Que mal instruit ie porte en Brouage du sel,
Et mes coquilles vendre à ceux de sainct Michel.
Doncq’ sans mettre l’enchere aux sotises du monde,
Ny gloser les humeurs de Dame Fredegonde,
Ie diray librement pour finir en deux mots,
Que la plus part des gens sont habillez en sots.
A Monsieur Bertault, Euesque de Sées.
Satyre V.
Bertault c’est vn grand cas quoy que lon puisse faire,
Il n’est moyen qu’vn homme à chacun puisse plaire
Et fust-il plus parfaict que la perfection,
L’homme voit par les yeux de son affection.
Chaque fat a son sens dont sa raison s’escrime,
Et tel blasme en autruy ce dequoy ie l’estime,
Tout suyuant l’intelec change d’ordre & de rang,
Les Mores auiourd’huy peignent le Diable blanc,
Le sel est doux aux vns, le sucre amer aux autres,
Lon reprend tes humeurs ainsi qu’on fait les nostres,
Les Critiques du tans m’apellent debauché,
Que ie suis iour & nuict aux plaisirs ataché,
Que i’y pers mon esprit, mon ame & ma ieunesse,
Les autres au rebours accusent ta sagesse,
Et ce hautain desir qui te faict mépriser
Plaisirs, tresors, grandeurs pour t’immortaliser,
Et disent, ô chetifs qui mourant sur vn liure,
Pensez seconds Phœnis en vos cendres reuiure,
Que vous estes trompez en vostre propre erreur,
Car & vous & vos vers viuez par procureur.
Vn liuret tout moysi vit pour vous & encore
Comme la mort vous fait, la taigne le deuore,
Ingrate vanité dont l’homme se repaist,
Qui baille apres vn bien qui sottement luy plaist.
Ainsi les actions aux langues sont sugettes,
Mais ces diuers rapors sont de foibles sagettes,
Qui bleçent seulement ceux qui sont mal armez,
Non pas les bons espris à vaincre acoutumez,
Qui sçauent auisez auecques differance,
Separer le vray bien du fard de l’apparance.
C’est vn mal bien estrange aux cerueaux des humains
Qui suiuant ce qu’ils sont malades ou plus sains,
Digerent la viande, & selon leur nature,
Ils prennent ou mauuaise ou bonne nouriture.
Ce qui plaist à l’œil sain offence vn chassieux,
L’eau se iaunit en bile au corps du bilieux,
Le sang d’vn Hidropique en pituite se change,
Et l’estommac gasté pourit tout ce qu’il mange,
De la douce liqueur roussoyante du Ciel,
L’vne en fait le venin, & l’autre en fait le miel.
Ainsi c’est la nature, & l’humeur des personnes,
Et non la qualité qui rend les choses bonnes.
Charnellement se ioindre auecq’ sa paranté,
En France c’est inceste, en Perse charité,
Tellement qu’à tout prendre en ce monde où nous sommes,
Et le bien, & le mal depend du goust des hommes.
Or sans me tourmenter des diuers apetis,
Quels ils sont aux plus grands, & quels aux plus petis,
Ie te veux discourir comme ie trouue estrange
Le chemin d’où nous vient le blasme, & la loüange,
Et comme i’ay l’esprit de Chimeres brouillé,
Voyant qu’vn More noir m’appelle barbouillé,
Que les yeux de trauers s’offensent que ie lorgne,
Et que les quinze vints disent que ie suis borgne.
C’est ce qui m’en deplaist encor que i’aye apris
En mon Philosopher d’auoir tout à mépris.
Penses tu qu’à present vn homme a bonne grace,
Qui dans le four l’Euesque enterine sa grace,
Ou l’autre qui poursuit des abolitions,
De vouloir ietter l’œil dessus mes actions,
Vn traistre, vn vsurier, qui par misericorde,
Par argent, ou faueur s’est sauué de la corde,
Moy qui dehors sans plus ay veu le Chastelet,
Et que iamais sergent ne saisit au collet,
Qui vis selon les loix & me contiens de sorte
Que ie ne tremble point quand on heurte à ma porte,
Voyant vn President le cœur ne me tressault,
Et la peur d’vn Preuost ne m’eueille en sursault,
Le bruit d’vne recherche au logis ne m’areste,
Et nul remord facheux ne me trouble la teste,
Ie repose la nuict suz l’vn & l’autre flanc,
Et cepandant Bertault ie suis desus le ranc.
Scaures du tans present, hipocrites seueres,
Vn Claude effrontement parle des adulteres,
Milon sanglant encor reprend vn assassin,
Grache, vn seditieux, & Verres, le larcin.
Or pour moy tout le mal que leur discours m’obiette,
C’est que mon humeur libre à l’amour est sugette,
Que i’ayme mes plaisirs, & que les passetans
Des amours m’ont rendu grison auant le tans,
Qu’il est bien malaisé que iamais ie me change,
Et qu’à d’autres façons ma ieunesse se range.
Mon oncle m’a conté que montrant à Ronsard
Tes vers estincellants & de lumiere, & d’art,
Il ne sçeut que reprendre en ton aprentissage
Sinon qu’il te iugeoit pour vn Poete trop sage.
Et ores au contraire, on m’obiecte à peché
Les humeurs qu’en ta Muse il eust bien recherché.
Aussi ie m’emerueille au feu que tu recelles,
Qu’vn esprit si rasis ait des fougues si belles,
Car ie tien comme luy que le chaud element,
Qui donne ceste pointe au vif entendement,
Dont la verue s’echauffe & s’enflame de sorte
Que ce feu dans le Ciel sur des aisles l’emporte,
Soit le mesme qui rend le Poete ardant & chaud,
Suiect à ses plaisirs, de courage si haut,
Qu’il meprise le peuple, & les choses communes,
Et brauant les faueurs se moque des fortunes,
Qui le fait debauché, frenetique resuant
Porter la teste basse, & l’esprit dans le vent,
Egayer sa fureur parmy des precipices,
Et plus qu’à la raison suiect à ses caprices.
Faut il doncq’ à present s’etonner si ie suis
Enclin à des humeurs qu’euiter ie ne puis,
Où mon temperament malgré moy me transporte,
Et rend la raison foible où la nature est forte,
Mais que ce mal me dure il est bien malaisé,
L’homme ne se plaist pas d’estre tousiours fraisé,
Chaque age a ses façons, & change la Nature
De sept ans en sept ans nostre temperature ;
Selon que le Soleil se loge en ses maisons,
Se tournent noz humeurs, ainsi que noz saisons,
Toute chose en viuant auecq’ l’age s’altere,
Le debauché se rit des sermons de son pere,
Et dans vingt & cinq ans venant à se changer,
Retenu, vigilant, soigneux & mesnager,
De ces mesmes discours ses fils il admoneste,
Qui ne font que s’en rire & qu’en hocher la teste,
Chaque age a ses humeurs, son goust, & ses plaisirs,
Et comme nostre poil blanchissent noz desirs.
Nature ne peut pas l’age en l’age confondre :
L’enfant qui sçait desia demander & respondre,
Qui marque asseurement la terre de ses pas,
Auecque ses pareils se plaist en ses ébas,
Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d’aise,
Sans raison d’heure en heure, il s’émeut & s’apaise.
Croissant l’age en auant sans soing de gouuerneur
Releué, courageux, & cupide d’honneur,
Il se plaist aux cheuaux, aux chiens, à la campagne,
Facille au vice il hait les vieux, & les dedagne,
Rude à qui le reprend, paresseux à son bien,
Prodigue, depencier, il ne conserue rien,
Hautain, audacieux, conseiller de soy mesme,
Et d’vn cœur obstiné se heurte à ce qu’il aime.
L’age au soing se tournant homme fait il acquiert
Des biens, & des amis, si le tans le requiert,
Il masque ses discours, comme sur vn theatre,
Subtil ambitieux l’honneur il idolatre,
Son esprit auisé preuient le repentir,
Et se garde d’vn lieu difficille à sortir.
Maints facheux accidans surprennent sa viellesse,
Soit qu’auecq du soucy gagnant de la richesse,
Il s’en deffend l’vsage, & craint de s’en seruir,
Que tant plus il en a, moins s’en peut assouuir,
Ou soit qu’auecq’ froideur il fasse toute chose,
Imbecille, douteux, qui voudroit, & qui n’ose,
Dilayant, qui tousiours a l’œil sur l’auenir,
De leger il n’espere, & croit au souuenir,
Il parle de son tans, difficille & seuere,
Censurant la ieunesse vse des droits de pere,
Il corrige, il reprend, hargneux en ses façons,
Et veut que tous ses mots soient autant de leçons.
Voilla doncq’ de par Dieu comme tourne la vie,
Ainsi diuersement aux humeurs asseruie,
Que chaque age depart à chaque homme en viuant,
De son temperament la qualité suiuant :
Et moy qui ieune encor’ en mes plaisirs m’égaye,
Il faudra que ie change, & mal gré que i’en aye
Plus soigneux deuenu, plus froid, & plus rassis,
Que mes ieunes pensers cedent aux vieux soucis,
Que i’en paye l’escot remply iusque à la gorge,
Et que i’en rende vn iour les armes à sainct George.
Mais de ces discoureurs il ne s’en trouue point,
Ou pour le moins bien peu qui cognoissent ce point,
Effrontez, ignorans, n’ayants rien de solide,
Leur esprit prend l’essor où leur langue le guide,
Sans voir le fond du sac ils prononcent l’arest,
Et rangent leurs discours au point de l’interest,
Pour exemple parfaitte ils n’ont que l’aparance,
Et c’est ce qui nous porte à ceste indifferance,
Qu’ensemble l’on confond le vice & la vertu,
Et qu’on l’estime moins qu’on n’estime vn festu.
Aussi qu’importe-il de mal ou de bien faire,
Si de noz actions vn iuge volontaire,
Selon ses apetis les decide, & les rend
Dignes de recompense, ou d’vn suplice grand :
Si tousiours noz amis, en bon sens les expliquent,
Et si tout au rebours noz haineux nous en piquent ?
Chacun selon son goust s’obstine en son party,
Qui fait qu’il n’est plus rien qui ne soit peruerty :
La vertu n’est vertu, l’enuie la deguise,
Et de bouche sans plus le vulgaire la prise :
Au lieu du iugement regnent les passions,
Et donne l’interest, le pris, aux actions.
Ainsi ce vieux resueur qui nagueres à Rome
Gouuernoit vn enfant & faisant le preud’homme,
Contre-caroit Caton, Critique en ses discours,
Qui tousiours rechinoit & reprenoit tousiours,
Apres que cet enfant s’est fait plus grand par l’age
Reuenant à la court d’vn si lointain voyage,
Ce Critique changeant d’humeurs & de cerueau,
De son pedant qu’il fut, deuient son maquereau.
O gentille vertu qu’aisement tu te changes !
Non non ces actions meritent des loüanges,
Car le voyant tout seul qu’on le prenne à serment,
Il dira qu’icy bas l’homme de iugement
Se doit accommoder au tans qui luy commande,
Et que c’est à la court vne vertu bien grande.
Donq’ la mesme vertu le dressant au poulet,
De vertueux qu’il fut le rend Dariolet,
Donq’ à si peu de frais, la vertu se profane,
Se deguise, se masque & deuient courtisane,
Se transforme aux humeurs, suit le cours du marché,
Et dispence les gens de blasme & de peché.
Peres des siecles vieux, exemple de la vie,
Dignes d’estre admirez d’vne honorable enuie,
(Si quelque beau desir viuoit encor’ en nous)
Nous voyant de là haut Peres qu’en dittes vous ?
Iadis de vostre tans la vertu simple & pure
Sans fard, sans fiction imitoit sa nature,
Austere en ses façons, seuere en ses propos,
Qui dans vn labeur iuste egayoit son repos,
D’hommes vous faisant Dieux vous paissoit d’ambrosie,
Et donnoit place au Ciel à vostre fantasie.
La lampe de son front partout vous esclairoit,
Et de toutes frayeurs voz espris asseuroit,
Et sans penser aux biens où le vulgaire pense,
Elle estoit vostre prix, & vostre recompense,
Où la nostre auiourd’huy qu’on reuere icy bas,
Va la nuict dans le bal, & dance les cinq pas,
Se parfume, se frise, & de façons nouuelles
Veut auoir par le fard du nom entre les belles,
Fait creuer les courtaux en chassant aux forests,
Court le faquin, la bague, escrime des fleurets,
Monte vn cheual de bois, fait desus des Pommades,
Talonne le Genet, & le dresse aux passades,
Chante des airs nouueaux, inuente des ballets,
Sçait escrire & porter les vers, & les poulets,
A l’œil tousiours au guet, pour des tours de souplesse,
Glose sur les habits, & sur la gentillesse,
Se plaist à l’entretien, commente les bons mots,
Et met à mesme pris, les sages, & les sots.
Et ce qui plus encor’ m’enpoisonne de rage,
Est quand vn Charlatan releue son langage,
Et de coquin faisant le Prince reuestu,
Bastit vn Paranimfe à sa belle vertu,
Et qu’il n’est crocheteur ny courtault de boutique,
Qui n’estime à vertu l’art où sa main s’aplique,
Et qui paraphrasant sa gloire, & son renom,
Entre les vertueux ne veuille auoir du nom.
Voilla comme à present chacun l’adulterise,
Et forme vne vertu comme il plaist à sa guise :
Elle est comme au marché dans les impressions,
Et s’adiugeant aux taux de noz affections,
Fait que par le caprice, & non par le merite,
Le blasme, & la loüange au hazard se debite :
Et peut vn ieune sot, suiuant ce qu’il conçoit,
Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit,
Donner son iugement, en dire ce qu’il pense,
Et mettre sans respec nostre honneur en balance.
Mais puis que c’est le tans, mesprisant les rumeurs
Du peuple, laisson là le monde en ces humeurs,
Et si selon son goust, vn chacun en peut dire,
Mon goust sera Bertault, de n’en faire que rire.
A Monsieur de Bethune estant Ambassadeur pour Sa Maiesté à Rome.
Satyre VI.
Bethune si la charge où ta vertu s’amuse,
Te permet êcouter les chansons que la Muse,
Desus les bords du Tibre & du mont Palatin,
Me fait dire en François au riuage Latin,
Où comme au grand Hercule, à la poictrine large,
Nostre Atlas de son fais sur ton dos se descharge,
Te commet de l’Estat l’entier gouuernement,
Ecoute ce discours tissu bijarement,
Où ie ne pretens point escrire ton Histoire :
Ie ne veux que mes vers s’honorent en la gloire
De tes nobles ayeux, dont les faits releuez,
Dans les cœurs des Flamens sont encore grauez,
Qui tiennent à grandeur de ce que tes Ancestres
En armes glorieux furent iadis leurs maistres.
Ni moins comme ton frere aidé de ta vertu,
Par force, & par conseil, en France a combatu
Ces auares Oyseaux dont les grifes gourmandes
Du bon Roy des François rauissoient les viandes,
Suget trop haut pour moy, qui doy sans m’egarer,
Au champ de sa valeur, la voir & l’admirer.
Aussi selon le corps on doit tailler la robe :
Ie ne veux qu’à mes vers vostre Honneur se derobe,
Ny qu’en tissant le fil de voz faits plus qu’humains,
Dedans ce Labirinte il m’eschape des mains :
On doit selon la force entreprendre la paine,
Et se donner le ton suyuant qu’on a d’halaine,
Non comme vn fou chanter de tort, & de trauers.
Laissant doncq’ aux sçauans à vous paindre en leurs vers,
Haut esleuez en l’air sur vne aisle dorée,
Dignes imitateurs des enfans de Borée,
Tandis qu’à mon pouuoir mes forces mesurant,
Sans prendre ny Phœbus, ny la Muse à garant,
Ie suyuray le caprice en ces pays estranges
Et sans paraphraser tes faits, & tes loüanges,
Ou me fantasier le cerueau de soucy,
Sur ce qu’on dit de France, ou ce qu’on voit icy,
Ie me deschargeray d’vn fais que ie dedaigne,
Suffisant de creuer vn Genet de Sardaigne,
Qui pourroit defaillant en sa morne vigueur,
Succomber soubs le fais que i’ay desus le cœur.
Or ce n’est point de voir, en regne la sottise,
L’Auarice, & le Luxe, entre les gens d’Eglise,
La Iustice à l’ancan, l’Innocent opressé,
Le conseil corrompu suiure l’interessé,
Les estats peruertis toute chose se vendre,
Et n’auoir du credit qu’au pris qu’on peut dependre :
Ny moins que la valeur n’ait icy plus de lieu,
Que la noblesse coure en poste à l’hostel Dieu,
Que les ieunes oisifs aux plaisirs s’abandonnent,
Que les femmes du tans soient à qui plus leur donnent,
Que l’vsure ait trouué (bien que ie n’ay dequoy
Tant elle a bonnes dents) que mordre desus moy.
Tout cecy ne me pese, & l’esprit ne me trouble,
Que tout s’y peruertisse il ne m’en chaut d’vn double,
Du tans, ni de l’estat il ne faut s’affliger,
Selon le vent qui fait l’homme doit nauiger.
Mais ce dont ie me deuls est bien vne autre chose
Qui fait que l’œil humain iamais ne se repose,
Qu’il s’abandonne en proye aux soucis plus cuisans.
Ha ! que ne suis-ie Roy pour cent ou six vingts ans,
Par vn Edit public qui fust irreuocable,
Ie bannirois l’Honneur, ce monstre abominable,
Qui nous trouble l’esprit & nous charme si bien,
Que sans luy les humains icy ne voyent rien,
Qui trahit la nature, & qui rend imparfaite
Toute chose qu’au goust les delices ont faicte.
Or ie ne doute point, que ces esprits bossus,
Qui veulent qu’on les croye en droite ligne yssus
Des sept sages de Grece, à mes vers ne s’oposent,
Et que leurs iugemens desus le mien ne glosent :
Comme de faire entendre à chacun que ie suis
Aussi perclus d’esprit comme Pierre du Puis,
De vouloir sottement que mon discours se dore
Au despens d’vn suget que tout le monde adore,
Et que ie suis de plus priué de iugement,
De t’offrir ce caprice ainsi si librement,
A toy qui des ieunesse apris en son escolle,
As adoré l’Honneur, d’effect, & de parolle,
Qui l’as pour vn but sainct, en ton penser profond,
Et qui mourrois plustost, que luy faire vn faux bond.
Ie veux bien auoir tort en cette seulle chose,
Mais ton doux naturel fait que ie me propose
Librement te montrer à nu mes passions,
Comme à cil qui pardonne aux imperfections :
Qu’ils n’en parlent doncq’ plus & qu’estrange on ne trouue
Si ie hay plus l’Honneur qu’vn mouton vne louue,
L’Honneur que soubs faux tiltre habite auecque nous,
Qui nous oste la vie & les plaisirs plus doux,
Qui trahit nostre espoir & fait que lon se paine
Apres l’esclat fardé d’vne aparance vaine :
Qui seure les desirs & passe mechamment
La plume par le becq’ à nostre sentiment,
Qui nous veut faire entendre en ses vaines chimeres,
Que pour ce qu’il nous touche, il se perd si noz meres,
Noz femmes, & noz sœurs, font leurs maris ialoux,
Comme si leurs desirs dependissent de nous.
Ie pense quant à moy que cest homme fust yure,
Qui changea le premier l’vsage de son viure,
Et rangeant soubs des loys, les hommes escartez,
Bastit premierement & villes & citez,
De tours & de fossez renforça ses murailles,
Et r’enferma dedans cent sortes de quenailles.
De cest amas confus, naquirent à l’instant,
L’enuie, le mespris, le discord inconstant,
La peur, la trahison, le meurtre, la vengeance,
L’horrible desespoir ; & toute ceste engeance
De maux, qu’on voit regner en l’Enfer de la court,
Dont vn pedant de Diable en ses leçons discourt
Quand par art il instruit ses escoliers pour estre,
(S’il se peut faire) en mal plus grands clers que leur maistre.
Ainsi la liberté du monde s’enuola,
Et chascun se campant qui deçà, qui delà,
De hayes, de buissons remarqua son partage,
Et la fraude fist lors la figue au premier age.
Lors du Mien, & du Tien naquirent les proces,
A qui l’argent depart bon, ou mauuais succes,
Le fort batit le foible, & luy liura la guerre,
De là l’Ambition fit anuahir la terre,
Qui fut auant le tans que suruindrent ces maux,
Vn hospital commun à tous les animaux,
Quand le mary de Rhée au siecle d’innocence,
Gouuernoit doucement le monde en son enfance :
Que la terre de soy le fourment raportoit,
Que le chesne de Masne & de miel degoutoit :
Que tout viuoit en paix, qu’il n’estoit point d’vsures :
Que rien ne se vendoit, par poix ny par mesures :
Qu’on n’auoit point de peur qu’vn Procureur fiscal
Formast sur vne eguille vn long proces verbal :
Et se iettant d’aguet dessus vostre personne,
Qu’vn Barisel vous mist dedans la Tour de Nonne.
Mais si tost que le Fils le Pere dechassa,
Tout sans desus desous icy se renuersa.
Les soucis, les ennuis, nous broüillerent la teste,
Lon ne pria les saincts, qu’au fort de la tempeste,
Lon trompa son prochain, la medisance eut lieu,
Et l’Hipocrite fist barbe de paille à Dieu,
L’homme trahit sa foy, d’où vindrent les Notaires,
Pour attacher au ioug les humeurs volontaires.
La fain, & la cherté se mirent sur le rang,
La fiebure, les charbons, le maigre flux de sang,
Commencerent d’eclore, & tout ce que l’Autonne,
Par le vent de midy, nous aporte & nous donne.
Les soldats puis apres, ennemis de la paix,
Qui de l’auoir d’autruy ne se soulent iamais,
Troublerent la campagne, & saccageant noz villes,
Par force en noz maisons, violerent noz filles,
D’où naquit le Bordeau qui s’eleuant debout,
A l’instant comme vn Dieu s’etendit tout par tout,
Et rendit Dieu mercy ces fiebures amoureuses,
Tant de galants pelez, & de femmes galeuses,
Que les perruques sont & les drogues encor,
(Tant on en a besoing) aussi cheres que l’or.
Encore tous ces maux ne seroient que fleurettes,
Sans ce maudit Honneur, ce conteur de sornettes,
Ce fier serpent qui couue vn venin soubs des fleurs,
Qui noye iour & nuict noz esprits en noz pleurs :
Car pour ces autres maux c’estoient legeres paines,
Que Dieu donna selon les foiblesses humaines.
Mais ce traistre cruël excedant tout pouuoir,
Nous fait suër le sang soubs vn pesant deuoir,
De Chimeres nous pipe & nous veut faire acroire
Qu’au trauail seulement doibt consister la gloire,
Qu’il faut perdre & someil, & repos, & repas,
Pour tâcher d’aquerir vn suget qui n’est pas,
Ou s’il est, que iamais aux yeux ne se decouure,
Et perdu pour vn coup iamais ne se recouure,
Qui nous gonfle le cœur de vapeurs & de vent,
Et d’exces par luy mesme il se perd bien souuent.
Puis on adorera ceste menteuse Idolle,
Pour Oracle on tiendra ceste croyance folle,
Qu’il n’est rien de si beau que tomber bataillant,
Qu’au despens de son sang, il faut estre vaillant,
Mourir d’vn coup de lance, ou du choc d’vne pique,
Comme les Paladins de la saison antique,
Et respendant l’esprit, blessé par quelque endroit,
Que nostre Ame s’enuolle en Paradis tout droit.
Ha ! que c’est chose belle & fort bien ordonnée,
Dormir dedans vn lict la grasse matinee,
En Dame de Paris, s’habiller chaudement,
A la table s’asseoir, manger humainement,
Se reposer vn peu, puis monter en carosse,
Aller à Gentilly caresser vne rosse,
Pour escroquer sa fille & venant à l’effect,
Luy monstrer comme Iean, à sa mere le fait.
Ha ! Dieu pourquoy faut-il que mon esprit ne vaille,
Autant que cil qui mist les Souris en bataille,
Qui sceut à la Grenouille aprendre son caquet,
Ou que l’autre qui fist en vers vn Sopiquet,
Ie ferois esloigné de toute raillerie,
Vn pœme grand, & beau, de la poltronnerie,
En depit de l’honneur, & des femmes qui l’ont,
D’effect sous la chemise, ou d’aparance au front,
Et m’asseure pour moy qu’en ayant leu l’Histoire,
Elles ne seroient plus si sottes que d’y croire.
Mais quand ie considere où l’Ingrat nous reduit,
Comme il nous ensorcelle & comme il nous seduit,
Qu’il assemble en festin, au Regnard, la Ciguoigne,
Et que son plus beau ieu ne gist rien qu’en sa troigne :
Celuy le peut bien dire à qui des le berceau,
Ce malheureux Honneur a tint le becq en l’eau,
Qui le traine à tastons, quelque part qu’il puisse estre,
Ainsi que fait vn chien, vn aueugle, son maistre :
Qui s’en va doucement apres luy, pas à pas,
Et librement se fie à ce qu’il ne voit pas.
S’il veut que plus long tans à ces discours ie croye,
Qu’il m’offre à tout le moins quelque chose qu’on voye,
Et qu’on sauoure, affin qu’il se puisse sçauoir
Si le goust dement point ce que l’œil en peut voir.
Autrement quant à moy ie lui fay banqueroute,
Estant imperceptible il est comme la Goutte :
Et le mal qui caché nous oste l’embon-point,
Qui nous tuë à veu’ d’œil, & que l’on ne voit point.
On a beau se charger de telle marchandise,
A peine en auroit on vn Catrin à Venise,
Encor qu’on voye apres, courir certains cerueaux,
Comme apres les raisins, courent les Estourneaux.
Que font tous ces vaillans de leur valeur gueriere,
Qui touchent du penser l’Etoille poussiniere,
Morguent la Destinee & gourmendent la mort,
Contre qui rien ne dure, & rien n’est assez fort,
Et qui tout transparants de claire renommée,
Dressent cent fois le iour, en discours vne armee,
Donnent quelque bataille, & tuant vn chacun,
Font que mourir & viure à leur dire n’est qu’vn :
Releuez, emplumez, braues comme sainct George,
Et Dieu sçait cependant s’ils mentent par la gorge,
Et bien que de l’honneur, ils facent des leçons,
Enfin au fond du sac, ce ne sont que chansons.
Mais mon Dieu que ce Traistre est d’vne estrange sorte,
Tandis qu’à le blasmer la raison me transporte,
Que de luy ie mesdis, il me flate, & me dit
Que ie veux par ces vers acquerir son credit,
Que c’est ce que ma Muse en trauaillant pourchasse,
Et mon intention qu’estre en sa bonne grace,
Qu’en medisant de luy ie le veux requerir,
Et tout ce que ie fay que c’est pour l’aquerir.
Si ce n’est qu’on diroit qu’il me l’auroit fait faire,
Ie l’irois apeller comme mon aduersaire,
Aussi que le duël est icy defendu,
Et que d’vne autre part i’ayme l’Indiuidu.
Mais tandis qu’en colere à parler ie m’areste,
Ie ne m’aperçoy pas, que la viande est preste,
Qu’icy non plus qu’en France on ne s’amuse pas
A discourir d’honneur quand on prend son repas,
Le sommelier en haste, est sorty de la caue,
Desia Monsieur le maistre, & son monde se laue,
Trefues auecq’ l’honneur, ie m’en vais tout courant,
Decider au Tinel vn autre different.
A Monsieur le Marquis de Cœuures.
Satyre VII.
Sotte, & facheuse humeur, de la plus part des hommes
Qui suyuant ce qu’ils sont, iugent ce que nous sommes,
Et sucrant d’vn soûris vn discours ruineux,
Acusent vn chacun des maux qui sont en eux,
Nostre Melancolique en sçauoit bien que dire,
Qui nous pique en riant, & nous flate sans rire,
Qui porte vn cœur de sang, desous vn front blemy,
Et duquel il vaut moins estre amy qu’ennemy.
Vous qui tout au contraire auez dans le courage
Les mesmes mouuemens qu’on vous lit au visage,
Et qui parfaict amy voz amis espargnez,
Et de mauuais discours leur vertu n’eborgnez,
Dont le cœur grand, & ferme, au changement ne ploye,
Et qui fort librement, en l’orage s’employe,
Ainsi qu’vn bon patron, qui soigneux, sage, & fort,
Sauue ses compagnons, & les conduit à bord.
Congnoissant doncq’ en vous vne vertu facille
A porter les defauts d’vn esprit imbecille,
Qui dit sans aucun fard, ce qu’il sent librement,
Et dont iamais le cœur, la bouche ne dement,
Comme à mon confesseur vous ouurant ma pensée,
De ieunesse, & d’Amour, follement incensée,
Ie vous conte le mal, où trop enclin ie suis,
Et que prest à laisser ie ne veux & ne puis,
Tant il est mal aisé d’oster auecq’ estude,
Ce qu’on a de nature, ou par longue habitude.
Puis la force me manque, & n’ay le iugement
De conduire ma barque en ce rauissement,
Au gouffre du plaisir la courante m’emporte ;
Tout ainsi qu’vn cheual qui a la bouche forte,
I’obeis au caprice, & sans discretion,
La raison ne peut rien dessus ma passion.
Nulle loy ne retient mon ame abandonnée,
Ou soit par volonté, ou soit par Destinée
En vn mal euident ie clos l’œil à mon bien :
Ny conseil, ny raison, ne me seruent de rien.
Ie choppe par dessein, ma faute est volontaire,
Ie me bande les yeux, quand le Soleil m’éclaire :
Et contant de mon mal ie me tien trop heureux
D’estre comme ie suis, en tous lieux amoureux,
Et comme à bien aymer mille causes m’inuitent,
Aussi mille beautez mes amours ne limitent,
Et courant çà, & là, ie trouue tous les iours,
En des suiets nouueaux de nouuelles amours.
Si de l’œil du desir, vne femme i’auise,
Ou soit belle, ou soit laide, ou sage, ou mal aprise,
Elle aura quelque trait qui de mes sens vainqueur,
Me passant par les yeux me bleçera le cœur :
Et c’est comme vn miracle, en ce monde où nous sommes,
Tant l’aueugle apetit ensorcelle les hommes
Qu’encore qu’vne femme aux amours fasse peur,
Que le Ciel, & Venus, la voye à contre-cœur,
Toutesfois estant femme, elle aura ses delices,
Releuera sa grace auecq’ des artifices,
Qui dans l’estat d’amour la sçauront maintenir,
Et par quelques atraits les amans retenir.
Si quelqu’vne est difforme, elle aura bonne grace,
Et par l’art de l’Esprit, embellira sa face,
Captiuant les Amans des mœurs, ou du discours,
Elle aura du credit en l’Empire d’amours.
En cela l’on cognoist que la Nature est sage,
Qui voyant les deffaux du fœminin ouurage,
Qu’il seroit sans respect, des hommes meprisé,
L’anima d’vn esprit, & vif, & deguisé :
D’vne simple innocence elle adoucit sa face,
Elle luy mist au sein, la ruse, & la falace,
Dans sa bouche la foy, qu’on donne à ses discours,
Dont ce sexe trahit les Cieux, & les amours,
Et selon plus ou moins qu’elle estoit belle, ou laide,
Sage elle sçeut si bien vser d’vn bon remede,
Diuisant de l’esprit, la grace, & la beauté,
Qu’elle les separa d’vn & d’autre costé,
De peur qu’en les ioignant quelqu’vne eust l’auantage,
Auecq’ vn bel esprit d’auoir vn beau visage.
La belle du depuis ne le recherche point,
Et l’esprit rarement à la beauté se ioint.
Or affin que la laide autrement inutille,
Dessous le ioug d’amour rendit l’homme seruille,
Elle ombragea l’esprit d’vn morne aueuglement,
Auecques le desir troublant le iugement,
De peur que nulle femme, ou fust laide, ou fust belle,
Ne vescust sans le faire, & ne mourust pucelle.
D’où vient que si souuent les hommes offusquez
Sont de leurs apetis si lourdement moquez,
Que d’vne laide femme ils ont l’ame eschauffée,
Dressent à la laideur d’eux mesmes vn trophée,
Pensent auoir trouué la febue du gasteau,
Et qu’au sarail du Turc il n’est rien de si beau.
Mais comme les beautez soit des corps, ou des ames,
Selon l’obiect des sens sont diuerses aux Dames,
Aussi diuersement les hommes sont domtez,
Et font diuers effets les diuerses beautez :
(Estrange prouidence, & prudente methode
De Nature qui sert vn chascun à sa mode.)
Or moy qui suis tout flame & de nuit & de iour,
Qui n’haleine que feu, ne respire qu’amour,
Ie me laisse emporter à mes flames communes,
Et cours sous diuers vens de diuerses fortunes,
Rauy de tous obiects, i’ayme si viuement,
Que ie n’ay pour l’amour ny chois, ny iugement :
De toute election, mon ame est depourueuë,
Et nul obiect certain ne limite ma veuë.
Toute femme m’agrée, & les perfections
Du corps ou de l’esprit troublent mes passions.
I’ayme le port de l’vne, & de l’autre la taille,
L’autre d’vn trait lacif, me liure la bataille,
Et l’autre dedaignant d’vn œil seuere, & dous,
Ma peine, & mon amour, me donne mille coups,
Soit qu’vne autre modeste à l’impourueu m’auise,
De vergongne, & d’amour mon ame est toute éprise,
Ie sens d’vn sage feu mon esprit enflamer,
Et son honnesteté me contrainct de l’aymer.
Si quelque autre afettée en sa douce malice,
Gouuerne son œillade auecq’ de l’artifice,
I’ayme sa gentillesse, & mon nouueau desir
Se la promet sçauante en l’amoureux plaisir.
Que l’autre parle liure, & fasse des merueilles,
Amour qui prend par tout me prend par les oreilles,
Et iuge par l’esprit parfaict en ses acords,
Des points plus acomplis que peut auoir le corps :
Si l’autre est au rebours des lettres nonchalante,
Ie croy qu’au fait d’amour elle sera sçauante,
Et que nature habille à couurir son deffaut
Luy aura mis au lict tout l’esprit qu’il luy faut.
Ainsi de toute femme à mes yeux opposée,
Soit parfaite en beauté, ou soit mal composée,
De mœurs, ou de façons, quelque chose m’en plaist,
Et ne sçay point comment, ny pourquoy, ny que c’est.
Quelque obiect que l’esprit, par mes yeux, se figure,
Mon cœur tendre à l’amour, en reçoit la pointure :
Comme vn miroir en soy toute image reçoit,
Il reçoit en amour quelque obiect que ce soit,
Autant qu’vne plus blanche, il ayme vne brunette,
Si l’vne a plus d’esclat, l’autre est plus sadinette,
Et plus viue de feu, d’amour, & de desir,
Comme elle en reçoit plus, donne plus de plaisir.
Mais sans parler de moy que toute amour emporte,
Voyant vne beauté folatrement acorte,
Dont l’abord soit facile, & l’œil plain de douceur,
Que semblable à Venus on l’estime sa sœur,
Que le Ciel sur son front ait posé sa richesse,
Qu’elle ait le cœur humain, le port d’vne Déesse,
Qu’elle soit le tourment, & le plaisir des cœurs,
Que Flore sous ses pas fasse naistre des fleurs,
Au seul trait de ses yeux, si puissans sur les ames,
Les cœurs les plus glacez sont tous brulans de flames,
Et fut-il de metail, ou de bronze, ou de roc,
Il n’est Moine si sainct qui n’en quittast le froc.
Ainsi moy seulement sous l’Amour ie ne plie,
Mais de tous les mortels la nature accomplie
Flechit sous cest Empire, & n’est homme icy bas,
Qui soit exempt d’amour, non plus que du trepas.
Ce n’est doncq’ chose estrange (estant si naturelle)
Que ceste passion me trouble la ceruelle,
M’empoisonne l’esprit, & me charme si fort,
Que i’aimeray, ie croye, encore apres ma mort.
Marquis voilà le vent dont ma nef est portée,
A la triste mercy de la vague indomtée,
Sans cordes, sans timon, sans etoille, ny iour,
Reste ingrat, & piteux de l’orage d’amour,
Qui contant de mon mal, & ioyeux de ma perte,
Se rit de voir de flots ma poitrine couuerte,
Et comme sans espoir flote ma passion,
Digne non de risée, ains de compassion.
Cependant incertain du cours de la tempeste,
Ie nage sur les flots, & releuant la teste,
Ie semble depiter naufrage audacieux,
L’infortune, les vents, la marine, & les Cieux,
M’egayant en mon mal comme vn melancolique
Qui repute à vertu son humeur frenetique,
Discourt de son caprice, en caquete tout haut :
Aussi comme à vertu i’estime ce deffaut,
Et quand tout par malheur iureroit mon dommage,
Ie mourray fort contant mourant en ce voyage.
A Monsieur l’Abé de Beaulieu nommé par Sa Maiesté à l’Euesché du Mans.
Satyre VIII.
Charles de mes pechez i’ay bien fait penitence,
Or toy qui te cognois aux cas de conscience,
Iuge si i’ay raison, de penser estre absoubs :
I’oyois vn de ces iours, la Messe à deux genoux,
Faisant mainte oraison, l’œil au Ciel, les mains iointes,
Le cœur ouuert aux pleurs, & tout percé des pointes
Qu’vn deuot repentir élançoit dedans moy,
Tremblant des peurs d’Enfer, & tout bruslant de foy,
Quand vn ieune frisé, releué de moustache,
De galoche, de botte, & d’vn ample pennache,
Me vint prendre, & me dist, pensant dire vn bon mot,
Pour vn Poete du tans, vous estes trop deuot,
Moy ciuil, ie me leue, & le bon iour luy donne,
(Qu’heureux est le folastre, à la teste grisonne,
Qui brusquement eust dit auecq’ vne sambieu,
Ouy-bien pour vous Monsieur qui ne croyez en Dieu.)
Sotte discretion, ie voulus faire acroire,
Qu’vn Poete n’est bisarre, & facheux qu’apres boire,
Ie baisse vn peu la teste, & tout modestement,
Ie luy fis à la mode, vn petit compliment,
Luy comme bien apris, le mesme me sceut rendre,
Et ceste courtoisie à si haut pris me vendre,
Que i’aymerois bien mieux, chargé d’age, & d’ennuys,
Me voir à Rome pauure, entre les mains des Iuys.
Il me prist par la main, apres mainte grimace,
Changeant sur l’vn des pieds, à toute heure de place,
Et dansant tout ainsi qu’vn Barbe encastelé,
Me dist en remachant vn propos aualé,
Que vous estes heureux vous autres belles ames,
Fauoris d’Apolon, qui gouuernez les Dames,
Et par mille beaux vers les charmez tellement,
Qu’il n’est point de beautez, que pour vous seullement,
Mais vous les meritez, voz vertuz non communes
Vous font digne Monsieur de ces bonnes fortunes.
Glorieux de me voir si hautement loué,
Ie deuins aussi fier qu’vn chat amadoüé,
Et sentant au Palais, mon discours se confondre,
D’vn ris de sainct Medard il me fallut rêpondre :
Il poursuyt, mais amy, laissons le discourir,
Dire cent, & cent fois, il en faudroit mourir,
Sa Barbe pinçoter, cageoller la science,
Releuer ses cheueux, dire en ma conscience,
Faire la belle main, mordre vn bout de ses guents,
Rire hors de propos, monstrer ses belles dents,
Se carrer sur vn pied, faire arser son espee,
Et s’adoucir les yeux ainsi qu’vne poupée :
Cependant qu’en trois mots ie te feray sçauoir,
Où premier à mon dam ce facheux me peut voir.
I’estois chez vne Dame, en qui si la Satyre
Permetoit en ces vers que ie le peusse dire,
Reluit, enuironné de la diuinité,
Vn esprit aussi grand, que grande est sa beauté.
Ce Fanfaron chez elle, eut de moy cognoissance,
Et ne fut de parler iamais en ma puissance,
Luy voyant ce iour là, son chapeau de velours,
Rire d’vn facheux conte, & faire vn sot discours,
Bien qu’il m’eust à l’abord doucement fait entendre
Qu’il estoit mon valet, à vendre & à dependre,
Et detournant les yeux, Belle à ce que i’entens,
Comment vous gouuernez les beaux espris du tans,
Et faisant le doucet de parole, & de geste,
Il se met sur vn lict, luy disant, Ie proteste
Que ie me meurs d’amour, quand ie suis pres de vous :
Ie vous ayme si fort que i’en suis tout ialoux,
Puis rechangeant de note, il monstre sa rotonde,
Cest ouurage est-il beau ? que vous semble du monde ;
L’homme que vous sçauez, m’a dit qu’il n’ayme rien,
Madame à vostre auis, ce iourd’huy suis-ie bien,
Suis-ie pas bien chauffé, ma iambe est-elle belle,
Voyez ce tafetas, la mode en est nouuelle,
C’est œuure de la Chine, à propos on m’a dit
Que contre les clinquants le Roy fait vn edit :
Sur le coude il se met, trois boutons se delace,
Madame baisez moy, n’ay-ie pas bonne grace,
Que vous estes facheuse, à la fin on verra,
Rosete le premier qui s’en repentira.
D’assez d’autres propos il me rompit la teste,
Voilà quant & comment ie cogneu ceste beste,
Te iurant mon amy que ie quitté ce lieu,
Sans demander son nom, & sans luy dire adieu.
Ie n’eus depuis ce iour, de luy nouuelle aucune,
Si ce n’est ce matin que de male fortune,
Ie fus en ceste Eglise, où comme i’ay conté,
Pour me persecutter Satan l’auoit porté.
Apres tous ces propos qu’on se dit d’ariuée,
D’vn fardeau si pesant ayant l’ame greuée,
Ie chauuy de l’oreille, & demourant pensif,
L’echine i’alongois comme vn asne retif,
Minutant me sauuer de ceste tirannie,
Il le iuge à respect, ô sans ceremonie,
Ie vous suply (dit-il) viuons en compagnons.
Ayant ainsi qu’vn pot les mains sur les roignons,
Il me pousse en auant, me presente la porte,
Et sans respect des Saincts hors l’Eglise il me porte.
Aussi froid qu’vn ialoux qui voit son corriual,
Sortis, il me demande, estes-vous à cheual,
Auez vous point icy quelqu’vn de vostre troupe,
Ie suis tout seul à pied, luy de m’offrir la croupe,
Moy pour m’en depêtrer, luy dire tout expres,
Ie vous baise les mains, ie m’en vais icy pres,
Chez mon oncle disner, ô Dieu le galand homme,
I’en suis, & moy pour lors comme vn bœuf qu’on assomme,
Ie laisse choir la teste, & bien peu s’en falut,
Remettant par depit en la mort mon salut,
Que ie n’alasse lors la teste la premiere,
Me ietter du pont neuf, à bas en la riuiere.
Insensible il me tresne en la court du Palais,
Où trouuant par hasard quelqu’vn de ses valets,
Il l’appelle & luy dit, hola hau Ladreuille,
Qu’on ne m’attende point, ie vay disner en ville.
Dieu sçait si ce propos me trauersa l’esprit,
Encor n’est-ce pas tout, il tire vn long escrit,
Que voyant ie fremy, lors sans cageollerie,
Monsieur ie ne m’entends à la chicannerie,
Ce luy dis-ie, feignant l’auoir veu de trauers,
Aussi n’en est-ce pas, ce sont des meschans vers,
(Ie cogneu qu’il estoit veritable à son dire)
Que pour tuer le tans ie m’efforce d’ecrire,
Et pour vn courtisan quand vient l’occasion,
Ie monstre que i’en sçay pour ma prouision.
Il lit, & se tournant brusquement par la place,
Les banquiers étonnez admiroient sa grimace,
Et montroient en riant qu’ils ne luy eussent pas
Presté sur son minois, quatre doubles ducats,
(Que i’eusse bien donnez pour sortir de sa pate,)
Ie l’ecoute, & durant que l’oreille il me flate,
Le bon Dieu sçait comment à chaque fin de vers,
Tout expres ie disois quelque mot de trauers,
Il poursuit non-obstant d’vne fureur plus grande,
Et ne cessa iamais qu’il n’eust fait sa legende.
Me voyant froidement ses œuures aduouër,
Il les serre, & se met luy mesme à se loüer,
Doncq’ pour vn Caualier n’est-ce pas quelque chose :
Mais Monsieur n’auez-vous iamais veu de ma prose ?
Moy de dire que si : tant ie craignois qu’il eust
Quelque proces verbal, qu’entendre il me fallust.
Encore dittes moy en vostre conscience,
Pour vn qui n’a du tout nul acquis de science,
Cecy n’est-il pas rare ? Il est vray sur ma foy,
Luy dis-ie souriant : lors se tournant vers moy,
M’acolle à tour de bras, & tout petillant d’aise,
Doux comme vne epousee, à la iouë il me baise :
Puis me flatant l’épaule, il me fist librement
L’honneur que d’aprouuer mon petit iugement,
Apres ceste caresse, il rentre de plus belle,
Tantost il parle à l’vn, tantost l’autre l’appelle,
Tousiours nouueaux discours, & tant fut-il humain
Que tousiours de faueur il me tint par la main.
I’ay peur que sans cela i’ay l’ame si fragille,
Que le laissant du guet i’eusse peu faire gille :
Mais il me fut bien force estant bien attaché,
Que ma discretion expiast mon peché.
Quel heur ce m’eust esté, si sortant de l’Eglise,
Il m’eust conduit chez luy, & m’ostant la chemise,
Ce beau valet à qui ce beau maistre parla,
M’eust donné l’anguillade, & puis m’eust laissé là,
Honorable defaite, heureuse échapatoire,
Encores de rechef me la fallut-il boire.
Il vint à reparler de sus le bruit qui court,
De la Royne, du Roy, des Princes, de la Court,
Que Paris est bien grand, que le Pont neuf s’achéue,
Si plus en paix qu’en guerre, vn Empire s’éleue.
Il vint à definir que c’estoit qu’Amitié
Et tant d’autres Vertus, que c’en estoit pitié.
Mais il ne definit, tant il estoit nouice,
Que l’Indiscretion est vn si facheux vice,
Qu’il vaut bien mieux mourir, de rage, ou de regret,
Que de viure à la gesne auecq’ vn indiscret.
Tandis que ses discours me donnoient la torture,
Ie sonde tous moyens pour voir si d’auanture
Quelque bon accident eust peu m’en retirer,
Et m’enpescher en fin de me desesperer.
Voyant vn President, ie luy parle d’affaire,
S’il auoit des proces, qu’il estoit necessaire
D’estre tousiours apres ces Messieurs bonneter,
Qu’il ne laissast pour moy, de les soliciter,
Quant à luy qu’il estoit homme d’intelligence,
Qui sçauoit comme on perd son bien par negligence,
Où marche l’interest, qu’il faut ouurir les yeux.
Ha ! non Monsieur (dit-il) i’aymerois beaucoup mieux
Perdre tout ce que i’ay, que vostre compagnie,
Et se mist aussi-tost sur la ceremonie.
Moy qui n’ayme à debatre en ces fadeses là,
Vn tans sans luy parler, ma langue vacila :
Enfin ie me remets sur les cageolleries,
Luy dis comme le Roy estoit aux Tuilleries,
Ce qu’au Louure on disoit qu’il feroit ce iourd’huy,
Qu’il deuroit se tenir tousiours aupres de luy :
Dieu sçait combien alors il me dist de sottises,
Parlant de ses hauts faicts, & de ses vaillantises,
Qu’il auoit tant seruy, tant faict la faction,
Et n’auoit cependant aucune pension,
Mais qu’il se consoloit, en ce qu’au moins l’Histoire,
Comme on fait son trauail, ne derobroit sa gloire,
Et s’y met si auant que ie creu que mes iours
Deuoient plustost finir, que non pas son discours.
Mais comme Dieu voulut apres tant de demeures,
L’orloge du Palais, vint à frapper onze heures,
Et luy qui pour la souppe auoit l’esprit subtil,
A quelle heure Monsieur, vostre oncle disne-til ?
Lors bien peu s’en falut, sans plus longtans attendre,
Que de rage au gibet ie ne m’allasse pendre.
Encor l’eusse-ie fait estant desesperé,
Mais ie croy que le Ciel, contre moy coniuré,
Voulut que s’acomplit ceste auanture mienne,
Que me dist ieune enfant vne Bohemienne.
Ny la peste, la fain, la verolle, la tous,
La fieure, les venins, les larrons, ny les lous,
Ne tueront cestuy-cy, mais l’importun langage
D’vn facheux, qu’il s’en garde, estant grand, s’il est sage.
Comme il continuoit ceste vieille chanson,
Voicy venir quelqu’vn d’assez pauure façon :
Il se porte au deuant, luy parle, le cageolle,
Mais cest autre à la fin, se monta de parole,
Monsieur c’est trop long-tans : tout ce que vous voudrez,
Voicy l’Arrest signé, non Monsieur vous viendrez.
Quand vous serez dedans vous ferez à partie,
Et moy qui cependant n’estois de la partie,
I’esquiue doucement, & m’en vais à grand pas,
La queue en loup qui fuit, & les yeux contre bas,
Le cœur sautant de ioye, & triste d’aparance :
Depuis aux bons Sergens i’ay porté reuerance,
Comme à des gens d’honneur, par qui le Ciel voulut
Que ie receusse vn iour le bien de mon salut.
Mais craignant d’encourir vers toy le mesme vice
Que ie blasme en autruy, ie suis à ton seruice,
Et prie Dieu qu’il nous garde, en ce bas monde icy,
De fain, d’vn importun, de froid, & de soucy.
A Monsieur Rapin.
Satyre IX.
Rapin le fauorit d’Apollon & des Muses,
Pendant qu’en leur mestier iour & nuit tu t’amuses,
Et que d’vn vers nombreux non encore chanté,
Tu te fais vn chemin à l’immortalité,
Moy qui n’ay ny l’esprit ny l’halaine assez forte,
Pour te suiure de prez & te seruir d’escorte,
Ie me contenteray sans me precipiter,
D’admirer ton labeur ne pouuant l’imiter,
Et pour me satisfaire au desir qui me reste,
De rendre cest hommage à chacun manifeste :
Par ces vers i’en prens acte, affin que l’auenir,
De moy par ta vertu, se puisse souuenir,
Et que ceste memoire à iamais s’entretienne,
Que ma Muse imparfaite eut en honneur la tienne,
Et que si i’eus l’esprit d’ignorance abatu,
Ie l’euz au moins si bon, que i’aymay ta vertu,
Contraire à ces resueurs dont la Muse insolente,
Censurant les plus vieux, arrogamment se vante
De reformer les vers non les tiens seulement,
Mais veulent deterrer les Grecs du monument,
Les Latins, les Hebreux, & toute l’Antiquaille,
Et leur dire à leur nez qu’ils n’ont rien fait qui vaille.
Ronsard en son mestier n’estoit qu’vn aprentif,
Il auoit le cerueau fantastique & rétif,
Desportes n’est pas net, du Bellay trop facille,
Belleau ne parle pas comme on parle à la ville,
Il a des mots hargneux, bouffis & releuez
Qui du peuple auiourd’huy ne sont pas aprouuez.
Comment il nous faut doncq’ pour faire vne œuure grande
Qui de la calomnie & du tans se deffende,
Qui trouue quelque place entre les bons autheurs,
Parler comme à sainct Iean parlent les Crocheteurs.
Encore ie le veux pourueu qu’ils puissent faire
Que ce beau sçauoir entre en l’esprit du vulgaire,
Et quand les Crocheteurs seront Pœtes fameux :
Alors sans me facher ie parleray comme eux.
Pensent-ils des plus vieux offenceant la memoire,
Par le mespris d’autruy s’aquerir de la gloire,
Et pour quelque vieux mot, estrange, ou de trauers,
Prouuer qu’ils ont raison de censurer leurs vers,
(Alors qu’une œuure brille & d’art, & de science,
La verue quelque fois s’egaye en la licence.)
Il semble en leur discours hautain & genereux,
Que le Cheual volant n’ait pissé que pour eux,
Que Phœbus à leur ton accorde sa vielle,
Que la Mouche du Grec leurs leures emmielle,
Qu’ils ont seuls icy bas trouué la Pie au nit,
Et que des hauts esprits le leur est le zenit :
Que seuls des grands secrets ils ont la cognoissance,
Et disent librement que leur experience
A rafiné les vers fantastiques d’humeur,
Ainsi que les Gascons ont fait le point d’honneur,
Qu’eux tous seuls du bien dire ont trouué la metode,
Et que rien n’est parfaict s’il n’est fait à leur mode
Cependant leur sçauoir ne s’estend seulement,
Qu’à regrater vn mot douteux au iugement,
Prendre garde qu’vn qui ne heurte vne diphtongue,
Epier si des vers la rime est breue ou longue,
Ou bien si la voyelle à l’autre s’vnissant,
Ne rend point à l’oreille vn vers trop languissant,
Et laissent sur le verd le noble de l’ouurage :
Nul eguillon diuin n’esleue leur courage,
Ils rampent bassement foibles d’inuentions,
Et n’osent peu hardis tanter les fictions,
Froids à l’imaginer, car s’ils font quelque chose,
C’est proser de la rime, & rimer de la prose
Que l’art lime & relime & polit de façon
Qu’elle rend à l’oreille vn agreable son.
Et voyant qu’vn beau feu leur ceruelle n’embrase,
Ils attifent leurs mots, ageolliuent leur frase,
Affectent leur discours tout si releué d’art,
Et peignent leurs defaux de couleurs & de fard.
Aussi ie les compare à ces femmes iolies,
Qui par les Affiquets se rendent embelies,
Qui gentes en habits & sades en façons,
Parmy leur point coupé tendent leurs hameçons,
Dont l’œil rit molement auecque affeterie,
Et de qui le parler n’est rien que flaterie :
De rubans piolez s’agencent proprement,
Et toute leur beauté ne gist qu’en l’ornement,
Leur visage reluit de cereuse & de peautre,
Propres en leur coifure vn poil ne passe l’autre.
Où ses diuins esprits hautains & releuez,
Qui des eaux d’Helicon ont les sens abreuuez :
De verue & de fureur leur ouurage etincelle,
De leurs vers tout diuins la grace est naturelle,
Et sont comme lon voit la parfaite beauté,
Qui contante de soy, laisse la nouueauté
Que l’art trouue au Palais ou dans le blanc d’Espagne,
Rien que le naturel sa grace n’acompagne,
Son front laué d’eau claire, éclaté d’vn beau teint,
De roses & de lys la Nature l’a peint,
Et, laissant là Mercure, & toutes ses malices,
Les nonchalances sont les plus grands artifices.
Or Rapin quant à moy qui n’ay point tant d’esprit,
Ie vay le grand chemin que mon oncle m’aprit,
Laissant là ces Docteurs que les Muses instruisent,
En des arts tout nouueaux, & s’ils font comme ils disent,
De ses fautes vn liure aussi gros que le sien,
Telles ie les croiray quand ils auront du bien,
Et que leur belle Muse à mordre si cuisante,
Leur don’ra, comme à luy dix mil escus de rente,
De l’honneur, de l’estime, & quand par l’Vniuers,
Sur le lut de Dauid on chantera leurs vers,
Qu’ils auront ioint l’vtille auecq’ le delectable,
Et qu’ils sçauront rimer vne aussi bonne table.
On fait en Italie vn conte assez plaisant,
Qui vient à mon propos, qu’vne fois vn Paisant,
Homme fort entendu & suffisant de teste,
Comme on peut aisement iuger par sa requeste,
S’en vint trouuer le Pape & le voulut prier,
Que les Prestres du tans se peussent marier,
Affin ce disoit-il que nous puissions nous autres
Leurs femmes caresser, ainsi qu’ils font les nostres.
Ainsi suis-ie d’auis comme ce bon lourdaut,
S’ils ont l’esprit si bon, & l’intellect si haut,
Le iugement si clair, qu’ils fassent vn ouurage,
Riche d’inuentions, de sens, & de langage,
Que nous puissions draper comme ils font nos escris,
Et voir comme l’on dit, s’ils sont si bien apris,
Qu’ils montrent de leur eau, qu’ils entrent en cariere,
Leur age defaudra plustost que la matiere,
Nous sommes en vn siecle où le Prince est si grand,
Que tout le monde entier à peine le comprend,
Qu’ils fassent par leurs vers, rougir chacun de honte,
Et comme de valeur nostre Prince surmonte
Hercule, Ænée, Achil’, qu’ils ostent les lauriers
Aux vieux, comme le Roy l’a fait aux vieux guerriers :
Qu’ils composent vne œuure, on verra si leur liure,
Apres mile, & mile ans, sera digne de viure,
Surmontant par vertu, l’enuie & le Destin,
Comme celuy d’Homere, & du chantre Latin.
Mais Rapin mon amy c’est la vieille querelle,
L’homme le plus parfaict a manque de ceruelle,
Et de ce grand defaut vient l’imbecilité,
Qui rend l’homme hautain, insolent, effronté,
Et selon le suget qu’à l’œil il se propose,
Suiuant son apetit il iuge toute chose.
Aussi selon noz yeux, le Soleil est luysant,
Moy-mesme en ce discours qui fay le suffisant,
Ie me cognoy frappé, sans le pouuoir comprendre,
Et de mon vercoquin ie ne me puis deffendre.
Sans iuger, nous iugeons, estant nostre raison
Là haut dedans la teste, où selon la saison
Qui regne en nostre humeur, les brouillas nous embrouillent
Et de lieures cornus le cerueau nous barbouillent.
Philosophes resueurs discourez hautement,
Sans bouger de la terre allez au firmament,
Faites que tout le Ciel bransle à vostre cadance,
Et pesez vos discours mesme, dans sa Balance,
Congnoissez les humeurs, qu’il verse de sus nous,
Ce qui se fait de sus, ce qui se fait de sous,
Portez vne lanterne aux cachots de Nature,
Sçachez qui donne aux fleurs ceste aymable painture,
Quelle main sus la terre, en broye la couleur,
Leurs secretes vertus, leurs degrez de chaleur,
Voyez germer à l’œil les semances du monde,
Allez metre couuer les poissons dedans l’onde,
Dechifrez les secrets de Nature & des Cieux,
Vostre raison vous trompe, aussi-bien que vos yeux.
Or ignorant de tout, de tout ie me veus rire,
Faire de mon humeur moy-mesme vne Satyre,
N’estimer rien de vray qu’au goust il ne soit tel,
Viure, & comme Chrestien adorer l’Immortel,
Où gist le seul repos qui chasse l’Ignorance,
Ce qu’on voit hors de luy, n’est que sote aparance,
Piperie, artifice, encore ô cruauté
Des hommes & du tans, nostre mechanceté
S’en sert aux passions, & de sous vne aumusse,
L’Ambition, l’Amour, l’Auarice se musse :
L’on se couure d’vn frocq pour tromper les ialoux,
Les Temples auiourd’huy seruent aux rendez-vous :
Derriere les pilliers, on oit mainte sornete,
Et comme dans vn bal, tout le monde y caquette :
On doit rendre suiuant & le tans, & le lieu,
Ce qu’on doit à Cesar, & ce qu’on doit à Dieu,
Et quant aux apetis de la sottise humaine,
Comme vn homme sans goust, ie les ayme sans peine,
Aussi bien rien n’est bon que par affection,
Nous iugeons, nous voyons selon la passion.
Le Soldat auiourd’huy ne resue que la guerre,
En paix le Laboureur veut cultiuer sa terre :
L’Auare n’a plaisir qu’en ses doubles ducas,
L’Amant iuge sa Dame vn chef d’œuure icy bas,
Encore qu’elle n’ait sur soy rien qui soit d’elle,
Que le rouge, & le blanc, par art la fasse belle,
Qu’elle ante en son palais ses dents tous les matins,
Qu’elle doiue sa taille au bois de ses patins,
Que son poil des le soir, frisé dans la boutique,
Comme vn casque au matin, sur sa teste s’aplique,
Qu’elle ait comme vn piquier le corselet au dos,
Qu’à grand paine sa peau puisse couurir ses os,
Et tout ce qui de iour la fait voir si doucete,
La nuit comme en depost soit de sous la toillette.
Son esprit vlceré iuge en sa passion,
Que son taint fait la nique à la perfection.
Le soldat tout-ainsi pour la guerre soupire
Iour & nuit il y pense & tousiours la desire,
Il ne resue la nuit, que carnage, & que sang,
La pique dans le poing, & l’estoc sur le flanc,
Il pense mettre à chef quelque belle entreprise,
Que forçant vn chasteau tout est de bonne prise,
Il se plaist aux tresors qu’il cuide rauager,
Et que l’honneur luy rie au milieu du danger.
L’Auare d’autre part n’ayme que la richesse,
C’est son Roy, sa faueur, la court & sa maitresse,
Nul obiect ne luy plaist, sinon l’or & l’argent,
Et tant plus il en a plus il est indigent.
Le Paisant d’autre soing se sent l’ame ambrasée,
Ainsi l’humanité sottement abusée,
Court à ses apetis qui l’aueuglent si bien,
Qu’encor qu’elle ait des yeux si ne voit-elle rien.
Nul chois hors de son gout ne regle son enuie,
Mais s’aheurte où sans plus quelque apas la conuie,
Selon son apetit le monde se repaist,
Qui fait qu’on trouue bon seulement ce qui plaist.
O debille raison où est ores ta bride,
Ou ce flambeau qui sert aux personnes de guide,
Contre les passions trop foible est ton secours,
Et souuent courtisane apres elle tu cours
Et sauourant l’apas qui ton ame ensorcelle,
Tu ne vis qu’à son goust, & ne voys que par elle.
De là vient qu’vn chacun mesmes en son defaut,
Pense auoir de l’esprit autant qu’il luy en faut,
Aussi rien n’est party si bien par la nature
Que le sens, car chacun en a sa fourniture.
Mais pour nous moins hardis à croire à nos raisons,
Qui reglons nos espris par les comparaisons
D’vne chose auecq’ l’autre, épluchons de la vie
L’action qui doit estre, ou blasmée, ou suiuie,
Qui criblons le discours, au chois se variant,
D’auecq’ la fauceté la verité triant,
(Tant que l’homme le peut) qui formons nos ouurages,
Aux moules si parfaicts de ces grands personnages,
Qui depuis deux mile ans, ont acquis le credit,
Qu’en vers rien n’est parfaict, que ce qu’ils en ont dit,
Deuons nous auiourd’huy, pour vne erreur nouuelle
Que ces clers deuoyez forment en leur ceruelle,
Laisser legerement la vieille opinion,
Et suiuant leurs auis croire à leur passion ?
Pour moy les Huguenots pouroient faire miracles,
Ressuciter les morts, rendre de vrais oracles,
Que ie ne pourois pas croire à leur verité,
En toute opinion ie fuy la nouueauté.
Aussi doit-on plutost imiter nos vieux peres,
Que suiure des nouueaux, les nouuelles Chimeres,
De mesme en l’art diuin de la Muse doit-on
Moins croire à leur esprit, qu’à l’esprit de Platon.
Mais Rapin à leur goust, si les vieux sont profanes,
Si Virgille, le Tasse, & Ronsard sont des asnes,
Sans perdre en ces discours le tans que nous perdons,
Allons comme eux aux champs & mangeons des chardons.
Satyre X.
Ce mouuement de temps peu cogneu des humains,
Qui trompe nostre espoir, nostre esprit, & nos mains,
Cheuelu sur le front & chauue par derriere,
N’est pas de ces oyseaux qu’on prend à la pantiere,
Non plus que ce milieu des vieux tant debatu,
Où l’on mist par despit à l’abry la vertu,
N’est vn siege vaccant au premier qui l’occupe,
Souuent le plus Mattois ne passe que pour Dupe :
Ou par le iugement il faut perdre son temps
A choisir dans les mœurs ce Milieu que i’entens.
Or i’excuse en cecy nostre foiblesse humaine,
Qui ne veut, ou ne peut, se donner tant de peine,
Que s’exercer l’esprit en tout ce qu’il faudroit,
Pour rendre par estude vn lourdaut plus adroit.
Mais ie n’excuse pas les Censeurs de Socrate,
De qui l’esprit rongneux de soy-mesme se grate,
S’idolatre, s’admire, & d’vn parler de miel,
Se va preconisant consin de Larcanciel :
Qui baillent pour raisons des chansons & des bourdes,
Et tous sages qu’ils sont font les fautes plus lourdes :
Et pour sçauoir gloser sur le Magnificat,
Tranchent en leurs discours de l’esprit delicat,
Controllent vn chacun, & par apostasie
Veulent paraphraser dessus la fantasie :
Aussi leur bien ne sert qu’à monstrer le deffaut,
Et semblent se baigner quand on chante tout haut,
Qu’ils ont si bon cerueau, qu’il n’est point de sottise
Dont par raison d’estat leur esprit ne s’aduise.
Or il ne me chaudroit insensez ou prudens
Qu’ils fissent à leurs frais Messieurs les intendans,
A chaque bout de champ si sous ombre de chere
Il ne m’en falloit point payer la folle enchere.
Vn de ces iours derniers par des lieux destournez
Ie m’en allois resuant le manteau sur le nez,
L’âme bizarément de vappeurs occupee
Comme vn Poëte qui prend les vers à la pippee :
En ces songes profonds où flottoit mon esprit,
Vn homme par la main hazardement me prit,
Ainsi qu’on pourroit prendre vn dormeur par l’oreille,
Quand on veut qu’à minuict en sursaut il s’esueille,
Ie passe outre d’aguet sans en faire semblant,
Et m’en vois à grands pas tout froid & tout tremblant :
Craignant de faire encor’ auec ma patience
Des sottises d’autruy nouuelle penitence.
Tout courtois il me suit, & d’vn parler remis,
Quoy ? Monsieur, est-ce ainsi qu’on traite ses amis,
Ie m’arreste contraint d’vne façon confuse,
Grondant entre mes dents ie barbotte vne excuse :
De vous dire son nom il ne guarit de rien,
Et vous iure au surplus qu’il est homme de bien,
Que son cœur conuoiteux d’ambition ne créue
Et pour ses factions qu’il n’ira point en Gréue :
Car il aime la France, & ne souffriroit point,
Le bon seigneur qu’il est, qu’on la mist en pourpoint.
Au compas du deuoir il regle son courage,
Et ne laisse en depost pourtant son auantage,
Selon le temps il met ses partis en auant,
Alors que le Roy passe, il gaigne le deuant,
Et dans la Gallerie, encor’ que tu luy parles,
Il te laisse au Roy Iean, & s’en court au Roy Charles.
Mesme aux plus auancez demandant le pourquoy
Il se met sur vn pied, & sur le quant à moy,
Et seroit bien fasché le Prince assis à table
Qu’vn autre en fust plus pres, ou fist plus l’agreable,
Qui plus suffisamment entrant sur le deuis
Fist mieux le Philosophe ou dist mieux son auis,
Qui de chiens ou d’oyseaux eust plus d’experience,
Ou qui déuidast mieux vn cas de conscience :
Puis dittes comme vn sot qu’il est sans passion,
Sans gloser plus auant sur sa perfection.
Auec maints hauts discours, de chiens, d’oyseaux, de bottes,
Que les vallets de pied sont fort suiects aux crottes,
Pour bien faire du pain il faut bien enfourner,
Si Domp-Pedre est venu qu’il s’en peut retourner,
Le Ciel nous fist ce bien qu’encor’ d’assez bonne heure,
Nous vinsmes au Logis où ce Monsieur demeure,
Où sans historier le tout par le menu,
Il me dict vous soyez Monsieur le bien venu.
Apres quelque propos, sans propos & sans suitte
Auecq’ un froid Adieu ie minutte ma fuitte,
Plus de peur d’accident que de discretion :
Il commence vn sermon de son affection,
Me rid, me prend, m’embrasse, auec ceremonie,
Quoy ? vous ennuyez-vous en nostre compagnie ?
Non non, ma foy dit-il, il n’ira pas ainsi,
Et puis que ie vous tiens, vous soupperez icy.
Ie m’excuse, il me force, ô Dieux quelle iniustice ?
Alors, mais las trop tard ie cogneus mon supplice :
Mais pour l’auoir cogneu, ie ne peux l’éuiter,
Tant le destin se plaist à me persecuter.
A peine à ces propos eut-il fermé la bouche,
Qu’il entre à l’estourdi vn sot faict à la fourche,
Qui pour nous saluër laissant choir son chappeau,
Fist comme vn entre-chat auec vn escabeau,
Trebuschant sur le cul, s’en va deuant derriere,
Et grondant se fascha qu’on estoit sans lumiere :
Pour nous faire sans rire aualler ce beau saut
Le Monsieur sur la veuë excuse ce deffaut,
Que les gens de sçauoir ont la visiere tendre :
L’autre se releuant deuers nous se vint rendre,
Moins honteux d’estre cheut, que de s’estre dressé
Et luy demandast-il s’il s’estoit point blessé.
Apres mille discours dignes d’vn grand volume,
On appelle vn vallet, la chandelle s’allume :
On apporte la nappe, & met-on le couuert,
Et suis parmy ces gens comme vn homme sans vert,
Qui fait en rechignant aussi maigre visage
Qu’vn Renard que Martin porte au Louure en sa cage.
Vn long-temps sans parler ie regorgeois d’ennuy
Mais n’estant point garand des sottises d’autruy,
Ie creu qu’il me falloit d’vne mauuaise affaire
En prendre seulement ce qui m’en pouuoit plaire.
Ainsi considerant ces hommes & leurs soings,
Si ie n’en disois mot ie n’en pense pas moings,
Et iugé ce lourdaut à son nez autentique,
Que c’estoit vn Pedant, animal domestique,
De qui la mine rogue & le parler confus,
Les cheueux gras & longs, & les sourcils touffus
Faisoient par leur sçauoir, comme il faisoit entendre,
La figue sur le nez au Pedant d’Alexandre.
Lors ie fus asseuré de ce que i’auois creu,
Qu’il n’est plus Courtisan de la Cour si recreu,
Pour faire l’entendu qu’il n’ait pour quoy qu’il vaille,
Vn Poëte, vn Astrologue, ou quelque Pedentaille,
Qui durant ses Amours auec son bel esprit
Couche de ses faueurs l’histoire par escrit.
Maintenant que l’on voit & que ie vous veux dire,
Tout ce qui se fist là digne d’vne satyre,
Ie croirois faire tort à ce Docteur nouueau,
Si ie ne luy donnois quelques traicts de pinceau ;
Mais estant mauuais peintre ainsi que mauuais Poëte,
Et que i’ay la ceruelle & la main mal adroitte,
O Muse ie t’inuoque ! emmielle moy le bec,
Et bandes de tes mains les nerfs de ton rebec,
Laisse moy là Phœbus chercher son auanture,
Laisse moy son B. mol, prend la clef de Nature,
Et vien simple sans fard, nuë & sans ornement,
Pour accorder ma fluste auec ton instrument.
Dy moy comme sa race autres fois ancienne
Dedans Rome accoucha d’vne Patricienne,
D’où nasquit dix Catons & quatre vingts Preteurs,
Sans les Historiens & tous les Orateurs :
Mais non, venons à luy, dont la maussade mine
Ressemble vn de ces Dieux des coutaux de la Chine,
Et dont les beaux discours plaisamment estourdis
Feroient creuer de rire vn sainct de Paradis.
Son teint iaune enfumé de couleur de malade,
Feroit donner au Diable, & ceruze, & pommade,
Et n’est blanc en Espaigne à qui ce Cormoran
Ne fasse renier la loy de l’Alcoran.
Ses yeux bordez de rouge esgarez sembloient estre,
L’vn à Mont-marthe, & l’autre au chasteau de Bicestre :
Toutesfois redressant leur entre-pas tortu,
Ils guidoient la ieunesse au chemin de vertu.
Son nez haut releué sembloit faire la nique
A l’Ouide Nason, au Scipion Nasique,
Où maints rubiz balez tous rougissants de vin
Monstroient vn HAC ITVR à la pomme de pin :
Et preschant la vendange asseuroient en leur trongne,
Qu’vn ieune Medecin vit moins qu’vn vieux yurongne.
Sa bouche est grosse & torte, & semble en son porfil,
Celle-là d’Alizon qui retordant du fil
Fait la moüe aux passans, & feconde en grimace,
Baue comme au Prin-temps vne vieille limace.
Vn rateau mal rangé pour ses dents paroissoit,
Où le chancre & la roüille en monceaux s’amassoit,
Dont pour lors ie congneus grondant quelques parolles
Qu’expert il en sçauoit creuer ses euerolles,
Qui me fist bien iuger qu’aux veilles des bons iours
Il en souloit roigner ses ongles de velours.
Sa barbe sur sa ioüe esparse à l’auanture,
Où l’art est en colere auecque la nature,
En Bosquets s’esleuoit, où certains animaux
Qui des pieds, non des mains, luy faisoient mille maux.
Quant au reste du corps il est de telle sorte
Qu’il semble que ses reins & son espaule torte
Façent guerre à sa teste, & par rebellion,
Qu’ils eussent entassé Osse sur Pellion :
Tellement qu’il n’a rien en tout son attelage
Qui ne suiue au galop la trace du visage.
Pour sa robbe elle fut autre qu’elle n’estoit
Alors qu’Albert le Grand aux festes la portoit ;
Mais tousiours recousant piece à piece nouuelle,
Depuis trente ans c’est elle, & si ce n’est pas elle :
Ainsi que ce vaisseau des Grecs tant renommé
Qui suruescut au temps qu’il auoit consommé :
Vne taigne affamée estoit sur ses espaules,
Qui traçoit en Arabe vne Carte des Gaules :
Les pieces & les trous semez de tous costez,
Representoient les Bourgs, les monts, & les Citez :
Les filets separez qui se tenoient à peine,
Imitoient les ruisseaux coulans dans vne pleine.
Les Alpes en iurant luy grimpoient au collet,
Et Sauoy’ qui plus bas ne pend qu’à vn fillet.
Les puces & les poux & telle autre quenaille,
Aux plaines d’alentour se mettoient en bataille,
Qui les places d’autruy par armes vsurpant
Le titre disputoient au premier occupant.
Or dessous ceste robbe illustre & venerable,
Il auoit vn iupon, non celuy de Constable :
Mais vn qui pour vn temps suiuit l’arriere-ban,
Quand en premiere nopce il seruit de caban
Au croniqueur Turpin, lors que par la campagne
Il portoit l’arbalestre au bon Roy Charlemagne :
Pour asseurer si c’est, ou laine, ou soye, ou lin,
Il faut en deuinaille estre maistre Gonin.
Sa ceinture honorable ainsi que ses iartieres,
Furent d’vn drap du seau, mais i’entends de lizieres
Qui sur maint Cousturier ioüerent maint rollet,
Mais pour l’heure presente ils sangloient le mulet.
Vn mouchoir & des gans auecq’ ignominie
Ainsi que des larrons pendus en compagnie,
Luy pendoient au costé, qui sembloit en lambeaux,
Crier en se mocquant vieux linge, & vieux drapeaux :
De l’autre brimballoit vne clef fort honneste,
Qui tire à sa cordelle vne noix d’arbaleste.
Ainsi ce personnage en magnifique arroy,
Marchant pedetentim s’en vint iusques à moy
Qui sentis à son nez, à ses leures décloses,
Qu’il fleuroit bien plus fort, mais non pas mieux que roses.
Il me parle latin, il allegue, il discourt,
Il reforme à son pied les humeurs de la Court :
Qu’il a pour enseigner vne belle maniere,
Que sans robe il a veu la matiere premiere,
Qu’Epicure est yurongne, Hypocrate vn bourreau,
Que Bartolle & Iason ignorent le barreau :
Que Virgille est passable, encor’ qu’en quelques pages,
Il meritast au Louure estre chifflé des Pages,
Que Pline est inesgal, Terence vn peu ioly,
Mais sur tout il estime vn langage poly.
Ainsi sur chasque Autheur il trouue de quoy mordre,
L’vn n’a point de raisons, & l’autre n’a point d’ordre,
L’autre auorte auant temps des œuures qu’il conçoit,
Or il vous prend Macrobe & luy donne le foit,
Ciceron il s’en taist d’autant que l’on le crie
Le pain quotidian de la Pedanterie,
Quant à son iugement il est plus que parfait
Et l’immortalité n’ayme que ce qu’il fait,
Par hazard disputant si quelqu’vn luy replique,
Et qu’il soit à quia, vous estes heretique :
Ou pour le moins fauteur, ou vous ne sçauez point
Ce qu’en mon manuscrit i’ay noté sur ce point.
Comme il n’est rien de simple aussi rien n’est durable,
De pauure on deuient riche, & d’heureux miserable,
Tout se change qui fist qu’on changea de discours,
Apres maint entretien, maints tours, & maints retours,
Vn valet se leuant le chapeau de la teste
Nous vint dire tout haut que la souppe estoit preste :
Ie congneu qu’il est vray ce qu’Homere en escrit,
Qu’il n’est rien qui si fort nous resueille l’esprit,
Car i’eus au son des plats l’ame plus alteree
Que ne l’auroit vn chien au son de la curee :
Mais comme vn iour d’Esté où le Soleil reluit,
Ma ioye en moins d’vn rien comme vn éclair s’enfuit,
Et le Ciel qui des dents me rid à la pareille,
Me bailla gentiment le lieure par l’oreille :
Et comme en vne montre où les passe-volans
Pour se monstrer soldats sont les plus insolens :
Ainsi parmy ces gens vn gros vallet d’estable,
Glorieux de porter les plats dessus la table,
D’vn nez de Maiordome, & qui morgue la faim,
Entra seruiette au bras & fricassee en main,
Et sans respect du lieu, du Docteur ny des sausses,
Heurtant table & treteaux, versa tout sur mes chausses :
On le tance, il s’excuse, & moy tout resolu,
Puis qu’à mon dam le Ciel l’auoit ainsi voulu,
Ie tourne en raillerie vn si fascheux mistere
De sorte que Monsieur m’obligea de s’en taire.
Sur ce point on se laue, & chacun en son rang,
Se met dans vne chaire ou s’assied sur vn banc :
Suiuant ou son merite, ou sa charge, ou sa race.
Des niais sans prier ie me mets en la place,
Où i’estois resolu faisant autant que trois,
De boire & de manger comme aux veilles des Rois :
Mais à si beau dessein defaillant la matiere,
Ie fus enfin contraint de ronger ma littiere,
Comme vn asne affamé qui n’a chardons ny foing,
N’ayant pour lors dequoy me saouler au besoing.
Or entre tous ceux-là qui se mirent à table,
Il n’en estoit pas vn qui ne fust remarcable,
Et qui sans esplucher n’aualast l’Eperlan :
L’vn en titre d’office exerçoit vn berlan,
L’autre estoit des suiuants de Madame Lipee,
Et l’autre cheualier de la petite espee,
Et le plus sainct d’entr’eux (sauf le droict du cordeau)
Viuoit au Cabaret pour mourir au bordeau.
En forme d’Eschiquier les plats rangez sur table,
N’auoient ny le maintien, ny la grace accostable,
Et bien que nos disneurs mengeassent en Sergens,
La viande pourtant ne prioit point les gens :
Mon Docteur de Menestre en sa mine alteree,
Auoit deux fois autant de mains que Briaree,
Et n’estoit quel qu’il fust morceau dedans le plat,
Qui des yeux & des mains n’eust vn escheq & mat.
D’où i’aprins en la cuitte aussi bien qu’en la cruë,
Que l’âme se laissoit piper comme vne Gruë,
Et qu’aux plats comme au lict auec lubricité
Le peché de la chair tentoit l’humanité.
Deuant moy iustement on plante vn grand potage,
D’où les mousches à ieun se sauuoient à la nage :
Le broüet estoit maigre, & n’est Nostradamus
Qui l’Astrolabe en main ne demeurast camus,
Si par galanterie ou par sottise expresse
Il y pensoit trouuer vne estoille de gresse :
Pour moy si i’eusse esté sur la mer de Leuant,
Où le vieux Louchaly fendit si bien le vent,
Quand sainct Marc s’habilla des enseignes de Trace,
Ie l’acomparerois au golphe de Patrasse,
Pource qu’on y voyoit en mille & mille parts
Les moûches qui flottoient en guise de Soldarts,
Qui morts sembloient encor’ dans les ondes salees
Embrasser les charbons des Galeres bruslees.
I’oy ce semble quelqu’vn de ces nouueaux Docteurs,
Qui d’estoc & de taille estrillent les Autheurs,
Dire que ceste exemple est fort mal assortie :
Homere, & non pas moy t’en doit la garantie,
Qui dedans ses escrits, en des certains effets
Les compare peut-estre aussi mal que ie faits.
Mais retournons à table où l’esclanche en ceruelle
Des dents & du chalan separoit la querelle,
Et sur la nappe allant de quartier en quartier
Plus dru qu’vne nauette au trauers d’vn mestier,
Glissoit de main en main où sans perdre auantage
Ebrechant le cousteau tesmoignoit son courage :
Et durant que Brebis elle fut parmy nous
Elle sçeut brauement se deffendre des loups,
Et de se conseruer elle mist si bon ordre,
Que morte de vieillesse elle ne sçauroit mordre :
A quoy glouton oyseau du ventre renaissant
Du fils du bon Iapet te vas-tu repaissant,
Assez, & trop long-temps, son poulmon tu gourmandes,
La faim se renouuelle au change des viandes :
Laissant là ce larron, vien icy desormais
Où la tripaille est fritte en cent sortes de mets.
Or durant ce festin Damoyselle famine
Auec son nez etique, & sa mourante mine,
Ainsi que la charté par Edit l’ordonna,
Faisoit vn beau discours dessus l’alezina,
Et nous torchant le bec aleguoit Symonide
Qui dict pour estre sain qu’il faut mascher à vuide.
Au reste à manger peu, Monsieur beuuoit d’autant,
Du vin qu’à la tauerne on ne payoit contant,
Et se faschoit qu’vn Iean bleçé de la Logique,
Luy barboüilloit l’esprit d’vn ergo Sophistique.
Esmiant quant à moy du pain entre mes doigts,
A tout ce qu’on disoit doucet ie m’accordois :
Leur voyant de piot la ceruelle eschauffée,
De peur (comme l’on dict) de courroucer la Fée.
Mais à tant d’accidents l’vn sur l’autre amasséz,
Sçachant qu’il en falloit payer les pots cassez :
De rage sans parler ie m’en mordois la léure
Et n’est Iob de despit qui n’en eust pris la chéure :
Car vn limier boiteux de galles damassé
Qu’on auoit d’huile chaude & de souffre gressé,
Ainsi comme vn verrat enueloppé de fange,
Quand sous le corcelet la crasse luy demange,
Se bouchonne par tout, de mesme en pareil cas
Ce rongneux las d’aller se frottoit à mes bas
Et fust pour estriller ses galles ou ses crottes,
De sa grace il gressa mes chausses pour mes bottes
En si digne façon que le frippier Martin
Auec sa malle-tache y perdroit son Latin.
Ainsi qu’en ce despit le sang m’eschauffoit l’ame,
Le monsieur son Pedant à son aide reclame,
Pour soudre l’argument, quand d’vn sçauant parler,
Il est, qui fait la mouë aux chimeres en l’air.
Le Pedant tout fumeux de vin & de doctrine
Respond, Dieu sçait comment le bon Iean se mutine
Et sembloit que la gloire en ce gentil assaut
Fust à qui parleroit non pas mieux mais plus haut,
Ne croyez en parlant que l’vn ou l’autre dorme,
Comment vostre argument dist l’vn n’est pas en forme,
L’autre tout hors du sens, mais c’est vous, mal-autru
Qui faites le sçauant & n’estes pas congru.
L’autre, Monsieur le sot ie vous feray bien taire.
Quoy ? comment ? est-ce ainsi qu’on frape Despautere ?
Quelle incongruité, vous mentez par les dents,
Mais vous, ainsi ces gens à se picquer ardents,
S’en vindrent du parler à tic tac, torche, lorgne,
Qui casse le museau, qui son riual éborgne,
Qui iette vn pain, vn plat, vne assiette, vn couteau,
Qui pour vne rondache empoigne vn escabeau,
L’vn faict plus qu’il ne peut, & l’autre plus qu’il n’ose,
Et pense en les voyant voir la Metamorphose,
Où les Centaures souz au Bourg Athracien,
Voulurent chauds de rains faire nopces de chien,
Et cornus du bon pere encorner le Lapite,
Qui leur fist à la fin enfiler la garitte,
Quand auecque des plats, des treteaux, des tisons,
Par force les chassant my-morts de ses maisons,
Il les fist gentiment apres la Tragedie,
De Cheuaux deuenir gros Asnes d’Arcadie :
Noz gens en ce combat n’estoient moins inhumains,
Car chacun s’escrimoit & des pieds & des mains :
Et comme eux tous sanglants en ces doctes alarmes,
La fureur aueuglee en main leur mist des armes :
Le bon Iean crie au meurtre, & ce Docteur harault,
Le Monsieur dist tout-beau, l’on apelle Girault.
A ce nom voyant l’homme & sa gentille trongne,
En memoire aussi-tost me tomba la Gascongne.
Ie cours à mon manteau, ie descens l’escalier,
Et laisse auec ces gens Monsieur le cheualier
Qui vouloit mettre barre entre ceste canaille.
Ainsi sans coup ferir ie sors de la bataille,
Sans parler de flambeau, ny sans faire autre bruit,
Croyez qu’il n’estoit pas, O nuict ialouse nuict,
Car il sembloit qu’on eust aueuglé la nature,
Et faisoit vn noir brun d’aussi bonne teinture,
Que iamais on en vit sortir des Gobelins,
Argus pouuoit passer pour vn des Quinze vingts :
Qui pis-est il pleuuoit d’vne telle maniere,
Que les reins par despit me seruoient de goutiere :
Et du haut des maisons tomboit vn tel degout,
Que les chiens alterez pouuoient boire debout.
Alors me remettant sur ma philosophie,
Ie trouue qu’en ce monde il est sot qui se fie,
Et se laisse conduire, & quant aux Courtisans,
Qui doucets & gentils font tant les suffisans,
Ie trouue les mettant en mesme patenostre,
Que le plus sot d’entr’eux est aussi sot qu’vn autre :
Mais pour ce qu’estant là ie n’estois dans le grain,
Aussi que mon manteau la nuict craint le serain,
Voyant que mon logis estoit loin, & peut estre
Qu’il pourroit en chemin changer d’air & de maistre,
Pour esuiter la pluye à l’abry de l’auuent,
I’allois doublant le pas, comme vn qui fend le vent,
Quand bronchant lourdement en vn mauuais passage
Le Ciel me fist ioüer vn autre personnage :
Car heurtant vne porte en pensant m’accoter,
Ainsi qu’elle obeit ie viens à culbuter :
Et s’ouurant à mon heurt, ie tombay sur le ventre,
On demande que c’est, ie me releue, i’entre :
Et voyant que le chien n’aboyoit point la nuict,
Que les verroux gressez ne faisoient aucun bruit :
Qu’on me rioit au nez, & qu’vne chambriere
Vouloit monstrer ensemble, & cacher la lumiere :
I’y suis, ie le voy bien, ie parle l’on respond,
Où sans fleurs de bien dire, ou d’autre art plus profond,
Nous tombasmes d’accord, le monde ie contemple,
Et me retrouue en lieu de fort mauuais exemple :
Toutesfois il falloit en ce plaisant malheur,
Mettre pour me sauuer en danger mon honneur.
Puis donc que ie suis là, & qu’il est pres d’vne heure,
N’esperant pour ce iour de fortune meilleure,
Ie vous laisse en repos, iusques à quelques iours,
Que sans parler Phœbus ie feray le discours
De mon giste, où pensant reposer à mon ayse,
Ie tombé par malheur de la poisle en la braise.
Satyre XI.
Suitte.
Voyez que c’est du monde, & des choses humaines,
Tousiours à nouueaux maux naissent nouuelles peines,
Et ne m’ont les destins à mon dam trop constans
Iamais apres la pluye enuoyé le beau-temps,
Estant né pour souffrir ce qui me reconforte,
C’est que sans murmurer la douleur ie supporte,
Et tire ce bon-heur du mal-heur où ie suis,
Que ie fais en riant bon visage aux ennuis,
Que le Ciel affrontant ie nazarde la Lune,
Et voy sans me troubler l’vne & l’autre fortune.
Pour lors bien m’en vallut : car contre ces assauts
Qui font lors que i’y pense encor’ que ie tressauts :
Petrarque & son remede y perdant sa rondache
En eust de marisson ploré comme vne vache.
Outre que de l’obiect la puissance s’esmeut,
Moy qui n’ay pas le nez d’estre Iean qui ne peut,
Il n’est mal dont le sens la nature resueille,
Qui Ribaut ne me prist ailleurs que par l’oreille.
Entré doncq’ que ie fus en ce logis d’honneur,
Pour faire que d’abord on me traitte en Seigneur,
Et me rendre en Amour d’autant plus aggreable,
La bourse desliant ie mis piece sur table,
Et guarissant leur mal du premier appareil,
Ie fis dans vn escu reluire le Soleil,
De nuict dessus leur front la ioye estincelante
Monstroit en son midy que l’ame estoit contente,
Deslors pour me seruir chacun se tenoit prest,
Et murmuroient tout bas, l’honneste homme que c’est.
Toutes à qui mieux mieux s’efforçoient de me plaire,
L’on allume du feu dont i’auois bien affaire,
Ie m’aproche, me sieds, & m’aidant au besoing,
Ià tout appriuoisé ie mangeois sur le poing,
Quand au flamber du feu trois vieilles rechignees,
Vinrent à pas contez comme des erignees,
Chacune sur le cul au foyer s’accropit,
Et sembloient se plaignant marmoter par despit.
L’vne comme vn fantosme affreusement hardie,
Sembloit faire l’entree en quelque Tragedie,
L’autre vne Egyptienne en qui les rides font
Contre-escarpes, rampards, & fossez sur le front.
L’autre qui de soy-mesme estoit diminutiue,
Ressembloit transparante vne lanterne viue
Dont quelque Paticier amuse les enfans,
Où des oysons bridez, Guenuches, Elefans,
Chiens, chats, liéures, renards, & mainte estrange beste
Courent l’vne apres l’autre, ainsi dedans sa teste
Voyoit-on clairement au trauers de ses os,
Ce dont sa fantasie animoit ses propos :
Le regret du passé, du present la misere,
La peur de l’auenir, & tout ce qu’elle espere
Des biens que l’Hypocondre en ses vapeurs promet,
Quand l’humeur ou le vin luy barboüillent l’armet.
L’vne se pleint des reins, & l’autre d’vn côtaire,
L’autre du mal des dents, & comme en grand mistere,
Auec trois brins de sauge, vne figue d’antan,
Vn va-t’en, si tu peux, vn si tu peux va-t’en,
Escrit en peau d’oignon, entouroit sa machoire,
Et toutes pour guarir se reforçoient de boire.
Or i’ignore en quel champ d’honneur & de vertu,
Ou dessous quels drapeaux elles ont combatu,
Si c’estoit mal de Sainct ou de fiéure-quartaine,
Mais ie sçay bien qu’il n’est Soldat ny Capitaine,
Soit de gens de cheual, ou soit de gens de pié,
Qui dans la charité soit plus estropié.
Bien que maistre Denis soit sçauant en Sculture,
Fist-il auec son art quinaude la nature,
Ou comme Michel l’Ange, eust-il le Diable au corps,
Si ne pourroit-il faire auec tous ses efforts,
De ces trois corps tronquez vne figure entiere,
Manquant à cet effect, non l’art mais la matiere.
En tout elles n’auoient seulement que deux yeux
Encore bien flétris, rouges & chassieux,
Que la moitié d’vn nez, que quatre dents en bouche,
Qui durant qu’il fait vent branlent sans qu’on les touche,
Pour le reste il estoit comme il plaisoit à Dieu,
En elles la santé n’auoit ny feu ny lieu :
Et chacune à par-soy representoit l’idolle
Des fiéures, de la peste, & de l’orde verolle.
A ce piteux spectacle il faut dire le vray
I’euz vne telle horreur que tant que ie viuray,
Ie croiray qu’il n’est rien au monde qui guarisse
Vn homme vicieux comme son propre vice.
Toute chose depuis me fut à contre-cœur,
Bien que d’vn cabinet sortist vn petit cœur,
Auec son chapperon, sa mine de pouppee,
Disant i’ay si grand peur de ces hommes d’espee
Que si ie n’eusse veu qu’esties vn Financier,
Ie me fusse plustost laissé crucifier,
Que de mettre le nez où ie n’ay rien affaire,
Iean mon mary, Monsieur, il est Apoticaire.
Sur tout viue l’Amour, & bran pour les Sergens,
Ardez, voire, c’est-mon, ie me cognois en gens,
Vous estes, ie voy bien, grand abbateur de quilles,
Mais au reste honneste homme, & payez bien les filles,
Cognoissez-vous, mais non, ie n’ose le nommer,
Ma foy c’est vn braue homme & bien digne d’aymer,
Il sent tousiours si bon, mais quoy vous l’iriez dire.
Cependant de despit il semble qu’on me tire
Par la queuë vn matou, qui m’escrit sur les reins,
De griffes & de dents mille alibis forains :
Comme vn singe fasché i’en dy ma patenostre,
De rage ie maugree & le mien & le vostre,
Et le noble vilain qui m’auoit attrapé :
Mais Monsieur, me dist-elle, auez-vous point soupé.
Ie vous prie notez l’heure, & bien que vous en semble,
Estes-vous pas d’auis que nous couchions ensemble :
Moy crotté iusqu’au cul, & moüillé iusqu’à l’os,
Qui n’auois dans le lict besoin que de repos,
Ie faillis à me pendre oyant que ceste lice
Effrontément ainsi me presentoit la lice.
On parle de dormir, i’y consens à regret,
La Dame du logis me mene au lieu secret,
Allant on m’entretient de Ieanne & de Macette,
Par le vray Dieu que Ieanne estoit & claire & nette,
Claire comme vn bassin, nette comme vn denier,
Au reste, fors Monsieur, que i’estois le premier.
Pour elle qu’elle estoit niepce de Dame Auoye,
Qu’elle feroit pour moy de la fauce monnoye,
Qu’elle eust fermé sa porte à tout autre qu’à moy,
Et qu’elle m’aymoit plus mille fois que le Roy.
Estourdy de cacquet ie feignois de la croire,
Nous montons, & montans d’vn c’est-mon & d’vn voire,
Doucement en riant i’apointois noz procez,
La montee estoit torte & de fascheux accez,
Tout branloit dessous nous iusqu’au dernier estage,
D’eschelle en eschelon comme vn linot en cage,
Il falloit sauteller & des pieds s’approcher
Ainsi comme vne chéure en grimpant vn rocher.
Apres cent soubres-sauts nous vinsmes en la chambre,
Qui n’auoit pas le goust de musc, ciuette, ou d’ambre,
La porte en estoit basse, & sembloit vn guichet,
Qui n’auoit pour serrure autre engin qu’vn crochet.
Six douues de poinçon seruoient d’aix & de barre,
Qui baillant grimassoient d’vne façon bizarre,
Et pour se reprouuer de mauuais entretien,
Chacune par grandeur se tenoit sur le sien,
Et loin l’vne de l’autre en leur mine alteree
Monstroient leur saincte vie estroite & retiree.
Or comme il pleut au Ciel en trois doubles plié,
Entrant ie me heurté la caboche & le pié,
Dont ie tombe en arriere estourdi de ma cheute,
Et du haut iusqu’au bas ie fis la cullebutte :
De la teste & du cul contant chaque degré,
Puis que Dieu le voulut ie prins le tout à gré.
Aussi qu’au mesme temps voyant choir ceste Dame,
Par ie ne sçay quel trou ie luy vis iusqu’à l’ame,
Qui fist en ce beau sault m’esclatant comme vn fou,
Que ie prins grand plaisir à me rompre le cou.
Au bruit Macette vint, la chandelle on apporte,
Car la nostre en tombant de frayeur estoit morte :
Dieu sçait comme on la vit & derriere & deuant,
Le nez sur les carreaux & le fessier au vent,
De quelle charité l’on soulagea sa peine,
Cependant de son long sans poux & sans haleine,
Le museau vermoulu, le nez escarboüillé,
Le visage de poudre & de sang tout soüillé,
Sa teste descouuerte où l’on ne sçait que tondre,
Et lors qu’on luy parloit qui ne pouuoit respondre,
Sans collet, sans beguin, & sans autre affiquet,
Ses mules d’vn costé de l’autre son tocquet.
En ce plaisant mal-heur ie ne sçaurois vous dire
S’il en falloit pleurer ou s’il en falloit rire ?
Apres cest accident trop long pour dire tout,
A deux bras on la prend & la met-on debout,
Elle reprend courage, elle parle, elle crie,
Et changeant en vn rien sa douleur en furie,
Dist à Ieanne en mettant la main sur le roignon,
C’est mal-heureuse toy qui me porte guignon :
A d’autres beaux discours la collere la porte,
Tant que Macette peut elle la reconforte :
Cependant ie la laisse & la chandelle en main,
Regrimpant l’escalier ie suy mon vieux dessein.
I’entre dans ce beau lieu, plus digne de remarque
Que le riche Palais d’vn superbe Monarque.
Estant là ie furette aux recoings plus cachez,
Où le bon Dieu voulut que pour mes vieux pechez,
Ie sçeusse le despit dont l’âme est forcenee,
Lors que trop curieuse ou trop endemenee,
Rodant de tous costez & tournant haut & bas,
Elle nous fait trouuer ce qu’on ne cherche pas.
Or en premier item souz mes pieds ie rencontre
Vn chaudron ebreché, la bourse d’vne monstre,
Quatre boëtes d’vnguents, vne d’alun bruslé,
Deux gands depariez, vn manchon tout pelé,
Trois fiolles d’eau bleuë, autrement d’eau seconde,
La petite seringue, vne esponge, vne sonde,
Du blanc, vn peu de rouge, vn chifon de rabat,
Vn balet pour brusler en allant au Sabat,
Vne vieille lanterne, vn tabouret de paille,
Qui s’estoit sur trois pieds sauué de la bataille,
Vn baril defoncé, deux bouteilles sur-cu,
Qui disoient sans goulet nous auons trop vescu :
Vn petit sac tout plein de poudre de Mercure,
Vn vieux chapperon gras de mauuaise teinture,
Et dedans vn coffret qui s’ouure auecq’ enhan,
Ie trouue des tisons du feu de la sainct Iean,
Du sel, du pain benit, de la feugere, vn cierge,
Trois dents de mort pliez en du parchemin vierge,
Vne Chauue-souris, la carcasse d’vn Gay,
De la gresse de loup & du beurre de May.
Sur ce point Ieanne arriue & faisant la doucette,
Qui vit ceans ma foy n’a pas besongne faite :
Tousiours à nouueau mal nous vient nouueau soucy,
Ie ne sçay quant à moy quel logis c’est icy.
Il n’est par le vray Dieu iour ouurier ny feste,
Que ces carongnes là ne me rompent la teste,
Bien bien, ie m’en iray si tost qu’il fera iour,
On trouue dans Paris d’autres maisons d’amour.
Ie suis là cependant comme vn que l’on nazarde,
Ie demande que c’est ? hé ! n’y prenez pas garde,
Ce me respondit elle, on n’auroit iamais fait,
Mais bran, bran, i’ay laissé là-bas mon attifet,
Tousiours apres soupper ceste vilaine crie.
Monsieur, n’est-il pas temps, couchons nous ie vous prie.
Cependant elle met sur la table les dras,
Qu’en bouchons tortillez elle auoit sous le bras :
Elle approche du lict fait d’vne estrange sorte,
Sur deux treteaux boiteux se couchoit vne porte,
Où le lict reposoit, aussi noir qu’vn soüillon,
Vn garderobe gras seruoit de pauillon,
De couuerte vn rideau, qui fuyant (vert & iaune)
Les deux extremitez, estoit trop court d’vne aune.
Ayant consideré le tout de point en point,
Ie fis vœu ceste nuict de ne me coucher point,
Et de dormir sur pieds comme vn coq sur la perche ;
Mais Ieanne tout en rut, s’aproche & me recherche,
D’amour ou d’amitié, duquel qu’il vous plaira,
Et moy, maudit soit-il, m’amour qui le fera.
Polyenne pour lors me vint en la pensee,
Qui sçeut que vaut la femme en amour offensee,
Lors que par impuissance, ou par mespris la nuit,
On fauce compagnie ou qu’on manque au desduit,
C’est pourquoy i’euz grand peur qu’on me troussast en malle,
Qu’on me foüetast pour voir si i’auois point la galle,
Qu’on me crachast au nez, qu’en perche on me le mist
Et que l’on me bernast si fort qu’on m’endormist,
Ou me baillant du Iean Ieanne vous remercie,
Qu’on me tabourinast le cul d’vne vessie :
Cela fut bien à craindre & si ie l’euité,
Ce fut plus par bon-heur que par dexterité.
Ieanne non moins que Circe entre ses dents murmure,
Sinon tant de vengeance, aumoins autant d’iniure,
Or pour flater enfin son mal-heur & le mien,
Ie dis quand ie fais mal, c’est quand ie paye bien,
Et faisant reuerence à ma bonne fortune,
En la remerciant ie le conte pour vne.
Ieanne rongeant son frein de mine s’apaisa
En prenant mon argent en riant me baisa,
Non pour ce que i’en dis, ie n’en parle pas, voire,
Mon maistre pensez-vous i’entends bien le grimoire,
Vous estes honneste homme & sçauez l’entre-gent,
Mais monsieur crayez vous que ce soit pour l’argent,
I’en faits autant d’estat comme de chaneuottes,
Non, ma foy i’ay encor vn demy-ceint, deux cottes,
Vne robe de sarge, vn chapperon, deux bas,
Trois chemises de lin, six mouchoirs, deux rabats,
Et ma chambre garnie aupres de sainct Eustache,
Pourtant ie ne veux pas que mon mary le sçache :
Disant cecy tousiours son lict elle brassoit,
Et les linceux trop cours par les pieds tirassoit,
Et fist à la fin tant par sa façon adroite,
Qu’elle les fist venir à moitié de la coite.
Dieu sçait quel lacs d’amour, quels chiffres, quelles fleurs,
De quels compartiments & combien de couleurs,
Releuoient leur maintien, & leur blancheur naïfue,
Blanchie en vn siué, non dans vne lesciue.
Comme son lict est fait, que ne vous couchez-vous,
Monsieur n’est-il pas temps, & moy de filer dous,
Sur ce point elle vient, me prend & me détache,
Et le pourpoint du dos par force elle m’arrache,
Comme si nostre ieu fust au Roy despoüillé :
I’y resiste pourtant, & d’esprit embroüillé,
Comme par compliment ie tranchois de l’honneste,
N’y pouuant rien gaigner ie me gratte la teste.
A la fin ie pris cœur, resolu d’endurer
Ce qui pouuoit venir sans me desesperer,
Qui fait vne follie il la doit faire entiere,
Ie détache vn soüillé, ie m’oste vne iartiere
Froidement toutesfois, & semble en ce coucher,
Vn enfant qu’vn Pedant contraint se détacher,
Que la peur tout ensemble esperonne & retarde :
A chacune esguillette il se fasche, regarde,
Les yeux couuers de pleurs, le visage d’ennuy,
Si la grace du Ciel ne descend point sur luy.
L’on heurte sur ce point, Catherine on appelle,
Ieanne pour ne respondre estaignit la chandelle,
Personne ne dit mot, l’on refrappe plus fort,
Et faisoit-on du bruit pour réueiller vn mort :
A chaque coup de pied toute la maison tremble,
Et semble que le feste à la caue s’assemble.
Bagasse ouuriras-tu ? c’est cestuy-cy, c’est-mon,
Ieanne ce temps-pendant me faisoit vn sermon.
Que Diable aussi, pourquoy ? que voulez-vous qu’on face,
Que ne vous couchiez-vous. Ces gens de la menace
Venant à la priere essayoient tout moyen.
Or ilz parlent Soldat & ores Citoyen,
Ilz contrefont le guet & de voix magistrale,
Ouurez de par le Roy, au Diable vn qui deuale,
Vn chacun sans parler se tient clos & couuert.
Or comme à coups de pieds l’huis s’estoit presque ouuert,
Tout de bon le Guet vint, la quenaille fait Gille,
Et moy qui iusques-là demeurois immobile
Attendant estonné le succez de l’assaut,
Ce pensé-ie il est temps que ie gaigne le haut,
Et troussant mon pacquet de sauuer ma personne :
Ie me veux r’habiller, ie cherche, ie tastonne,
Plus estourdy de peur que n’est vn hanneton :
Mais quoy, plus on se haste & moins auance t’on.
Tout comme par despit se trouuoit souz ma pate,
Au lieu de mon chappeau ie prens vne sauate,
Pour mon pourpoint ses bas, pour mes bas son collet,
Pour mes gands ses souliers, pour les miens vn ballet,
Il sembloit que le Diable eust fait ce tripotage :
Or Ieanne me disoit pour me donner courage,
Si mon compere Pierre est de garde auiourd’huy,
Non, ne vous faschez point, vous n’aurez point d’ennuy.
Cependant sans delay Messieurs frapent en maistre,
On crie patience, on ouure la fenestre.
Or sans plus m’amuser apres le contenu,
Ie descends doucement pied chaussé l’autre nu,
Et me tapis d’aguet derriere vne muraille,
On ouure & brusquement entra ceste quenaille,
En humeur de nous faire vn assez mauuais tour,
Et moy qui ne leur dist ny bon soir ny bon iour,
Les voyant tous passez ie me sentis alaigre,
Lors dispos du talon ie vais comme vn chat maigre,
I’enfile la venelle, & tout leger d’effroy,
Ie cours vn fort long-temps sans voir derriere moy :
Iusqu’à tans que trouuant du mortier, de la terre,
Du bois, des estançons, mains plâtras, mainte pierre,
Ie me sentis plustost au mortier embourbé,
Que ie ne m’aperçeus que ie fusse tombé.
On ne peut esuiter ce que le Ciel ordonne,
Mon âme cependant de colere frissonne,
Et prenant s’elle eust peu le destin à party,
De despit à son nez elle l’eust dementy,
Et m’asseure qu’il eust reparé mon dommage.
Comme ie fus sus pieds enduit comme vne image,
I’entendis qu’on parloit, & marchant à grands pas,
Qu’on disoit hastons-nous ie l’ay laissé fort bas,
Ie m’aproche, ie voy, desireux de cognoistre,
Au lieu d’vn Medecin il lui faudroit vn Prestre,
Dist l’autre, puis qu’il est si proche de sa fin,
Comment, dist le valet, estes-vous medecin ?
Monsieur pardonnez moy, le Curé ie demande,
Il s’encourt, & disant Adieu me recommande,
Il laisse là monsieur fasché d’estre deceu.
Or comme allant tousiours de pres ie l’aperceu,
Ie cogneu que c’estoit nostre amy, ie l’aproche,
Il me regarde au nez, & riant me reproche
Sans flambeau l’heure indeuë & de pres me voyant
Fangeux comme vn pourceau, le visage effroyant,
Le manteau sous le bras, la façon assoupie,
Estes-vous trauaillé de la Licantropie,
Dist-il en me prenant pour me taster le pous,
Et vous, dy-ie, Monsieur, quelle fiéure auez-vous ?
Vous qui tranchez du sage ainsi parmy la ruë,
Faites vous sus vn pied toute la nuict la gruë ?
Il voulut me conter comme on l’auoit pipé,
Qu’vn valet du sommeil ou de vin occupé,
Souz couleur d’aller voir vne femme malade
L’auoit galantement payé d’vne cassade :
Il nous faisoit bon voir tous deux bien estonnez,
Auant iour par la ruë auecq’ vn pied de nez,
Luy pour s’estre leué esperant deux pistoles
Et moy tout las d’auoir receu tant de bricolles.
Il se met en discours, ie le laisse en riant,
Aussi que ie voyois aux riues d’Oriant
Que l’aurore s’ornant de saffran & de roses,
Se faisant voir à tous faisoit voir toutes choses,
Ne voulant pour mourir qu’vne telle beauté
Me vist en se leuant si sale & si crotté,
Elle qui ne m’a veu qu’en mes habits de feste.
Ie cours à mon logis, ie heurte, ie tempeste,
Et croyez à frapper que ie n’estois perclus :
On m’ouure, & mon valet ne me recognoist plus,
Monsieur n’est pas ici, que Diable à si bonne heure,
Vous frappez comme vn sourd, quelque temps ie demeure,
Ie le vois, il me voit, & demande estonné,
Si le moine bouru m’auoit point promené,
Dieu, comme estes-vous fait, il va, moy de le suiure,
Et me parle en riant comme si ie fusse yure,
Il m’allume du feu, dans mon lict ie me mets,
Auec vœu si ie puis de n’y tomber iamais,
Ayant à mes despens appris ceste sentence,
Qui gay fait vne erreur, la boit à repentance,
Et que quand on se frotte auecq’ les Courtisants,
Les branles de sortie en sont fort desplaisants,
Plus on penetre en eux plus on sent le remeugle,
Et qui troublé d’ardeur entre au bordel aueugle,
Quand il en sort il a plus d’yeux & plus aigus,
Que Lyncé l’Argonaute ou le ialoux Argus.
A Monsieur Freminet.
Satyre XII.
On dit que le grand Paintre ayant fait vn ouurage,
Des iugemens d’autruy tiroit cest auantage,
Que selon qu’il iugeoit qu’ils estoient vrays, ou faux,
Docile à son profit, reformoit ses defaux,
Or c’estoit du bon tans que la hayne & l’enuye,
Par crimes suposez n’attentoient à la vie,
Que le Vray du Propos estoit cousin germain,
Et qu’vn chacun parloit le cœur dedans la main.
Mais que seruiroit-il maintenant de pretendre
S’amander par ceux là qui nous viennent reprendre,
Si selon l’interest tout le monde discourt :
Et si la verité n’est plus femme de court :
S’il n’est bon Courtisan, tant frisé peut-il estre,
S’il a bon apetit, qu’il ne iure à son maistre
Des la pointe du iour, qu’il est midy sonné,
Et qu’au logis du Roy tout le monde a disné,
Estrange effronterie en si peu d’importance.
Mais de ce costé là ie leur donrois quittance,
S’ils vouloient s’obliger d’epargner leurs amys,
Où par raison d’estat il leur est bien permis.
Cecy pourroit suffire à refroidir vne ame
Qui n’ose rien tenter pour la crainte du blasme,
A qui la peur de perdre enterre le talent :
Non pas moy qui me ry d’vn esprit nonchalant,
Qui pour ne faillir point retarde de bien faire :
C’est pourquoy maintenant ie m’expose au vulgaire
Et me donne pour bute aux iugements diuers.
Qu’vn chacun taille, roigne, & glose sur mes vers,
Qu’vn resueur insolent d’ignorance m’accuse
Que ie ne suis pas net, que trop simple est ma Muse,
Que i’ai l’humeur bizarre, inégual le cerueau,
Et s’il luy plaist encor qu’il me relie en veau.
Auant qu’aller si vite, au moins ie le supplie
Sçauoir que le bon vin ne peut estre sans lie,
Qu’il n’est rien de parfait en ce monde auiourd’huy :
Qu’homme ie suis suget à faillir comme luy :
Et qu’au surplus, pour moy, qu’il se face paroistre
Aussi vray, que pour luy, ie m’efforce de l’estre.
Mais sçais-tu Freminet ceux qui me blasmeront,
Ceux qui dedans mes vers leurs vices trouueront,
A qui l’Ambition la nuit tire l’oreille,
De qui l’esprit auare en repos ne someille,
Tousiours s’alambiquant apres nouueaux partis,
Qui pour Dieu, ny pour loy, n’ont que leurs apetis,
Qui rodent toute nuict, troublez de ialousie,
A qui l’amour lascif regle la fantasie,
Qui preferent vilains le profit à l’honneur,
Qui par fraude ont rauy les terres d’vn myneur
Telles sortes de gens vont apres les Pœtes,
Comme apres les hiboux vont criant les Chouëttes.
Leurs femmes vous diront, fuyez ce medisant,
Facheuse est son humeur, son parler est cuisant,
Quoy Monsieur ! n’est-ce pas cest homme à la Satyre,
Qui perdroit son amy, plustost qu’vn mot pour rire,
Il emporte la piece ! & c’est là de par-Dieu,
(Ayant peur que ce soit celle-là du milieu)
Où le soulier les blece, autrement ie n’estime
Qu’aucune eust volonté de m’accuser de crime.
Car pour elles depuis qu’elles viennent au point,
Elles ne voudroient pas que l’on ne le sçeut point,
Vn grand contentement mal-aisement se celle :
Puis c’est des amoureux la regle vniuerselle,
De defferer si fort à leur affection
Qu’ils estiment honneur leur folle passion.
Et quand est de l’honneur de leurs maris, ie pense
Qu’aucune à bon escient n’en prendroit la deffence,
Sçachant bien qu’on n’est pas tenu par charité,
De leur donner vn bien qu’elles leur ont osté.
Voilà le grand mercy que i’auray de mes paines,
C’est le cours du marché des affaires humaines,
Qu’encores qu’vn chacun vaille icy bas son pris
Le plus cher toutesfois est souuent à mépris.
Or amy ce n’est point vne humeur de médire
Qui m’ayt fait rechercher ceste façon d’écrire,
Mais mon Pere m’aprist que des enseignemens
Les humains aprentifs formoient leurs iugemens,
Que l’exemple d’autruy doibt rendre l’homme sage,
Et guettant à propos les fautes au passage,
Me disoit, considere où cest homme est reduict
Par son ambition, cest autre toute nuict
Boit auec des Putains, engage son domaine,
L’autre sans trauailler, tout le iour se promeyne,
Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu,
Ces iours le bien de Iean par decret fut vendu,
Claude ayme sa voisine, & tout son bien luy donne :
Ainsi me mettant l’œil sur chacune personne
Qui valoit quelque chose, ou qui ne valoit rien,
M’aprenoit doucement & le mal & le bien,
Affin que fuyant l’vn, l’autre ie recherchasse,
Et qu’aux despens d’autruy sage ie m’enseignasse.
Sçays tu si ces propos me sçeurent esmouuoir,
Et contenir mon ame en vn iuste deuoir,
S’ils me firent penser à ce que l’on doit suiure,
Pour bien & iustement en ce bas monde viure.
Ainsi que d’vn voisin le trespas suruenu
Fait resoudre vn malade en son lict detenu
A prendre malgré luy tout ce qu’on luy ordonne,
Qui pour ne mourir point de crainte se pardonne,
De mesmes les espris debonnaires & doux
Se façonnent prudens, par l’exemple des foux,
Et le blasme d’autruy leur fait ces bons offices,
Qu’il leur aprend que c’est de vertus, & de vices.
Or quoy que i’aye fait, si m’en sont-ils restez,
Qui me pouront par l’age, à la fin estre ostez,
Ou bien de mes amis auec la remonstrance,
Ou de mon bon Demon suyuant l’intelligence :
Car quoy qu’on puisse faire estant homme, on ne peut
Ny viure comme on doit, ny viure comme on veut.
En la terre icy bas il n’habitte point d’Anges :
Or les moins vicieux meritent des loüanges,
Qui sans prendre l’autruy, viuent en bon Chrestien,
Et sont ceux qu’on peut dire & saincts & gens de bien.
Quand ie suis à par moy souuent ie m’estudie,
(Tant que faire se peut) apres la maladie
Dont chacun est blecé, ie pense à mon deuoir,
I’ouure les yeux de l’ame, & m’efforce de voir
Au trauers d’vn chacun, de l’esprit ie m’escrime,
Puis dessus le papier mes caprices ie rime,
Dedans vne Satyre, où d’vn œil doux amer,
Tout le monde s’y voit, & ne s’y sent nommer.
Voilà l’vn des pechez, où mon ame est encline,
On dit que pardonner est vne œuure diuine,
Celuy m’obligera qui voudra m’excuser,
A son goust toutesfois chacun en peut vser :
Quant à ceux du mestier, ils ont de quoy s’ebatre,
Sans aller sur le pré nous nous pouuons combatre,
Nous montrant seulement de la plume ennemis,
En ce cas là du Roy les duëls sont permis :
Et faudra que bien forte ils facent la partie,
Si les plus fins d’entre eux s’en vont sans repartie.
Mais c’est vn Satyrique il le faut laisser là :
Pour moi i’en suis d’auis, & cognois à cela
Qu’ils ont vn bon esprit, Corsaires à Corsaires,
L’vn l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.
Macette
Satyre XIII.
La fameuse Macette à la Cour si connuë,
Qui s’est aux lieux d’honneur en credit maintenuë,
Et qui depuis dix ans, iusqu’en ses derniers iours,
A soustenu le prix en l’escrime d’amours,
Lasse en fin de seruir au peuple de quintaine,
N’estant passe-volant, soldat ny capitaine,
Depuis les plus chetifs iusques aux plus fendants,
Qu’elle n’ait desconfit & mis dessus les dents,
Lasse, di-ie, & non soule enfin s’est retiree
Et n’a plus autre obiet que la voute Etheree,
Elle qui n’eust auant que plorer son delit
Autre ciel pour obiet que le ciel de son lict,
A changé de courage, & confitte en destresse
Imite auec ses pleurs la saincte pecheresse,
Donnant des sainctes loix à son affection,
Elle a mis son amour à la deuotion.
Sans art elle s’habille & simple en contenance,
Son teint mortifié presche la continence,
Clergesse elle fait ià la leçon aux prescheurs,
Elle lit sainct Bernard, la Guide des Pecheurs,
Les Meditations de la mere Therese,
Sçait que c’est qu’hypostase, auecque synderese,
Iour & nuict elle va de conuent en conuent,
Visite les saincts lieux, se confesse souuent,
A des cas reseruez grandes intelligences,
Sçait du nom de Iesus toutes les Indulgences,
Que valent chapelets, grains benits enfilez,
Et l’ordre du cordon des peres recollez.
Loin du monde elle fait sa demeure & son giste,
Son œil tout penitent ne pleure qu’eau beniste,
En fin c’est vn exemple en ce siecle tortu
D’amour, de charité, d’honneur & de vertu.
Pour Beate par tout le peuple la renomme,
Et la Gazette mesme a des-ià dit à Rome
La voyant aymer Dieu & la chair maistriser
Qu’on n’attend que sa mort pour la canoniser.
Moy mesme qui ne croy de leger aux merueilles,
Qui reproche souuent mes yeux & mes oreilles,
La voyant si changée en vn temps si subit,
Ie creu qu’elle l’estoit d’ame comme d’habit,
Que Dieu la retiroit d’vne faute si grande,
Et disois à par moy, mal vit qui ne s’amende,
Ià des-ià tout deuot contrit & penitent,
Ie fus à son exemple esmeu d’en faire autant,
Quand par arrest du Ciel qui hait l’hypocrisie,
Au logis d’vne fille où i’ay ma fantaisie,
N’ayant pas tout à fait mis fin à ses vieux tours,
La vieille me rendit tesmoin de ses discours.
Tapy dans vn recoin & couuert d’vne porte
I’entendy son propos, qui fut de ceste sorte,
Ma fille, Dieu vous garde & vous vueille benir,
Si ie vous veux du mal, qu’il me puisse aduenir,
Qu’eussiez vous tout le bien dont le Ciel vous est chiche,
L’ayant ie n’en seroy plus pauure ny plus riche :
Car n’estant plus du monde au bien ie ne pretens,
Ou bien si i’en desire, en l’autre ie l’attens,
D’autre chose icy bas, le bon Dieu ie ne prie :
A propos, sçauez-vous ? on dit qu’on vous marie,
Ie sçay bien vostre cas, vn homme grand, adroit,
Riche & Dieu sçait s’il a tout ce qu’il vous faudroit,
Il vous ayme si fort, aussi pourquoy ma fille
Ne vous aimeroit-il, vous estes si gentille,
Si mignonne & si belle, & d’vn regard si doux,
Que la beauté plus grande est laide aupres de vous :
Mais tout ne respond pas au traict de ce visage,
Plus vermeil qu’vne rose & plus beau qu’vn riuage,
Vous deuriez estant belle auoir de beaux habits,
Esclater de satin, de perles, de rubis.
Le grand regret que i’ay, non pas à Dieu ne plaise,
Que i’en ay’ de vous voir belle & bien à vostre aise :
Mais pour moy ie voudrois que vous eussiez au moins
Ce qui peut en amour satisfaire à vos soins,
Que cecy fust de soye & non pas d’estamine.
Ma foy les beaux habits seruent bien à la mine,
On a beau s’agencer & faire les doux yeux,
Quand on est bien paré on en est tousiours mieux :
Mais sans auoir du bien, que sert la renommee ?
C’est vne vanité confusement semee,
Dans l’esprit des humains vn mal d’opinion,
Vn faux germe auorté dans nostre affection.
Ces vieux contes d’honneur dont on repaist les Dames
Ne sont que des appas pour les debiles ames
Qui sans chois de raison ont le cerueau perclus.
L’honneur est vn vieux sainct que l’on ne chomme plus.
Il ne sert plus de rien, sinon d’vn peu d’excuse,
Et de sot entretien pour ceux là qu’on amuse,
Ou d’honneste refus quand on ne veut aymer,
Il est bon en discours pour se faire estimer :
Mais au fonds c’est abus sans excepter personne,
La sage le sçait vendre où la sotte le donne.
Ma fille c’est par là qu’il vous en faut auoir,
Nos biens comme nos maux sont en nostre pouuoir,
Fille qui sçait son monde a saison oportune,
Chacun est artisan de sa bonne fortune,
Le mal-heur par conduite au bonheur cedera.
Aydez vous seulement & Dieu vous aydera.
Combien pour auoir mis leur honneur en sequestre,
Ont elles aux atours eschangé le limestre,
Et dans les plus hauts rangs esleué leurs maris :
Ma fille c’est ainsi que l’on vit à Paris,
Et la vefue aussi bien comme la mariee,
Celle est chaste sans plus qui n’en est point priee.
Toutes au fait d’amour se chaussent en vn poinct
Et Ieanne, que tu vois dont on ne parle point,
Qui fait si doucement la simple & la discrete
Elle n’est pas plus chaste, ains elle est plus secrete,
Elle a plus de respect non moins de passion
Et cache ses amours sous sa discretion.
Moy mesme croiriez vous pour estre plus âgee
Que ma part comme on dit en fust desià mangee,
Non ma foy ie me sents & dedans & dehors
Et mon bas peut encor vser deux ou trois corps.
Mais chasque âge a son temps, selon le drap la robe,
Ce qu’vn temps on a trop en l’autre on le desrobe :
Estant ieune i’ay sceu bien vser des plaisirs,
Ores i’ay d’autres soins en semblables desirs,
Ie veux passer mon temps & couurir le mystere,
On trouue bien la cour dedans vn monastere,
Et apres maint essay en fin i’ay reconnu
Qu’vn homme comme vn autre est vn moine tout nu,
Puis outre le sainct vœu qui sert de couuerture,
Ils sont trop obligez au secret de nature
Et sçauent plus discrets apporter en aymant,
Auecque moins d’esclat plus de contentement.
C’est pourquoy desguisant les boüillons de mon ame,
D’vn long habit de cendre enuelopant ma flame,
Ie cache mon dessein aux plaisirs adonné,
Le peché que l’on cache est demi pardonné,
La faute seullement ne gist en la deffence,
Le scandale & l’opprobre est cause de l’offence,
Pourueu qu’on ne le sçache il n’importe comment,
Qui peut dire que non ne peche nullement,
Puis la bonté du Ciel nos offences surpasse,
Pourueu qu’on se confesse on a tousiours sa grace,
Il donne quelque chose à nostre passion,
Et qui ieune n’a pas grande deuotion,
Il faut que pour le monde à la feindre il s’exerce :
« C’est entre les deuots vn estrange commerce,
« Vn trafic par lequel au ioly temps qui court,
« Toute affaire fascheuse est facile à la Cour.
Ie sçay bien que vostre âge encore ieune & tendre,
Ne peut ainsi que moy ces mysteres comprendre :
Mais vous deuriez ma fille en l’âge où ie vous voy,
Estre riche, contente, auoir fort bien dequoy,
Et pompeuse en habits, fine, accorte & rusee,
Reluire de ioyaux ainsi qu’vne espousée :
Il faut faire vertu de la necessité,
Qui sçait viure icy bas n’a iamais pauureté,
Puis qu’elle vous deffend des dorures l’vsage,
Il faut que les brillants soient en vostre visage,
Que vostre bonne grace en acquiere pour vous :
« Se voir du bien, ma fille, il n’est rien de si doux,
« S’enrichir de bonne heure est vne grand’ sagesse,
« Tout chemin d’acquerir se ferme à la vieillesse
« A qui ne reste rien auec la pauureté,
« Qu’vn regret espineux d’auoir iadis esté,
Où lors qu’on a du bien, il n’est si decrepite
Qui ne trouue (en donnant) couuercle à sa marmite.
Non, non, faites l’amour, & vendez aux amans
Vos accueils, vos baisers & vos embrassemens,
C’est gloire & non pas honte en ceste douce peine
Des acquests de son lict accroistre son domaine,
Vendez ces doux regards, ces attraicts, ces appas,
Vous mesme vendez vous, mais ne vous liurez pas,
Conseruez vous l’esprit, gardez vostre franchise,
Prenez tout s’il se peut, ne soyez iamais prise.
Celle qui par amour s’engage en ces mal-heurs,
Pour vn petit plaisir, a cent mille douleurs,
Puis vn homme au desduit ne vous peut satisfaire,
Et quand plus vigoureux il le pourroit bien faire,
Il faut tondre sur tout & changer à l’instant,
L’enuie en est bien moindre & le gain plus contant.
Sur tout soyez de vous la maistresse & la dame,
Faites s’il est possible, vn miroir de vostre ame,
Qui reçoit tous obiects & tout content les pert,
Fuyez ce qui vous nuist, aymez ce qui vous sert,
Faites profit de tout, & mesme de vos pertes,
A prendre sagement ayez les mains ouuertes,
Ne faites s’il se peut iamais present ny don,
Si ce n’est d’vn chabot pour auoir vn gardon.
Par fois on peut donner pour les galands attraire,
A ces petits presents ie ne suis pas contraire,
Pourueu que ce ne soit que pour les amorcer :
Les fines en donnant se doiuent efforcer
A faire que l’esprit & que la gentillesse
Face estimer les dons & non pas la richesse.
Pour vous estimez plus qui plus vous donnera,
Vous gouuernant ainsi Dieu vous assistera,
Au reste n’espargnez ny Gaultier ni Garguille,
Qui se trouuera pris ie vous pri’ qu’on l’estrille,
Il n’est que d’en auoir, le bien est tousiours bien,
Et ne vous doit chaloir ny de qui, ny combien.
Prenez à toutes mains, ma fille & vous souuienne,
Que le gain a bon goust de quelque endroit qu’il vienne.
Estimez vos amans selon le reuenu :
Qui donnera le plus qu’il soit le mieux venu,
Laissez la mine à part, prenez garde à la somme,
Riche vilain vaut mieux que pauure Gentil-homme :
Ie ne iuge pour moy les gens sur ce qu’ils sont,
Mais selon le profit & le bien qu’ils me font.
Quand l’argent est meslé l’on ne peut reconnoistre
Celuy du seruiteur d’auec celuy du maistre,
L’argent d’vn cordon bleu n’est pas d’autre façon
Que celuy d’vn fripier ou d’vn aide à maçon,
Que le plus & le moins y mette difference
Et tienne seullement la partie en souffrance,
Que vous restablirez du iour au lendemain
Et tousiours retenez le bon bout à la main,
De crainte que le temps ne destruise l’affaire,
Il faut suiure de pres le bien que l’on differe
Et ne le differer qu’entant que l’on le peut,
Ou se puisse aisement restablir quand on veut.
Tous ces beaux suffisans, dont la cour est semee,
Ne sont que triacleurs & vendeurs de fumee,
Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton :
Mais quand il faut payer, au diantre le teston,
Et faisant des mouuans & de l’ame saisie,
Ils croyent qu’on leur doit pour rien la courtoisie,
Mais c’est pour leur beau nez : le puits n’est pas commun,
Si i’en auois vn cent, ils n’en auroient pas vn.
Et le Poëte croté auec sa mine austere
Vous diriez à le voir que c’est vn secretaire,
Il va melancolique & les yeux abaissez,
Comme vn Sire qui plaint ses parens trespassez,
Mais Dieu sçait, c’est vn homme aussi bien que les autres.
Iamais on ne luy voit aux mains des patenostres,
Il hante en mauuais lieux, gardez vous de cela,
Non, si i’estoy de vous, ie le planteroy là.
Et bien il parle liure, il a le mot pour rire :
Mais au reste apres tout, c’est vn homme à Satyre,
Vous croiriez à le voir qu’il vous deust adorer,
Gardez, il ne faut rien pour vous des-honorer.
Ces hommes mesdisans ont le feu sous la leure,
Ils sont matelineurs, prompts à prendre la cheure,
Et tournent leurs humeurs en bijarres façons,
Puis ils ne donnent rien si ce n’est des chansons :
Mais non, ma fille non, qui veut viure à son aise,
Il ne faut simplement vn amy qui vous plaise,
Mais qui puisse au plaisir ioindre l’vtilité,
En amour autrement c’est imbecilité,
Qui le fait à credit n’a pas grande resource,
On y fait des amis, mais peu d’argent en bourse.
Prenez moy ces Abbez, ces fils de financiers
Dont depuis cinquante ans les peres vsuriers,
Volans à toutes mains, ont mis en leur famille
Plus d’argent que le Roy n’en a dans la Bastille,
C’est là que vostre main peut faire de beaux cous,
Ie sçay de ces gens là qui languissent pour vous :
Car estant ainsi ieune en vos beautez parfaites,
Vous ne pouuez sçauoir tous les coups que vous faites,
Et les traicts de vos yeux haut & bas eslancez,
Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blessez,
Tel s’en vient plaindre à moy qui n’ose le vous dire,
Et tel vous rit de iour qui toute nuict souspire,
Et se plaint de son mal, d’autant plus vehement,
Que vos yeux sans dessein le font innocemment.
En amour l’innocence est vn sçauant mystere,
Pourueu que ce ne soit vne innocence austere,
Mais qui sçache par art donnant vie & trespas,
Feindre auecques douceur qu’elle ne le sçait pas :
Il faut aider ainsi la beauté naturelle,
L’innocence autrement est vertu criminelle,
Auec elle il nous faut & blesser & garir,
Et parmy les plaisirs faire viure & mourir.
Formez vous des desseins dignes de vos merites,
Toutes basses amours sont pour vous trop petites,
Ayez dessein aux dieux, pour de moindres beautez
Ils ont laissé iadis les cieux des-habitez.
Durant tous ces discours, Dieu sçait l’impatience :
Mais comme elle a tousiours l’œil à la deffiance,
Tournant deçà delà vers la porte où i’estois,
Elle vist en sursaut comme ie l’escoutois,
Elle trousse bagage, & faisant la gentille,
Ie vous verray demain, à Dieu, bon soir ma fille.
Ha vieille, dy-ie lors, qu’en mon cœur ie maudis,
Est-ce là le chemin pour gaigner Paradis,
Dieu te doint pour guerdon de tes œuures si sainctes,
Que soient auant ta mort tes prunelles esteintes,
Ta maison descouuerte & sans feu tout l’Hyuer,
Auecque tes voisins iour & nuict estriuer
Et trainer sans confort triste & desesperee,
Vne pauure vieillesse & tousiours alteree.
Satyre XIIII.
I’ay pris cent & cent fois la lanterne en la main
Cherchant en plain midy parmy le genre humain,
Vn homme qui fust homme & de faict & de mine
Et qui peust des vertus passer par l’estamine :
Il n’est coing & recoing que ie n’aye tanté
Depuis que la nature icy bas m’a planté.
Mais tant plus ie me lime & plus ie me rabote,
Ie croy qu’à mon aduis tout le monde radote,
Qu’il a la teste vuide & sans dessus dessous
Ou qu’il faut qu’au rebours ie sois l’vn des plus fous.
C’est de nostre folie vn plaisant stratagesme,
Se flattant de iuger les autres par soy-mesme.
Ceux qui pour voyager s’embarquent dessus l’eau,
Voyent aller la terre & non pas leur vaisseau,
Peut estre ainsi trompé que faucement ie iuge,
Toutesfois si les fous ont leur sens pour refuge,
Ie ne suis pas tenu de croire aux yeux d’autruy.
Puis, i’en sçay pour le moins autant ou plus que luy.
Voylà fort bien parlé si l’on me vouloit croire,
Sotte presomption vous m’enyurez sans boire.
Mais apres en cherchant auoir autant couru
Qu’aux Auans de Noel fait le Moyne Bourru,
Pour retrouuer vn homme enuers qui la Satyre
Sans flater, ne trouuast que mordre & que redire,
Qui sceust d’vn chois prudent toute chose éplucher,
Ma foy si ce n’est vous ie n’en veux plus chercher.
Or ce n’est point pour estre esleué de fortune,
Aux sages comme aux fous c’est chose assez commune,
Elle auance vn chacun sans raison & sans chois,
Les fous sont aux echets les plus proches des Roys.
Aussi mon iugement sur cela ne se fonde,
Au compas des grandeurs ie ne iuge le monde,
L’esclat de ces clinquans ne m’esblouit les yeux,
Pour estre dans le Ciel ie n’estime les Dieux,
Mais pour s’y maintenir & gouuerner de sorte
Que ce tout en deuoir reglement se comporte,
Et que leur prouidence egallement conduit
Tout ce que le Soleil en la terre produit.
Des hommes tout ainsi ie ne puis recognoistre
Les grans : mais bien ceux là qui meritent de l’estre,
Et de qui le merite indomtable en vertu,
Force les accidens & n’est point abatu,
Non plus que de farceurs ie n’en puis faire conte.
Ainsi que l’vn descend on voit que l’autre monte,
Selon ou plus ou moins que dure le roollet,
Et l’habit faict sans plus le maistre ou le vallet.
De mesme est de ces gens dont la grandeur se ioüe,
Auiourd’huy gros, enflez sur le haut de la roüe,
Ilz font vn personnage, & demain renuersez,
Chacun les met au rang des pechez effacez.
La faueur est bizarre, à traitter indocille,
Sans arrest, inconstante, & d’humeur difficille,
Auecq’ discretion il la faut carasser :
L’vn la perd bien souuent pour la trop embrasser,
Ou pour s’y fier trop, l’autre par insolence,
Ou pour auoir trop peu ou trop de violence,
Ou pour se la promettre ou se la desnier,
En fin c’est vn caprice estrange à manier,
Son Amour est fragile & se rompt comme verre,
Et faict aux plus Matois donner du nez en terre.
Pour moy ie n’ay point veu parmy tant d’auancez,
Soit de ces temps icy, soit des siecles passez,
Homme que la fortune ayt tasché d’introduire,
Qui durant le bon vent ait sceu se bien conduire.
Or d’estre cinquante ans aux honneurs esleué,
Des grands & des petits dignement approuué,
Et de sa vertu propre aux malheurs faire obstacle,
Ie n’ay point veu de sots auoir faict ce miracle.
Aussi pour discerner & le bien & le mal,
Voir tout, congnoistre tout, d’vn œil tousiours égal,
Manier dextrement les desseins de nos Princes,
Respondre à tant de gens de diuerses Prouinces,
Estre des estrangers pour Oracle tenu,
Preuoir tout accident auant qu’estre aduenu,
Destourner par prudence vne mauuaise affaire,
Ce n’est pas chose aysée ou trop facille à faire.
Voilà comme on conserue auecq’ le iugement
Ce qu’vn autre dissipe & perd imprudemment :
Quand on se brusle au feu que soi mesme on attise,
Ce n’est point accident, mais c’est vne sottise.
Nous sommes du bon-heur de nous mesme artisans
Et fabriquons nos iours ou fascheux ou plaisans,
La fortune est à nous & n’est mauuaise ou bonne
Que selon qu’on la forme ou bien qu’on se la donne.
A ce point le mal-heur amy comme ennemy,
Trouuant au bord d’vn puis vn enfant endormy,
En risque d’y tomber à son ayde s’auance
Et luy parlant ainsi, le resueille & le tance :
Sus badin leuez-vous : si vous tombiez dedans,
De douleur vos parens comme vous imprudens,
Croyant en leur esprit que de tout ie dispose,
Diroient en me blasmant que i’en serois la cause.
Ainsi nous seduisant d’vne fauce couleur,
Souuent nous imputons nos fautes au mal-heur
Qui n’en peut mais, mais quoy ! l’on le prend à partie,
Et chacun de son tort cherche la garantie.
Et nous pensons bien fins, soit veritable ou faux,
Quand nous pouuons couurir d’excuses nos defaux :
Mais ainsi qu’aux petis aux plus grands personnages
Sondez tout iusqu’au fond, les fous ne sont pas sages.
Or c’est vn grand chemin iadis assez frayé,
Qui des rimeurs François ne fut oncq’ essayé,
Suiuant les pas d’Horace entrant en la carriere,
Ie trouue des humeurs de diuerse maniere,
Qui me pourroient donner subiect de me mocquer,
Mais qu’est-il de besoin de les aller chocquer ?
Chacun ainsi que moy sa raison fortifie,
Et se forme à son goust vne philosophie,
Ils ont droit de leur cause & de la contester,
Ie ne suis chicanneur & n’aime à disputer.
Gallet a sa raison, & qui croira son dire,
Le hazard pour le moins luy promet vn Empire,
Toutesfois au contraire, estant leger & net,
N’ayant que l’esperance & trois dez au cornet,
Comme sur vn bon fond de rente ou de receptes
Dessus sept ou quatorze il assigne ses debtes,
Et trouue sur cela qui luy fournit dequoy :
Ils ont vne raison qui n’est raison pour moy,
Que ie ne puis comprendre, & qui bien l’examine :
Est-ce vice ou vertu qui leur fureur domine ?
L’vn alléché d’espoir de gaigner vingt pour cent,
Ferme l’œil à sa perte, & librement consent
Que l’autre le despouille & ses meubles engage,
Mesmes s’il est besoin baille son heritage.
Or le plus sot d’entre eux, ie m’en rapporte à luy,
Pour l’vn il perd son bien, l’autre celuy d’autruy,
Pourtant c’est vn traficq qui suit tousiours sa route,
Où bien moins qu’à la place on a fait banqueroute,
Et qui dans le brelan se maintient brauement,
N’en desplaise aux arrests de nostre Parlement.
Pensez vous sans auoir ces raisons toutes prestes,
Que le Sieur de Prouins persiste en ses requestes,
Et qu’il ait sans espoir d’estre mieux à la Court,
A son long balandran changé son manteau court,
Bien que depuis vingt ans sa grimace importune
Ayt à sa desfaueur obstiné la fortune.
Il n’est pas le Cousin qui n’ait quelque raison,
De peur de reparer, il laisse sa maison,
Que son lict ne defonce, il dort dessus la dure,
Et n’a, crainte du chaud, que l’air pour couuerture :
Ne se pouuant munir encontre tant de maux
Dont l’air intemperé faict guerre aux animaux,
Comme le chaud, le froid, les frimas & la pluye,
Et mil autres accidens, bourreaux de nostre vie,
Luy selon sa raison souz eux il s’est sousmis,
Et forçant la Nature il les a pour amis.
Il n’est point enreumé pour dormir sur la terre,
Son poulmon enflammé ne tousse le caterre,
Il ne craint ny les dents ny les defluctions
Et son corps a tout sain libres ses fonctions,
En tout indifferent tout est à son vsage,
On dira qu’il est foux ie croy qu’il n’est pas sage,
Que Diogene aussi fust vn foux de tout point,
C’est ce que le Cousin comme moy ne croit point.
Ainsi ceste raison est vne estrange beste,
On l’a bonne selon qu’on a bonne la teste,
Qu’on imagine bien du sens comme de l’œil,
Pour grain ne prenant paille, ou Paris pour Corbeil.
Or suiuant ma raison & mon intelligence,
Mettant tout en auant & soin & diligence,
Et criblant mes raisons pour en faire vn bon chois,
Vous estes à mon gré l’homme que ie cherchois :
Afin doncq’ qu’en discours le temps ie ne consomme,
Ou vous estes le mien, ou ie ne veux point d’homme.
Qu’vn chacun en ait vn ainsi qu’il luy plaira,
Rozete nous verrons qui s’en repentira.
Vn chacun en son sens selon son chois abonde,
Or m’ayant mis en goust des hommes & du monde,
Reduisant brusquement le tout en son entier
Encor faut il finir par vn tour du mestier.
On dit que Iupiter Roy des Dieux & des hommes,
Se promenant vn iour en la terre où nous sommes,
Receut en amitié deux hommes apparens,
Tous deux d’age pareils, mais de mœurs differens,
L’vn auoit nom Minos, l’autre auoit nom Tantale :
Il les esleue au Ciel, & d’abord leur estale
Parmy les bons propos, les graces & les ris,
Tout ce que la faueur depart aux fauoris,
Ils mangeoient à sa table, aualoient l’ambrosie,
Et des plaisirs du Ciel souloient leur fantasie ;
Ils estoient comme chefs de son Conseil priué :
Et rien n’estoit bien fait qu’ils n’eussent approuué.
Minos eut bon esprit, prudent, accord & sage,
Et sceut iusqu’à la fin iouer son personnage,
L’autre fut vn langard, reuelant les secrets
Du Ciel & de son Maistre aux hommes indiscrets,
L’vn auecque prudence au Ciel s’impatronise,
Et l’autre en fut chassé comme vn peteux d’Eglise.
Satyre XV.
Ouy i’escry rarement & me plais de le faire.
Non pas que la paresse en moy soit ordinaire,
Mais si tost que ie prens la plume à ce dessein,
Ie croy prendre en galere vne rame en la main,
Ie sen au second vers que la Muse me dicte,
Et contre sa fureur ma raison se despite.
Or si par fois i’escry suiuant mon Ascendant,
Ie vous iure encor est-ce à mon corps deffendant,
L’astre qui de naissance à la Muse me lie,
Me fait rompre la teste apres ceste folie,
Que ie recongnois bien : mais pourtant, malgré moy
Il faut que mon humeur fasse ioug à sa loy,
Que ie demande en moy ce que ie me desnie,
De mon ame & du Ciel, estrange tyrannie ;
Et qui pis est, ce mal qui m’afflige au mourir,
S’obstine aux recipez & ne se veut guarir,
Plus on drogue ce mal & tant plus il s’empire,
Il n’est point d’Elebore assez en Anticire,
Reuesche à mes raisons il se rend plus mutin
Et ma philosophie y perd tout son Latin.
Or pour estre incurable il n’est pas necessaire,
Patient en mon mal que ie m’y doiue plaire,
Au contraire il m’en fasche & m’en desplais si fort
Que durant mon accez ie voudrois estre mort :
Car lors qu’on me regarde, & qu’on me iuge vn poëte,
Et qui par consequent a la teste mal faite,
Confus en mon esprit ie suis plus desolé,
Que si i’estois maraut, ou ladre, ou verollé.
Encor’ si le transport dont mon ame est saisie,
Auoit quelque respect durant ma frenaisie,
Qu’il se reglast selon les lieux moins importans,
Ou qu’il fist choix des iours, des hommes ou du temps,
Et que lors que l’hyuer me renferme en la chambre,
Aux iours les plus glacez de l’engourdy Nouembre,
Apollon m’obsedast, i’aurois en mon malheur,
Quelque contentement à flater ma douleur.
Mais aux iours les plus beaux de la saison nouuelle
Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle,
Que dans l’air les oyseaux, les poissons en la mer,
Se pleignent doucement du mal qui vient d’aymer,
Ou bien lors que Ceres de fourment se couronne,
Ou que Bacchus souspire amoureux de Pomone,
Ou lors que le saffran, la derniere des fleurs,
Dore le Scorpion de ses belles couleurs,
C’est alors que la verue insolemment m’outrage,
Que la raison forcee obeyt à la rage,
Et que sans nul respect des hommes ou du lieu,
Qu’il faut que i’obeisse aux fureurs de ce Dieu :
Comme en ces derniers iours les plus beaux de l’annee,
Que Cibelle est par tout de fruicts enuironnee,
Que le paysant recueille emplissant à miliers
Greniers, granges, chartis, & caues & celiers,
Et que Iunon riant d’vne douce influance,
Rend son œil fauorable aux champs qu’on ensemence,
Que ie me resoudois loing du bruit de Paris
Et du soing de la Cour ou de ses fauoris,
M’esgayer au repos que la campagne donne,
Et sans parler Curé, Doyen, Chantre, ou Sorbonne,
D’vn bon mot faire rire en si belle saison,
Vous, vos chiens & vos chats, & toute la maison,
Et là dedans ces champs que la riuiere d’Oyse,
Sur des arenes d’or en ses bors se degoyse,
(Seiour iadis si doux à ce Roy qui deux fois
Donna Sydon en proye à ses peuples François)
Faire meint soubre-saut, libre de corps & d’ame,
Et froid aux appetis d’vne amoureuse flame,
Estre vuide d’amour comme d’ambition,
Des gallands de ce temps horrible passion.
Mais à d’autres reuers ma fortune est tournee,
Dés le iour que Phœbus nous monstre la iournee,
Comme vn hiboux qui fuit la lumiere & le iour,
Ie me leue & m’en vay dans le plus creux seiour
Que Royaumont recelle en ses forests secrettes,
Des renards & des loups les ombreuses retraittes,
Et là malgré mes dents rongeant & rauassant,
Polissant les nouueaux, les vieux rapetassant,
Ie fay des vers, qu’encor qu’Apollon les aduouë,
Dedans la Cour, peut estre, on leur fera la mouë,
Ou s’ils sont à leur gré bien faicts & bien polis,
I’auray pour recompence, ils sont vrayment iolis :
Mais moy qui ne me reigle aux iugemens des hommes,
Qui dedans & dehors cognoy ce que nous sommes,
Comme le plus souuent ceux qui sçauent le moings,
Sont temerairement & iuges & tesmoings,
Pour blasme ou pour louange ou pour froide parole,
Ie ne fay de leger banqueroute à l’escolle
Du bon homme Empedocle, où son discours m’apprend
Qu’en ce monde il n’est rien d’admirable & de grand
Que l’esprit desdaignant vne chose bien grande,
Et qui Roy de soy-mesme à soy-mesme commande.
Pour ceux qui n’ont l’esprit si fort ny si trempé,
Afin de n’estre point de soy-mesme trompé,
Chacun se doibt cognoistre, & par vn exercice
Cultiuant sa vertu desraciner son vice,
Et censeur de soy-mesme auec soing corriger
Le mal qui croist en nous, & non le negliger,
Esueiller son esprit troublé de resuerie ;
Comme doncq’ ie me plains de ma forcenerie,
Que par art ie m’efforce à regler ses accés,
Et contre mes deffaux que i’intente vn procés,
Comme on voit par exemple en ces vers où i’accuse
Librement le caprice où me porte la Muse,
Qui me repaist de baye en ses foux passe-temps,
Et malgré moy me faict aux vers perdre le temps,
Ils deuoient à propos tascher d’ouurir la bouche,
Mettant leur iugement sur la pierre de touche,
S’estudier de n’estre en leurs discours trenchans
Par eux mesmes iugez ignares ou meschans,
Et ne mettre sans choix en égalle balance
Le vice, la vertu, le crime, l’insolence.
Qui me blasme auiourd’hui, demain il me louera,
Et peut estre aussi tost il se desaduouera.
La louange est à prix, le hazard la debite,
Où le vice souuent vaut mieux que le merite :
Pour moy ie ne fay cas ny ne me puis vanter
N’y d’vn mal ny d’vn bien que l’on me peut oster.
Auecq’ proportion se depart la louange,
Autrement c’est pour moy du baragouyn estrange,
Le vrai me faict dans moy recognoistre le faux,
Au poix de la vertu ie iuge les deffaux,
I’assine l’enuieux cent ans apres la vie,
Où l’on dit qu’en Amour se conuertit l’Enuie :
Le Iuge sans reproche est la Posterité,
Le temps qui tout descouure en fait la verité,
Puis la monstre à nos yeux, ainsi dehors la terre
Il tire les tresors, & puis les y reserre.
Doncq’ moy qui ne m’amuse à ce qu’on dit icy,
Ie n’ay de leurs discours ny plaisir ny soucy,
Et ne m’esmeus non plus quand leur discours fouruoye,
Que d’vn conte d’Vrgande & de ma mere l’Oye.
Mais puis que tout le monde est aueugle en son fait
Et que dessous la Lune il n’est rien de parfait,
Sans plus se controller quand à moy ie conseille
Qu’vn chacun doucement s’excuse à la pareille,
Laissons ce qu’en resuant ces vieux foux ont escrit,
Tant de philosophie embarasse l’esprit,
Qui se contraint au monde il ne vit qu’en torture,
Nous ne pouuons faillir suiuant nostre nature.
Ie t’excuse Pierrot, de mesme excuse moy,
Ton vice est de n’auoir ny Dieu, ny foy, ny loy,
Tu couures tes plaisirs auec l’hypocrisie,
Chupin se taisant veut couurir sa ialousie,
Rison accroist son bien d’vsure & d’interests,
Selon ou plus ou moins Ian donne ses arrests,
Et comme au plus offrant debite la Iustice.
Ainsi sans rien laisser vn chacun a son vice,
Le mien est d’estre libre & ne rien admirer,
Tirer le bien du mal lors qu’il s’en peut tirer,
Sinon adoucir tout par vne indifference,
Et vaincre le mal-heur auecq’ la patience,
Estimer peu de gens, suyure mon vercoquin,
Et mettre à mesme taux le noble & le coquin.
D’autre part ie ne puis voir vn mal sans m’en plaindre,
Quelque part que ce soit ie ne me puis contraindre.
Voyant vn chicaneur riche d’auoir vendu
Son deuoir à celuy qui deust estre pendu,
Vn Aduocat instruire en l’vne & l’autre cause,
Vn Lopet qui partis dessus partis propose,
Vn Medecin remplir les limbes d’auortons,
Vn Banquier qui fait Rome icy pour six testons,
Vn Prelat enrichy d’interest & d’vsure,
Plaindre son bois saisy pour n’estre de mesure,
Vn Ian abandonnant femme, filles, & sœurs,
Payer mesmes en chair iusques aux rotisseurs,
Rousset faire le Prince, & tant d’autre mystere,
Mon vice est, mon amy, de ne m’en pouuoir taire.
Or des vices où sont les hommes attachez,
Comme des petits maux font les petits pechez,
Ainsi les moins mauuais sont ceux dont tu retires
Du bien, comme il aduient le plus souuent des pires,
Au moins estimez tels : c’est pourquoi sans errer,
Au sage bien souuent on les peut desirer,
Comme aux Prescheurs l’audace à reprendre le vice,
La folie aux enfans, aux Iuges l’iniustice.
Vien doncq’ & regardans ceux qui faillent le moins,
Sans aller rechercher ny preuues ny tesmoins,
Informans de nos faits sans haine & sans enuie,
Et iusqu’au fond du sac espluchons nostre vie.
De tous ces vices là, dont ton cœur entaché
N’est veu par mes escris si librement touché,
Tu n’en peux retirer que honte & que dommage,
En vendant la Iustice, au Ciel tu fais outrage,
Le pauure tu destruis, la veufue & l’orphelin,
Et ruines chacun auecq’ ton patelin.
Ainsi consequemment de tout dont ie t’offence,
Et dont ie ne m’attens d’en faire penitence :
Car parlant librement ie pretens t’obliger
A purger les deffaux, tes vices corriger,
Si tu le fais en fin, en ce cas ie merite,
Puis qu’en quelque façon mon vice te profite.
A Monsieur de Forqueuaus.
Satyre XVI.
Puisque le iugement nous croist par le dommage,
Il est temps Forqueuaus, que ie deuienne sage,
Et que par mes trauaux i’apprenne à l’auenir
Comme en faisant l’amour on se doit maintenir :
Apres auoir passé tant & tant de trauerses,
Auoir porté le ioug de cent beautez diuerses,
Auoir en bon soldat combatu nuict & iour,
Ie dois estre routier en la guerre d’Amour,
Et comme vn vieux guerrier blanchi dessous les armes
Sçauoir me retirer des plus chaudes alarmes,
Destourner la fortune, & plus fin que vaillant,
Faire perdre le coup au premier assaillant,
Et sçauant deuenu par vn long exercice,
Conduire mon bonheur auec de l’artifice,
Sans courir comm’ vn fou saizy d’aueuglement,
Que le caprice emporte, & non le iugement :
Car l’esprit en amour sert plus que la vaillance,
Et tant plus on s’efforce, & tant moins on auance.
Il n’est que d’estre fin & de soir, ou de nuit,
Surprendre si l’on peut l’ennemy dans le lit.
Du temps que ma ieunesse à l’amour trop ardente
Rendoit d’affection mon ame violente,
Et que de tous costés sans chois ou sans raison
I’allois comme vn limier apres la venaison,
Souuent de trop de cœur i’ay perdu le courage,
Et piqué des douceurs d’vn amoureux visage
I’ay si bien combatu, serré flanc contre flanc,
Qu’il ne m’en est resté vne goutte de sang :
Or sage à mes despens i’esquiue la bataille,
Sans entrer dans le champ i’attens que l’on m’assaille,
Et pour ne perdre point le renom que i’ay eu,
D’vn bon mot du vieux temps ie couure tout mon ieu,
Et sans estre vaillant ie veux que l’on m’estime,
Ou si parfois encor i’entre en [la] vieille escrime,
Ie gouste le plaisir sans en estre emporté,
Et prens de l’exercice au pris de ma santé :
Ie resigne aux plus forts ces grands coups de maitrise,
Accablé sous le fais ie fuy toute entreprise,
Et sans plus m’amuser aux places de renom
Qu’on ne peut emporter qu’à force de Canon,
I’ayme vne amour facile & de peu de defense,
Si ie voi qu’on me rit, c’est là que ie m’auance,
Et ne me veux chaloir du lieu, grand ou petit,
La viande ne plaist que selon l’appetit.
Toute amour a bon goust pourueu qu’elle recrée
Et s’elle est moins louable, elle est plus asseurée :
Car quand le ieu déplait sans soupçon, ou danger
De coups, ou de poison, il est permis changer.
Aymer en trop haut lieu vne Dame hautaine
C’est aimer en soucy le trauail, & la peine,
C’est nourrir son amour de respect, & de soin,
Ie suis saoul de seruir le chapeau dans le poing,
Et fuy plus que la mort l’amour d’vne grand Dame,
Tousiours comme vn forçat il faut estre à la rame,
Nauiger iour, & nuit, & sans profit aucun
Porter tout seul le fais de ce plaisir commun :
Ce n’est pas, Forqueuaus, cela que ie demande,
Car si ie donne vn coup, ie veux qu’on me le rende,
Et que les combatans à l’egal collerez,
Se donnent l’vn à l’autre autant de coups fourez :
C’est pourquoy ie recherche vne ieune fillette
Experte des longtemps à courir l’eguillette,
Qui soit viue & ardente au combat amoureux,
Et pour vn coup receu qui vous en rende deux.
La grandeur en amour est vice insupportable,
Et qui sert hautement est tousiours miserable,
Il n’est que d’estre libre, & en deniers contans,
Dans le marché d’amour acheter du bon temps,
Et pour le prix commun choisir sa marchandise,
Ou si l’on n’en veut prendre au moins on en deuise,
L’on taste, l’on manie & sans dire combien,
On se peut retirer, l’obiect n’en couste rien :
Au sauoureux traffic de ceste mercerie,
I’ay consumé les iours les plus beaux de ma vie,
Marchant des plus rusez & qui le plus souuent,
Payoit ses creanciers de promesse & de vent,
Et encore n’estoit le hazard, & la perte,
I’en voudrois pour iamais tenir boutique ouuerte,
Mais la risque m’en fasche & si fort m’en deplaist
Qu’au malheur que ie crains ie postpose l’acquest,
Si bien que redoutant la verolle & la goutte,
Ie banny ces plaisirs & leur fais banqueroutte,
Et resigne aux mignons, aueuglez en ce ieu,
Auecques les plaisirs tous les maux que i’ay eu,
Les boutons du printemps, & les autres fleurettes
Que l’on cueille au iardin des douces amourettes,
Le Mercure, & l’eau fort me sont à contre-cœur,
Ie hay l’eau de Gaiac, & l’estoufante ardeur
Des fourneaux enfumez où l’on perd sa substance
Et où lon va tirant vn homme en quintessence.
C’est pourquoy tout à coup ie me suis retiré,
Voulant d’oresnauant demeurer asseuré,
Et comme vn marinier eschappé de l’orage,
Du haure seurement contempler le naufrage,
Ou si par fois encor ie me remets en mer,
Et qu’vn œil enchanteur me contraigne d’aymer,
Combattant mes esprits par vne douce guerre
Ie veux en seureté nauiger terre à terre :
Ayant premierement visité le vaisseau,
S’il est bien calfeutré, ou s’il ne prend point l’eau.
Ce n’est pas peu de cas de faire vn long voyage,
Ie tiens vn homme fous qui quitte le riuage,
Qui s’abandonne aux vents, & pour trop presumer
Se commet aux hazards de l’amoureuse mer :
Expert en ses trauaux pour moy ie la deteste,
Et la fuy tout ainsi comme ie fuy la peste.
Mais aussi, Forqueuaus, comme il est mal-aisé
Que nostre esprit ne soit quelquefois abusé
Des appas enchanteurs de cest enfant volage,
Il faut vn peu baisser le col sous le seruage,
Et donner quelque place aux plaisirs sauoureux :
Car c’est honte de viure & de n’estre amoureux :
Mais il faut en aymant s’aider de la finesse,
Et sçauoir rechercher vne simple maistresse,
Qui sans vous asseruir vous laisse en liberté,
Et ioigne le plaisir auecq la seureté,
Qui ne sache que c’est que d’estre courtisee,
Qui n’ait de maint amour la poitrine embrasee,
Qui soit douce & nicette, & qui ne sache pas,
Apprentiue au mestier, que vallent les appas,
Que son œil, & son cœur, parlent de mesme sorte,
Qu’aucune affection hors de soy ne l’emporte,
Bref qui soit toute à nous, tant que la passion
Entretiendra nos sens en ceste affection :
Si parfois son esprit ou le nostre se lasse
Pour moy ie suis d’auis que l’on change de place,
Qu’on se range autre part, & sans regret aucun
D’absence ou de mespris que l’on ayme vn chacun :
Car il ne faut iurer aux beautez d’vne Dame,
Ains changer par le temps & d’amour & de flame.
C’est le change qui rend l’homme plus vigoureux,
Et qui iusqu’au tombeau le faict estre amoureux :
Nature se maintient pour estre variable,
Et pour changer souuent son estat est durable :
Aussi l’affection dure eternellement,
Pourueu sans se lasser qu’on change à tout moment,
De la fin d’vne amour l’autre naist plus parfaitte,
Comme on voit vn grand feu naistre d’vne bluette.
Satyre XVII.
Non non i’ay trop de cœur pour laschement me rendre,
L’amour n’est qu’vn enfant dont l’on se peut deffendre,
Et l’homme qui flechit sous sa ieune valleur,
Rend par ses laschetez coulpable son malheur,
Il se defait soy-mesme & soy-mesme s’outrage,
Et doibt son infortune à son peu de courage :
Or moy pour tout l’effort qu’il fasse à me domter,
Rebelle à sa grandeur ie le veux effronter,
Et bien qu’auec les Dieux on ne doiue debattre,
Comme vn nouueau Toitan si le veux-ie combatre,
Auecq’ le desespoir ie me veux asseurer,
C’est salut aux vaincuz de ne rien esperer.
Mais helas ! c’en est faict quand les places sont prises,
Il n’est plus temps d’auoir recours aux entreprises,
Et les nouueaux desseins d’vn salut pretendu
Ne seruent plus de rien lors que tout est perdu.
Ma raison est captiue en triomphe menee,
Mon ame déconfite au pillage est donnee,
Tous mes sens m’ont laissé seul & mal aduerty,
Et chacun s’est rangé du contraire party,
Et ne me reste plus de la fureur des armes,
Que des cris, des sanglots, des souspirs & des larmes :
Dont ie suis si troublé qu’encor ne sçay-ie pas,
Où pour trouuer secours ie tourneray mes pas.
Aussi pour mon salut que doi-ie plus attendre,
Et quel sage conseil en mon mal puis-ie prendre,
S’il n’est rien icy bas de doux & de clement,
Qui ne tourne visage à mon contentement ?
S’il n’est astre esclairant en la nuict solitaire,
Ennemy de mon bien qui ne me soit contraire,
Qui ne ferme l’oreille à mes cris furieux :
Il n’est pour moy là haut ny clemence, ny Dieux,
Au Ciel comme en la terre il ne faut que i’attende
Ny pitié ny faueur au mal qui me commande,
Car encor’ que la dame en qui seule ie vy,
M’ait auecque douceur sous ses loix asseruy,
Que ie ne puisse croire en voyant son visage,
Que le Ciel l’ait formé si beau pour mon dommage,
Ny moins qu’il soit possible en si grande beauté
Qu’auecque la douceur loge la cruauté,
Pourtant toute esperance en mon ame chancelle,
Il suffit pour mon mal que ie la trouue belle.
Amour qui pour obiect n’a que mes desplaisirs,
Rend tout ce que i’adore ingrat à mes desirs,
Toute chose en aymant est pour moy difficile,
Et comme mes souspirs ma peine est infertile.
D’autre part sçachant bien qu’on n’y doit aspirer,
Aux cris i’ouure la bouche & n’ose souspirer,
Et ma peine estouffee auecques le silence,
Estant plus retenue a plus de violence.
Trop heureux si i’auois en ce cruel tourment,
Moins de discretion & moins de sentiment,
Ou sans me relascher à l’effort du martyre,
Que mes yeux, ou ma mort, mon amour peussent dire.
Mais ce cruel enfant insolent deuenu,
Ne peut estre à mon mal plus longtemps retenu,
Il me contrainct aux pleurs, & par force m’arrache
Les cris qu’au fond du cœur la reuerence cache.
Puis doncq’ que mon respect peut moins que sa douleur
Ie lasche mon discours à l’effort du mal-heur,
Et pousse des ennuis dont mon ame est atteinte,
Par force ie vous fais ceste piteuse plainte,
Qu’encore ne rendrois ie en ces derniers efforts,
Si mon dernier souspir ne la iette dehors.
Ce n’est pas toutesfois que pour m’escouter plaindre,
Ie tasche par ces vers à pitié vous contraindre,
Ou rendre par mes pleurs vostre œil moins rigoureux,
La plainte est inutile à l’homme mal-heureux :
Mais puis qu’il plaist au Ciel par vos yeux que ie meure,
Vous direz que mourant ie meurs à la bonne heure,
Et que d’aucun regret mon trespas n’est suiuy,
Sinon de n’estre mort le iour que ie vous vy,
Si diuine & si belle, & d’attrais si pourueuë.
Ouy ie deuois mourir des trais de vostre veuë,
Auec mes tristes iours mes miseres finir,
Et par feu comme Hercule immortel deuenir.
I’eusse bruslant là haut en des flammes si claires,
Rendu de vos regards tous les Dieux tributaires,
Qui seruant comme moy de trophee à vos yeux,
Pour vous aymer en terre eussent quitté les Cieux.
Eternisant par tout ceste haute victoire,
I’eusse engraué là haut leur honte & vostre gloire,
Et comme en vous seruant aux pieds de vos Autels,
Ils voudroient pour mourir n’estre point immortels.
Heureusement ainsi i’eusse peu rendre l’ame,
Apres si bel effect d’vne si belle flamme.
Aussi bien tout le temps que i’ay vescu depuis,
Mon cœur gesné d’amour n’a vescu qu’aux ennuis,
Depuis de iour en iour s’est mon ame enflammee,
Qui n’est plus que d’ardeur & de peine animee,
Sur mes yeux esgarez ma tristesse se lit,
Mon age auant le temps par mes maux s’enuieillit,
Au gré des passions mes amours sont contraintes,
Mes vers bruslans d’amour ne resonnent que plaintes,
De mon cœur tout fletry l’alegresse s’enfuit,
Et mes tristes pensers comme oyseaux de la nuict,
Volant dans mon esprit à mes yeux se presentent,
Et comme ils font du vray du faux ils m’espouuantent,
Et tout ce qui repasse en mon entendement,
M’apporte de la crainte & de l’estonnement :
Car soit que ie vous pense ingrate ou secourable,
La playe de vos yeux est tousiours incurable,
Tousiours faut il perdant la lumiere & le iour,
Mourir dans les douleurs ou les plaisirs d’amour.
Mais tandis que ma mort est encore incertaine
Attendant qui des deux mettra fin à ma peine,
Ou les douceurs d’amour, ou bien vostre rigueur,
Ie veux sans fin tirer les souspirs de mon cœur,
Et deuant que mourir ou d’vne ou d’autre sorte,
Rendre en ma passion si diuine & si forte,
Vn viuant tesmoignage à la posterité,
De mon amour extresme, & de vostre beauté,
Et par mille beaux vers que vos beaux yeux m’inspirent,
Pour vostre gloire atteindre où les sçauans aspirent,
Et rendre memorable aux siecles à venir,
De vos rares vertus le noble souuenir.
Elegie Zelotipiqve.
Bien que ie sçache au vray tes façons & tes ruses,
I’ay tant & si long temps excusé tes excuses,
Moy-mesme ie me suis mille fois démenty,
Estimant que ton cœur par douceur diuerty,
Tiendroit ses laschetez à quelque conscience :
Mais en fin ton humeur force ma patience.
I’accuse ma foiblesse, & sage à mes despens,
Si ie t’aymay iadis ores ie m’en repens,
Et brisant tous ces nœuds, dont i’ay tant fait de conte,
Ce qui me fut honneur m’est ores vne honte.
Pensant m’oster l’esprit, l’esprit tu m’as rendu,
I’ay regaigné sur moy ce que i’auois perdu,
Ie tire vn double gain d’vn si petit dommage,
Si ce n’est que trop tard ie suis deuenu sage.
Toutes-fois le bon-heur nous doibt rendre contans,
Et pourueu qu’il nous vienne il vient tousiours à temps.
Mais i’ay doncq’ supporté de si lourdes iniures,
I’ay doncq’ creu de ses yeux les lumieres pariures,
Qui me naurant le cœur me promettoient la paix,
Et donné de la foy à qui n’en eut iamais !
I’ay doncq’ leu d’autre main ses lettres contre-faites,
I’ay doncq’ sçeu ses façons, recogneu ses deffaites,
Et comment elle endort de douceur sa maison,
Et trouue à s’excuser quelque fauce raison,
Vn procés, vn accord, quelque achapt, quelques ventes,
Visites de cousins, de freres, & de tantes,
Pendant qu’en autre lieu sans femmes & sans bruict,
Sous pretexte d’affaire elle passe la nuict :
Et cependant aueugle en ma peine enflammee,
Ayant sçeu tout cecy ie l’ay tousiours aymee :
Pauure sot que ie suis, ne deuoy-ie à l’instant
Laisser là ceste ingrate & son cœur inconstant ?
Encor’ seroit ce peu si d’amour emportee,
Ie n’auois à son teint, & sa mine affettee,
Leu de sa passion les signes euidans,
Que l’amour imprimoit en ses yeux trop ardans.
Mais qu’est il de besoin d’en dire d’auantage,
Iray-ie rafraichir sa honte & mon dommage ?
A quoy de ses discours diray-ie le deffaut,
Comme pour me piper elle parle vn peu haut,
Et comme bassement à secretes volees,
Elle ouure de son cœur les flames recelees,
Puis sa voix rehaussant en quelques mots ioyeux,
Elle cuide charmer les ialoux curieux,
Faict vn conte du Roy, de la Reyne, & du Louure,
Quand malgré que i’en aye amour me le découure,
Me déchifre aussi-tost son discours indiscret,
(Helas ! rien aux ialoux ne peut estre secret)
Me fait veoir de ses traits l’amoureux artifice,
Et qu’aux soupçons d’amour trop simple est sa malice,
Ces heurtemens de pieds en feignant de s’asseoir,
Faire sentir ses gands, ses cheueux, son mouchoir,
Ces rencontres de mains, & mille autres caresses,
Qu’vsent à leurs amans les plus douces maistresses,
Que ie tais par honneur craignant qu’auecq’ le sien
En vn discours plus grand i’engageasse le mien ?
Cherche doncq’ quelque sot au tourment insensible
Qui souffre ce qui m’est de souffrir impossible,
Car pour moy i’en suis las (ingrate) & ie ne puis
Durer plus longuement en la peine où ie suis,
Ma bouche incessamment aux plaintes est ouuerte,
Tout ce que i’apperçoy semble iurer ma perte,
Mes yeux tousiours pleurans de tourment éueillez,
Depuis d’vn bon sommeil ne se sont veuz sillez,
Mon esprit agité fait guerre à mes pensees,
Sans auoir reposé vingt nuicts se sont passees,
Ie vais comme vn Lutin deça delà courant,
Et ainsi que mon corps mon esprit est errant.
Mais tandis qu’en parlant du feu qui me surmonte,
Ie despeins en mes vers ma douleur & ta honte,
Amour dedans le cœur m’assaut si viuement,
Qu’auecque tout desdain ie perds tout iugement.
Vous autres que i’emploie à l’espier sans cesse,
Au logis, en visite, au sermon, à la Messe,
Cognoissant que ie suis amoureux & ialoux,
Pour flatter ma douleur que ne me mentez vous ?
Ha pourquoy m’estes vous, à mon dam, si fidelles ?
Le porteur est fascheux de fascheuses nouuelles,
Defferez à l’ardeur de mon mal furieux,
Feignez de n’en rien voir, & vous fermez les yeux.
Si dans quelque maison sans femme elle s’arreste,
S’on luy fait au Palais quelque signe de teste,
S’elle rit à quelqu’vn, s’elle appelle vn valet,
S’elle baille en cachete ou reçoyue vn poullet,
Si dans quelque recoin quelque vieille incogneue,
Marmotant vn Pater luy parle ou la saluë,
Déguisez en le fait, parlez m’en autrement,
Trompant ma ialousie & vostre iugement,
Dites moy qu’elle est chaste, & qu’elle en a la gloire,
Car bien qu’il ne soit vray si ne le puis-ie croire,
De contraires efforts mon esprit agité,
Douteux s’en court de l’vne à l’autre extremité,
La rage de la hayne & l’amour me transporte,
Mais i’ay grand peur enfin que l’amour soit plus forte.
Surmontons par mespris ce desir indiscret,
Au moins s’il ne se peut l’aymeray-ie à regret,
Le bœuf n’ayme le ioug que toutesfois il traine,
Et meslant sagement mon amour à la hayne,
Donnons luy ce que peut ou que doit receuoir
Son merite égallé iustement au deuoir.
En Conseiller d’Estat de discours ie m’abuse,
Vn Amour violent aux raisons ne s’amuse,
Ne sçay ie que son œil ingrat à mon tourment,
Me donnant ce desir m’osta le iugement ?
Que mon esprit blessé nul bien ne se propose,
Qu’aueugle & sans raison ie confonds toute chose,
Comme vn homme insensé qui s’emporte au parler,
Et dessigne auec l’œil mille chasteaux en l’air.
C’en est fait pour iamais la chance en est iettee,
D’vn feu si violent mon ame est agittee,
Qu’il faut bon-gré, mal-gré laisser faire au destin,
Heureux si par la mort i’en puis estre à la fin,
Et si ie puis mourant en ceste frenesie,
Voir mourir mon amour auecq’ ma ialousie.
Mais Dieu que me sert il en pleurs me consommer,
Si la rigueur du Ciel me contrainct de l’aymer ?
Où le Ciel nous incline à quoy sert la menace ?
Sa beauté me rappelle où son deffaut me chasse,
Aymant & desdaignant par contraires efforts,
Les façons de l’esprit & les beautez du corps :
Ainsi ie ne puis viure auec elle, & sans elle.
Ha Dieu que fusses-tu ou plus chaste ou moins belle,
Ou peusses-tu congnoistre, & voir par mon trespas,
Qu’auecque ta beauté ton humeur ne sied pas :
Mais si ta passion est si forte & si viue,
Que des plaisirs des sens ta raison soit captiue,
Que ton esprit blessé ne soit maistre de soy,
Ie n’entends en cela te prescrire vne loy,
Te pardonnant par moy ceste fureur extresme,
Ainsi comme par toy ie l’excuse en moy mesme :
Car nous sommes tous deux en nostre passion,
Plus dignes de pitié que de punition.
Encor en ce mal-heur où tu te precipites,
Doibs-tu par quelque soin t’obliger tes merites,
Cognoistre ta beauté, & qu’il te faut auoir,
Auecques ton Amour esgard à ton deuoir.
Mais sans discretion tu vas à guerre ouuerte,
Et par sa vanité triumphant de ta perte,
Il monstre tes faueurs, tout haut il en discourt,
Et ta honte & sa gloire entretiennent la Court.
Cependant me iurant tu m’en dis des iniures,
O Dieux ! qui sans pitié punissez les pariures,
Pardonnez à Madame, ou changeant vos effects,
Vengez plustost sur moy les pechez qu’elle a faicts.
S’il est vray sans faueur que tu l’escoutes plaindre,
D’où vient pour son respect que l’on te voit contraindre,
Que tu permets aux siens lire en tes passions,
De veiller iour & nuict dessus tes actions,
Que tousiours d’vn vallet ta carrosse est suiuie,
Qui rend comme espion compte exact de ta vie,
Que tu laisse vn chacun pour plaire à ses soupçons,
Et que parlant de Dieu tu nous faits des leçons,
Nouuelle Magdelaine au desert conuertie,
Et iurant que ta flamme est du tout amortie,
Tu pretends finement par ceste mauuaitié,
Luy donner plus d’Amour, à moy plus d’amitié,
Et me cuidant tromper tu voudrois faire accroire,
Auecque faux serments que la neige fust noire.
Mais comme tes propos, ton art est descouuert,
Et chacun en riant en parle à cœur ouuert,
Dont ie creue de rage, & voyant qu’on te blasme,
Trop sensible en ton mal de regret ie me pasme,
Ie me ronge le cœur, ie n’ay point de repos,
Et voudrois estre sourd pour l’estre à ces propos,
Ie me hay de te voir ainsi mesestimee,
T’aymant si dignement i’ayme ta renommee,
Et si ie suis ialoux ie le suis seulement
De ton honneur, & non de ton contentement.
Fay tout ce que tu fais, & plus s’il se peut faire,
Mais choisi pour le moins ceux qui se peuuent taire.
Quel besoin peut-il estre, insensee en Amour,
Ce que tu fais la nuict, qu’on le chante le iour ?
Ce que fait vn tout seul, tout vn chacun le sçache ?
Et monstres en Amour ce que le monde cache ?
Mais puis que le Destin à toy m’a sçeu lier,
Et qu’oubliant ton mal ie ne puis t’oublier,
Par ces plaisirs d’Amour tous confits en delices,
Par tes apas iadis à mes vœuz si propices,
Par ces pleurs que mes yeux & les tiens ont versez,
Par mes souspirs, au vent sans profit dispersez,
Par les Dieux qu’en pleurant tes sermens appellerent,
Par tes yeux qui l’esprit par les miens me volerent,
Et par leurs feux si clairs & si beaux à mon cœur,
Excuse par pitié ma ialouse rancœur,
Pardonne par mes pleurs au feu qui me commande :
Si mon peché fut grand ma repentance est grande,
Et voy dans le regret dont ie suis consommé,
Que i’eusse moins failly, si i’eusse moins aymé.
Avtre.
Aymant comme i’aymois que ne deuois ie craindre ?
Pouuois ie estre asseuré qu’elle se deust contraindre ?
Et que changeant d’humeur au vent qui l’emportoit,
Elle eust pour moy cessé d’estre ce qu’elle estoit ?
Que laissant d’estre femme inconstante & legere,
Son cœur traistre à l’Amour, & sa foy mensongere,
Se rendant en vn lieu l’esprit plus arresté,
Peust au lieu du mensonge aymer la verité ?
Non, ie croyois tout d’elle, il faut que ie le die,
Et tout m’estoit suspect horsmis la perfidie,
Ie craignois tous ses traits que i’ay sçeu du depuis,
Ses iours de mal de teste, & ses secrettes nuicts,
Quand se disant malade & de fieure enflammee
Pour moy tant seullement sa porte estoit fermée,
Ie craignois ses attrais, ses ris, & ses couroux,
Et tout ce dont Amour allarme les ialoux.
Mais la voyant iurer auecq’ tant d’asseurance,
Ie l’aduoüe, il est vray, i’estois sans deffiance :
Aussi qui pouuoit croire apres tant de serments,
De larmes, de souspirs, de propos vehements
Dont elle me iuroit que iamais de sa vie,
Elle ne permettroit d’vn autre estre seruie,
Qu’elle aymoit trop ma peine, & qu’en ayant pitié,
Ie m’en deuois promettre vne ferme amitié ;
Seulement pour tromper le ialoux populaire,
Que ie deuois, constant, en mes douleurs me taire,
Me feindre tousiours libre, ou bien me captiuer,
Et quelqu’autre perdant, seule la conseruer.
Cependant deuant Dieu dont elle a tant de crainte,
Au moins comme elle dict ; sa parolle estoit feinte,
Et le Ciel luy seruit en ceste trahison,
D’infidele moyen pour tromper ma raison :
Et puis il est des Dieux tesmoins de nos parolles,
Non, non, il n’en est point, ce sont contes friuolles,
Dont se repaist le peuple, & dont l’antiquité
Se seruit pour tromper nostre imbecilité :
S’il y auoit des Dieux ils se vengeroient d’elle,
Et ne la voiroit on si fiere ny si belle,
Ses yeux s’obscurciroient qu’elle a tant pariurez,
Son teint seroit moins clair, ses cheueux moins dorez
Et le Ciel pour l’induire à quelque penitence,
Marqueroit sur son front son crime & leur vengeance.
Ou s’il y a des Dieux ils ont vn cœur de chair,
Ainsi que nous d’amour ils se laissent toucher,
Et de ce sexe ingrat excusant la malice,
Pour vne belle femme ils n’ont point de Iustice.
Impvissance.
Imitation d’Ouide.
Quoy ? ne l’auois-ie assez en mes vœuz desiree,
N’estoit elle assez belle, ou assez bien paree ?
Estoit elle à mes yeux sans grace & sans appas ?
Son sang estoit il point issu d’vn lieu trop bas ?
Sa race, sa maison n’estoit elle estimee,
Ne valoit elle point la peine d’estre aymee ?
Inhabile au plaisir n’auoit elle dequoy ?
Estoit elle trop laide, ou trop belle pour moy ?
Ha ! cruel souuenir, cependant ie l’ay euë,
Impuissant que ie suis en mes bras toute nuë,
Et n’ay peu le voulans tous deux esgallement,
Contenter nos desirs en ce contentement :
Au surplus à ma honte, Amour, que te diray-ie ?
Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige,
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa,
Me suggerant la manne en sa leure amassee,
Sa cuisse se tenoit en la mienne enlassee,
Les yeux luy petilloient d’vn desir langoureux,
Et son ame exiloit maint souspir amoureux,
Sa langue en begayant d’vne façon mignarde,
Me disoit : mais mon cœur qu’est ce qui vous retarde ?
N’auroy-ie point en moy quelque chose qui peust
Offencer vos desirs, ou bien qui vous depleust ?
Ma grace, ma façon, ha Dieu ! ne vous plaist elle ?
Quoy ? n’ay-ie assez d’amour, ou ne suis-ie assez belle ?
Cependant de la main animant ses discours,
Ie trompois impuissant sa flamme & mes amours,
Et comme vn tronc de bois, charge lourde & pesante,
Ie n’auois rien en moy de personne viuante :
Mes membres languissans perclus & refroidis,
Par ses attouchemens n’estoient moins engourdis.
Mais quoy ? que deuiendray ie en l’extresme vieillesse,
[Puis que ie suis rectif au fort de ma ieunesse.]
Et si las ! ie ne puis & ieune & vigoureux,
Sauourer la douceur du plaisir amoureux.
Ha ! i’en rougis de honte & dépite mon âge,
Age de peu de force & de peu de courage,
Qui ne me permet pas en cest accouplement,
Donner ce qu’en amour peut donner vn amant :
Car, Dieu ! ceste beauté par mon deffaut trompee,
Se leua le matin de ses larmes trempee,
Que l’amour de despit escouloit par ses yeux,
Ressemblant à l’Aurore alors qu’ouurant les Cieux,
Elle sort de son lict hargneuse & depitee,
D’auoir sans vn baiser consommé la nuictee,
Quand baignant tendrement la terre de ses pleurs,
De chagrain & d’amour elle en iette ses fleurs.
Pour flater mon deffaut : Mais que me sert la gloire,
De mon amour passee, inutile memoire,
Quand aymant ardemment, & ardemment aymé,
Tant plus ie combatois, plus i’estois animé :
Guerrier infatigable, en ce doux exercice,
Par dix ou douze fois ie r’entrois en la lice,
Où vaillant & adroit apres auoir brisé,
Des Cheualiers d’amour, i’estois le plus prisé.
Mais de cest accident ie fais vn mauuais conte,
Si mon honneur passé m’est ores vne honte,
Et si le souuenir trop prompt de m’outrager,
Par le plaisir receu ne me peut soulager.
O ciel ! il falloit bien qu’ensorcelé ie fusse,
Ou trop ardent d’Amour que ie ne m’apperceusse
Que l’œil d’vn enuyeux nos desseins empeschoit,
Et sur mon corps perclus son venim espandoit :
Mais qui pourroit atteindre au point de son merite,
Veu que toute grandeur pour elle est trop petite ?
Si par l’egal ce charme a force contre nous,
Autre que Iupiter n’en peut estre ialoux,
Luy seul comme enuyeux d’vne chose si belle,
Par l’emulation seroit seul digne d’elle.
Hé ! quoy ? là haut au Ciel mets tu les armes bas,
Amoureux Iupiter, que ne viens tu ça bas,
Iouir d’vne beauté sur les autres aymable ?
Assez de tes Amours n’a caqueté la fable :
C’est ores que tu dois en amour vif & pront,
Te mettre encore vn coup les armes sur le front,
Cacher ta deité dessous vn blanc plumage,
Prendre le feint semblant d’vn Satyre sauuage,
D’vn serpent, d’vn cocu, & te répendre encor,
Alambiqué d’amour, en grosses gouttes d’or,
Et puis que sa faueur à moy seul octroyee,
Indigne que ie suis fust si mal employee,
Faueur qui de mortel m’eust fait égal aux Dieux,
Si le Ciel n’eust esté sur mon bien enuieux.
Mais encor tout bouillant en mes flames premieres,
De quels vœuz redoublez & de quelles prieres,
Iray-ie derechef les Dieux sollicitant,
Si d’vn bienfait nouueau i’en attendois autant ?
Si mes deffauts passez leurs beautez mescontentent,
Et si de leurs bien-faicts ie croy qu’ils s’en repentent ?
Or quand ie pense ! ô Dieu quel bien m’est aduenu,
Auoir veu dans vn lict ses beaux membres à nu,
La tenir languissante entre mes bras couchee,
De mesme affection la voir estre touchee,
Me baiser haletant d’amour & de desir,
Par ses chatouillemens resueiller le plaisir,
Ha ! Dieux, ce sont des traicts si sensibles aux ames,
Qu’ils pourroient l’amour mesme eschauffer de leurs flames,
Si plus froid que la mort ils ne m’eussent trouué,
Des mysteres d’amour, amant trop reprouué.
Ie l’auois cependant viue d’amour extresme,
Mais si ie l’eus ainsi elle ne m’eust de mesme,
O mal heur ! & de moy elle n’eust seulement
Que des baisers d’vn frere, & non pas d’vn amant.
En vain cent & cent fois, ie m’efforce à luy plaire,
Non plus qu’à mon desir ie n’y puis satisfaire,
Et la honte pour lors qui me saisit le cœur,
Pour m’acheuer de peindre esteignist ma vigueur.
Comme elle recognust, femme mal satisfaite,
Qu’elle perdoit son temps, du lict elle se iette,
Prend sa iupe, se lace, & puis en se mocquant,
D’vn ris, & de ces motz, elle m’alla picquant,
Non ! si i’estois lasciue, ou d’Amour occupée,
Ie me pourrois fascher d’auoir esté trompée,
Mais puis que mon desir n’est si vif, ne si chaud,
Mon tiede naturel m’oblige à ton defaut,
Mon Amour satis-faicte ayme ton impuissance,
Et tire de ta faute assez de recompence,
Qui tousiours dilayant m’a faict par le desir,
Esbatre plus long temps à l’ombre du plaisir.
Mais estant la douceur par l’effort diuertie,
La fureur à la fin rompit sa modestie,
Et dit en esclatant, pourquoy me trompes-tu ?
A quoy ton impudence a venté ta vertu ?
Si en d’autres Amours ta vigueur s’est vsée ?
Quel honneur reçois tu de m’auoir abusée ?
Assez d’autres propos le despit luy dictoit,
Le feu de son desdain par sa bouche sortoit.
En fin voulant cacher ma honte & sa colere,
Elle couurit son front d’vne meilleure chere,
Se conseille au miroir, ses femmes appella,
Et se lauant les mains, le faict dissimula.
Belle, dont la beauté si digne d’estre aymée
Eust rendu des plus mortz la froideur enflamée ;
Ie confesse ma honte, & de regret touché,
Par les pleurs que i’espands i’accuse mon peché,
Peché d’autant plus grand que grand’ est ma ieunesse,
Si homme i’ay failly, pardonnez moy, Deesse,
I’auouë estre fort grand le crime que i’ay fait,
Pourtant iusqu’à la mort, si n’auoy-ie forfait,
Si ce n’est qu’à present qu’à vos pieds ie me iette,
Que ma confession vous rende satisfaicte,
Ie suis digne des maux que vous me prescrirez,
I’ay meurtry, i’ay vollé, i’ay des vœuz pariurez,
Trahy les Dieux benins : inuentez à ces vices,
Comme estranges forfaicts, des estranges supplices.
O beauté faictes en tout ainsi qu’il vous plaist,
Si vous me condamnez à mourir ie suis prest,
La mort me sera douce, & d’autant plus encore,
Si ie meurs de la main de celle que i’adore.
Auant qu’en venir là, au moins souuenez vous,
Que mes armes, non moy causent vostre courrouz,
Que Champion d’Amour entré dedans la lice,
Ie n’eus assez d’haleine à si grand exercice,
Que ie ne suis chasseur iadis tant approuué,
Ne pouuant redresser vn deffaut retrouué.
Mais d’où viendroit cecy, seroit-ce point maistresse,
Que mon esprit du corps precedast la paresse,
Ou que par le desir trop prompt & vehement,
I’allasse auec le temps le plaisir consommant ?
Pour moy, ie n’en sçay rien, en ce fait tout m’abuse,
Mais enfin, ô beauté, receuez pour excuse,
S’il vous plaist, de rechef que ie r’entre en l’assaut,
I’espere auec vsure amender mon deffaut.
Sur le trespas de Monsieur Passerat.
Passerat le seiour & l’honneur des Charites,
Les delices de Pinde & son cher ornement,
Qui loin du monde ingrat que bien heureux tu quittes,
Comme vn autre Apollon reluis au firmament.
A fin que mon deuoir s’honore en tes merites,
Que mon nom par le tien viue eternellement,
Que dans l’Eternité ces parolles escrites
Seruent à nos neueuz comme d’vn testament.
Passerat fut vn Dieu sous humaine semblance,
Qui vit naistre & mourir les Muses en la France,
Qui de ses doux accords leurs chansons anima.
Dans le champ de ses vers fut leur gloire semée,
Et comme vn mesme sort leur fortune enferma,
Ils ont à vie esgale esgale renommée.
Stanses.
Le tres puissant Iupiter
Se sert de l’Aigle à porter
Son foudre parmi la nuë ;
Et Iunon du haut des Cieux,
Sur les Paons audacieux,
Est souuent icy venuë.
Saturne a pris le Corbeau,
Noir messager du tombeau,
Mars l’Esperuier se reserue,
Phebus les Cygnes a pris,
Les Pigeons sont à Cipris,
Et la Cheuesche à Minerue.
Ainsi les Dieux ont esleu
Tel oyseau qui leur a pleu ;
Priape qui ne veoid goute,
Haussant son rouge museau,
A tatons au lieu d’oyseau,
Print vn Aze qui vous f…
La C. P.
Infame bastard de Cythere,
Fils ingrat d’vne ingrate mere,
Auorton, traistre & deguisé,
Si ie t’ay suiuy des l’enfance,
De quelle ingrate recompence
As tu mon seruice abusé ?
Mon cas fier de mainte conqueste
En Espagnol portoit la teste,
Triomphant, superbe & vainqueur,
Que nul effort n’eust sceu rabattre,
Maintenant lasche & sans combatre
Faict la cane, & n’a plus de cœur.
De tes Autels vne Prestresse
L’a reduict en telle detresse
Le voyant au choc obstiné,
Qu’entouré d’onguent & de linge,
Il m’est auis de voir vn singe
Comme vn enfant embeguiné.
Sa façon robuste & raillarde
Pend l’aureille & n’est plus gaillarde,
Son teint vermeil n’a point d’esclat,
De pleurs il se noye la face,
Et faict aussi laide grimace
Qu’vn boudin creué dans vn plat.
Aussy penaud qu’vn chat qu’on chastre,
Il demeure dans son emplastre,
Comme en sa coque vn limaçon,
En vain d’arrasser il essaye,
Encordé comme vne lamproye
Il obeyt au caueçon.
Vne saliue mordicante
De sa narine distillante
L’vlcere si fort par dedans,
Que crachant l’humeur qui le pique
Il baue comme vn pulmonique
Qui tient la mort entre ses dents.
Apollon, dés mon âge tendre
Poussé d’vn courage d’apprendre
Aupres du ruisseau Parnassin,
Si ie t’inuocqué pour Poëte,
Ores en ma douleur secrete
Ie t’inuocque pour medecin.
Seuere Roy des destinées,
Mesureur des vistes années,
Cœur du monde, œil du firmament,
Toy qui presides à la vie,
Garis mon cas ie te supplie
Et le conduis à sauuement.
Pour recompense dans ton Temple,
Seruant de memorable exemple
Aux ioüeurs qui viendront apres,
I’appendray la mesme figure
De mon cas malade en peinture
Ombragé d’ache & de cyprés.
Sur le portraict d’vn Poëte couronné.
Graueur vous deuiez auoir soin
De mettre dessus ceste teste,
Voyant qu’elle estoit d’vne beste
Le lien d’vn botteau de foin.
RESPONSE.
Ceux qui m’ont de foin couronné
M’ont fait plus d’honneur que d’iniure.
Sur du foin Iesus-Crist fust né,
Mais ils ignorent l’escripture.
REPLIQVE.
Tu as vne mauuaise grace,
Le foin dont tu fais si grand cas,
Pour Dieu n’estoit en ceste place,
Car Iesus-Crist n’en mangeoit pas :
Mais bien pour seruir de repas
Au premier asne de ta race.
Contre vn amoureux transy.
Pourquoy perdez vous la parole,
Aussi tost que vous rencontrez
Celle que vous idolatrez ?
Deuenant vous mesme vne idole,
Vous estes là sans dire mot,
Et ne faictes rien que le sot.
Par la voix Amour vous suffoque,
Si vos souspirs vont au deuant,
Autant en emporte le vent :
Et vostre Deesse s’en mocque
Vous iugeant de mesme imparfaict
De la parole & de l’effect.
Pensez vous la rendre abatuë
Sans vostre faict luy déceler ?
Faire les doux yeux sans parler,
C’est faire l’Amour en tortuë :
La belle faict bien de garder
Ce qui vaut bien le demander.
Voulez vous en la violence
De vostre longue affection
Monstrer vne discretion ?
Si on la voit par le silence,
Vn tableau d’Amoureux transi
Le peut bien faire tout ainsi.
Souffrir mille & mille trauerses,
N’en dire mot, pretendre moins,
Donner ses tourmens pour tesmoins
De toutes ses peines diuerses,
Des coups n’estre point abbatu,
C’est d’vn asne auoir la vertu.
Qvatrains.
Si des maux qui vous font la guerre
Vous voulez guerir desormais,
Il faut aller en Angleterre
Où les loups ne viennent iamais.
Ie n’ay peu rien voir qui me plaise
Dedans les Psalmes de Marot :
Mais i’ayme bien ceux là de Beze,
En les chantant sans dire mot.
Ie croy que vous auez faict vœu
D’aymer & parent & parente ;
Mais puis que vous aymez la Tante,
Espargnez au moins le nepueu.
Le Dieu d’Amour se deuoit peindre
Aussy grand comme vn autre Dieu,
Mais il suffit qu’il puisse atteindre
Iusqu’à la piece du milieu.
Ceste femme à couleur de bois
En tout temps peut faire potage :
Car dans sa manche ell’ a des poix,
Et du beure sur son visage.
Discovrs
Au Roy.
Il estoit presque iour, & le ciel souriant
Blanchissoit de clairté les peuples d’Oriant,
L’Aurore aux cheueux d’or, au visage de roses,
Desia comme à demy decouuroit toutes choses,
Et les oyseaux, perchez en leur feuilleux seiour,
Commençoient s’eueillant à se plaindre d’amour :
Quand ie vis en sursaut, vne beste effroyable,
Chose estrange à conter, toutesfois veritable,
Qui plus qu’vne Hydre affreuse à sept gueulles meuglant,
Auoit les dens d’acier, l’œil horible, & sanglant,
Et pressoit à pas torts vne Nimphe fuyante,
Qui reduite aux abois, plus morte que viuante,
Halétante de peine, en son dernier recours,
Du grand Mars des François imploroit le secours,
Embrassoit ses genoux, & l’appellant aux armes,
N’auoit autre discours que celuy de ses larmes.
Ceste Nimphe estoit d’âge, & ses cheueux meslez
Flotoient au gré du vent, sur son dos aualez.
Sa robe estoit d’azur, où cent fameuses villes
Eleuoient leurs clochers sur des plaines fertilles,
Que Neptune arosoit de cent fleuues épars,
Qui dispersoient le viure aux gens de toutes pars.
Les vilages epais fourmilloient par la plaine ;
De peuple, & de betail, la campaigne estoit plaine :
Qui s’employant aux ars meloient diuersement,
La fertile abondance auecque l’ornement :
Tout y reluisoit d’or, & sur la broderie
Eclatoit le brillant de mainte piererie.
La mer aux deux costés ceste ouurage bordoit :
L’Alpe de la main gauche en biais s’epandoit
Du Rhain iusqu’en Prouence, & le mont qui partage
D’auecque l’Espagnol le François heritage,
De l’Aucate à Bayonne en cornes se haussant,
Monstroit son front pointu de neges blanchissant.
Le tout estoit formé d’vne telle maniere,
Que l’art ingenieux excedoit la matiere.
Sa taille estoit auguste, & son front couronné,
De cent fleurs de lis d’or estoit enuironné.
Ce grand Prince voyant le soucy qui la greue,
Touché de pieté, la prend & la releue,
Et de feux estoufant ce funeste animal,
La deliura de peur aussi-tost que de mal,
Et purgeant le venin dont elle estoit si plaine,
Rendit en vn instant la Nimphe toute saine.
Ce Prince ainsi qu’vn Mars en armes glorieux,
De palmes ombrageoit son chef victorieux,
Et sembloit de ses mains au combat animées,
Comme foudre ietter la peur dans les armées.
Ses exploits acheuez en ses armes viuoient :
Là les camps de Poytou d’vne part s’éleuoient,
Qui superbes sembloient s’honorer en la gloire,
D’auoir premiers chanté sa premiere victoire.
Diepe de l’autre part sur la mer s’alongeoit,
Où par force il rompoit le camp qui l’assiegeoit,
Et poussant plus auant ses troupes epanchées
Le matin en chemise il surprit les tranchées.
Là Paris deliuré de l’Espagnolle main,
Se dechargeoit le col de son ioug inhumain.
La campagne d’Iury sur le flanc cizellée,
Fauorisoit son prince au fort de la meslée,
Et de tant de Ligueurs par sa dextre vaincus
Au Dieu de la bataille apendoit les escus.
Plus haut estoit Vandome, & Chartres, & Pontoise,
Et l’Espagnol defait à Fontaine Françoise,
Où la valeur du foible emportant le plus fort
Fist voir que la vertu ne craint aucun effort.
Plus bas dessus le ventre au naif contrefaite
Estoit pres d’Amiens la honteuse retraite
Du puissant Archiduc, qui creignant son pouuoir,
Creut que c’estoit en guerre assez que de le voir.
Deçà delà luitoit mainte troupe rangée,
Mainte grande cité gemissoit assiegée,
Où si tost que le fer l’en rendoit possesseur,
Aux rebelles vaincus il vsoit de douceur,
Vertu rare au vainqueur, dont le courage extreme
N’a gloire en la fureur que se vaincre soy-mesme.
Le chesne, & le laurier cest ouurage ombrageoit,
Où le peuple deuot sous ses loys se rangeoit,
Et de vœus, & d’ençens, au ciel faisoit priere
De conseruer son Prince en sa vigueur entiere.
Maint puissant ennemy domté par sa vertu,
Languissoit dans les fers sous ses pieds abatu,
Tout semblable à l’enuie à qui l’estrange rage
De l’heur de son voisin enfielle le courage,
Hideuse, bazanée, & chaude de rancœur,
Qui ronge ses poulmons, & se mache le cœur.
Apres quelque priere en son cœur prononcée,
La Nimphe en le quittant au ciel s’est elancée,
Et son corps dedans l’air demourant suspendu :
Ainsi comme vn Milan sur ses aisles tendu,
S’areste en vne place, où changeant de visage,
Vn brullant eguillon luy pique le courage ;
Son regard estincelle, & son cerueau tremblant
Ainsi comme son sang d’horreur se va troublant :
Son estommac pantois sous la chaleur frissonne,
Et chaude de l’ardeur qui son cœur epoinçonne,
Tandis que la fureur precipitoit son cours,
Veritable Prophéte elle fait ce discours.
Peuple, l’obiet piteux du reste de la terre,
Indocile à la paix, & trop chaud à la guerre,
Qui fecond en partis, & leger en desseins,
Dedans ton propre sang souilles tes propres mains,
Entens ce que ie dis, atentif à ma bouche,
Et qu’au plus vif du cœur ma parolle te touche.
Depuis qu’irreuerent enuers les Immortels,
Tu taches de mépris l’Eglise & ses autels,
Qu’au lieu de la raison gouuerne l’insolence,
Que le droit alteré n’est qu’vne violence,
Que par force le foible est foullé du puissant,
Que la ruse rauit le bien à l’innocent,
Et que la vertu saincte en public méprisée,
Sert aux ieunes de masque, aux plus vieux de risée,
(Prodige monstrueux) & sans respect de foy,
Qu’on s’arme ingratement au mépris de son Roy,
La Iustice, & la Paix, tristes & desolées,
D’horreur se retirant au ciel s’en sont volées :
Le bon-heur aussi tost à grand pas les suiuit,
Et depuis de bon œil le Soleil ne te vit.
Quelque orage tousiours qui s’éleue à ta perte,
A comme d’vn brouillas ta personne couuerte,
Qui tousiours prest à fondre en échec te retient,
Et mal-heur sur mal-heur à chaque heure te vient.
On a veu tant de fois la ieunesse trompée,
De tes enfans passez au tranchant de l’espée,
Tes filles sans honneur errer de toutes pars,
Ta maison, & tes biens saccagez des Soldars,
Ta femme insolemment d’entre tes bras rauie,
Et le fer tous les iours s’atacher à ta vie.
Et cependant aueugle en tes propres effets,
Tout le mal que tu sens, c’est toy qui te le faits ;
Tu t’armes à ta perte, & ton audace forge
L’estoc dont furieux tu te coupes la gorge.
Mais quoy tant de mal-heurs te suffisent-ils pas ?
Ton Prince comme vn Dieu, te tirant du trespas,
Rendit de tes fureurs les tempestes si calmes,
Qu’il te fait viure en paix à l’ombre de ses palmes :
Astrée en sa faueur demeure en tes citez,
D’hommes, & de betail les champs sont habitez :
Le Paysant n’ayant peur des bannieres estranges,
Chantant coupe ses bleds, riant fait ses vandanges,
Et le Berger guidant son troupeau bien noury
Enfle sa cornemuse en l’honneur de Henry.
Et toy seul cependant, oubliant tant de graces,
Ton aise trahissant de ses biens tu te lasses.
Vien ingrat respon-moy, quel bien esperes tu,
Apres auoir ton Prince en ses murs combatu ?
Apres auoir trahy pour de vaines chimeres,
L’honneur de tes ayeux, & la foy de tes peres ?
Apres auoir cruel tout respect violé,
Et mis à l’abandon ton pays desolé ?
Atten tu que l’Espaigne, auecq’ son ieune Prince,
Dans son monde nouueau te donne vne Prouince ?
Et qu’en ces trahisons, moins sage deuenu,
Vers toy par ton exemple il ne soit retenu ?
Et qu’ayant dementy ton amour naturelle,
A luy plus qu’à ton Prince il t’estime fidelle ?
Peut estre que ta race, & ton sang violent,
Issu comme tu dis d’Oger, ou de Roland,
Ne te veut pas permetre encore ieune d’age,
Qu’oysif en ta maison se rouille ton courage,
Et rehaussant ton cœur que rien ne peut ployer,
Te fait chercher vn Roy qui te puisse employer,
Qui la gloire du ciel, & l’effroy de la terre,
Soit comme vn nouueau Mars indomtable à la guerre,
Qui sçache en pardonnant les discords étoufer,
Par clemence aussi grand, comme il est par le fer.
Cours tout le monde entier de Prouince en Prouince,
Ce que tu cherches loing habite en nostre Prince.
Mais quels exploits si beaux a fait ce ieune Roy,
Qu’il faille pour son bien que tu fauces ta foy,
Trahisses ta patrie, & que d’iniustes armes,
Tu la combles de sang, de meurtres & de larmes ?
Si ton cœur conuoiteux est si vif, & si chaud,
Cours la Flandre, où iamais la guerre ne defaut,
Et plus loing sur les flancs d’Autriche & d’Alemagne,
De Turcs, & de turbans enionche la campagne,
Puis tout chargé de coups, de viellesse, & de biens,
Reuien en ta maison mourir entre les tiens.
Tes fils se mireront en si belles depouilles,
Les vieilles au foyer en fillant leurs quenouilles,
En chanteront le conte, & braue en argumens,
Quelque autre Iean de Mun en fera des Romans.
Ou si trompant ton Roy tu cours autre fortune,
Tu trouueras ingrat toute chose importune,
A Naples, en Sicille, & dans ces autres lieux,
Où l’on t’assignera, tu seras odieux,
Et l’on te fera voir auecq’ ta conuoitise,
Qu’apres les trahisons les traistres on meprise.
Les enfans étonnez s’enfuiront te voiant,
Et l’Artisan mocqueur, aux places t’efroyant,
Rendant par ses brocards ton audace flétrie,
Dira, ce traistre icy nous vendit sa patrie,
Pour l’espoir d’vn Royaume en Chimeres conçeu,
Et pour tous ses desseins du vent il a reçeu.
Ha ! que ces Paladins viuans dans mon Histoire,
Non comme toy touchez d’vne batarde gloire
Te furent differens, qui courageux par tout,
Tindrent fidellement mon enseigne debout,
Et qui se repandants ainsi comme vn tonnerre,
Le fer dedans la main firent trembler la terre,
Et tant de Roys Payens sous la Croix deconfis,
Asseruirent vaincus aux pieds du Crucifis,
Dont les bras retroussez, & la teste panchée,
De fers honteusement au triumphe atachée
Furent de leur valeur tesmoins si glorieux,
Que les noms de ces preux en sont escris aux Cieux.
Mais si la pieté, de ton cœur diuertie,
En toy pauure insensé n’est du tout amortie,
Si tu n’as tout à fait reietté loing de toy
L’amour, la charité, le deuoir, & la foy,
Ouure tes yeux sillez, & voy de quelle sorte
D’ardeur precipité la rage te transporte,
T’enuelope l’esprit, t’esgarant insensé,
Et iuge l’auenir par le siecle passé.
Si tost que ceste Nimphe en son dire enflamée,
Pour finir son propos eut la bouche fermée,
Plus haute s’eleuant dans le vague des Cieux,
Ainsi comme vn éclair disparut à nos yeux,
Et se monstrant Déesse en sa fuite soudaine,
La place elle laissa de parfun toute plaine,
Qui tombant en rosée aux lieux les plus prochains,
Reconforta le cœur & l’esprit des humains.
HENRY le cher suget de nos sainctes prieres,
Que le Ciel reseruoit à nos peines dernieres,
Pour rétablir la France au bien non limité
Que le Destin promet à son eternité,
Apres tant de combats, & d’heureuses victoires,
Miracles de noz tans, honneur de noz Histoires,
Dans le port de la paix, Grand Prince puisses-tu,
Mal-gré tes ennemis exercer ta vertu :
Puisse estre à ta grandeur le Destin si propice,
Que ton cœur de leurs trets rebouche la malice,
Et s’armant contre toy puisse-tu dautant plus
De leurs efforts domter le flus, & le reflus,
Et comme vn saint rocher opposant ton courage,
En écume venteuse en dissiper l’orage,
Et braue t’éleuant par dessus les dangers
Estre l’amour des tiens, l’effroy des estrangers.
Attendant que ton fils instruit par ta vaillance,
De sous tes étendars sortant de son enfance,
Plus fortuné que toy, mais non pas plus vaillant,
Aille les Othomans iusqu’au Caire assaillant,
Et que semblable à toy foudroyant les armées
Il ceuille auecq’ le fer les Palmes idumées,
Puis tout flambant de gloire en France reuenant,
Le Ciel mesme là haut de ses faits s’etonnant,
Qu’il epande à tes pieds les depouilles conquises,
Et que de leurs drapeaux il pare noz Eglises.
Alors raieunissant au recit de ses faits,
Tes desirs, & tes vœus en ses œuures parfaits,
Tu ressentes d’ardeur ta viellesse eschauffée,
Voyant tout l’Vniuers nous seruir de trophée.
Puis n’estant plus icy chose digne de toy,
Ton fils du monde entier restant paisible Roy,
Sous tes modelles saincts & de paix, & de guerre,
Il regisse puissant en Iustice la terre,
Quand apres vn long-tans ton Esprit glorieux
Sera des mains de Dieu couronné dans les Cieux.
Plainte.
En quel obscur seiour le Ciel m’a-il reduit,
Mes beaux iours sont voilez d’vne effroyable nuit,
Et dans vn mesme instant comme l’herbe fauchee,
Ma ieunesse est seichee.
Mes discours sont changez en funebres regrets,
Et mon ame d’ennuis est si fort esperduë,
Qu’ayant perdu Madame en ces tristes forests,
Ie crie, & ne sçay point ce qu’elle est deuenuë.
O bois ! ô prez ! ô monts ! qui me fustes iadis
En l’Auril de mes iours vn heureux Paradis,
Quand de mille douceurs la faueur de Madame
Entretenoit mon ame,
Or que la triste absence en l’Enfer où ie suis,
D’vn piteux souuenir me tourmente & me tuë,
Pour consoler mon mal & flater mes ennuis,
Helas ! respondez-moi, qu’est-elle deuenuë ?
Où sont ces deux beaux yeux ? que sont-ils deuenus ?
Où sont tant de beautez, d’Amours & de Venus,
Qui regnoient dans sa veuë, ainsi que dans mes veines,
Les soucis & les peines ?
Helas ! fille de l’air qui sens ainsi que moy,
Dans les prisons d’Amour, ton ame detenuë,
Compagne de mon mal assiste mon émoy,
Et responds à mes cris, qu’est-elle deuenuë ?
Ie voy bien en ce lieu triste & desesperé
Du naufrage d’amour ce qui m’est demeuré,
Et bien que loin d’icy le destin l’ait guidee,
Ie m’en forme l’idee.
Ie voy dedans ces fleurs les tresors de son teint,
La fierté de son ame en la mer toute esmeuë,
Tout ce qu’on voit icy viuement me la peint,
Mais il ne me peint pas ce qu’elle est deuenuë.
Las voicy bien l’endroit où premier ie la vy,
Où mon cœur de ses yeux si doucement rauy,
Reiettant tout respect descouurit à la belle,
Son amitié fidelle.
Ie reuoy bien le lieu : mais ie ne reuoy pas
La Reyne de mon cœur qu’en ce lieu i’ai perduë.
O bois ! ô prez ! ô monts ! ses fidelles esbats,
Helas ! respondez-moy, qu’est-elle deuenuë ?
Durant que son bel œil ces lieux embellissoit,
L’agreable Printemps sous ses pieds florissoit,
Tout rioit aupres d’elle, & la terre paree
Estoit énamouree.
Ores que le malheur nous en a sçeu priuer,
Mes yeux tousiours moüillez d’vne humeur continuë
Ont changé leurs saisons en la saison d’hyuer
N’ayant sçeu découurir ce qu’elle est deuenuë.
Mais quel lieu fortuné si long temps la retient ?
Le Soleil qui s’absente au matin nous reuient,
Et par vn tour reglé sa cheuelure blonde
Esclaire tout le monde.
Si tost que sa lumiere à mes yeux se perdit,
Elle est comme vn éclair pour iamais disparuë,
Et quoy que i’aye faict malheureux & maudit
Ie n’ay peu descouurir ce qu’elle est deuenuë.
Mais Dieu, i’ay beau me plaindre, & tousiours soupirer
I’ay beau de mes deux yeux deux fontaines tirer,
I’ay beau mourir d’amour & de regret pour elle,
Chacun me la recelle.
O bois ! ô prez ! ô monts ! ô vous qui la cachez !
Et qui contre mon gré l’auez tant retenuë,
Si iamais de pitié vous vous vistes touchez,
Helas ! respondez-moi, qu’est-elle deuenuë ?
Fut-il iamais mortel si malheureux que moy ?
Ie ly mon infortune en tout ce que ie voy,
Tout figure ma perte, & le Ciel & la Terre
A l’enuy me font guerre.
Le regret du passé cruellement me point,
Et rend, l’obiet present, ma douleur plus aiguë,
Mais las ! mon plus grand mal est de ne sçauoir point,
Entre tant de mal-heurs, ce qu’elle est deuenuë.
Ainsi de toutes parts ie me sens assaillir,
Et voyant que l’espoir commence à me faillir,
Ma douleur se rengrege, & mon cruel martyre
S’augmente & deuient pire.
Et si quelque plaisir s’offre deuant mes yeux,
Qui pense consoler ma raison abattuë,
Il m’afflige, & le Ciel me seroit odieux,
Si là haut i’ignorois ce qu’elle est deuenuë.
Gesné de tant d’ennuis, ie m’estonne comment
Enuironné d’Amour & du fascheux tourment,
Qu’entre tant de regrets son absence me liure,
Mon esprit a peu viure.
Le bien que i’ay perdu me va tyrannisant,
De mes plaisirs passez mon ame est combatuë,
Et ce qui rend mon mal plus aigre & plus cuisant,
C’est qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë.
Et ce cruel penser qui sans cesse me suit,
Du traict de sa beauté me pique iour & nuict,
Me grauant en l’esprit la miserable histoire
D’vne si courte gloire.
Et ces biens qu’en mes maux encor il me faut voir
Rendroient d’vn peu d’espoir mon ame entretenuë,
Et m’y consolerois si ie pouuois sçauoir
Ce qu’ils sont deuenus & qu’elle est deuenuë.
Plaisirs si tost perdus, helas ! où estes vous ?
Et vous chers entretiens qui me sembliez si doux,
Où estes-vous allez ? & où s’est retiree
Ma belle Cytheree ?
Ha triste souuenir d’vn bien si tost passé,
Las ! pourquoy ne la voy-ie ? ou pourquoy l’ay-ie veuë ?
Ou pourquoy mon esprit d’angoisses oppressé,
Ne peut-il descouurir ce qu’elle est deuenuë.
En vain, helas ! en vain, la vas-tu dépaignant
Pour flatter ma douleur, si le regret poignant
De m’en voir separé, d’autant plus me tourmente
Qu’on me la represente.
Seulement au sommeil i’ay du contentement,
Qui la fait voir presente à mes yeux toute nuë,
Et chatouille mon mal d’vn faux ressentiment,
Mais il ne me dit pas ce qu’elle est deuenuë.
Encor ce bien m’afflige, il n’y faut plus songer,
C’est se paistre de vent que la nuict s’alleger
D’vn mal qui tout le iour me poursuit & m’outrage
D’vne impiteuse rage.
Retenu dans des nœuds qu’on ne peut deslier,
Il faut priué d’espoir que mon cœur s’esuertuë
Ou de mourir bien tost, ou bien de l’oublier,
Puis qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë.
Comment ! que ie l’oublie ? Hà Dieu ie ne le puis,
L’oubly n’efface point les amoureux ennuis
Que ce cruel tyran a graué dans mon ame
En des lettres de flame.
Il me faut par la mort finir tant de douleurs,
Ayons donc à ce point l’ame bien resoluë,
Et finissant nos iours finissons nos mal-heurs,
Puis qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë.
Adieu donc clairs Soleils, si diuins & si beaux,
Adieu l’honneur sacré des forests & des eaux,
Adieu monts, adieu prez, adieu campagne verte
De vos beautez deserte.
Las ! receuez mon ame en ce dernier adieu,
Puis que de mon mal-heur ma fortune est vaincuë,
Miserable amoureux ie vay quiter ce lieu,
Pour sçauoir aux Enfers ce qu’elle est deuenuë.
Ainsi dit Amiante alors que de sa voix
Il entama les cœurs des roches & des bois,
Plorant & souspirant la perte d’Iacee,
L’obiet de sa pensee.
Affin de la trouuer, il s’encourt au trespas,
Et comme sa vigueur peu à peu diminuë,
Son ombre plore & crie en descendant là bas,
Esprits, hé ! dites-moy, qu’est-elle deuenuë ?
Ode.
Iamais ne pourray-ie bannir
Hors de moy l’ingrat souuenir
De ma gloire si tost passee ?
Tousiours pour nourrir mon soucy,
Amour cet enfant sans mercy,
L’offrira-il à ma pensee ?
Tiran implacable des cœurs,
De combien d’ameres langueurs
As-tu touché ma fantasie ?
De quels maux m’as-tu tourmenté,
Et dans mon esprit agité,
Que n’a point fait la ialousie ?
Mes yeux aux pleurs accoustumez,
Du sommeil n’estoient plus fermez,
Mon cœur fremissoit sous la peine,
A veu d’œil mon teint iaunissoit,
Et ma bouche qui gemissoit,
De souspirs estoit tousiours pleine.
Aux caprices abandonné,
I’errois d’vn esprit forcené,
La raison cedant à la rage,
Mes sens des desirs emportez
Flottoient confus de tous costez,
Comme vn vaisseau parmy l’orage.
Blasphemant la terre & les Cieux,
Mesmes ie m’estois odieux
Tant la fureur troubloit mon ame,
Et bien que mon sang amassé
Autour de mon cœur fust glassé
Mes propos n’estoient que de flame.
Pensif, frenetique, & resuant,
L’esprit troublé, la teste au vent,
L’œil hagard, le visage blesme,
Tu me fis tous maux esprouuer
Et sans iamais me retrouuer
Ie m’allois cherchant en moy mesme.
Cependant lors que ie voulois
Par raison enfreindre tes loix
Rendant ma flame refroidie,
Pleurant i’accusay ma raison,
Et trouuay que la guerison
Est pire que la maladie.
Vn regret pensif & confus
D’auoir esté & n’estre plus
Rend mon ame aux douleurs ouuerte,
A mes despens las ! ie voy bien,
Qu’vn bonheur comme estoit le mien
Ne se cognoist que par la perte.
Sonnet
Sur la mort de M. Rapin.
Passant, cy gist RAPIN, la gloire de son âge,
Superbe honneur de Pinde & de ses beaux secrets,
Qui viuant surpassa les Latins & les Grecs,
Soit en profond sçauoir, ou douceur de langage.
Eternisant son nom auecq’ maint haut ouurage,
Au futur il laissa mile poignants regrets,
De ne pouuoir attaindre, ou de loin, ou de pres,
Au but où le porta l’estude & le courage.
On dit, & ie le croy, qu’Apollon fut ialoux,
Le voyant comme vn dieu reueré parmy nous,
Et qu’il mist de rancœur si tost fin à sa vie.
Considere, passant, quel il fut icy bas,
Puisque sur sa Vertu les dieux eurent enuie,
Et que tous les humains y pleurent son trespas.
Discovrs
D’vne Maquerelle.
Depuis que ie vous ay quitté
Ie m’en suis allé depité,
Voire aussi remply de colere
Qu’vn voleur qu’on meine en gallere,
Dans vn lieu de mauuais renom
Où iamais femme n’a dit non,
Et là ie ne vis que l’hostesse,
Ce qui redoubla ma tristesse,
Mon amy, car i’auois pour lors
Beaucoup de graine dans le corps.
Ceste vieille branslant la teste,
Me dit excusez, c’est la feste
Qui fait que l’on ne trouue rien,
Car tout le monde est Ian de bien,
Et si i’ay promis en mon ame
Qu’à ce iour pour euiter blasme,
Ce peché ne seroit commis.
Mais vous estes de nos amis,
Parmanenda ie vous le iure,
Il faut pour ne vous faire iniure,
Apres mesme auoir eu le soing
De venir chez nous de si loing,
Que ma chambriere i’enuoye
Iusques à l’escu de Sauoye :
Là mon amy tout d’vn plain saut
On trouuera ce qu’il vous faut.
Que i’ayme les hommes de plume,
Quand ie les voy mon cœur s’allume,
Autresfois i’ay parlé Latin,
Discourons vn peu du destin,
Peut-il forcer les professies,
Les pourceaux ont-ils des vessies,
Dites nous quel autheur escrit
La naissance de l’Antechrist.
O le grand homme que Virgille,
Il me souuient de l’Euangile
Que le prestre a dit auiourd’huy :
Mais vous prenez beaucoup d’ennuy :
Ma seruante est vn peu tardiue,
Si faut-il vrayment qu’elle arriue
Dans vn bon quart d’heure d’icy,
Elle m’en fait tousiours ainsi.
En attendant prenez vn siege
Vos escarpins n’ont point de liege,
Vostre collet fait vn beau tour.
A la guerre de Montcontour
On ne portoit point de rotonde :
Vous ne voulez pas qu’on vous tonde,
Les choses grands sont de saison,
Ie fus autresfois de maison
Docte, bien parlante, & habille
Autant que fille de la ville,
Ie me faisois bien decroter,
Et nul ne m’entendoit peter
Que ce ne fust dedans ma chambre.
I’auoy tousiours vn collier d’ambre,
Des gands neufs, mes soulliers noircis,
I’eusse peu captiuer Narcis,
Mais hélas ! estant ainsi belle
Ie ne fus pas long temps pucelle,
Vn cheualier d’authorité
Achepta ma virginité,
Et depuis auec vne drogue,
Ma mere qui faisoit la rogue
Quand on me parloit de cela
En trois iours me repucela.
I’estois faicte à son badinage :
Apres pour seruir au mesnage,
Vn prelat me voulant auoir,
Son argent me mist en deuoir
De le seruir, & de luy plaire,
Toute chose requiert sallaire :
Puis apres voyant en effect
Mon pucelage tout refait,
Ma mere en son mestier sçauante,
Me mit vne autresfois en vente,
Si bien qu’vn ieune tresorier,
Fust le troisiesme aduenturier
Qui fit boüillir nostre marmite :
I’apris autresfois d’vn Hermite
Tenu pour vn sçauant parleur,
Qu’on peut desrober vn voleur,
Sans se charger la conscience,
Dieu m’a donné ceste science.
Cest homme aussi riche que lait,
Me fist espouser son valet,
Vn homme qui se nommoit Blaise.
Ie ne fus onc tant à mon aise
Qu’à l’heure que ce gros manant
Alloit les restes butinant,
Non pas seullement de son maistre,
Mais du cheualier & du prestre.
De ce costé i’eus mille frans,
Et i’auois ià depuis deux ans
Auec ma petite pratique,
Gaigné de quoy leuer boutique
De tauernier à Mont-lhery
Où naquist mon pauure mary,
Helas ! que c’estoit vn bon homme,
Il auoit esté iusqu’à Rome,
Il chantoit comme vn rossignol,
Il sçauoit parler Espagnol
Il ne receuoit point d’escornes
Car il ne porta pas les cornes,
Depuis qu’auecques luy ie fus.
Il auoit les membres touffus,
Le poil est vn signe de force,
Et ce signe a beaucoup d’amorce,
Parmy les femmes du mestier.
Il estoit bon arbalestrier,
Sa cuisse estoit de belle marge,
Il auoit l’espaule bien large,
Il estoit ferme de roignons,
Non comme ces petits mignons,
Qui font de la saincte nitouche,
Aussi tost que leur doigt vous touche,
Ils n’osent pousser qu’à demy,
Celuy-là poussoit en amy,
Et n’auoit ny muscle ny veine
Qu’il ne poussast sans perdre haleine :
Mais tant & tant il a poussé,
Qu’en poussant il est trespassé.
Soudain que son corps fust en terre,
L’enfant amour me fist la guerre,
De façon que pour mon amant,
Ie prins vn bateleur Normant,
Lequel me donna la verolle,
Puis luy pretay sur sa parole,
Auant que ie cogneusse rien
A son mal, presque tout mon bien.
Maintenant nul de moy n’a cure,
Ie fleschy aux loix de nature,
Ie suis aussi seiche qu’vn os,
Ie ferois peur aux huguenos
En me voyant ainsi ridee,
Sans dents & la gorge bridee,
S’ils ne mettoient nos visions
Au rang de leurs derisions.
Ie suis vendeuse de chandelle
Il ne s’en voit point de fidelle,
En leur estat, comme ie suis,
Ie cognois bien ce que ie puis,
Ie ne puis aimer la ieunesse
Qui veut auoir trop de finesse,
Car les plus fines de la Cour
Ne me cachent point leur amour.
Telle va souuant à l’Eglise
De qui ie cognois la feintise,
Telle qui veut son fait nier
Dit que c’est pour communier,
Mais la chose m’est indiquee,
C’est pour estre communiquee
A ses amys par mon moyen,
Comme Heleine fust au Troyen.
Quand la vieille sans nulle honte,
M’eust acheué son petit conte,
Vn Commissaire illec passa,
Vn sergent la porte poussa,
Sans attendre la chambriere
Ie sortis par l’huis de derriere,
Et m’en allay chez le voisin
Moitié figue & moitié raisin,
N’ayant ny tristesse ny ioye
De n’auoir point trouué la proye.
Epitaphe de Regnier.
I’ay vescu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement
A la bonne loy naturelle,
Et ne sçaurois dire pourquoy
La mort daigna penser à moy,
Qui n’ay daigné penser en elle.