ŒVVRES POSTHVMES
Dialogue.
Cloris & Phylis.
CLORIS.
Phylis œil de mon cœur & moitié de moy mesme,
Mon amour, qui te rend le visage si blesme ?
Quels sanglots, quels souspirs, quelles nouuelles pleurs,
Noyent de tes beautez les graces & les fleurs ?
PHYLIS.
Ma douleur est si grande & si grand mon martyre
Qu’il ne se peut Cloris, ny comprendre ny dire.
CLORIS.
Ces maintiens égarez, ces pensers esperdus,
Ces regrets & ces cris par ces bois espandus :
Ces regards languissans en leurs flammes discrettes,
Me sont de ton Amour les parolles secrettes.
PHYLIS.
Hà Dieu qu’vn diuers mal diuersement me point !
I’ayme ! hélas non, Cloris, non non, ie n’ayme point.
CLORIS.
La honte ainsi dément ce que l’Amour decelle,
La flamme de ton cœur par tes yeux étincelle :
Et ton silence mesme en ce profond malheur,
N’est que trop eloquent à dire ta douleur :
Tout parle en ton visage, & te voulant contraindre,
L’Amour vient malgré toy sur ta léure à se plaindre :
Pourquoy veux-tu Phylis, aymant comme tu fais,
Que l’Amour se demente en ses propres effets ?
Ne sçay-tu que ces pleurs, que ces douces œillades,
Ces yeux qui se mourant font les autres malades,
Sont theatres du cœur où l’Amour vient iouër
Les pensers que la bouche a honte d’auouër ?
N’en fay doncq’ point la fine & vainement ne cache
Ce qu’il faut malgré toy que tout le monde sçache,
Puis que le feu d’Amour dont tu veux triompher,
Se monstre d’autant plus qu’on le pense estouffer.
L’Amour est vn enfant nud, sans fard & sans crainte,
Qui se plaist qu’on le voye & qui fuit la contrainte :
Force doncq tout respect, & ma fillete croy
Qu’vn chacun est suiet à l’Amour comme toy.
En ieunesse i’aymé, ta mere fit de mesme :
Lycandre aima Lisis, & Felisque Philesme :
Et si l’aage esteignit leur vie & leurs souspirs,
Par ces plaines encor’ on en sent les Zephirs ;
Ces fleuues sont encor’ tout enflez de leurs larmes,
Et ces prez tout rauis de tant d’amoureux charmes,
Encor voit-on l’Echo redire leurs chansons,
Et leurs noms sur ces bois grauez en cent façons.
Mesmes que penses-tu Hermione la belle
Qui semble contre Amour si fiere & si cruelle,
Me dit tout franchement en plorant l’autre iour,
Qu’elle estoit sans amant mais non pas sans Amour :
Telle encor qu’on me voit i’aime de telle sorte,
Que l’effet en est vif si la cause en est morte,
Es cendres d’Amyante Amour nourrit ce feu
Que iamais par mes pleurs estaindre ie n’ay peu :
Mais comme d’vn seul trait fut nostre ame entamée,
Par sa mort mon amour n’en est moins enflammée.
PHYLIS.
Hà n’en dy dauantage & de grace ne rends
Mes maux plus douloureux ny mes ennuys plus grands.
CLORIS.
D’où te vient le regret dont ton ame est saisie,
Est ce infidélité, mépris ou ialousie ?
PHYLIS.
Ce n’est ny l’vn ny l’autre, & mon mal rigoureux
Excede doublement le tourment amoureux.
CLORIS.
Mais ne peut-on sçauoir le mal qui te possede ?
PHYLIS.
A quoy seruiroit-il puis qu’il est sans remede ?
CLORIS.
Volontiers les ennuis s’alegent aux discours.
PHYLIS.
Las ! ie ne veux aux miens ny pitié ny secours.
CLORIS.
La douleur que lon cache est la plus inhumaine.
PHYLIS.
Qui meurt en se taisant semble mourir sans peine.
CLORIS.
Peut-estre la disant te pourray-ie guarir.
PHYLIS.
Tout remede est fascheux alors qu’on veut mourir.
CLORIS.
Au moins auant ta mort dy où le mal te touche.
PHYLIS.
Le secret de mon cœur ne va point en ma bouche.
CLORIS.
Avec toy mourront donc tes ennuis rigoureux.
PHYLIS.
Mon cœur est vn sepulchre honorable pour eux.
CLORIS.
Ie voy bien en tes yeux quelle est ta maladie.
PHYLIS.
Si tu la voy, pourquoy veux-tu que ie la die ?
CLORIS.
Si ie ne me deçoy ce mal te vient d’aimer.
PHYLIS.
Cloris, d’vn double feu ie me sens consommer.
CLORIS.
La douleur malgré-toy la langue te desnouë.
PHYLIS.
Mais faut-il à ma honte helas que ie l’aduouë ?
Et que ie die vn mal pour qui iusques icy,
I’eus la bouche fermée & le cœur si transi,
Qu’estouffant mes souspirs, aux bois, aux prez, aux pleines,
Ie ne peux, & n’osé discourir de mes peines ?
Auray-ie assez d’audace à dire ma langueur ?
Ha perdons le respect où i’ay perdu le cœur.
I’aime, i’aime, Cloris, & cét enfant d’Eryce
Qui croit que c’est pour moy trop peu que d’vn suplice,
De deux traits qu’il tira des yeux de deux amans,
Cause en moy ces douleurs & ces gemissemens :
Chose encore inouye & toutesfois non fainte,
Et dont iamais Bergere à ces bois ne s’est plainte.
CLORIS.
Seroit-il bien possible ?
PHYLIS.
A mon dam tu le vois.
CLORIS.
Comment qu’on puisse aimer deux hommes à la fois ?
PHYLIS.
Mon malheur en cecy n’est que trop veritable :
Mais las ! il est bien grand puis qu’il n’est pas croyable.
CLORIS.
Qui sont ces deux Bergers dont ton cœur est époint ?
PHYLIS
Aminte, & Philemon, ne les cognoy-tu point ?
CLORIS.
Ceux qui furent blessez lors que tu fus rauie.
PHYLIS
Ouy ces deux, dont ie tiens & l’honneur & la vie.
CLORIS.
I’en sçay tout le discours, mais dy moy seulement
Comme amour par leurs yeux charma ton iugement.
PHYLIS
Amour tout despité de n’auoir point de flesche
Assez forte pour faire en mon cœur vne bresche,
Voulant qu’il ne fust rien dont il ne fust vainqueur,
Fit par les coups d’autruy cette plaie en mon cœur,
Quand ces Bergers naurés, sans vigueur & sans armes,
Tout moites de leur sang, comme moy de mes larmes,
Prés du Satyre mort & de moy que l’ennuy
Rendoit en apparence aussi morte que luy,
Firent voir à mes yeux d’vne piteuse sorte
Qu’autant que leur amour leur valeur estoit forte.
Ce traistre tout couuert de sang & de pitié,
Entra dedans mon cœur, sous couleur d’amitié,
Et n’y fut pas plustost que morte, froide, & blesme,
Ie cessé tout en pleurs d’estre plus à moy-mesme,
I’oublié pere & mere, & troupeaux, & maison,
Mille nouueaux desirs saisirent ma raison :
I’erré deçà delà, furieuse insensee,
De pensers, en pensers, s’esgara ma pensee,
Et comme la fureur estoit plus douce en moy,
Reformant mes façons, ie leur donnois la loy,
I’accommodois ma grace, agençois mon visage,
Vn ialoux soin de plaire excitoit mon courage :
I’allois plus retenuë & composois mes pas,
I’apprenois à mes yeux à former des appas,
Ie voulois sembler belle, & m’efforçois à faire
Vn visage qui peust également leur plaire,
Et lors qu’ils me voyoient par hasard tant soit peu,
Ie frissonnois de peur, craignant qu’ils eussent veu
Tant i’estois en amour innocemment coupable,
Quelque façon en moy qui ne fust agreable.
Ainsi tousiours en trance en ce nouueau soucy
Ie disois à par-moy, las mon Dieu qu’est-cecy !
Quel soin qui de mon cœur s’estant rendu le maistre,
Fait que ie ne suis plus ce que ie soulois estre :
D’où vient que iour & nuict ie n’ay point de repos ?
Que mes souspirs ardens trauersent mes propos,
Que loin de la raison tout conseil ie reiette,
Que ie sois sans suiet aux larmes si suiette !
Ha ! sotte respondoy-ie apres en me tançant,
Non ce n’est que pitié que ton ame ressant
De ces Bergers blessez, te fasche-tu cruelle,
Aux doux ressentimens d’vn acte si fidelle ?
Serois-tu pas ingrate en faisant autrement ?
Ainsi ie me flattois en ce faux iugement,
Estimant en ma peine aueugle & langoureuse,
Estre bien pitoyable, & non pas amoureuse.
Mais las ! en peu de temps ie cogneu mon erreur,
Tardiue cognoissance à si prompte fureur !
I’apperceu, mais trop tard, mon amour vehemente,
Les cognoissant amans, ie me cogneus amante,
Aux rayons de leur feu qui luit si clairement,
Helas ! ie vy leur flame & mon embrasement,
Qui croissant par le temps s’augmenta d’heure en heure,
Et croistra, s’ay-ie peur iusqu’à tant que ie meure.
Depuis de mes deux yeux le sommeil se bannit,
La douleur de mon cœur mon visage fannit,
Du Soleil à regret la lumiere m’esclaire,
Et rien que ces Bergers au cœur ne me peut plaire.
Mes flesches & mon arc me viennent à mespris,
Vn choc continuël fait guerre à mes esprits,
Ie suis du tout en proye à ma peine enragee,
Et pour moy comme moy toute chose est changee :
Nos champs ne sont plus beaux, ces prés ne sont plus verts,
Ces arbres ne sont plus de feuillages couuerts,
Ces ruisseaux sont troublez des larmes que ie verse,
Ces fleurs n’ont plus d’émail en leur couleur diuerse,
Leurs attraits si plaisans sont changez en horreur,
Et tous ces lieux maudits n’inspirent que fureur.
Icy comme autresfois, ces pâtiz ne fleurissent,
Comme moy de mon mal mes troupeaux s’amaigrissent,
Et mon chien m’abayant semble me reprocher,
Que i’aye ore à mespris ce qui me fut si cher :
Tout m’est à contre-cœur horsmis leur souuenance :
Hélas ! ie ne vy point sinon lors que i’y pense,
Ou lors que ie les vois, & que viuante en eux,
Ie puize dans leurs yeux vn venin amoureux.
Amour qui pour mon mal me rend ingenieuse,
Donnant tréue à ma peine ingrate & furieuse,
Les voyant me permet l’vsage de raison,
Afin que ie m’efforce apres leur guarison,
Me fait penser leurs maux, mais las ! en vain i’essaye
Par vn mesme appareil pouuoir guarir ma playe :
Ie sonde de leurs coups l’estrange profondeur,
Et ne m’estonne point pour en voir la grandeur :
I’estuue de mes pleurs leurs blesseures sanglantes,
Helas à mon malheur blesseures trop blessantes !
Puisque vous me tuez, & que mourant par vous,
Ie souffre en vos douleurs, & languis en vos coups.
CLORIS.
Bruslent ils comme toy d’amour demesuree ?
PHYLIS
Ie ne sçay, toutesfois, i’en pense estre asseuree.
CLORIS.
L’amour se persuade assez legerement.
PHYLIS
Mais ce que lon desire on le croit aisément.
CLORIS.
Le bon amour pourtant n’est point sans desfiance.
PHYLIS
Ie te diray sur quoy i’ay fondé ma croyance :
Vn iour comme il aduint qu’Aminte estant blecé,
Et qu’estant de sa playe & d’amour oppressé,
Ne pouvant clorre l’œil esueillé du martyre,
Se plaignoit en plorant d’vn mal qu’il n’osoit dire :
Mon cœur qui du passé le voyant, se souuint,
A ce piteux obiect toute pitié deuint,
Et ne pouuant souffrir de si dures alarmes,
S’ouurit à la douleur, & mes deux yeux aux larmes.
En fin comme ma voix ondoyante à grans flots,
Eust trouué le passage entre mille sanglots,
Me forçant en l’accez du tourment qui me gréue,
I’obtins de mes douleurs à mes pleurs quelque tréue,
Ie me mis à chanter, & le voyant gemir,
En chantant i’inuitois ses beaux yeux à dormir :
Quand luy tout languissant tournant vers moy sa teste,
Qui sembloit vn beau lys battu de la tempeste,
Me lançant vn regard qui le cœur me fendit,
D’vne voix rauque & casse ainsi me respondit :
Phylis comment veux-tu qu’absent de toy ie viue,
Ou bien qu’en te voyant, mon ame ta captiue,
Trouue pour endormir son tourment furieux,
Vne nuit de repos au iour de tes beaux yeux ?
Alors toute surprise en si prompte nouuelle,
Ie m’enfuy de vergongne où Filemon m’appelle,
Qui nauré comme luy de pareils accidens,
Languissoit en ces maux trop vifs & trop ardans.
Moy qu’vn deuoir esgal à mesme soing inuite,
Ie m’approche de luy, ses playes ie visite,
Mais las en m’apprestant à ce piteux dessein,
Son beau sang qui s’esmeut iallit dessus mon sein ;
Tombant esuanouy toutes ses playes s’ouurent,
Et ses yeux comme morts de nuages se couurent.
Comme auecque mes pleurs ie l’eus fait reuenir,
Et me voyant sanglante en mes bras le tenir,
Me dit, Belle Phylis, si l’amour n’est vn crime,
Ne mesprisez le sang qu’espand cette victime.
On dit qu’estant touché de mortelle langueur
Tout le sang se resserre & se retire au cœur,
Las ! vous estes mon cœur, où pendant que i’expire,
Mon sang bruslé d’amour, s’vnit & se retire.
Ainsi de leurs desseins ie ne puis plus douter,
Et lors moy que l’amour oncques ne sceut dompter,
Ie me sentis vaincuë, & glisser en mon ame,
De ces propos si chauds & si bruslans de flame,
Vn rayon amoureux qui m’enflamma si bien,
Que tous mes froids dédains n’y seruirent de rien.
Lors ie m’en cours de honte où la fureur m’emporte,
N’ayant que la pensée & l’amour pour escorte,
Et suis comme la Biche à qui l’on a percé
Le flanc mortellement d’vn garrot trauersé,
Qui fuit dans les forests, & tousiours auec elle
Porte sans nul espoir sa blesseure mortelle :
Las ! ie vais tout de mesme, & ne m’apperçoy pas,
O malheur ! qu’auec moy, ie porte mon trespas,
Ie porte le tyran qui de poison m’enyure,
Et qui sans me tuer en ma mort me fait viure,
Heureuse sans languir si long temps aux abois,
I’en pouuois eschaper pour mourir vne fois.
CLORIS.
Si d’vne mesme ardeur leur ame est enflammée,
Te plains-tu d’aimer bien & d’estre bien aimée ?
Tu les peux voir tous deux, & les fauoriser.
PHYLIS
Vn cœur se pourroit-il en deux parts diuiser ?
CLORIS.
Pourquoy non ! c’est erreur de la simplesse humaine.
La foy n’est plus aux cœurs qu’vne Chimere vaine,
Tu dois sans t’arrester à la fidelité,
Te seruir des amans comme des fleurs d’Esté,
Qui ne plaisent aux yeux qu’estant toutes nouuelles :
Nous auons de nature au sein doubles mammelles,
Deux oreilles, deux yeux, & diuers sentimens,
Pourquoy ne pourrions-nous auoir diuers amans ?
Combien en cognoissai-ie à qui tout est de mise ?
Qui changent plus souuent d’amans que de chemise ;
La grace, la beauté, la ieunesse & l’amour,
Pour les femmes ne sont qu’vn empire d’vn iour :
Encor que d’vn matin (car à qui bien y pense)
Le midy n’est que soin, le soir que repentance ;
Puis donc qu’amour te fait d’amans prouision,
Vses de ta ieunesse, & de l’occasion,
Toutes deux comme vn trait de qui lon perd la trace,
S’enuolent, ne laissant qu’vn regret en leur place :
Mais si ce proceder encore t’est nouueau,
Choisi lequel des deux te semble le plus beau.
PHYLIS
Ce remede ne peut à mon mal satisfaire,
Puis nature & l’amour me deffend de le faire,
En vn choix si douteux s’esgare mon desir,
Ils sont tous deux si beaux qu’on n’y peut que choisir,
Comment beaux, ha ! Nature admirable en ouurages,
Ne fist iamais deux yeux, ny deux si beaux visages !
Vn doux aspect qui semble aux amours conuier ;
L’vn n’a rien qu’en beauté l’autre puisse enuier,
L’vn est brun, l’autre blond & son poil qui se dore,
En filets blondissans, est semblable à l’Aurore,
Quand toute écheuelée, à nos yeux sousriant,
Elle émaille de fleurs les portes d’Oriant :
Ce taint blanc & vermeil où l’amour rit aux graces,
Cét œil qui fond des cœurs les rigueurs & les glaces,
Qui foudroye en regards, éblouyt la raison,
Et tuë en Basilic d’amoureuse poison ;
Cette bouche si belle & si pleine de charmes,
Où l’amour prend le miel dont il trempe ses armes,
Ces beaux traits de discours si doux & si puissans,
Dont amour par l’oreille assuietit mes sens,
A ma foible raison font telle violence,
Qu’ils tiennent mes desirs en égale balance :
Car si de l’vn des deux ie me veux departir,
Le Ciel non plus que moy ne le peut consentir :
L’autre pour estre brun aux yeux n’a moins de flammes,
Il seme en regardant du soufre dans les ames,
Donne aux cœurs aueuglez la lumiere & le iour,
Ils semblent deux Soleils en la Sphere d’amour :
Car si l’vn est pareil à l’Aurore vermeille,
L’autre en son taint plus brun a la grace pareille
A l’Astre de Venus qui doucement reluit,
Quand le Soleil tombant dans les ondes s’enfuit :
Sa taille haute & droite & d’vn iuste corsage,
Semble vn pin qui s’esleue au milieu d’vn bocage ;
Sa bouche est de corail, où lon voit au dedans,
Entre vn plaisant sousris les perles de ses dents,
Qui respirent vn air embaumé d’vne haleine
Plus douce que l’œillet ny que la mariolaine,
D’vn brun meslé de sang son visage se paint,
Il a le iour aux yeux & la nuit en son taint :
Où l’amour flamboyant entre mille estincelles,
Semble vn amas brillant des estoiles plus belles,
Quand vne nuit seraine avec ses bruns flambeaux,
Rend le Soleil ialoux en ses iours les plus beaux,
Son poil noir & retors en gros floccons ondoye,
Et crespelu ressemble vne toison de soye :
C’est en fin comme l’autre vn miracle des Cieux :
Mon ame pour les voir vient toute dans mes yeux,
Et rauie en l’obiet de leurs beautés extrémes,
Se retrouuant en eux, se perd toute en soy-mesmes.
Las ainsi ie ne sçay que dire ou que penser,
De les aimer tous deux n’est-ce les offencer ?
Laisser l’vn, prendre l’autre, ô Dieux est-il possible !
Ce seroit les aimant vn crime irremissible ;
Ils sont tous deux égaux de merite, & de foy ;
Las je n’aime rien qu’eux, ils n’aiment rien que moy ;
Tous deux pour me sauuer hazarderent la vie,
Ils ont mesme dessein, mesme amour, mesme enuie.
De quelles passions me sentay-ie émouuoir !
L’amour, l’honneur, la foy, la pitié, le deuoir,
De diuers sentimens également me troublent,
Et me pensant aider mes angoisses redoublent :
Car si pour essayer à mes maux quelque paix,
Parfois oubliant l’vn, en l’autre ie me plais,
L’autre tout en colere à mes yeux se presente,
Et me monstrant ses coups, sa chemise sanglante,
Son amour, sa douleur, sa foy, son amitié,
Mon cœur se fend d’amour & s’ouure à la pitié.
Las ainsi combatuë en ceste estrange guerre,
Il n’est grace pour moy au Ciel ny sur la terre,
Contre ce double effort debile est ma vertu,
De deux vents opposez mon cœur est combatu,
Et reste ma pauure ame entre deux estouffée,
Miserable despouille & funeste trophée.
Satyre.
N’avoir crainte de rien, & ne rien espérer,
Amy, c’est ce qui peut les hommes bien-heurer ;
I’ayme les gens hardis, dont l’ame non commune,
Morgant les accidens, fait teste à la fortune,
Et voyant le soleil de flamme reluisant,
La nuit au manteau noir les Astres conduisant,
La Lune se masquant de formes differentes,
Faire naître les mois en ses courses errantes,
Et les Cieux se mouvoir par ressorts discordans,
Les vns chauds tempérez, & les autres ardens,
Qui ne s’emouvant point, de rien n’ont l’ame attainte,
Et n’ont en les voyant, esperance ni crainte.
Mesme si pesle mesle avec les Elemens,
Le Ciel d’airain tomboit iusques aux fondemens,
Et que tout se froissast d’vne étrange tempeste,
Les esclats sans frayeur leur frapperoyent la teste,
Combien moins les assauts de quelque passion
Dont le bien & le mal n’est qu’vne opinion ?
Ni les honneurs perdus, ni la richesse acquise,
N’auront sur son esprit, ni puissance, ni prise.
Dy moy, qu’est-ce qu’on doit plus cherement aymer
De tout ce que nous donne ou la Terre ou la Mer ?
Ou ces grans Diamans, si brillans à la veuë,
Dont la France se voit à mon gré trop pourveuë,
Ou ces honneurs cuisans, que la faveur depart
Souvent moins par raison, que non pas par hazard,
Ou toutes ces grandeurs apres qui l’on abbaye,
Qui font qu’vn President dans les procés s’égaye.
De quel œil, trouble, ou clair, dy-moy, les doit-on voir,
Et de quel appetit au cœur les recevoir ?
Ie trouue, quant à moy, bien peu de difference
Entre la froide peur, & la chaude espérance,
D’autant que mesme doute également assaut
Nostre esprit qui ne sçait au vray ce qu’il luy faut.
Car estant la Fortune en ses fins incertaine,
L’accident non prévû nous donne de la peine ;
Le bien inesperé nous saisit tellement,
Qu’il nous gele le sang, l’ame & le jugement,
Nous fait fremir le cœur, nous tire de nous-mesmes ;
Ainsi diversement saisis des deux extremes,
Quand le succés du bien au desir n’est égal,
Nous nous sentons troublez du bien comme du mal,
Et trouvant mesme effet en vn sujet contraire,
Le bien fait dedans nous ce que le mal peut faire.
Or donc, que gagne-t-on de rire, ou de pleurer ?
Craindre confusement, bien, ou mal esperer ?
Puisque mesme le bien excedant notre attente,
Nous saisissant le cœur, nous trouble, & nous tourmente,
Et nous desobligeant nous mesme en ce bon-heur,
La ioie & le plaisir nous tient lieu de douleur.
Selon son roolle, on doit iouër son personnage,
Le bon sera méchant, insensé l’homme sage,
Et le prudent sera de raison devestu,
S’il se monstre trop chaud à suivre la vertu ;
Combien plus celuy-la dont l’ardeur non commune
Eléve ses desseins jusqu’au Ciel de la Lune,
Et se privant l’esprit de ses plus doux plaisirs,
A plus qu’il ne se doit, laisse aller ses desirs ?
Va donc, & d’vn cœur sain voyant le Pont-au-change,
Desire l’or brillant sous mainte pierre étrange ;
Ces gros lingots d’argent, qu’à grans coups de marteaux,
L’art forme en cent façons de plats, & de vaisseaux ;
Et deuant que le iour aux gardes se découvre,
Va, d’vn pas diligent, à l’Arcenac, au Louvre ;
Talonne vn President, suy-le comme vn valet,
Mesme, s’il est besoin, estrille son mulet,
Suy jusques au Conseil les Maistres des Requestes,
Ne t’enquiers curieux s’ils sont hommes ou bestes,
Et les distingues bien, les vns ont le pouvoir
De iuger finement vn proces sans le voir ;
Les autres comme Dieux pres le soleil résident,
Et Demons de Plutus, aux finances president,
Car leurs seules faveurs peuuent, en moins d’vn an,
Te faire devenir Chalange, ou Montauban.
Ie veux encore plus, démembrant ta Province,
Ie veux, de partisan que tu deviennes Prince.
Tu seras des Badauts en passant adoré,
Et sera iusqu’au cuir ton carosse doré ;
Chacun en ta faveur mettra son espérance,
Mille valets sous toy desoleront la France,
Tes logis tapissés en magnifique arroy,
D’éclat aveugleront ceux-la mesmes du Roy.
Mais si faut-il, enfin, que tout vienne à son conte,
Et soit auec l’honneur, ou soit auec la honte,
Il faut, perdant le jour, esprit, sens, & vigueur,
Mourir comme Enguerand, ou comme Iacques Cœur,
Et descendre la-bas, où, sans choix de personnes,
Les escuelles de bois s’égalent aux Couronnes.
En courtisant pourquoy perdrois-ie tout mon temps,
Si de bien & d’honneur mes esprits sont contens ?
Pourquoy d’ame & de corps, faut-il que ie me peine,
Et qu’estant hors du sens, aussi bien que d’haleine,
Ie suiue vn financier, soir, matin, froid, & chaud,
Si i’ay du bien pour viure autant comme il m’en faut ?
Qui n’a point de procés, au Palais n’a que faire,
Vn President pour moy n’est non plus qu’vn notaire,
Ie fais autant d’état du long comme du court,
Et mets en la Vertu ma faveur, & ma Court.
Voilà le vray chemin, franc de crainte & d’envie,
Qui doucement nous meine à cette heureuse vie,
Que parmy les rochers & les bois desertez,
Ieusne, veille, oraison, & tant d’austeritez,
Les Hermites iadis, ayant l’Esprit pour guide,
Chercherent si longtemps dedans la Thebaïde.
Adorant la Vertu, de cœur, d’ame, & de foy,
Sans la chercher si loin, chacun l’a dedans soy,
Et peut, comme il luy plaist, luy donner la teinture,
Artisan de sa bonne ou mauvaise aventure.
Satyre.
Perclus d’vne jambe, & des bras,
Tout de mon long entre deux dras,
Il ne me reste que la langue
Pour vous faire cette harangue.
Vous sçavés que i’ay pension,
Et que l’on a pretention,
Soit par sotise, ou par malice,
Embarrassant le Benefice,
Me rendre, en me torchant le bec,
Le ventre creux comme vn rebec.
On m’en baille en discours de belles,
Mais de l’argent point de nouvelles ;
Encore au lieu de payement,
On parle d’vn retranchement,
Me faisant au nez grise mine,
Que l’Abbaye est en ruine,
Et ne vaut pas, beaucoup s’en faut,
Les deux mille francs qu’il me faut ;
Si bien que ie juge, à son dire,
Malgré le feu Roy nostre Sire,
Qu’il desireroit volontiers
Lâchement me reduire au tiers.
Ie laisse à part ce facheux conte ;
Au Primtemps que la bile monte
Par les veines dans le cerveau,
Et que l’on sent au renouveau,
Son Esprit fécond en sornettes,
Il fait mauvais se prendre aux Poëtes ;
Toutesfois, ie suis de ces Gens
De toutes choses négligens,
Qui vivant au iour la iournée,
Ne contrôllent leur destinée,
Oubliant, pour se mettre en paix,
Les injures & les bien-faits,
Et s’arment de Philosophie ;
Il est pourtant fou qui s’y fie ;
Car la Dame indignation
Est vne forte passion.
Estant donc en mon lit malade,
Les yeux creux, & la bouche fade,
Le teint iaune comme vn espy,
Et non pas l’esprit assoupy,
Qui dans ses caprices s’égaye,
Et souvent se donne la baye,
Se feignant, pour passer le temps,
Avoir cent mille escus contans,
Avec cela large campagne ;
Ie fais des chasteaux en Espagne,
I’entreprens partis sur partis,
Toutesfois, je vous avertis,
Pour le Sel, que ie m’en deporte,
Que ie n’en suis en nulle sorte,
Non plus que du droit Annuël,
Ie n’ayme point le Casuël,
I’ay bien vn avis d’autre estoffe,
Dont du Luat le Philosophe,
Désigne rendre au Consulat
Le nez fait comme vn cervelat :
Si le Conseil ne s’y oppose,
Vous verrez vne belle chose.
Mais laissant-là tous ces proiets,
Ie ne manque d’autres suiets,
Pour entretenir mon caprice
En vn fantastique exercice ;
Ie discours des neiges d’antan,
Ie prens au nid le vent d’autan,
Ie pete contre le Tonnerre,
Aux papillons ie fais la guerre,
Ie compose Almanachs nouveaux,
De rien ie fais brides à Veaux,
A la S. Iean ie tends aux Gruës,
Ie plante des pois par les ruës,
D’vn baston ie fais vn cheval,
Ie voy courir la Seine à val,
Et beaucoup de choses, beau sire,
Que ie ne veux, & n’ose dire.
Apres cela, ie peinds en l’air,
I’apprens aux asnes à voler,
Du Bordel ie fais la Chronique,
Aux chiens j’apprens la Rhetorique ;
Car, enfin, ou Plutarque ment,
Ou bien ils ont du iugement.
Ce n’est pas tout, ie dis sornettes,
Ie dégoise des Chansonnettes,
Et vous dis, qu’auec grand effort,
La Nature pâtit tres-fort.
Ie suis si plein que ie regorge,
Si vne fois ie rens ma gorge,
Eclatant ainsi qu’vn petard,
On dira, le Diable y ayt part.
Voila comme le temps ie passe,
Si ie suis las, ie me délasse,
I’écris, ie lis, ie mange & boy,
Plus heureux cent fois que le Roy,
(Ie ne dis pas le Roy de France,)
Si ie n’estois court de finance.
Or, pour finir, voila comment
Ie m’entretiens bisarrement,
Et prenez-moy les plus extremes
En sagesse, ils vivent de mesmes,
N’estant l’humain entendement
Qu’vne grotesque seulement.
Vuidant des bouteilles cassées,
Ie m’embarasse en mes pensées,
Et quand i’y suis bien embrouïllé,
Ie me couvre d’vn sac mouïllé.
Faute de papier, bona sere,
Qui a de l’argent, si le serre.
Votre Serviteur à iamais,
Maistre Ianin du Pontalais.
Elegie.
L’homme s’oppose en vain contre la destinée,
Tel a domté sur mer la tempeste obstinée,
Qui deceu dans le port, esprouue en vn instant
Des accidens humains le reuers inconstant,
Qui le jette au danger, lors que moins il y pense.
Ores, à mes depens i’en fais l’experience,
Moy, qui tremblant encor du naufrage passé,
Du bris de mon navire au rivage amassé,
Bâtissois vn autel aux Dieux legers des Ondes,
Iurant mesme la mer, & ses vagues profondes,
Instruit à mes dépens, & prudent au danger,
Que je me garderois de croire de leger,
Sçachant qu’injustement il se plaint de l’orage,
Qui remontant sur mer fait vn second naufrage.
Cependant ay-ie à peine essuyé mes cheveux,
Et payé dans le port l’offrande de mes vœux,
Que d’vn nouveau desir le courant me transporte,
Et n’ay pour l’arrester la raison assez forte.
Par vn destin secret mon cœur s’y voit contraint,
Et par vn si doux nœud si doucement estreint,
Que me trouvant espris d’vne ardeur si parfaite,
Trop heureux en mon mal, ie benis ma defaite,
Et me sens glorieux, en vn si beau tourment,
De voir que ma grandeur serve si dignement ;
Changement bien étrange en vne amour si belle !
Moy, qui rangeois au joug la terre vniuerselle,
Dont le nom glorieux aux Astres eslevé,
Dans le cœur des mortels par vertu s’est gravé,
Qui fis de ma valeur le hazard tributaire,
A qui rien, fors l’Amour, ne put estre contraire,
Qui commande par tout, indomptable en pouvoir,
Qui sçay donner des loix, & non les recevoir ;
Ie me voy prisonnier aux fers d’vn ieune Maistre,
Où ie languis esclave, & fais gloire de l’estre,
Et sont à le servir tous mes vœux obligez ;
Mes palmes, mes lauriers en myrthes sont changez,
Qui servant de trophée aux beautez que i’adore,
Font en si beau suiet que ma perte m’honnore.
Vous, qui dés le berceau de bon œil me voyez,
Qui du troisiéme Ciel mes destins envoyez,
Belle & sainte planete, Astre de ma naissance,
Mon bon-heur plus parfait, mon heureuse influënce,
Dont la douceur preside aux douces passions,
Venus, prenez pitié de mes affections,
Soyez-moy favorable, & faites à cette heure,
Plustost que découvrir mon amour, que ie meure :
Et que ma fin témoigne, en mon tourment secret,
Qu’il ne vescut iamais vn amant si discret,
Et qu’amoureux constant, en vn si beau martyre,
Mon trépas seulement mon amour puisse dire.
Ha ! que la passion me fait bien discourir !
Non, non, vn mal qui plaist, ne fait jamais mourir.
Dieux ! que puis-je donc faire au mal qui me tourmente !
La patience est foible, & l’amour violente,
Et me voulant contraindre en si grande rigueur,
Ma plainte se dérobbe, & m’échappe du cœur,
Semblable à cet enfant, que la Mere en colere,
Apres vn châtiment veut forcer à se taire,
Il s’efforce de crainte à ne point soupirer,
A grand peine ose-t-il son haleine tirer ;
Mais nonobstant l’effort, dolent en son courage,
Les sanglots, à la fin, debouchent le passage,
S’abandonnant aux cris, ses yeux fondent en pleurs,
Et faut que son respect défere à ses douleurs.
De mesme, ie m’efforce au tourment qui me tuë,
En vain de le cacher mon respect s’evertuë,
Mon mal, comme vn torrent, pour vn temps retenu,
Renversant tout obstacle, est plus fier devenu.
Or puis-que ma douleur n’a pouvoir de se taire,
Et qu’il n’est ni desert, ni rocher solitaire,
A qui de mon secret ie m’osasse fier,
Et que jusqu’à ce point ie me dois oublier,
Que de dire ma peine en mon cœur si contrainte,
A vous seule, en pleurant, j’addresse ma complainte ;
Aussi puis-que vostre œil m’a tout seul asservy,
C’est raison que luy seul voye comme ie vy,
Qu’il voye que ma peine est d’autant plus cruelle,
Que seule en l’Vnivers, ie vous estime belle ;
Et si de mes discours vous entrez en courroux,
Songez qu’ils sont en moy, mais qu’ils naissent de vous,
Et que ce seroit estre ingrate en vos defaites,
Que de fermer les yeux aux playes que vous faites.
Donc, Beauté plus qu’humaine, objet de mes plaisirs,
Delices de mes yeux, & de tous mes desirs,
Qui regnez sur les cœurs d’vne contrainte aimable,
Pardonnez à mon mal, hélas ! trop veritable,
Et lisant dans mon cœur que valent vos attraits,
Le pouvoir de vos yeux, la force de vos traits,
La preuve de ma foy, l’aigreur de mon martyre,
Pardonnez à mes cris de l’avoir osé dire,
Ne vous offencez point de mes justes clameurs,
Et si mourant d’amour, ie vous dis que ie meurs.
VERS SPIRITUELS.
Stances.
Quand sur moy je jette les yeux,
A trente ans me voyant tout vieux,
Mon cœur de frayeur diminuë,
Estant vieilly dans vn moment,
Ie ne puis dire seulement
Que ma jeunesse est devenuë.
Du berceau courant au cercueil,
Le jour se dérobe à mon œil,
Mes sens troublez s’évanouissent,
Les hommes sont comme des fleurs,
Qui naissent & vivent en pleurs,
Et d’heure en heure se fanissent.
Leur âge à l’instant écoulé,
Comme vn trait qui s’est envolé,
Ne laisse apres soy nulle marque,
Et leur nom si fameux icy,
Si tost qu’ils sont morts, meurt aussi,
Du pauvre autant que du Monarque.
N’agueres verd, sain, & puissant,
Comme vn Aubespin florissant,
Mon printemps estoit délectable,
Les plaisirs logeoient en mon sein,
Et lors estoit tout mon dessein
Du jeu d’amour, & de la table.
Mais las ! mon sort est bien tourné ;
Mon âge en vn rien s’est borné,
Foible languit mon esperance,
En vne nuit, à mon malheur,
De la joye & de la douleur
I’ay bien appris la difference !
La douleur aux traits veneneux,
Comme d’vn habit epineux
Me ceint d’vne horrible torture,
Mes beaux jours sont changés en nuits,
Et mon cœur tout flestry d’ennuys,
N’attend plus que la sepulture.
Enyvré de cent maux divers,
Ie chancelle, & vay de travers,
Tant mon ame en regorge pleine,
I’en ay l’esprit tout hebêté,
Et si peu qui m’en est resté,
Encor me fait-il de la peine.
La memoire du temps passé,
Que j’ay folement depencé,
Espand du fiel en mes vlceres ;
Si peu que j’ay de jugement,
Semble animer mon sentiment,
Me rendant plus vif aux miseres.
Ha ! pitoyable souvenir !
Enfin, que dois-je devenir !
Où se reduira ma confiance !
Estant ja defailly de cœur,
Qui me donra de la vigueur,
Pour durer en la penitence ?
Qu’est-ce de moy ? foible est ma main,
Mon courage, hélas ! est humain,
Ie ne suis de fer ni de pierre ;
En mes maux monstre-toy plus doux,
Seigneur, aux traits de ton courroux,
Ie suis plus fragile que verre.
Ie ne suis à tes yeux, sinon
Qu’vn festu sans force, & sans nom,
Qu’vn hibou qui n’ose paroistre,
Qu’vn fantosme icy bas errant,
Qu’vne orde escume de torrent,
Qui semble fondre avant que naistre.
Où toy, tu peux faire trembler
L’Vnivers, & desassembler
Du Firmament le riche ouvrage,
Tarir les Flots audacieux,
Ou, les élevant jusqu’aux Cieux,
Faire de la Terre vn naufrage.
Le Soleil fléchit devant toy,
De toy les Astres prennent loy,
Tout fait joug dessous ta parole :
Et cependant, tu vas dardant
Dessus moy ton courroux ardent,
Qui ne suis qu’vn bourrier qui vole.
Mais quoy ! si ie suis imparfait,
Pour me defaire m’as-tu fait ?
Ne sois aux pecheurs si severe ;
Ie suis homme, & toy Dieu Clement,
Sois donc plus doux au châtiment,
Et punis les tiens comme Pere.
I’ay l’œil seellé d’vn seau de fer,
Et déja les portes d’Enfer
Semblent s’entrouvrir pour me prendre ;
Mais encore, par ta bonté,
Si tu m’as osté la santé,
O Seigneur ? tu me la peux rendre.
Le tronc de branches devestu
Par vne secrette vertu
Se rendant fertile en sa perte,
De rejettons espere vn jour
Ombrager les lieux d’alentour,
Reprenant sa perruque verte.
Où, l’homme en la fosse couché,
Apres que la mort l’a touché,
Le cœur est mort comme l’escorce ;
Encor l’eau reverdit le bois,
Mais l’homme estant mort vne fois,
Les pleurs pour luy n’ont plus de force.
SVR LA NATIVITÉ
DE NOSTRE SEIGNEVR,
HYMNE.
Par le commandement du Roy Louis XIII. pour sa Musique de la Messe de minuit.
Pour le salut de l’Vnivers,
Aujourd’huy les Cieux sont ouvers,
Et par vne conduite immense,
La grace descend dessus nous,
Dieu change en pitié son courroux,
Et sa Iustice en sa Clemence.
Le vray Fils de Dieu Tout-puissant,
Au fils de l’homme s’vnissant,
En vne charité profonde,
Encor qu’il ne soit qu’vn Enfant,
Victorieux & triomphant,
De fers affranchit tout le monde.
Dessous sa divine vertu,
Le peché languit abbatu,
Et de ses mains à vaincre expertes,
Etouffant le serpent trompeur,
Il nous assure en nostre peur,
Et nous donne gain de nos pertes.
Ses oracles sont accomplis,
Et ce que par tant de replis
D’âge, promirent les Prophetes,
Aujourd’huy se finit en luy,
Qui vient consoler nostre ennuy,
En ses promesses si parfaites.
Grand Roy, qui daignas en naissant,
Sauver le Monde perissant,
Comme Pere, & non comme Iuge,
De Grace comblant nostre Roy,
Fay qu’il soit des meschans l’effroy,
Et des bons l’assuré refuge.
Qu’ainsi qu’en Esté le Soleil,
Il dissipe, aux rays de son œil,
Toute vapeur, & tout nuage,
Et qu’au feu de ses actions,
Se dissipant les factions,
Il n’ayt rien qui luy fasse ombrage.
SONNETS.
I.
O Dieu, si mes pechez irritent ta fureur,
Contrit, morne & dolent, i’espere en ta clemence,
Si mon duëil ne suffit à purger mon offence,
Que ta grace y supplée, & serve à mon erreur.
Mes esprits éperdus frissonnent de terreur,
Et ne voyant salut que par la penitence,
Mon cœur, comme mes yeux, s’ouvre à la repentance,
Et me hay tellement, que ie m’en fais horreur.
Ie pleure le present, le passé ie regrette,
Ie crains à l’avenir la faute que i’ay faite,
Dans mes rebellions je lis ton jugement.
Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse,
Comme de Pere à fils vses-en doucement ;
Si i’avois moins failly, moindre seroit ta grace.
II.
Quand devot vers le Ciel j’ose lever les yeux,
Mon cœur ravy s’emeut, & confus s’emerveille,
Comment, dis-ie à part-moy, cette œuvre nompareille
Est-elle perceptible à l’esprit curieux ?
Cet Astre ame du monde, œil vnique des Cieux,
Qui travaille en repos, & jamais ne sommeille
Pere immense du jour, dont la clarté vermeille,
Produit, nourrit, recrée, & maintient ces bas lieux.
Comment t’eblouïs-tu d’vne flamme mortelle,
Qui du soleil vivant n’est pas vne étincelle,
Et qui n’est devant luy sinon qu’obscurité ?
Mais si de voir plus outre aux Mortels est loisible,
Croy bien, tu comprendras mesme l’infinité,
Et les yeux de la foy te la rendront visible.
III.
Cependant qu’en la Croix plein d’amour infinie,
Dieu pour nostre salut tant de maux supporta,
Que par son juste sang nostre ame il racheta
Des prisons où la mort la tenoit asservie,
Alteré du desir de nous rendre la vie,
I’ay soif, dit-il aux Iuifs ; quelqu’vn lors apporta
Du vinaigre, & du fiel, & le luy presenta ;
Ce que voyant sa Mere en la sorte s’écrie :
Quoy ! n’est-ce pas assez de donner le trepas
A celuy qui nourrit les hommes icy bas,
Sans frauder son desir, d’vn si piteux breuvage ?
Venez, tirez mon sang de ces rouges canaux,
Ou bien prenez ces pleurs qui noient mon visage,
Vous serez moins cruels, & i’auray moins de maux.
COMMENCEMENT D’VN POEME SACRÉ.
I’ay le cœur tout ravy d’vne fureur nouvelle,
Or’ qu’en vn S. ouvrage vn S. Démon m’appelle,
Qui me donne l’audace & me fait essayer
Vn sujet qui n’a peû ma jeunesse effrayer.
Toy, dont la providence en merveilles profonde,
Planta dessus vn rien les fondemens du monde,
Et baillant à chaque estre & corps, & mouvemens,
Sans matiere donnas la forme aux Elemens ;
Donne forme à ma Verve, inspire mon courage ;
A ta gloire, ô Seigneur, i’entreprens cet ouvrage.
Avant que le Soleil eust enfanté les Ans,
Que tout n’estoit qu’vn rien, & que mesme le temps
Confus n’estoit distinct en trois diverses faces,
Que les Cieux ne tournoyent vn chacun en leurs places,
Mais seulement sans temps, sans mesure, & sans lieu,
Que seul parfait en soy regnoit l’Esprit de Dieu,
Et que dans ce grand Vuide, en Majesté superbe,
Estoit l’Estre de l’Estre en la vertu du Verbe ;
Dieu qui forma dans soy de tout temps l’Vnivers,
Parla ; quand à sa voix vn mélange divers…
EPIGRAMME.
Vialard, plein d’hypocrisie,
Par sentences & contredits,
S’estoit mis dans la fantaisie
D’avoir mon bien & Paradis.
Dieu se gard de chicanerie.
Pour cela, je le sçay fort bien
Qu’il n’aura ma chanoinerie :
Pour Paradis ie n’en sçay rien.
ODE SVR VNE VIEILLE MAQVERELLE.
Esprit errant, ame idolastre,
Corps verolé couuert d’emplastre,
Aueuglé d’vn lascif bandeau,
Grande Nymphe à la harlequine,
Qui s’est brisé toute l’eschine
Dessus le paué du bordeau,
Dy-moy pourquoy, vieille maudite,
Des Rufians la calamite,
As-tu sitost quitté l’Enfer ?
Vieille à nos maux si preparée,
Tu nous rauis l’aage dorée,
Nous ramenant celle de fer.
Retourne donc, ame sorciere,
Des Enfers estre la portiere,
Pars & t’en va sans nul delay
Suyure ta noire destinée,
Te sauuant par la cheminée,
Sur ton espaule vn vieil balay.
Ie veux que par tout on t’appelle
Louue, chienne, ourse cruelle,
Tant deçà que delà les monts,
Ie veux de plus qu’on y adiouste :
Voylà le grand Diable qui iouste
Contre l’Enfer & les Demons.
Ie veux qu’on crie emmy la ruë,
Peuple, gardez-vous de la gruë
Qui destruit tous les esguillons,
Demandant si c’est aduenture,
Ou bien vn effect de nature
Que d’accoucher des ardillons.
De cent clous elle fut formée,
Et puis pour en estre animée,
On la frotta de vif-argent :
Le fer fut premiere matiere,
Mais meilleure en fut la derniere,
Qui fist son cul si diligent.
Depuis honorant son lignage,
Elle fit voir vn beau mesnage
D’ordure & d’impudicitez,
Et puis par l’excez de ses flames,
Elle a produit filles & femmes
Au champ de ses lubricitez.
De moy tu n’auras paix ny tresue
Que ie ne t’aye veuë en Greue,
La peau passée en maroquin,
Les os brisez, la chair meurtrie,
Preste à porter à la voirie,
Et mise au fond d’vn mannequin.
Tu merites bien dauantage,
Serpent dont le maudit langage
Nous perd vn autre paradis :
Car tu changes le Diable en Ange,
Nostre vie en la mort tu change
Croyant cela que tu nous dis.
Ha dieux ! que ie te verray souple,
Lorsque le bourreau couple à couple
Ensemble lira tes putains,
Car alors tu diras au monde
Que malheureux est qui se fonde
Dessus l’espoir de ses desseins.
Vieille sans dens, grande halebarde,
Vieil baril à mettre moustarde,
Grand morion, vieux pot cassé,
Plaque de lict, corne à lanterne,
Manche de luth, corps de guiterne,
Que n’es-tu desià in pace.
Vous tous qui malins de nature,
En desirez voir la peinture,
Allez-vous en chez le bourreau,
Car s’il n’est touché d’inconstance,
Il la faict voir à la potence,
Ou dans la salle du bordeau.
Stances.
Ma foy, ie fus bien de la feste
Quand ie fis chez vous ce repas,
Ie trouuay la poudre à la teste,
Et le poyure vn bien peu plus bas.
Vous me monstrez vn Dieu propice,
Portant vn arc & vn brandon,
Appelez-vous la chaude pisse
Vne flesche de Cupidon ?
Mon cas, qui se leue & se hausse,
Baue d’vne estrange façon,
Belle, vous fournistes la sausse
Lors que ie fournis le poisson.
Las ! si ce membre eust l’arrogance
De foüiller trop les lieux sacrez,
Qu’on luy pardonne son offence,
Car il pleure assez ses pechez.
EPIGRAMMES.
I.
Amour est vne affection
Qui par les yeux dans le cœur entre,
Puis par vne defluction
S’escoule par le bas du ventre.
II.
Madelon n’est point difficile
Comme vn tas de mignardes sont,
Bourgeois & gens sans domicile
Sans beaucoup marchander luy font,
Vn chacun qui veut la racoustre,
Pour raison elle dit vn poinct,
Qu’il faut estre putain tout outre,
Ou bien du tout ne l’estre point.
III.
Hier la langue me fourcha,
Deuisant auec Anthoinette,
Ie dis f…, & ceste finette
Me fit la mine & se fascha.
Ie descheus de tout mon credit,
Et vis à sa couleur vermeille,
Qu’elle aimoit ce que i’auois dit,
Mais en autre part qu’en l’oreille.
IV.
Lors que i’estois comme inutile
Au plus doux passe-temps d’Amour,
I’auois vn mary si habile
Qu’il me caressoit nuict & iour.
Ores celuy qui me commande
Comme vn tronc gist dedans le lict,
Et maintenant que ie suis grande,
Il se repose iour & nuict.
L’vn fut trop vaillant en courage,
Et l’autre est trop alangoury,
Amour, rends-moy mon premier aage,
Ou rends moy mon premier mary !
V.
Dans vn chemin vn pays trauersant
Perrot tenoit sa Iannette accollée,
Si que de loin aduisant vn passant,
Il fut d’aduis de quitter la meslée,
Pourquoy fais-tu, dict la garce affolée,
Tresue du cu, ha ! dit-il, laisse moy,
Ie voy quelqu’vn, c’est le chemin du Roy.
Ma foy, Perrot, peu de cas te desbauche.
Il n’est pas faict plustost comme ie croy,
Pour vn pieton que pour vn qui cheuauche.
VI.
Lizette à qui l’on faisoit tort,
Vint à Robin toute esplorée,
Ie te prie donne-moy la mort,
Que tant de fois i’ay desirée.
Luy, qui ne la refuse en rien,
Tire son… vous m’entendez bien,
Et au bout du ventre il la frappe.
Elle qui veut finir ses iours,
Luy dit, mon cœur, pousse tousiours,
De crainte que ie n’en réchappe :
Mais Robin, las de la seruir,
Craignant vne nouuelle plainte,
Luy dit, haste-toy de mourir,
Car mon poignard n’a plus de pointe.
Stances.
Si vostre œil tout ardant d’amour & de lumiere,
De mon cœur votre esclaue est la flamme premiere,
Que comme vn Astre sainct ie reuere à genoux,
Pourquoy ne m’aymez-vous ?
Si vous que la beauté rend ores si superbe,
Deuez comme vne fleur qui flestrit dessus l’herbe,
Esprouuer des saisons l’outrage & le courroux,
Pourquoy ne m’aymez-vous ?
Voulez-vous que vostre œil en amour si fertille,
Vous soit de la nature vn present inutille ?
Si l’Amour comme vn Dieu se communique à tous,
Pourquoy ne m’aymez-vous ?
Attendez-vous vn iour qu’vn regret vous saisisse ?
C’est à trop d’interest imprimer vn supplice.
Mais puis que nous viuons en vn aage si doux,
Pourquoy ne m’aymez-vous ?
Si vostre grand’ beauté toute beauté excelle,
Le Ciel pour mon malheur ne vous fit point si belle :
S’il semble en son dessein auoir pitié de nous,
Pourquoy ne m’aymez-vous ?
Si i’ay pour vous aymer ma raison offensée,
Mortellement blessé d’vne flesche insensée,
Sage en ce seul esgard que i’ay beny les coups,
Pourquoy ne m’aymez-vous ?
La douleur m’estrangeant de toute compagnie,
De mes iours malheureux a la clarté bannie,
Et si en ce malheur pour vous ie me resous,
Pourquoy ne m’aymez-vous ?
Fasse le Ciel qu’en fin vous puissiez recognoistre
Que mon mal a de vous son essence & son estre :
Mais Dieu puis qu’il est vray, yeux qui m’estes si doux,
Pourquoy ne m’aymez-vous ?
Complainte.
Stances.
Vous qui violentez nos volontez subiectes,
Oyez ce que ie dis, voyez ce que vous faictes :
Plus vous la fermerez, plus ferme elle sera,
Plus vous la forcerez, plus elle aura de force.
Plus vous l’amortirez, plus elle aura d’amorce,
Plus elle endurera, plus elle durera.
Cachez-la, serrez-la, tenez-la bien contrainte,
L’atache de nos cœurs d’vne amoureuse estraincte
Nous couple beaucoup plus que l’on ne nous desioinct ;
Nos corps sont desunis, nos ames enlacees,
Nos corps sont separez & non point nos pensees :
Nous sommes desunis, & ne le sommes point.
Vous me faictes tirer profit de mon dommage,
En croissant mon tourment vous croissez mon courage ;
En me faisant du mal vous me faictes du bien,
Vous me rendez content me rendant miserable,
Sans vous estre obligé ie vous suis redeuable,
Vous me faictes beaucoup & ne me faictes rien.
Ce n’est pas le moyen de me pouuoir distraire,
L’ennemy se rend fort voyant son aduersaire,
Au fort de mon malheur ie me roidis plus fort.
Ie mesure mes maux auecques ma constance :
I’ay de la passion & de la patience,
Ie vis iusqu’à la mort, i’ayme iusqu’à la mort.
Bandez vous contre moi : que tout me soit contraire,
Tous vos efforts sont vains, & que pourrez-vous faire ?
Ie sens moins de rigueur que ie n’ay de vigueur.
Comme l’or se rafine au milieu de la flamme,
Ie despite ce feu où i’espure mon ame,
Et vay contre-carrant ma force & ma langueur.
Le Palmier genereux, d’vne constante gloire
Tousiours s’opiniastre à gaigner la victoire,
Qui ne se rend iamais à la mercy du poids,
Le poids le faict plus fort & l’effort le renforce,
Et surchargeant sa charge on renforce sa force.
Il esleue le faix en esleuant son bois.
Et le fer refrappé sous les mains résonnantes
Deffie des marteaux les secousses battantes,
Est battu, combattu & non pas abbatu,
Ne craint beaucoup le coup, se rend impenetrable,
Se rend en endurant plus fort & plus durable,
Et les coups redoublez redoublent sa vertu,
Par le contraire vent en soufflantes bouffées
Le feu va ratisant ses ardeurs estouffées :
Il bruit au bruit du vent, souffle au soufflet venteux,
Murmure, gronde, cracque à longues hallenees,
Il tonne, estonne tout de flammes entonnees :
Ce vent disputé bouffe & bouffit despiteux.
Le faix, le coup, le vent, roidit, durcit, embraze
L’arbre, le fer, le feu par antiperistase.
On me charge, on me bat, on m’esuente souuent.
Roidissant, durcissant & bruslant en mon ame,
Ie fais comme la palme & le fer & la flamme
Qui despite le faix & le coup & le vent.
Le faix de mes trauaux esleue ma constance,
Le coup de mes malheurs endurcit ma souffrance,
Le vent de ma fortune attise mes desirs.
Toy pour qui ie patis, subiect de mon attente,
O ame de mon ame, sois contente & constante,
Et ioyeuse iouys de mes tristes plaisirs.
Nos deux corps sont à toy, ie ne suis plus que d’ombre,
Nos ames sont à toy, ie ne sers que de nombre,
Las, puis que tu es tout, & que ie ne suis rien,
Ie n’ay rien en t’ayant, ou i’ay tout au contraire.
Auoir, & rien, & tout, comme se peut-il faire ?
C’est que i’ay tous les maux, & ie n’ay point de bien.
I’ay vn ciel de desirs, vn monde de tristesse,
Vn vniuers de maux, mille feux de détresse,
I’ay vn ciel de sanglots & vne mer de pleurs,
I’ay mille iours d’enuis, mille iours de disgrace,
Vn printemps d’esperance, & vn hyuer de glace,
De souspirs vn automne, vn esté de chaleurs.
Clair soleil de mes yeux, si ie n’ay ta lumiere,
Vne aueugle nuee enuite ma paupiere,
Vne pluie de pleurs decoule de mes yeux,
Les clairs esclairs d’amour, les esclats de son foudre
Entrefendent mes nuicts & m’ecrasent en poudre :
Quand i’entonne mes cris, lors i’estonne les Cieux.
Vous qui lisez ces vers larmoyez tous mes larmes,
Souspirez mes souspirs vous qui lisiez mes Carmes,
Car vos pleurs & mes pleurs amortiront mes feux,
Vos souspirs, mes souspirs animeront ma flame,
Le feu s’estaint de l’eau & le soufle l’enflamme.
Pleurez doncques tousiours & ne souspirez plus.
Tout moite, tout venteux, ie pleure, ie souspire
Pour esteignant mon feu, amortir le martyre,
Mais l’humeur est trop loing, & le soufle trop pres.
Le feu s’esteint soudain, soudain il se renflamme.
Si les eaux de mes pleurs amortissent ma flamme,
Les vents de mes desirs la ratisent apres.
La froide Sallamandre au chaud antipatique,
Met parmy le brasier sa froideur en pratique,
Et la bruslante ardeur n’y nuict que point ou peu ;
Ie dure dans le feu comme la Sallamandre,
Le chaud ne la consomme, il ne me met en cendre,
Elle ne craint la flamme, & ie ne crains le feu.
Mais elle est sans le mal, & moy sans le remede,
Moi extremement chaud, elle extremement froide,
Si ie porte mon feu, elle porte son glas,
Loing ou pres de la flamme, elle ne craint la flamme,
Ou pres ou loing du feu, i’ay du feu dans mon ame,
Elle amortit son feu, & ie ne l’esteins pas.
Belle ame de mon corps, bel esprit de mon ame,
Flamme de mon esprit & chaleur de ma flamme,
I’enuie tous les vifs, i’enuie tous les morts,
Ma vie, si tu veux, ne peut estre rauie,
Veu que ta vie est plus la vie de ma vie
Que ma vie n’est pas la vie de mon corps.
Ie vis par & pour toy ainsi que pour moy mesme,
Tu vis par & pour moy ainsi que pour toy mesme :
Nous n’auons qu’vne vie & n’auons qu’vn trespas.
Ie ne veux pas ta mort, ie desire la mienne,
Mais ma mort est ta mort, & ma vie est la tienne,
Aussi ie veux mourir & ie ne le veux pas.
Stances povr la belle Cloris.
Si le bien qui m’importune
Peut changer ma condition,
Le changement de ma fortune
Ne finit pas ma passion.
Mon amour est trop legitime,
Pour se rendre à ce changement,
Et vous quitter seroit vn crime
Digne d’vn cruel chastiment.
Vous avez dessus moy, madame,
Vn pouuoir approuué du temps,
Car les vœux que i’ay dans mon ame
Seruent d’exemple aux plus contents.
Quelque force dont on essaye
D’assubiettir ma volonté,
Ie beniray tousiours la playe
Que ie sens par vostre beauté.
Ie veux que mon amour fidelle
Vous oblige autant à m’aymer
Comme la qualité de belle
Vous faict icy bas estimer.
Mon ame à vos fers asseruie,
Et par amour, & par raison,
Ne peut consentir que ma vie
Sorte iamais de sa prison.
N’adorant ainsi que vos chaisnes,
Ie me plais si fort en ce lien,
Qu’il semble que parmy mes peines
Mon ame gouste quelque bien.
Vos vœux où mon ame se fonde,
Me seront à iamais si chers
Que mes vœux seront en ce monde
Aussi fermes que des rochers.
Ne croyez donc pas que ie laisse
Vostre prison qui me retient,
Car iamais vn effect ne cesse,
Tant que la cause le maintient.
EPIGRAMMES.
I.
Faut auoir le cerueau bien vide
Pour brider des Muses le Roy ;
Les Dieux ne portent point de bride,
Mais bien les asnes comme toy.
II.
Le violet tant estimé
Entre vos couleurs singulieres,
Vous ne l’auez iamais aimé,
Que pour les deux lettres premieres.
III.
L’argent, tes beaux iours & ta femme
T’ont fait ensemble vn mauuais tour,
Car tu pensois au premier iour
Que Ieanneton deust rendre l’ame.
Estant ieune & bien aduenant,
Tu tromperois incontinent
Pour ton argent vne autre dame.
Mais, Iean, il va bien autrement :
Ta ieunesse s’est retirée,
Ton bien s’en va tout doucement,
Et ta vieille t’est demeurée.
IV.
Quelque moine de par le monde
Preschoit vn iour dans vne pippe,
Et par le pertuis de la bonde,
Paroissoit vn bout de sa trippe.
Gardons nous bien qu’il ne nous pippe,
Dirent les Dames en riant.
Lors dict le prescheur en criant,
Tout remply de courroux & d’ire,
Tout beau, paix là, laissez moy dire,
Ou par Dieu vous irez dehors,
Que le diable qui vous fait rire,
Vous puisse entrer dedans le corps.
V.
TOMBEAV D’VN COVRTISAN.
Vn homme gist sous ce tombeau,
Qui ne fut vaillant qu’au bordeau,
Mais au reste plein de diffame :
Ce fut, pour vous le faire court,
Vn Mars au combat de l’amour,
Au combat de Mars vne femme.
APPENDICE.
POUR M. LE DAUPHIN.
Delos flottant sur l’onde s’agitoit
Ains que Phebus en elle eust pris naissance ;
Ainsy la France en l’orage flottoit
Lorsque naquit vn soleil à la France.
Sainte Latonne, ardent but de nos vœux,
Par ta vertu si chaste & si feconde,
Pour assurer la terre à ses nepueux,
De petits dieux tu repeuples le monde,
Et, relevant notre empire abattu
Tu le remets en sa base si ferme,
Qu’estant sans fin, ainsi que ta vertu
Il n’est du Ciel limité d’aucun terme.
SUR UN LIVRE DU LEGER ET DU PESANT
Fait par le Cardinal du Perron.
Cher lecteur, ce livre present
Est du leger & du pesant,
Mais il a, pour en bien iuger,
Moins de pesant plus de leger.
SUR LA TRADUCTION DU LIVRE DE L’ENEIDE
Par le même Cardinal.
Au lieu de precher l’Evangile
Il traduit les vers de Virgile.
DU CARDINAL DU PERRON.
Quand Paris fors Enone, aymera rien au monde,
Xante retournera contre son propre cours.
Xante, retourne donc contre le flus de l’onde :
Paris delaisse Enone, & fait d’autres amours.
EPIGRAMME.
Quand il disne il tient porte close,
Elle est fermee aux survenans,
Et toute nuit quand il repose,
Elle est ouverte à tous venans.
Ie ne l’ay pas desagreable,
C’est à luy sagement vescu,
Toutefois ce n’est pas à table,
C’est au lit qu’on le fait cocu.