CHAPITRE PREMIER
CONCORDANCE
Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu où, il n'y avait rien de méridional. Quand il eut dix ans, on le mit au collège où, dans une grande misère physique (sommeils écourtés, froids et humidité des récréations, nourriture grossière), il dut vivre parmi les enfants de son âge, fâcheux milieu, car à dix ans ce sont précisément les futurs goujats qui dominent par leur hâblerie et leur vigueur, mais celui qui sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, à dix ans est encore dans les brouillards.
Il fut initié au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on pût voir; d'une seule main ce pédagogue arrachait l'oreille d'un élève qui de plus en devenait ridicule.
Comme son tour d'esprit portait notre sujet à généraliser, il commença dès lors à ne penser des hommes rien de bon.
Étant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et son agitation faite d'orgueil et de malaise déplut.
Bientôt, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des lectures qui lui donnèrent sur les choses des certitudes hâtives et pleines d'âcreté.
Le roi Rhamsès II est blâmé par les conservateurs du Louvre, ayant usurpé un sphinx sur ses prédécesseurs. Le jeune homme de qui je parle inscrivit de même son nom sur des troupes de sphinx qui légitimement appartenaient à des littérateurs français. Il s'enorgueillit d'étranges douleurs qu'il n'avait pas inventées.
On serait tenté de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits curieux, aux poésies de Heine, au Thomas Graindorge de Taine, à la Tentation de saint Antoine, aux Fleurs du Mal; il lut cela en effet et bien d'autres littératures, des pires et des meilleures, mais surtout dans «les bibliothèques de quartier» du lycée, il se passionnait pour les doctrines audacieuses qui sont mieux exposées que réfutées par la lignée classique qui va du charmant Jouffroy à M. Caro. Là est le grand secret de l'éducation d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on prétendait ne lui faire connaître que pour les accabler à ses yeux. A dix-huit ans, il était gorgé des plus audacieux paradoxes de la pensée humaine; il en eût mal développé l'armature, c'est possible, mais il s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux visions suivantes auxquelles on a gardé leur dessin de songe augmenté peut-être par le recul.
DÉPART INQUIET
Il rencontra le bonhomme
Système sur la bourrique
Pessimisme.
Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main s'acheminent et le soleil les conduit.
—Prenez garde, ami, n'êtes-vous pas sur le point de vous ennuyer?
Sur ses lèvres, son âme exquise souriait au jeune homme, et les jonquilles s'inclinaient à son souffle léger.
—N'espérons plus, dit-il avec lassitude, que ma pâleur soit la caresse livide du petit jour; je me trouble de ce départ. Jadis, en d'autres poitrines, mon coeur épuisa cette énergie dont le suprême parfum, qui m'enfièvre vers des buts inconnus, s'évapora dans la brume de ces sentiers incertains.
De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nénuphar, la jeune fille saisit une libellule dont l'émail vibre, et, jetant vers le soleil l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingénument elle souriait.—Mais lui contemple sa pensée qui frissonne en son âme chagrine.—Elle reprit avec honnêteté:
—Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la rosée et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaître leur douceur?
—Ah! près des maîtres qui concentrent la sagesse des derniers soirs, que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon rêve matinal possède ce qu'il soupire!
—Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnée tel que vous m'apparaissez, ne vous plaît-il pas de persister?
Il décroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs heureuses, il errait parmi la frivolité des libellules.
Cependant elle le suivait de loin, délicate et de hanches merveilleuses.
Sur l'herbe, au long d'une rivière jonchée de palmes, de palmipèdes et d'enfants troussés et vifs, près de sa maison solitaire où fraîchit la brise dans les stores, le maître, adossé à un osier mort, contemple la fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vêtement, sa face blême aux larges paupières, son attitude professorale et retranchée, en aucun lieu ne trouveraient leur atmosphère.
Le jeune homme s'arrête, et son coeur battait d'approcher la vérité.
Le miroir bleuâtre frissonna du plongeon des canards huppés de vert, aux becs jaunes et claquant; parmi la lumière éclatante jaillissait le rhythme lourd des lavandières. Lentement et sans découvrir ses yeux, le maître lui parla:
—Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents mètres bornent mon activité. Combien d'esprits naissent au bout du chemin; et leur sentier était terminé qu'ils marchaient encore en lisière.
Les canards balancés, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la grève.
—Monsieur, reprit-il avec solennité, des jeunes hommes pour l'ordinaire m'entourent, qui se font habiller à Londres par des tailleurs dont ils parlent la langue. Ils suivent mes promenades où me porte un ânon qui m'économise une perte de chaleur préjudiciable à l'activité cérébrale. Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?
Parmi les fleurs, au pâturage, une bourrique sellée se leva, et cependant que de ses longs yeux, doucement voilés de cils, elle inspectait le jeune homme ému, sa plainte serpentait vers les cieux. «Une belle ânesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le garantis.» C'est en ces termes qu'un vétérinaire lui proposa cette acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne peux-tu entendre le maître, tandis qu'il détaille tes qualités et ton humour, juché sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et circonspectes! Des gens courbés sur leurs champs se redressent; ils abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent. Cependant le maître murmure:
—«Tout est là; répandre les fleurs préférées sous les quarante ans de vie moyenne qu'à notre majorité nous entreprîmes. Satisfaisons nos appétits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire. Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guère à cette heure que les viandes grillées vivement cuites et les déclamations un peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque satisfaction, fût-ce à être très malheureux. La réflexion est une bonne gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tâter le pouls à nos émotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il que rien de l'extérieur ne vienne troubler cet apaisement: «Ayez de l'argent et soyez considéré.»
La chaleur frémissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait à la parole de son maître vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.
Vous fûtes sage, bourrique, à cette heure. Un fossé vous présentait son herbe drue et son eau éclatante que fendillent les genêts. Vous arrêtâtes leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la halte ombreuse, le pain tiré de la poche et qu'on se partage. Des paroles, même excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les yeux discrètement fermés, avec la longue figure d'un contemplateur qui dédaigne jusqu'aux méditations, vous demeuriez entre eux deux, remâchant votre goûter, et vos longues oreilles d'argent dressées comme une symbolique bannière par-dessus leurs têtes inquiètes, cependant que votre maître et le mien reprenait son enseignement:
«Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicité et très vieux. Vous voilà installé dans l'argent et la considération; vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel, hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appétits, vos vices et vos vertus les plus exaspérés, et le dernier de vos caprices se détache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses un parfum, un suffisant dégoût des hommes et des femmes en vous se lèvera.
«Des hommes d'abord, car près d'eux votre expérience s'instruisit de plus loin: vous eûtes leur sottise pour compagne, alors que vous grandissiez sous la brutalité des camarades et l'imbécillité des maîtres; vous méprisâtes de suite la grossièreté de leur fantaisie et la lourdeur de leurs ébats; vous répugniez à leurs plaisirs et au serrement de leurs mains gluantes; mais le hasard élut quelques-uns vos amis.—Hélas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant à soi, se déchire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser, sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes, il est quelque agrément à consoler et confesser autrui: à s'épancher après que l'on a bu. Mais pour ces fins régals d'analyste, faut-il tant d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de suffisants prétextes à déguster l'expansion, cette tisane du noctambule?
«Ce qui est doux, mystérieux et regrettable dans l'appétit d'amitié, c'est les premiers moments qu'elle s'éveille, alors que les parties se connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se piquent point de franchise.—Toutefois, considérez ceci: deux chiens se rencontrent; ils s'abordent, se félicitent, s'inspectent, et, quand ils odorent à leur gré, les jeux commencent: aimables indécences, manger qu'on partage et qu'on se vole, toutes les émulations; puis, lassés, ils s'éloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends que, parmi les hommes, la société est un peu mêlée pour ce mode de vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.
«Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilités, qui soupirent depuis des siècles au fond des consciences humaines, ne se lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres aux grenouilles crépusculaires coassant dans la campagne. A l'heure où la lune s'allume, où les bêtes féroces jadis assaillaient nos lointains aïeux, où naguère s'embuscadaient nos pères paraphant des alliances dans la chair des assassinés, à cette heure étoilée qui frissonne du gémissement des fiévreux et du perpétuel soupir des amantes, une langueur nous pénètre, un effroi de la solitude, une élévation mystique et des désirs assez vifs,—et s'avance pour triompher la femme.
«Celle-là nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre égotisme. Et puis, très jeunes parlent les sens. Cela ne dure guère. Les sports, quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation d'une heure oisive, qu'un spécifique aux bâillements et aux nourritures échauffantes. Mais la reposante bêtise, l'esprit tout extérieur (la finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui caresse, l'alanguissement souple et tiède d'un corps qui se confie), c'est ce qu'ignore le jeune mâle et que ne peut oublier l'honnête homme affiné et fatigué.
«Hélas! quand il atteint cette maturité de savoir choisir ses baisers, elles sont parties les petites jeunes et fraîches, dont le caprice est délicieux, car, à la naïveté et à toute la virginité de coeur des amours pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses écloses du matin (préférables au bouton orgueilleux et intact, comme à la fleur parfumée d'essence, soutenue d'acier et malgré tout découragée), les jeunes amantes ont de l'appétit, une âme amusante à fleur de peau, une pâleur qui leur donne un caractère de passion; et leur corps est frais. Étant gourmandes de sottises, elles s'attachent à la jeunesse. Quelque Méridional bientôt les entraînera, ravies et bondissantes, vers des locaux tumultueux.—Très vite l'homme chauve se lassera des caprices changeants, à cause des réveils trop froids et des soirées déçues, à cause aussi de la cuisine d'amour à jamais humiliante et pareille, à cause des nuques percées de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu d'amour et d'amitié, il s'enfoncera plus avant dans la vie intellectuelle.
«Très sec, opulent et considéré, il connaît alors la douceur de tendre son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'égoïstes jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides où, fort bien installé, l'on rêve de Baruch de Spinoza qui, lassé de méditation, sourit aux araignées dévorant des mouches, et ne dédaigne pas d'aider à la nécessité de souffrir,—où l'on assiste Hypathie, la servante de Platon et d'Homère, très vieille et très pédante,—où l'on s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-même devant l'immortel trésor des bibliothèques.
«Peu à peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idée qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation même n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannée, et que rien ne vaut que par la forme du dire.
«Et cette forme, si belle que les plus parfaits des véritables dandies ont frissonné, jusqu'à la névrosthénie, de l'amour des phrases, cette forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette beauté du verbe, plastique et idéale et dont il est délicieux de se tourmenter,—on l'explique, on la démonte; elle se fait d'épithètes, de cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils avilissent; et tout cela écoeure à la longue, comme une liqueur trop douce, comme la comédie d'amitié, comme encore les baisers que probablement vous désirez....»
(Une émotion ridicule tenait à la gorge le pauvre homme, et son compagnon connut l'orgueil d'être amer.)
Il se tut. La brume tombait avec sa fraîcheur. Ils se levèrent; et tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu vers l'inconnu:
«Qu'importe! ceux-là ont souffert que je raconte, mais ils firent chanter à leur indépendance les chansons qu'ils préféraient; à toute heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le néant: leur vie fut telle qu'ils daignèrent. Et je ne crois pas qu'un homme raisonnable hésite jamais à mener les mêmes expériences.»
Dans l'ombre plus épaisse ils se hâtaient en silence. Lui flattait le garrot de la bourrique et même, s'étant penché, il l'embrassa. La bête approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient sous la lune apaisante.
La vieille domestique (admirable de bon sens, tout à fait dans la tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maître; elle dit simplement: «Vous n'êtes guère raisonnables, messieurs,» mais l'inquiétude faisait trembler sa voix. Et peu après, ils l'entendirent injurier la bourrique: «Bête d'Allemagne, sac à tristesse,» et des jurons, je crois. Le maître s'interrompit pour sourire, il haussa légèrement les épaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille judicieuse, ces messieurs n'étaient guère raisonnable.
Et soulevant ses paupières, il regarda le jeune homme qui s'était laissé glisser à terre. Peut-être tant de lassitude l'effraya; peut-être dans ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'épaule à petits coups: «Qui sait!—cela du moins nous fit passer une journée.—D'ailleurs, nos idées influent-elles sur nos actes?—Et quand nous savons si peu connaître nos actes, pouvons-nous apprécier nos idées?—Attachons-nous à l'unique réalité, au Moi.—Et moi, alors que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guérir tous mes mépris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures et leur deuil, qui n'ont que faire des charités de leurs frères et de la paix des religions; leur orgueil se réjouit de reconnaître un monde sans couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de repousser comme vaines toutes les dilections qui séduisent les enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur âme, ce vaste charnier de l'univers.»
C'était une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet adolescent qu'un homme chauve et très renseigné, d'une voix grandie, lui attestant par la poussière des traditions la détresse d'être, et reniant le passé et l'avenir et la Chimère elle-même, à cause de ses ailes décevantes.—Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas qui vacillent, le troupeau des inconséquences; une grande fatigue l'affaissait au départ, devant la prairie des foules. Et son âme demeura parmi tant de débris, solitaire au fossé de son premier chemin.
Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait toute une claire journée de prairie; la tendresse de la lune nimbait l'éclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraîche sur un front brûlant.
—Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idées qui planent et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin que vous; où vous raisonnez, nous pénétrons d'un trait de notre coeur, nous pensons si fin que des nuances familières à nos âmes échappent à vos formules, peut-être même à nos soupirs.
—Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur ému, est-ce que vous existez donc, vous, mon amie! et il sanglotait sur le sable.
—Cela dépend, reprit l'enfant avec tranquillité, mais tout d'abord, puisque vous avez pénétré les apparences et les convenances, courez les oublier avec nous qui savons être ignorantes. Nous respectons des voiles légers, qui n'entravent guère nos caprices; nous négligeons le triomphe ingénu de supprimer des ombres. Que des âmes un peu épaisses se débattent avec le reflet de leur vulgarité; vivons des enchantements qui n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes bras te sourient des songes. Et s'il était vrai que toutes choses eussent perdu leur réalité pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer ou d'instituer en ton rêve le mal et la laideur, mais daigne désirer pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.
—Quoi, dit-il, relevant son visage lassé, aspirer à quelque but! n'est-ce pas oublier la sagesse?
—Assez conté de bêtises, aujourd'hui! fit-elle ingénument en se pendant au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends à sourire. Pour tes désirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et puisqu'il faut absolument à ta faiblesse un maître, daigne te guider désormais sur mon inaltérable futilité.
Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre constellé de pétales de roses.