CHAPITRE DEUXIÈME


CONCORDANCE

Par luxure assurément et par désir de paraître, il fit le geste de l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiène s'y prêtaient.

Ces personnes à défaut d'urbanité de coeur n'offraient pas même ces lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les séparations.

Fréquemment donc il se chagrina.


Et les soirs suivants, jusqu'à l'aube, s'échauffant l'imagination, il ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et pénétrants, en sorte qu'elle devint digne de son désir de se désoler et de la niaiserie inévitable de son âge.


TENDRESSE

Combien je t'aurais aimé si je ne
savais qu'il n'y a qu'un Dieu.
L'ARÉOPAGITE.
C'est un baiser sur un miroir.

Au soir, une douce tiédeur emplit l'air violet où se turent enfin les oiseaux; et parmi les saules, au bord des étangs, le jeune homme et la jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.

Elle avait de longs cils, des cheveux dénoués, des draperies flottantes et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa baguette, à coups légers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son fin visage à demi tourné souriait au jeune homme. Et lui, couché parmi les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image balancée sur les étangs.


Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:

—Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensées que vous voulez accueillir à cette heure? Daignez comprendre ce qui me plaît parmi ces saules. Voulez-vous donc que je rougisse?

Mais elle s'interrompit de sourire, inquiète de ce jeune homme si las, devinant peut-être qu'il contemplait là-bas, plus loin que tout désir, le temple de la Sagesse Éternelle vers qui les plus nobles s'exaltent. Elle posa sa main délicate sur les yeux du jeune homme.

—Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et pourquoi faut-il donc que tu m'écartes, pourquoi te peiner, de mon sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.

Mais lui répondit à cette amoureuse, avec une légère fatigue:

—Ne connais-tu pas aussi ceux-là qui dédaignent vos frissons et n'ont pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupières lourdes!

Et comme elle ne répondait point et qu'il craignait toute tristesse, il leva les yeux de sa vague image balancée sur l'eau, pour regarder la jeune femme. Debout dans la lucidité de ce soir or et rosé,—un oiseau comme une flèche dans le ciel entrait,—d'un geste pur, elle entr'ouvrit son manteau et révéla son corps dont la ligne était franche, la chair jeune et mate.

Sa nudité eût assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge exaltaient sur sa taille une gorge fraîche et rougissante. Mais le jeune homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolée dans la brise et, l'ayant avec grâce baisée, la ramena sur les charmes de la jeune femme. Il souriait et il disait:

—J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce léger travers, comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui fléchirait et toutes ces grâces peut-être inoubliables. Je sais que la petite ligne du sourire des femmes trouble la pensée des sages et, pour nous, la nuance des nuages même. Dans vos prunelles mon image serait plus agitée qu'au miroir de ces étangs rafraîchis par la brise.

Elle se laissa glisser sur la grève et, cachant contre lui son visage, elle gémissait:

—Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu écoutas ce qui monte du passé, et les morts t'auront mangé le coeur. Veux-tu donc être ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais peut-être t'inquiètes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et que je défie toutes les femmes.

Et lui souriant de cette révolte ingénue:

—Les femmes, amie! crains plutôt ce désir d'amour où je me pâme malgré mon âme. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'éveille mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et souffrez que je ne m'échappe pas à moi-même.

Hélas! cette musique plaintive mit une joie qui me gâte sa tendresse aux lèvres si fines et dans les cils très longs de la jeune fille. Son oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce coeur. Créature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que bat la vie chez les élus. Parce que le sein du jeune homme palpitait, elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses cheveux épars, elle éparpilla dans l'ombre son rire joyeux.


Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune rougissant. Ce profond paysage d'où affleuraient des branches raides et la plainte monotone des campagnes noyées dans la nuit, fut-il si enchanteur, ou leurs âmes avaient-elles atteint ces équilibres furtifs que parfois réalisent deux illusions entrelacées; brûlaient-elles de cette ardeur intime qui vaporise toute inquiétude? Qu'importe le mot de leur fièvre dévorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons onctueux, dans le silence pénétrant et la fraîcheur féconde, la même allégresse, en leurs poitrines allégées d'un même poids, rhythmait leurs pensées et leur sang; et c'est ainsi qu'étendus côte à côte, sans se mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours on regrettera sous la pluie dorée de midi, ils ne furent plus qu'un frissonnement du bonheur impersonnel.—Nuances des musiques très lointaines qui fondez les plus ténues subtilités! limites où notre vie qui va s'affaisser déjà ne se connaît plus! seules peut-être effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliées.

Et lui, le premier, murmura: «Ai-je raison de me croire heureux?»

La jeune femme se souleva, ses seins peut-être haletaient faiblement. Un rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanées se penchaient comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de noblesse qu'en cette lassitude précoce. A cette minute il semble qu'elle se troubla de cette pâleur et de ces lignes inquiètes. Absente, elle prononça ce mot, si vulgaire: «Que vous êtes joli, mon amour!»

Alors soudain il eut au coeur une fêlure légère, la première fêlure d'amour, par où s'enfuit le parfum de sa félicité, et se relevant, il froissa les deux fleurs.

—Ah! combien je le prévoyais! vous daignez goûter quelques formes où j'habite, et jamais vous n'atteindrez à m'aimer moi-même, car votre caprice peut-être ne soupçonne même pas sous mes apparences mon âme. Ah! mon incertaine beauté qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensée! mes incertitudes, où trébuche mon élan! tous ces sentiers que je piétine! tout ce vestiaire, c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre âme?

Et une rougeur avivait son teint délicat. Pouvait-elle comprendre! Elle attira doucement la tête du jeune homme sur son sein; elle posa sa main un peu tiède sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le berçait; en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se réchauffe et qui s'endort.... Puis il entrevit peut-être ce temple de la sagesse qui fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisées, les plaça dans sa chevelure; et ces frêles mortes faisaient la plus touchante parure qu'une amoureuse eût jamais pour se faire aimer. Tel était son charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux déroulés et fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser à elle. Mais un malaise, un regret informe de la solitude flottait en son âme tandis qu'ils descendaient vers la vallée. Et comme il était ému il jugea bon de se révéler a son amie.


—«Mon âme, disait-il, ces légendes où notre mémoire résume la vie des plus passionnés, ce sentiment qui m'entraîne vers toi, et même l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces délicatesses, les plus raffinées que nous puissions connaître, ne sont que frivoles papillons dont use l'Idée pour dépister les poursuites vulgaires. Ma lassitude, qui t'étonna, se complaît à sourire de ces furtives apparences et à tressaillir du frôlement de l'Inconnu. J'aime aspirer vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon désir aura ramassé son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer uniquement l'irréel, ne puis-je dire, ô mon amie, que je possède l'immuable et l'absolu, moi qui réduisis tout mon être à l'espoir d'une chose qui jamais ne sera.

«Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obéir, c'est encore la paix; mais peut-être fausseras-tu, à me donner trop de bonheur, le délicat appareil de mon rêve! Ta beauté est charmante et robuste, épargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un tendre oreiller à mes lassitudes, un doux sentiment jamais défleuri, pareil à ces affections déjà anciennes qui sont plus indulgentes peut-être que le miel des débuts et dont la paisible fadeur est touchante comme ces deux fleurs fanées en tes cheveux. Et l'un près de l'autre, souriant à la tristesse, et souriant de notre bonheur même, fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, à contempler la théorie des idées qui passent, froides et blanches et peut-être illusoires aussi, dans le ciel mort de nos désirs; et parmi elles serait l'amour; et si tu veux, mon âme, nous aurons un culte plus spécial et des formules familières pour évoquer les illustres amours, celles de l'histoire et celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous aimer nous-mêmes.»


La chevelure de la jeune femme, soulevée par le vent, vint baiser la bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa pensée qu'il se tut, impuissant à saisir ses propres subtilités; et seule la fraîcheur, où soupiraient les fleurs du soir, n'eût pas froissé la délicatesse de son rêve.

L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se perdait parmi toutes ces choses; et peut-être s'étonnait-elle, étant jeune et de bonne santé.

Ah! ce sable qui gémissait sous leurs pieds dans la vallée silencieuse, pourra-t-il jamais l'oublier?

Dans cette volupté, un égoïsme presque méchant l'isolait peu à peu; jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.

Çà et là, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlaçaient, et il rougit soudain à songer que peut-être son sentiment n'était pas unique au monde.

Mais la jeune fille l'entraînait; légère parmi ses draperies et ses cheveux indiqués dans le vent, elle courait au bosquet qu'éclairent violemment les chansons et le vin. Sous des arbres très durs, sous des torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs gesticulants, deux lutteurs s'enlaçaient. D'une beauté choquante, ils roulèrent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs délicates de ses cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....—Au reproche du jeune homme, elle répondit sans même le regarder, Dieu sait pourquoi: «J'adore la gymnastique.» D'une grâce un peu exagérée, elle n'en était que plus émouvante.

Il s'éloigna, et le souci de paraître indifférent ne lui laissait pas le loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.

Comment avait-il osé cette chose irréparable, peut-être briser son bonheur?

D'où lui venait cette énergie à se perdre?—Il fut choqué de passer en arguties les premières minutes d'une angoisse inconnue.—Mais sa douleur est donc une joie, une curiosité pour une partie de lui-même, qu'il se reproche de l'oublier?—En effet, il est fier de devenir une portion d'homme nouveau.—Il se perdait à ces dédoublements. Sa souffrance pleurait et sa tête se vidait à réfléchir. Une tristesse découragée réunit enfin et assouvit les différentes âmes qu'il se sentait. Il comprit qu'il était sali parce qu'il s'était abaissé à penser à autrui.

Balançant ses bras dans la nuit, sans but, il rêva de la douceur d'être deux.

Et, penché sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit debout parmi des hommes. Cette pensée lui fut une sensation si complète de sa douleur, qu'il atteignit à cette sorte de joie du fiévreux enfin seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurité, soudain il s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les morts, ceux-là mêmes qui lui avaient mangé le coeur, comme elle disait, riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les nuages l'enveloppaient, répétant ce mot «Jamais» qui barrera sa vie.—Combien de temps durèrent ces choses?

Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils très longs, et il se leva brusquement, le cou serré. Seules des larmes glissaient sur son visage.


Et je ne sais s'il s'aperçut qu'il gravissait vers le temple de la Sagesse éternelle.


Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme releva son front, rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des hymnes.

Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les blêmes enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie pour animer une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, transverberées de ces flèches glorieuses qui sont les pensées des sages, gisaient sur les parvis du lieu que nous rêvons.—Lui, porteur du signe d'élection, il pénétra dans le Temple.

Là, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre sentimental; une froide clarté stagnante est épandue sur la foule des sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immémorial effrite les groupes cramponnés à des convictions diverses; il sépare et il joint; il brise ceux-là qui se déchirent pour aider à l'Idéal, il ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette à tous les rivages des systèmes, des éloquences et des crânes fêlés; parfois une certitude, comme une furtive écume sur la vague, apparaît pour disparaître. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanité; une incomparable harmonie s'en dégage pour les amateurs.


Et sa douleur reconnut en ces ténèbres la brume de son âme: ce tumulte n'était que l'écho grandi de la plainte qui, goutte à goutte, murmurait en son coeur.


Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et renaissent, la monotone subtilité de son regret tournoyait en sa tête fiévreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le rêve de ton corps et de ta gorge étroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillée!

Affaissé dans le couchant de son souvenir, évoquant les senteurs affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il revécut les nuances de sa tendresse dans la lamentation séculaire des sages. Tous poussaient à grands cris dans le manège des pensées domestiquées par les ancêtres, mais son regard ne se plaisait que sur les plus surannés qui, têtus de complexités, coquettent avec les mystères et sur ces sages légers qui pivotent sur leurs talons et, sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait à de telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommodèrent. —Suprême fleur de toutes ces cultures, l'héritier d'une telle sagesse, étendu sur le dos, bâillait.

Sa jeunesse comprit les suprêmes assoupissements et combien tout est gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des empreintes d'efforts évoqueraient-ils la furtive félicité de cette âme en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins possible!...


Mais le prétexte de notre moi, sa chair, si lasse que son rêve fuyait à travers elle pour communier au rêve de tous, se souvint pourtant des souillures de la femme et rentra par des frissons dans la réalité familière. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-même tenait trop de place en soi pour qu'y pût entrer l'Absolu.

Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui fera sa vie une?

Les plus absorbantes douceurs qu'il eût connues ne venaient-elles pas de l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-même et de sa substance: il aimait de cette façon, parce qu'il était lui, et tous les caractères de sa tendresse venaient de lui, non de l'objet où il la dispensait.

Dès lors pourquoi s'en tenir à cette femme dont il souffrait parce qu'elle était changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'après cette créature bornée qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont il la vêtait, se créer une image féminine, fine et douce, et qui tressaillerait en lui, et qui serait lui.


C'est ainsi qu'il vécut désormais parmi la stérile mélopée de tous ces sages, extasié en face la bien-aimée, aussi belle, mais plus rêveuse que son infidèle. Elle avait, sous les cils très longs, l'éclatante tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa figure parfois voilée de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait ses paupières bleuâtres, il voyait encore leur douce flamme transparaître.

Il s'agenouilla devant cette dame bénie et jamais extase ne fut plus affaissée que les murmures de cet amour.

De son âme, comme d'un encensoir la fumée, s'échappait le corps diaphane et presque nu de l'amante, si délicate avec ses hanches exquises, son étroite poitrine aiguë et sur ses joues l'ombre des cils. Frêle apparition! dans ce nimbe de vapeurs légères, elle semblait un chant très bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur atténuée d'une fleur lointaine, le soupir de douleur légère qui se dissipe en haleine.


«O mon âme, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car après tant de rêves je ne puis le savoir. Suis-je né ou me suis-je créé? Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixé! J'ose dédaigner la vie et ses apparences qu'elle déroule auprès de mes sens. Le passé, je me suis soustrait à ses traditions dès mes premiers balbutiements. L'avenir, je me refuse à le créer, lui qui, hier encore, palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos pères que les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un tremblement que fait le petit souffle de nos désirs; et comme eux tuèrent déjà l'être, je tuai même le désir d'être. L'harmonie où j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plaît d'aimer et c'est moi seul que j'aime, pour le parfum féminin de mon âme. Ah! qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je défie ses charmes imparfaits.»


Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur l'admiration des humbles prosternés glissa des parvis du temple dont les portes s'écartèrent lentement. Et comme la beauté est une sagesse encore, défiée, sur le seuil elle apparut. Son bras léger au-dessus de sa tête s'appuyait avec grâce aux colonnades, tandis que le charme de sa jeune gorge s'épanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout l'univers se résumait au loin à la hauteur de ses petits pieds. Si frêle, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les peupliers et les peuples n'étaient plus que des lignes menues, et au-dessus d'elle il voyait l'idéal l'approuver. Le soir bleuâtre descendait sur les campagnes.


Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'âme du jeune homme. Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de tout le temple devant cette invasion des problèmes; et son émoi redoublait à sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'épuisait vers la bien-aimée, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle, indécis comme un balbutiement....

Il frissonnait de cette haleine légère et de tous les frôlements un peu tièdes oubliés. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur, véritable petit animal d'amour, ingénue et nerveuse, avec son regard bleu, en sorte qu'il murmura brisé: «Fais-moi la pitié de permettre que je ne t'aime point.»

Et peut-être eût-il préféré qu'elle l'aimât.

Mais elle le considérait avec curiosité et quoi qu'elle ne comprît guère, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de ce rire incompréhensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, à pleine main, il repousse les petits seins stériles de cette femme. Elle chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans le bruit triomphal de la sagesse sauvée, au travers du temple acclamant le héros, sous les bras indignés, rapide et courbée, elle sortit. Jamais elle ne lui fut plus délicieuse qu'à cette heure, vaincue et sous ses longs cheveux.


Et les sages d'un même sursaut, délivrés, déroulèrent l'hymne du renoncement, la banalité des soirs alanguis et l'amertume des lèvres qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain même de maudire, leurs fadeurs et toutes nos misères affairées. Puis ils répandirent comme une rosée les merveilles de demain, de ce siècle délicat et somnolent où des rêveurs aux gestes doux, avec bienveillance, subissant une vie à peine vivante, s'écarteront des réformateurs et autres belles âmes, comme de voluptueuses stériles qui gesticulent aux carrefours, et délaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les martyrs.

Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le sort de la caravane, passé l'horizon de sa vie! Peut-être s'était-il convaincu que tant de querelles à la passion tournoyent comme une paille dans une seconde d'émotion! Il les quitta.

Que la stérile ordonnance de leurs cantiques se déroule éternellement!


Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle disparut sous les feuillages entre les troncs éclatants des bouleaux. Elle ne daignait même pas soupçonner ces bras suppliants et ces désirs. Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-être seulement son coeur était-il froissé. Il reconnut l'univers; il sentit une allégresse, mais allait-il encore vivre vis-à-vis de soi-même! Une sorte de fièvre le releva, il eut un élan vers l'action, l'énergie, il aspirait à l'héroïsme pour s'affirmer sa volonté.


Vers le soir il atteignit le sable des étangs, et parmi les saules, au bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne. Là-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la mémoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit indistincte, comme un désir s'apaise.

Il n'avait tant marché que pour revenir à cette petite plage où naquit sa tendresse. Son coeur était à bout. Il savait que la vie peut être délicieuse; il renonça rêver avec elle au bois des citronniers de l'amour et cela seul lui eût souri. Ses méditations familières lui faisaient horreur comme une plaine de glace déjà rayée de ses patins. Il bâilla légèrement, sourit de soi-même, puis désira pleurer.

Du doigt, il traça sur la grève quelques rapides caractères. La brise qui rafraîchissait son âme effaça ces traits légers.—

Cette légende est vraiment de celles qui sont écrites sur le sable.


Tout de son long étendu, les yeux fatigués par le couchant, seul et lassé, il parut regarder en soi....