CHAPITRE TROISIÈME


CONCORDANCE

A vingt ans, il sentait comme à dix-huit, mais il était étudiant et à sa table d'hôte (celle des officiers à cent francs par mois) mangeait mieux qu'au lycée; en outre il pouvait s'isoler.

L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmentèrent sa force de réaction. Les éléments divers qui étaient en lui: 1° culture d'un lycéen qui a passé son baccalauréat en 1880; 2° expérience du dégoût que donnent à une âme fine la cuistrerie des maîtres, la grossièreté des camarades, l'obscénité des distractions; 3° désir et noblesse idéale, aboutirent au rêve.

En frissonnant, il s'enfonçait dans cette façon de rêve scolaire et sentimental où l'on retrouvera juxtaposées de confuses aspirations idéalistes, des tendresses sans emploi et de l'âcreté.

En vérité, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images d'outre-tombe ne témoignent-ils pas qu'ils sont mécontents de leurs contemporains, échauffés de quelque sentiment intime, inassouvi?


DÉSINTÉRESSEMENT

Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils délaissée, tes fleurs seraient-elles fanées ou tes parfums évanouis? Atys, l'enfant divin, te lasserait-il déjà de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, où je suis désormais impuissant;—encore, que ne pourrait un sourire de celle que chérit Aphrodite!

Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la très jeune courtisane, aux yeux et aux cheveux d'une clarté d'or, tandis que glissait la barque sur le bleu canal, parmi les nénuphars bruissants. Très bas sur leurs têtes, les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde. La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forêts d'orangers et de sa quiétude. Entre les branches vertes, apparaît par instant le marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables dédaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son sceptique ami.—Au loin, pâle ligne rosée fondant sous la chaleur, les montagnes, refuges des solitaires et des bêtes féroces, troublaient seules la rêverie de ce ciel.


Mais déjà on approchait de la plage où, mollement couchée sous la caresse des flots et des brises, la ville étend ses bras sur l'océan et semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumée et fiévreuse, pour aider à l'agonie d'un monde et à la formation des siècles nouveaux.

Avec une grâce lassée, Amaryllis reposait sur des coussins de soie blanche. Son lourd manteau d'argent cassé semblait voluptueusement blesser son corps souple. Ses bras ronds veinés de bleu couronnaient son visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix très harmonieuse:

—Riez, ô Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon ennui, c'est à toi qu'irait mon espoir. Tu as aimé, Lucius, on le dit, tu pleuras près des couches trop pleines. Tu t'es lassé du rire de la femme; comprends donc que je me désespère du perpétuel soupir des hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, ô Lucius. Les divines tendresses d'Atys, les inquiétants mystères d'Isis et la grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs désirs; or je sais trop ce qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que naît l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gémir même devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une affranchie qui prophétisait; tu es un Romain, presque un Hellène, tu sais railler, ô Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir consoler.»

Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'élégance de ses mouvements révélait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il évitait les mots sérieux qui sont maussades:

—Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'étonner qu'un si petit coeur puisse tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosités sous un front gracieux si étroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et même des singes qui font rire. Pourquoi désirer des dieux et des choses innommées!


Sous la soie bleuâtre de sa tunique transparaissait le corps tant adoré de la jeune femme encadré de brocart. Ses doigts effilés jouaient avec la bulle de cristal jaunâtre, où sa mère jadis enferma les conjurations. On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en loin sautait un poisson avec le rapide éclat d'argent de son ventre. Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.

—Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre chère Amaryllis? Je la conduirai selon ses désirs avant de me rendre au Serapeum.

—Athéné vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une voix réveillée, la jeune femme. Athéné! on dit qu'elle sait les choses et des dieux la protègent. Une fois que j'étais couronnée de fleurs et de jeunes amants, comme on sort d'une fête de nuit, je l'ai vue sur les tours de Serapeum, extasiée et en robe blanche. Mes amis l'acclamèrent et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinité chaste. Alors survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifié et possèdent toute certitude. Au-dessus d'elle la lune pâlissait, plus lointaine à chaque insulte; mais eux étaient trempés du soleil levant comme du sang de la victoire et je pense que c'est un présage. Comment subjugue-t-elle les âmes? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guérir mon chagrin.

—Tu rêves toujours, Amaryllis, et tes rêves te gâtent ta vie. Daigne sourire, ma chère Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les faibles et dépouiller leurs dernières illusions les forts. Jouis de l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitié de ceux qui sont las, et laissons vivre du passé la vierge du Serapeum.

Et s'étant incliné, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts. Mais elle se mit à pleurer.

—Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais de mes petites fossettes, par ta haine des chrétiens qui seuls me résistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mène-moi chez Athéné.

Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:

—Le sort, lui dit-il, t'avait donné un corps sain et beau. Faut-il y introduire la pensée qui déforme tout!

Mais comme elle ne cessait de gémir et que les pleurs d'une femme attristent les plus belles journées:

—Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions vers Athéné et que je te mène comme un jeune disciple.


L'enfant releva la tête. Un sourire joyeux éclairait son fin visage tandis qu'elle réparait l'appareil de sa beauté. Les avirons se turent, et contre la rive où circulait tout un peuple, un faible choc secoua la barque.


«Au Serapeum», dit-elle avec orgueil. Dans une litière, à l'ombre des colonnades, ils avançaient lentement parmi toutes les races parfumées de cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme et des jeunes hommes. Soudain, au détour d'une rue, ils rencontrèrent une populace hurlante, de figures féroces et enthousiastes: chrétiens qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait malgré elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement de sa chevelure dorée elle cherchait, en souriant un peu, le regard de Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de sa taille et de ses excitations lui cria:

—La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le baiser délivre des caresses de l'homme!


Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.


Avec la triple couronne de ses galeries effritées et les cent marches croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs déjoints fleurissaient des câpriers sauvages. Mais il apparaissait comme le tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piété d'une auguste vierge, Athéné, pareille à notre sensibilité froissée qui se retire dans sa tour d'ivoire.

Elle avait hérité des enseignements, et chaque semaine elle réunissait les Hellènes. Elle soutenait dans ces esprits, exilés de leur siècle et de leur patrie, la dignité de penser et le courage de se souvenir. Ceux-là même l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.

Dans la grande salle, pavée de mosaïques éclatantes et tapissée des pensées humaines, Athéné, qu'entouraient des Romains, des Grecs, beaucoup de lents vieillards et quelques élégantes amoureuses des beaux diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux et tous ses mouvements étaient harmonieux et calmes.


Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La vierge les accueillit avec simplicité.

—Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des nôtres. Tu connaîtras ce que fut la Grèce, ses portiques sous un ciel bleu, ses bois d'oliviers toujours verts et que berçait l'haleine des dieux, la joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile comprendra l'harmonie des désirs et de la vie. Plotin, à qui les dieux se confièrent, avait coutume de dire: «Où l'amour a passé, l'intelligence n'a que faire.» Amaryllis, en toi Kypris habita, prends place au milieu de nous, comme une soeur digne d'être écoutée.

—L'amour, Athéné, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?

Elle dédaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle avait cessé de parler.


Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progrès de la secte chrétienne, qui prétend imposer ses convictions, sur le discrédit des temples indulgents et le délaissement des hautes traditions. Il évoqua le tableau sinistre des plaines où mourut un empereur philosophe parmi les légions consternées. Il dit ta gloire, ô Julien, pâle figure d'assassiné au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trône, tu connus les belles phrases et les hautes pensées qui dédaignent de s'agenouiller.

Tous applaudirent cette glorification de leur frère couronné, et quand le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares, et ceux-là, plus nobles encore, qui combattent pour l'indépendance de l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se levèrent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et déclarant tout d'une voix que le discours fameux de Périclès avait été une fois égalé. L'orateur était vieux, il ne sut s'arrêter.


—Laissez, disait un poète, laissez agir les dieux et la poésie, nous triompherons de la populace comme, jadis, nos pères, de tous les barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des nôtres?

—Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de légion, que leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares vous écraseront.

Un murmure s'éleva, et des femmes voilèrent leur visage. Cependant Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:

—Nous sommes des Hellènes d'orgueil, mais où va notre coeur? De Phrygie, de Phénicie nous vinrent Adonis que les femmes réveillent avec des baisers, Isis qui régnait et la grande Artémis d'Ephèse, qui fut toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms de leurs dieux, étant plus anciens, plaisent davantage à la divinité.

Un autre se récitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.


L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des terrasses un peu d'air pénétrait. Sur la mosaïque, les jeunes hommes traînèrent leurs escabeaux d'ébène près des coussins des femmes. La ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les fresques s'éteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle semblait plus haute, et les dieux de marbre étaient plus des dieux.

La vierge, debout, considérait ce petit monde, le seul qu'elle connût parmi les vivants, le seul qui pût la comprendre et la protéger; si elle souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanité de son entourage, ou si elle vaguait loin de là dans le sein de l'Être, sa noble figure ne le disait point. Alors des siècles de grossièreté n'avaient pas modelé le visage humain à grimacer comme font mes contemporains.

A ce moment une clameur monta de la place, et pénétra en tourbillons indistincts dans l'assemblée, qu'elle balaya et fit se dresser inquiète. Une bande impure vociférait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient gravi les premières marches du temple. On les voyait dégoûtants de haillons, la tête renversée en arrière, la gorge et la poitrine gonflées d'insultes. Et le nom d'Athéné montait confusément de cette tourbe, comme une buée d'un marais malsain.

Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrité des balustrades. Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant au Serapeum lui paraissaient les égouts qui charriaient la fange de la cité dans cette populace ignominieuse.

Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;

—Tu ne dois pas les écouter ni les craindre.

Elle l'écarta doucement.


Amaryllis se demandait: «Est-il vrai que leurs temples sont pleins de femmes? Quel charme infini émane du bel adolescent qu'ils servent!» Elle se sentait attirée vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces pédantismes secs.

Elle entendait à demi l'accent ironique de Lucius:

—Dédaignons-les! un léger dédain est encore un plaisir. Mais gardons-nous de les mépriser; le mépris veut un effort et nous rapprocherait de ces curieux fanatiques.

A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui décorait la place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus les décombres.

Lentement Athéné se retourna. Une haute dignité s'imposait de cette vierge indifférente à la colère d'un peuple, et d'une voix ample et douce, semblable sur les clameurs de la foule à la noblesse d'un cygne sur des vagues orageuses, elle déclama un hymne héroïque des ancêtres.

Quand elle s'arrêta, le cou gonflé, haletante, transfigurée sous le baiser de l'astre qui, là-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les jeunes gens palpitaient de sa beauté. Un silence majestueux retomba derrière ses paroles. Elle haussait les âmes médiocres. Lucius, accoudé aux débris de quelque immortel, goûtait une profonde et délicieuse mélancolie.

Le soleil disparut de ce jour dans une taché de pourpre et de sang, comme un triomphateur et un martyr. Il avait plongé dans la mer toute bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable à toutes ces grandes choses qui déjà ne sont plus qu'un vain soutenir quand nous les admirons encore.


Athéné maintenant contemplait les jardins, leur stérilité, la ruine des laboratoires, et une fade tristesse la pénétrait comme un pressentiment. Elle leva la main, et d'une voix basse et précipitée; tandis qu'au loin les cloches de Mithra et telles des chrétiens convoquaient leurs fidèles, tandis que les hurleurs s'écoulaient et que seul le soir bruissait dans la fraîcheur:

—Je jure, dit-elle, je jure d'aimer à jamais les nobles phrases et les hautes pensées, et de dépouiller plutôt la vie que mon indépendance.

Et d'une voix calme, presque divine: «Jurez tous, mes frères!»

—Athéné, sur quoi veux-tu que nous jurions?

—Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.

Et tous étendirent la main.


Mais déjà, la représentation finie, ils s'empressaient à rajuster leurs tuniques, à draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les jardins.

Amaryllis à l'écart pleurait; après cette journée tant émue, ses nerfs avaient faibli sous la suprême invocation de la vierge. Athéné promenait ses lents regards, et rien dans sa sérénité ne trahissait l'impatience de solitude que ces longues séances lui laissaient. Elle vit la courtisane et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait à cette étreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grèce trouvaient beau la vierge aux contours divins enlaçée de la souple Orientale: pure colonne de Paros où s'enroule le pampre des ivresses.


Lucius songeait: «Hélas! Athéné, vous voulez nous élever jusqu'à l'intelligence pure et nous défendre toutes les illusions, celles qui nous font pleurer et celles dont nous rêvons; craignez qu'il ne vous enlève encore cette enfant, celui qui abaissa les pensées de nos sages jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, évoque tous les troubles de la passion.»


L'agitation persista, car les ennemis d'Athéné gagnaient de l'audace à demeurer impunis, et la foule se prenait à haïr celle qu'on insultait tout le jour.


Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante ironie, lui conduisit l'Orientale:

—Je te présentai une servante d'Adonis, c'est une chrétienne qu'il faut dire aujourd'hui.

Athéné, avec la lassitude de son isolement et de son élévation, répondit:

—Qu'importe, peut-être, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de la vie, être curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse noblesse de l'esprit; tu la possèdes, Amaryllis. Et pouvons-nous te reprocher, à toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur d'ignorer la forme sereine et définitive, que surent donner à cette inquiétude nos aïeux, les penseurs d'Hellas?

Dans cette excuse se dressait un peu de fierté, et ce fut tout son reproche à la Chrétienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'être venus. Ses amis le plus affichés, jugeant le péril imminent, s'étaient excusés. Seul, un vieillard rejoignit, auprès de la vierge, Amaryllis et Lucius. Il était poète et chancelant. Il affirma que la populace, un peu égarée, se garderait de tous excès. Lucius et Athéné empêchèrent Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et ce débauché trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie d'un esprit, et que les plus beaux caractères sont faits du développement logique de leurs illusions.


Cependant, avec simplicité, Athéné commença son enseignement au petit groupe attentif:

—«Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les poètes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes héroïnes, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes, n'ont point à user de leur propre coeur pour les frivolités passagères, et qu'ainsi, aux heures troublées, ils le trouvent intact dans leur poitrine.

«Et puis les poètes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais, et les hommes inspirés la chantent en termes magnifiques, avec tout le déploiement de langage qui convient aux choses sacrées.

«Elle est la félicité suprême, l'inconnue digne de nos méditations, la patrie des rêves et des mélancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur. Quelques sueurs et des contractions la précèdent qu'il faut couvrir d'un voile, mais aussitôt nous nous fondons dans l'Être, nous sommes soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de désir, nous nous absorbons dans l'un, dans le tout....»


Sa voix était un peu cadencée et, par moments, s'envolait avec l'ampleur d'un hymne aux dieux. Au milieu des huées d'un peuple, il y avait une rare dignité dans cette vierge si jeune et belle, déployant, comme un riche linceul, l'apothéose de la mort.

Elle vit le vieillard qui considérait la salle vide avec des yeux touchés de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus amèrement encore à cet abandon. Et s'interrompant:


«Je veux laisser là, dit-elle, les pensées des sages, puisque aujourd'hui elles l'attristent, ô mon poète! mais garde-toi de mêler de mauvaises pensées au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute de courage qu'ils se refusent à braver la populace, mais songez, mes amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter d'insensés, vous qui préférez vous joindre aux femmes plutôt que de suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermeté la vie qui nous est si lourde!»


A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussière s'élevait, comme la marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi étaient déchaînés les plus féroces des hommes contre une femme.


Lucius et ses amis voulurent entraîner Athéné.

—Ils n'ont que moi, répondit-elle en indiquant d'un geste les armoires, les bibliothèques et les statues des ancêtres. Je ne délaisserai pas les exilés.

Amaryllis se jeta à genoux, et elle baisait les mains de la vierge héroïque.

—Jamais! reprit-elle.

La grandeur du sacrifice lui donnait à cette heure une beauté inconnue des vivants. Elle reprit:

—Quittons-nous, mes frères. Le passage des jardins est libre encore.

Elle devina leurs refus, et ses lèvres qu'allait sceller la mort consentirent au mensonge.

—Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arrêter ces fanatiques; ils nous savent innocents et nobles; hâtez-vous de les prévenir....

«Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute amertume. Transmets à nos frères ma suprême pensée, et que toujours ils se souviennent des ancêtres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle, console les jeunes hommes; s'il se trouvait,—je puis, à cette extrémité, supposer une chose pareille,—s'il se trouvait que quelqu'un d'entre eux ait soupiré auprès de moi, et que ma froideur l'ait contristé, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, à la dernière d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner à concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des femmes héroïques, mon coeur gonflé pour Hellas l'emplissait toute.»

Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps déjà, éclata de sanglots et déchira ses vêtements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et Lucius ne purent retenir leurs larmes.

Athéné leur dit doucement:

—Je vous prie, amis.

Puis Amaryllis tremblait d'effroi.

Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une ville et comme l'embuscade d'un grand crime.

La vierge dit au vieillard, qui seul était demeuré: «Père, laisse-moi.»

Il répondit en sanglotant:

—Je t'ai connue quand tu étais petite.... Je suis très vieux, et toi seule m'aime parmi les vivants....

Soudain ils se turent.


En bas, une marche cadencée retentissait sur les dalles. «Les légions!» cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant quelque chose comme une déception de martyrs. C'étaient les Barbares à la solde de l'Empire, casqués d'airain et leurs épées sonnant à chaque pas. Honte! ils protègent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de bêtes, avec des piques.


Elle répéta: «Père, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme meure devant un homme.»

Il cessa de pleurer, et relevant la tête:

—Linus fut déchiré par des chiens enragés, mais Orphée enchantait les bêtes féroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de tenter un destin semblable.

La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-être convenait-il que des vers fussent déclamés devant la mort de la petite-fille de Platon et d'Homère.


De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace. A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, où chante le génie des poètes. Et la vierge immaculée dédaigna d'en voir davantage. De ce peuple vautré dans la bestialité, elle haussa son regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Hélios, qu'environne l'éther immense où se meuvent, sur le rhythme des astres, les âmes les plus nobles.

On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des voix hurlant la mort.


Comme une prêtresse, avec une lente sérénité, dans un jour solennel, accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrées, ainsi Athéné se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:

—Adieu, disait-elle, ô ma mère! ô la mère de mes aïeux! Athènes qui n'es plus qu'une ruine harmonieuse, près de dépouiller l'existence, je te salue de ma dernière invocation!

«Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire contre les choses viles, contre la médiocrité et la souffrance, et s'il n'avait tenu qu'à toi, j'eusse connu la douceur du sourire.

«Tu déposas en moi tes plus nobles pensées et tes rhythmes les plus harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de vierge, alanguît ton génie. Et maintenant, mère, puisqu'il te plaît de me délivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicité.»


Puis s'adressant aux statues d'Homère et de Platon:

—Un jour, dit-elle, que je rêvais à vos côtés, j'appris de mon coeur qu'une belle pensée est préférable même à une belle action. Et pourtant je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas chagriner à jamais mon âme?

«Ma mort toutefois n'offensera point votre sérénité, et mon sang pâli lavera les parvis de votre demeure.»


Elle se pencha encore vers les cours intérieures. Çà et là, des pigeons y sautillaient de grains en grains. Rêveuse, elle demeura un instant à regarder les plantes, les bêtes, la vie qu'elle avait toujours dédaignée, et cette dernière seconde lui parut délicieuse.


Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord s'entrouvrit devant elle, car sa démarche était d'une déesse, et nul ne voyait ses lèvres pâlies. Mais ses forces faillirent à son courage, elle s'évanouit sur les dalles.—Alors, comme les mâchoires d'une bête fauve, la foule se referma, et les membres de la vierge furent dispersés, tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les Barbares ricanaient de cet assassinat, éclaboussant la majesté de l'empire et le linceul du monde antique.


Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siècles anciens se tordait dans l'épouvante et le délire avec les cris d'une agonisante et d'une femme qui enfante, Amaryllis et Lucius recherchèrent les restes divins de la vierge du Serapis.


Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le bâton des fanatiques, la dernière des Hellènes; et seuls, une courtisane et un débauché frivole, honorèrent ses derniers instants. Mais que t'importe, ô vierge immortelle, ces défaillances passagères des hommes! ton destin mélancolique et ta piété traversèrent les siècles douloureux, et les petits-fils de ceux-là qui ricanaient à ton martyre s'agenouillent devant ton apothéose, et, rougissant de leurs pères, ils te demandent d'oublier les choses irréparables, car cette obscure inquiétude, qui jadis excita les aïeux contre ta sérénité, force aujourd'hui les plus nobles à s'enfermer dans leur tour d'ivoire, où ils interrogent avec amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un des jeunes hommes de cette époque, que ces quelques jours passés à tes genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eût pu rendre ces pages dignes de ton héroïque légende.


LIVRE II

A PARIS

A Henry de Verneville.