CHAPITRE QUATRIÈME


CONCORDANCE

Quelques mois avant d'être majeur, il quitta sa province pour terminer de niaises études, probablement son droit, à Paris. Il y vécut la vie des conversations interminables qui est toute l'existence d'un étudiant français un peu intelligent.

Il fréquenta habituellement:

1° Des cafés où se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;

2° Quelques cabinets de travail de littérateurs connus;

3° La Bibliothèque Nationale, l'École des hautes études, des concerts le dimanche, des musées.

Dans cette vie où il se dispersait, il apportait en somme assez de clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il imaginait et à cause desquels il s'était méprisé pendant des années. Quant à l'aimable plaisir qu'on y rencontre à chaque heurt de rue ou de conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela suffit.


PARIS A VINGT ANS

En ces rêves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses premières sensibilités. Durant trente jours et davantage, il gonfla son âme jusqu'à l'héroïsme. De sa tour d'ivoire,—comme Athéné, du Serapis —son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mépriser. Et cet enfant isolé, vaniteux et meurtri, vécut son rêve d'une telle énergie que sa souffrance égalait son orgueil.

Solitaires promenades jusqu'à l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!

C'était une philosophie abandonnée qu'il venait là pieusement servir. Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si ingénieux qu'il en sût l'agencement, ne paraissaient à son esprit que le manteau d'un Dieu. Sa dévotion, soulevant ce linceul qu'elle eût jugé grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver l'enthousiasme.

Quartier déchu! ruelles décriées, qui ombragèrent la chrétienté d'incomparables métaphysiques! sa fièvre vous parcourait, insatiable de vos inspirations, et ses pieds à marcher sur tant de souvenirs ne sentaient plus leurs meurtrissures.

Soirées glorieuses et douces! Son cerveau gorgé de jeunesse dédaignait de préciser sa vision; ainsi son génie lui parut infini, et il s'enivrait d'être tel.


La réaction fut violente. A ces délices succéda la sécheresse. Tant de nobles aspirations anéanties lui parurent soudain convenues et froides. Et son cerveau anémié, ses nerfs surmenés s'affolèrent pour évoquer immédiatement, dans cet horizon piétiné comme un manège, quelque sentier où fleurît une ferveur nouvelle.

Il avait horreur de la monotone solitude de ses méditations, comme d'une débauche quand notre tête et les bougies vacillent au vent de l'aube. Une fraîche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent reposé. Mais son amie, enfoncée dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas reparu. Aussi, las et désespéré de ne s'être plus rien de neuf, il détesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de façon précise se construire un univers permanent.

Toute la journée, il somnolait d'un vague à l'estomac; il fumait sans plaisir et bâillait. Il visita des gens et leurs conversations poisseuses l'écoeurèrent.


Or un jour, dans une fête, au soleil sec, où Paris s'épanouissait dont le parfum enfièvre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des marbres d'art, des corbeilles colorées et un tumulte poli, il la rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.

De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens charmés. Elle avait mis à sa libre allure de jeune fille le masque frivole d'une mondaine, et ennuagé son corps souple du fouillis des choses à la mode. Toujours délicieuse, il la reconnut, elle dont il ne put définir le sourire ni les yeux pleins de bonté, et qui, couronnée de fleurs, réconfortait les premières mélancolies dont il soupira,—elle dont il souffrit d'amour,—elle encore qui fut Amaryllis, parfumée et près de qui l'on se plaît à gaspiller le temps, la sensualité et la métaphysique.

Il lui sembla qu'une partie de soi-même, depuis longtemps fermée, se rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.


Fontaine de vie, figure mystérieuse de petit animal nubile, et dont un geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une émotion féconde. Lueur qui nous apparaît aux heures rares d'échauffement, et qui revêt une forme harmonieuse au décor du moment, pour offrir à notre âme, chercheuse de dieux, comme un résumé intense de tous nos troubles.—Son désir à nouveau se cristallisait devant lui.

Sous les feuillages, parmi la foule qui s'écarte et admire, elle papote, capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde avec une gravité subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il aspire à dominer le monde pour mépriser tout et tous, et que son mépris soit évident.

Cependant auprès de lui, ses camarades, des buveurs de bière, discourent d'une voix assurée où sonnent à chaque phrase des mots d'argent, tandis que le garçon, balancé sur un pied et qui serre contre son coeur une serviette, approuve.—Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes grossières qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils existent.

Sur son coeur un instant échauffé, du ciel las, la pluie tombe fine. Le soleil, sa joie, toute la fête se terminent.

La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai; elle se prête gracieusement au baiser d'un personnage âgé et considérable, —à qui elle chuchote quelques mots, en désignant le jeune homme. Puis le coupé, glaces relevées, s'éloigne; et s'efface sous la pluie le cocher, rapide et dédaigneux.


Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre découpée sur la vie par cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de l'âme furtive qu'elle signifie. Ses lèvres, trop mobiles et déconcertantes, sont pareilles au rire léger de cette mondaine créature; et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante, il nous conquiert tous par l'approbation perpétuelle de sa tête qui s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maître qui institua des doubles à toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit les plus rudes sectaires. Ses paupières sont alourdies, car sur elles repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut voir les prunelles bleues du sophiste rêveur. Il l'aborda sans hésiter; il lui dit son inquiétude, qu'une bourrique pessimiste et un théoricien ne surent apaiser, ses amours anémiques, ses rêves et ses piétinements. Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce décor d'une fête de Paris.


Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.


«Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous respectâtes la division des genres. Vous connûtes l'amour, et hier encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles expériences bien conduites sont précieuses.... Vous avez sans doute vingt-un ans?»

Il sourît et se frotta les mains.


«S'il vous plaît, reprit-il, goûtons quelque absinthe. Voilà des années que je célèbre les jouissances faciles sans les connaître. A mon âge, imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues expériences me ravissent.»

Et battant son absinthe avec une délicieuse gaucherie, l'illustre vieillard se complut encore à quelques compliments ingénieux, tandis qu'à chaque gorgée leur soir se teintait de confiance.


«Mon jeune ami, permettez que je retouche légèrement votre univers. Il est assez du goût récent le meilleur, je voudrais seulement le préciser ça et là.

«Vos maîtres, leurs livres et leurs pensées diffuses vous firent une excellente vision, un monde d'où est absente l'idée du devoir (l'effort, le dévouement), sinon comme volupté raffinée; c'est un verger où vous n'avez qu'à vous satisfaire, ingénument, par mille gymnastiques (je vous suppose quelques rentes et de la santé).

«Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus pour avoir haussé dessus les barbares un rêve héroïque. Mais quoi! faut-il, à cause de ces lendemains désabusés, que votre coeur méfiant oublie des instants délicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine pleine de charmes? Le spectacle de la vertu piétinée par la plèbe ne vous a-t-il pas monté jusqu'à l'enthousiasme?—Siècle lourdaud! Logique détestable! Ils disent: «Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons dans la joie, n'ont de lendemain.» Qu'importe! Une âme vraiment amoureuse ou héroïque bondit à de nouvelles entreprises. C'est à vous-même qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de votre âme: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.

«Les petits enfants, entre deux travaux de leur âge, jouent au voleur; ils goûtent avec intensité les plaisirs de l'astuce, de l'indépendance et du péché, entre quatre murs, de telle à telle heure. Ainsi faites, et créez-vous mille univers. Que votre pensée vous soit une atmosphère aimable et changeant à l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut honorer, écrit: «S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination.» Sûtes-vous jouer de l'amour; en tresser des guirlandes à votre vie et à votre rêve? Je vous vis à l'écart, froissé....»

Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le vieillard qui s'en aperçut fit obliquer son discours:


«Hélas! je négligeai moi-même les mimiques d'amour. Je serai plus compétent à vous décrire un autre synonyme du bonheur, c'est la recherche de la notoriété que je veux dire: réputation, gloire, toute publicité suivie d'avantages flatteurs. Des hommes mûrs, et des jeunes même, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, à tendre la main derrière ces instants aimables que je veux vous indiquer, vous ne trouverez rien de plus qu'après le baiser de votre amie ou l'enivrement de votre vertu, mais, pour créer cette troisième illusion, les méthodes sont très amusantes.

«Jeune, infiniment sensible et parfois peut-être humilié, vous êtes prêt pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itinéraire sûr, que je vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et le manteau, à cause des désillusions et du soir où, lassé, on bâille dans l'auberge solitaire.—Donc qu'un garçon me verse et l'absinthe et la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des solécismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la grammaire en cabinet particulier.


«Et d'abord instituez-vous une spécialité et un but.

«Si votre esprit timide ne sait pas, dès sa majorité, embrasser toute une carrière, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa vie de légers repas, d'épaisses fumeries et de nocturnes abandons où l'amitié, l'amour et soi-même lui sourient. C'est d'étape en étape que votre jeune audace s'enhardira.

«Dénombrez avec scrupule vos forces: votre santé, votre extérieur, vos relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre sécheresse rarement surchauffée, vos flâneries et cette délicatesse qui pourra vous nuire.

«Ayant dressé ce que vous êtes et ce qu'il vous faut devenir, vous posséderez la formule précise de votre conduite. A la rectifier, chaque jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous énerve, dans l'embrasure des fenêtres mondaines, tandis que passent les valseurs.

«Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui s'étonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'écrie: «Moi aussi....»

«Que désormais chacun découvre, et à votre attitude seule, combien vous êtes né pour ce but même que secrètement vous vous fixez. Vos fréquentations, la coupe de vos vêtements contribueront à créer l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est l'appareil où se trahit un spécialiste. De là sera déduit votre caractère. Je glisse sur le détail, mais que d'exemples, instructifs et charmants, à tirer de la vie parisienne: si cela n'était impudent.


«Votre attitude composée, reste, pour réaliser votre formule, à vous faire aider.

«Par qui?

«Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs pétaradent et disparaîtront bientôt. Puis vos intérêts et les leurs, identiques, se contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout écartez toute familiarité.

«Des personnes âgées vous seront une meilleure ressource: du premier jour leur amitié vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de plus, sinon des besognes peut-être et gratuites. Comment, retirés sur les sommets de la vie, aideraient-ils à ces petites combinaisons dont ils sourient? ils ont oublié leurs efforts!—Plus qu'aucun toutefois, leur commerce vous donnera de l'agrément. La vie, si bouffonne, enseigne ces hautes intelligences à jouir de la notoriété avec ce détachement que je vous prêche dès votre départ. Enfin, ayant un noble esprit, ils y joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y, très égoïste, ne veut pas qu'on se relâche.

«L'excellente société pour vos projets, c'est vos aînés immédiats; j'entends qu'ils ont trente à trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour activer leur succès ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils ont un pied encore dans les chemins où vous entrez, ils s'inquiètent de qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattés d'obliger.


«Pour user des personnes âgées et de ceux-ci, faites-vous agréable, plaisez. Gardez de prétendre à quelque supériorité; le mérite ne suffit pas à conquérir les plus honnêtes. Ayez souci d'approuver et non qu'on vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'âme la plus vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque mérite réel à mettre en relief. Quête amusante, d'ailleurs, où il ne faut qu'un peu d'ingéniosité. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez votre rôle à écouter chacun en tête à tête et à le révéler à soi-même, on vous goûtera infiniment.

«A la faveur de cette inclination (et non plus tôt, car celui qui prétend nous obliger dès le premier jour souvent nous blesse et toujours se déprécie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des voitures soit assez élevé à Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la jalousie, étouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et qu'elle naît de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents, qu'il est au monde quelque chose d'important.


«J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrête jamais à mi-chemin dans ce jeu d'ambition. Réalise ou parais réaliser ta formule entière; acquiers toute la gloire que tu t'es ouvertement proposée. Ceci est une nécessité: il ne s'agit plus seulement de te réjouir, en un coin de toi-même, de tes contenances savantes; il s'agit d'être ou de ne pas être battu quand tu seras vieux.


«Pour moi, jeune homme,—il vida son verre et prit sa voix grave,—à cause qu'étant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exégèse et la morale, je me vis contraint de pousser jusqu'à cette notoriété considérable où l'on m'honore. Je ne songeais guère à rire. J'avais dès mon départ avoué des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on me bâtonnât. Aujourd'hui, ayant satisfait à ma formule, je salue et j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste à mon plaisir; tout le monde, et même des personnes convenables, raffolent de mes petits mouvements de tête, de mon grand mouchoir et des ironies, où j'excelle. Je dîne tous les soirs en ville avec des dames décolletées, un peu grasses comme je les préfère, qui m'entreprennent sur la divinité, et avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voilà quelle belle chose est la notoriété! Ah, jeune homme! soyons optimistes!»


Le vénérable M. X... se prit à rire un peu lourdement, puis se leva et sur le talon, malgré sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains à son coeur, en ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommodé qui va vomir. D'un trait pourtant il vida son verre. Et, après un silence:

«Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les hommes convaincus qu'on se crée ses désirs, ses incertitudes et son horizon, et acquérant chaque jour un doigté plus exquis à vouloir des choses plus harmonieuses.—Hélas! il y aura toujours la maladie.—Oh! je suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude sur la table). C'est toujours l'extériorité qui nous oppresse. Mais vivons en dedans. Soyons idéalistes.... (Il s'essuyait le visage.) A l'alcool qui n'est décidément qu'une vertu vulgaire, préférez la gloire, jeune homme.... (Il s'éventait avec le Figaro.) Elle te permettra tout au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'être affectueux et simple, car le grand idéaliste se plaît à tresser chaque soir une parure de héros pour sa patrie.—Mais buvons à ceux qui nous succéderont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problèmes d'une complexité autrement coquette que tes mélancolies, s'ils ajoutent au vieux fonds de la nature humaine la curiosité et la science de tous ces jeux que nous entrevoyons.» (Et le vieillard un peu chancelant se leva.)

Mais j'abrège ce pénible incident. Le jeune homme, naïf, inculte ou piqué? ne sut comprendre l'agrément de cette philosophie, et poussé, je suppose, par un respect, peut-être héréditaire, pour l'impératif catégorique, il passa tout d'un trait les bornes mêmes du pyrrhonisme qu'on lui enseignait: jusqu'à soudain administrer à ce vieillard compliqué une volée de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment, mais lui triomphait disant: «Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez l'élégiaque.» Même il eût répliqué par les choses de la morale et de la métaphysique aux arguments de M. X... si les garçons et le maître d'hôtel ne les avaient poussés dehors.

Et le peuple ricanait.


De ce jardin, véritable printemps de Paris, élégant et sec et plein de malaise, le jeune homme sortit fort énervé. Il élevait jusqu'à la haine de tout son mécontentement intime. Ardeur étrange et dont je le blâme, il eût volontiers consenti à la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il désirait s'écroulait, et au même instant il revoyait toutes les déceptions et humiliations déjà amassées.

Après s'être ainsi meurtri, s'inquiétant d'avoir battu le glorieux vieillard qui fait partout autorité, il cherchait une justification raisonnable à cet excès injurieux de sensibilité. Et il disait:

«Si la gloire (académie, tribune française, notoriété, Panama) n'est que cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?

«S'il mentait, je fis bien de le châtier, car il salissait un des premiers mobiles de la vertu humaine.

«Enfin s'il n'était qu'ivre, joueur de flûte ou corybante, je ne l'endommageai guère, car les os de l'ivrogne sont élastiques, nous enseigne la science, qui est une belle chose aussi.»


C'est ainsi que, tout à la fois trop grossier et trop sensible, il s'éloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siècle aux viveurs délicats.—En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait derrière lui, c'était la plainte des lampes électriques se dévorant dans le soir, entre Paris et les étoiles.