MES CONCLUSIONS

La règle de ma vie

Aujourd'hui j'habite un rêve fait d'élégance morale et de clairvoyance. La vulgarité même ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi par des airs variés, que mon âme me fournit à volonté.

J'ai renoncé à la solitude; je me suis décidé à bâtir au milieu du siècle, parce qu'il y a un certain nombre d'appétits qui ne peuvent se satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon être, mécontente de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-même. Parmi les hommes je lui ai trouvé des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.

Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des émanations de lui-même, désertaient son paradis pour aimer les filles des hommes. J'ai trouvé un joint qui me permet de supporter sans amertume que des parties de moi-même inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis morcelé en un grand nombre d'âmes. Aucune n'est une âme de défiance; elles se donnent à tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont à l'église, les autres au mauvais lieu. Je ne déteste pas que des parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique à contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne d'atteindre; puis un esprit vraiment orné ne doit pas se distraire de ses préoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au même moment. J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses âmes ne se connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que ma clairvoyance qui les créa, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une d'elles compromette la sécurité du groupe et par ses excès risque d'entraîner la somme de mes âmes, toutes se ruent sur la réfractaire. Après une courte lutte, elles l'ont vite maîtrisée; c'est ce qu'on a pu voir dans l'anecdote d'amour.

Vraiment, quand j'étais très jeune, sous l'oeil des Barbares et encore à Jersey, je me méfiais avec excès du monde extérieur. Il est repoussant, mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maîtriser les hommes en les empoignant par leur vanité. Avec un peu d'alcool et des viandes saignantes à ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans le monde intérieur, la stérilité et l'emballement! Aujourd'hui, ma grande préoccupation est d'éviter l'une et l'autre de ces maladresses. On connaît ma méthode: je tiens en main mon âme pour qu'elle ne butte pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingénie à lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que j'excelle à la ramener dès qu'elle se dérobe. Parfois je m'interromps pour m'adresser une prière:

O moi, univers dont je possède une vision, chaque jour plus claire, peuple qui m'obéit au doigt et à l'oeil ne crois pas que je te délaisse si je cesse désormais de noter les observations que ton développement m'inspire; mais l'intéressant, c'est de créer la méthode et de la vérifier dans ses premières applications. Somme sans cesse croissante d'âmes ardentes et méthodiques, je ne décrirai plus tes efforts; je me contenterai de faire connaître quelques-uns des rêves de bonheur les plus élégants que tu imagineras. Continuons toutefois à embellir et à agrandir notre être intime, tandis que nous roulerons parmi les traces extérieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car ils ne signifient nullement l'âme qui les a ordonnés et ne valent que par l'interprétation qu'elle leur donne.


Lettre à Simon

J'ai écrit dernièrement à Simon:

«Avec vous, lui dis-je, j'avais vécu dans l'Église Militante, faite de toutes les misères de l'Esprit molesté par la vie. Demeuré seul, j'ai projeté devant moi, par un effort considérable, ce pressentiment du meilleur que nous portions en nous; j'ai réalisé cette Église Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participé de ses joies. Rien de plus délicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel. Mes passions ont cabalé pour la vie.... Aussitôt mon âme me signalait leur insurrection, et, toute coalisée, les réduisait. Cependant j'avais glissé plus bas que jamais nous ne fûmes. Il faut que je remonte la série d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher ami.

«C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il y a des méthodes, il n'y a pas de résultats. Les émotions que nous connûmes hier, déjà ne nous appartiennent plus. Les désirs, les ardeurs, les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidéré de croire que j'étais arrivé quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos curieuses expériences.

«Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens de conscience, les excursions que nous fîmes botte à botte hors du réel et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne veux pas me risquer à rien inventer; je veux m'en tenir à des émotions que j'aurai pesées à l'avance. Rien de plus dangereux que nos appétits naturels et notre instinct. Je les étoufferai sous les enthousiasmes artificiels se succédant sans intervalle.

«Ce système excellent pour l'individu serait, à la vérité, déplorable pour l'espèce. Les voluptueux de mon ordre demeurent stériles. Mais je ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.

«Vous le savez bien, Simon, s'il m'eût plu, j'étais un merveilleux instrument pour produire des phénomènes rares. Je penche quelquefois à me développer dans le sens de l'énervement; névropathe et délicat, j'aurais enregistré les plus menues disgrâces de la vie. Je pouvais aussi prétendre à la compréhension; j'ai un goût vif des passions les plus contradictoires. Enfin je suis doué pour la bonté; je me plais à plaire, je souris; en persévérant, j'aurais atteint à cette vertu royale, la charité. Mais décidément je ne m'enfermerai dans aucune spécialité; je me refuse à mes instincts, je dérangerai les projets de la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin fermé, une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entraînent dans l'imprévu, et, pour des buts cachés, nous font participer à tous les chagrins vulgaires.

«Je vais jusqu'à penser que ce serait un bon système de vie de n'avoir pas de domicile, d'habiter n'importe où dans le monde. Un chez soi est comme un prolongement du passé; les émotions d'hier le tapissent. Mais, coupant sans cesse derrière moi, je veux que chaque matin la vie m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un début.

«Mon cher ami, vous êtes entré dans une carrière régulière: vous utiliserez notre dédain, qui nous conduisit à Jersey, pour en faire de la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues méditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre misanthropie, qui nous sépara, une distinction et une froideur justement estimées de ce monde sans déclamation où vous êtes appelé à réussir. Nul doute que vous n'arriviez à proscrire pour des raisons supérieures ce que le vulgaire proscrit, et à approuver ce qu'il sert. Certaines natures avec leur fine ironie s'accomodent à merveille, quoique pour des raisons très différentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin au développement de ma carrière, si vous la voyez tourner à mille choses faciles que j'étais né pour mépriser toujours, ne vous étonnez pas. Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais poussé à un tel point que les attitudes mêmes que nous estimions jadis, je les dédaigne: car vis-à-vis des rêves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins, c'est bien indifférent. Et ces rêves eux-mêmes n'ont pas grande importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sûr que dans cette courte vie elle-même mon idéal d'aujourd'hui soit demain mon idéal, enfin parce que je sais n'avoir une idée claire qu'à de rares intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes périodes.—En conséquence, j'ai adopté cinq ou six doutes très vifs sur l'importance des parties les meilleures de mon Moi.

«L'évidente insignifiance de toutes les postures que prend l'élite au travers de l'ordre immuable des événements m'obsède. Je ne vois partout que gymnastique. Quoi que je fasse désormais, mon ami, jugez-moi d'après ce parti pris qui domine mes moindres actes.

Il est impossible que nous cessions de nous intéresser l'un à l'autre; il est probable cependant que nous cesserons de nous écrire. Cela ne vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en réalité, nous sommes frères, de lits différents, ajouterai-je, pour justifier certaines différences de nos âmes; nous avons une partie de notre Moi qui nous est commune à l'un et à l'autre; eh bien! c'est parce que je veux être étranger même à moi que je veux m'éloigner de vous. Alienus! Étranger au monde extérieur, étranger même à mon passé, étranger à mes instincts, connaissant seulement des émotions rapides que j'aurai choisies: véritablement Homme libre!»


Cette lettre écrite, je refléchis que ce désir d'être compris, ce besoin de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien était encore une sujétion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis tenir à Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la boucle de la première période de ma vie.

Avril 1887.


APPENDICE

NOTE DE LA PAGE VI


RÉPONSE A M. RENÉ DOUMIC

PAS DE VEAU GRAS!

Dans un article de la Revue des Deux Mondes, M. René Doumic dresse le «Bilan d'une génération», et voici comment il le résume: «Les beaux jours du dilettantisme sont définitivement passés. Le livre que M. Séailles consacrait naguère à Ernest Renan témoigne assez de cette espèce de colère contre l'idole de la veille. Les représentants les plus attitrés du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjuré leurs erreurs avec solennité. C'est M. Paul Bourget, de qui nous enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi. C'est M. Jules Lemaître, si habile jadis à ces balancements d'une pensée incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage. C'est M. Barrès, si empressé dans ses premiers livres à jeter le défi au bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait à relever tous les autels qu'il avait brisés.»

M. Doumic me permettra de lui présenter ma protestation: je ne relève aucun autel que j'aie brisé et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un développement; je crois qu'elle est vivifiée, sinon par la sèche logique de l'école, du moins par cette logique supérieure d'un arbre cherchant la lumière et cédant à sa nécessité intérieure.

Je m'explique là-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul à me faire une réception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des éloges dont s'embarrasse mon indignité. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en faut bien que je les «abjure», solennellement ou non: elles demeurent, toujours fécondes, à la racine de toutes mes vérités.

Si c'est mon illusion, elle est autorisée par tant de jeunes esprits qui m'ont gardé leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime à croire que je suis un écrivain plutôt ennuyeux qu'amusant; on est prié d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais à se connaître! Sans doute, mon petit monde créé par douze ans de propagande, par Simon, par Bérénice et par le chien velu, a été décimé par l'affaire Dreyfus. Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre première entente m'apparaît comme un malentendu; nous n'étions pas de même physiologie. Seuls les purs, après cette épreuve, sont demeurés. C'est pour le mieux. Ils reconnaissent que je n'ai jamais écrit qu'un livre: Un Homme libre, et qu'à vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai développé depuis, ne faisant dans les Déracinés, dans la Terre et les Morts, et dans cette Vallée de la Moselle (où j'ai peut-être mis le meilleur de moi-même), que donner plus de complexité aux motifs de mes premières et constantes opinions. Ils peuvent témoigner que, dans la Cocarde, en 1894, nous avons tracé avec une singulière vivacité, dont s'effrayaient peut-être tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du «nationalisme» que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.

Ce n'est pas nous qui avons changé, c'est l'«Affaire» qui a placé bien des esprits à un nouveau point de vue. «Tiens, disent-ils, Barrès a cessé de nous déplaire.» J'en suis profondément heureux, mais je ne fis que suivre mon chemin, et chaque année je portais la même couronne, les mêmes pensées sur une tombe en exil[3].

Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la vérité comme une flèche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour s'élever étagent leurs ramures, toute pensée procède par étapes. On ne m'a point trouvé comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre deux écailles d'huître. Comme j'y aspirais dans Sous l'oeil des Barbares et dans Un Homme libre, je me fis une discipline en gardant mon indépendance. Un Homme libre, pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait de son isolement! J'échappais à l'étouffement du collège, je me libérais, me délivrais l'âme, je prenais conscience de ma volonté. Ceux qui connaissent la jeune littérature française déclareront que ce livre eut des suites. Je me suis étendu, mais il demeure mon expression centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du même point que je regarde. Et si l'Homme libre incita bien des jeunes gens à se différencier des Barbares (c'est-à-dire des étrangers), à reconnaître leur véritable nature, à faire de leur «âme» le meilleur emploi, c'est encore la même méthode que je leur propose quand je leur dis: «Constatez que vous êtes faits pour sentir en Lorrains, en Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs.»

Penser solitairement, c'est s'acheminer à penser solidairement[4]. Par nous, les déracinés se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un problème social, de savoir si l'État leur fera les conditions nécessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se nourrissent selon leurs affinités.

Au fond le travail de mes idées se ramène à avoir reconnu que le moi individuel était tout supporté et alimenté par la société. Idée banale, capable cependant de féconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-là, mais j'ai passé par les diverses étapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vécu les divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les diverses phases d'un développement si facile, si logique, irrésistible. Ce n'est qu'une lumière plus forte à mesure que le matin cède au midi.

On juge vite à Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'après quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne contrôle. J'ai publié trois volumes sous ce titre: «Le culte du Moi», ou, comme je disais encore: «La culture du Moi», et qui n'étaient au demeurant que des petits traités d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'épargnera et s'épargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur l'égoïsme, sur la contemplation de soi-même, dont j'ai été encombré pendant une dizaine d'années. J'étais un fameux individualiste et j'en disais, sans gêne, les raisons. J'ai «appliqué à mes propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genèse de l'Homme libre» (Bourget); j'ai prêché le développement de la personnalité par une certaine discipline de méditations et d'analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaître comment la société le supporte. Un Napoléon lui-même, qu'est-ce donc, sinon un groupe innombrable d'événements et d'hommes? Et mon grand-père, soldat obscur de la Grande Armée, je sais bien qu'il est une partie constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé l'idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques, par l'observation intérieure, je descendis parmi des sables sans résistance jusqu'à trouver au fond et pour support la collectivité. Les étapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici l'école ne m'aida point. Je dois tout à cette logique supérieure d'un arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite à sa nécessité intérieure. Donc, je le proclame: si je possède l'élément le plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, à savoir le sentiment vivant de l'intérêt général, c'est pour avoir constaté que le «Moi», soumis à l'analyse un peu sérieusement, s'anéantit et ne laisse que la société dont il est l'éphémère produit. Voilà déjà qui nous rabat l'orgueil individuel. Mais le «Moi» s'anéantit d'une manière plus terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change rien. Quelque chose d'éternel gît en nous, dont nous n'avons que l'usufruit, et cette jouissance même, nos morts nous la règlent. Tous les maîtres qui nous ont précédés et que j'ai tant aimés, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient à une raison indépendante existant en chacun de nous et qui nous permet d'approcher la vérité. L'individu, son intelligence, sa faculté de saisir les lois de l'univers! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idées personnelles; les idées même les plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée sont des façons de sentir générales et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs.

Dans cet excès d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre, —et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se représenter d'une manière sensible,—que nous sommes le prolongement et la continuité de nos pères et mères.

C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la suite des descendants ne fait qu'un même être. Sans doute, celui-ci, sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande complexité, mais elle ne le dénaturera pas. C'est comme un ordre architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le même ordre. C'est comme une maison où l'on introduit d'autres dispositions: non seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite des mêmes moellons, et c'est toujours la même maison. Celui qui se laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que son père et sa mère; il se dit; «Je suis eux-mêmes.»

De cette conscience, quelles conséquences, dans tous les ordres, il tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige délicieux où l'individu se défait pour se ressaisir dans la famille, dans la race, dans la nation, dans des milliers d'années que n'annule pas le tombeau.

J'apprécie beaucoup une «lettre ouverte» que j'ai découpée dans le Times. A l'occasion d'une élection à la Chambre des communes, un M. Oswald John Simon, israélite et membre d'une association politique de Londres, écrit: «... Je suis tenu de déclarer ce qui suit pour le cas où j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait malheureusement à naître entre les obligations d'un Anglais et celles d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paraîtrait en pareil cas naturelle à tout autre Anglais, c'est-à-dire que je suis ce que mes ancêtres ont été pendant des milliers d'années, plutôt que quelque chose qu'ils n'ont été que depuis le temps d'Olivier Cromwell.»

La belle lettre! Que la dernière phrase de ce juif est puissante! Elle révèle un homme élevé à une magnifique conscience de son énergie, des secrets de sa vie. Mais quand même cet Oswald John Simon n'aurait pas saisi et formulé la loi de sa destinée, cependant il obéirait à cette loi. Et nous tous, les plus réfléchis comme les plus instinctifs, nous sommes «ce que nos ancêtres ont été pendant des milliers d'années, plutôt que quelque chose qu'ils n'ont été que depuis le temps d'Olivier Cromwell». «Je dis au sépulcre: Vous serez mon père».

Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Église dans son sublime office des Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront d'une belle prière,—effusion et méditation,—sur la terre de mes morts.

Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement l'héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l'action terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, s'élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, la multiplicité des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en tous lieux, la loi de l'éternelle décomposition; mais le climat, la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.

Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l'être, et des conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'années.

Quand des libertins s'élevèrent au milieu de la France contre les vérités de la France éternelle, nous tous qui sentons bien ne pas exister seulement «depuis le temps d'Olivier Cromwell» nous dûmes nous précipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivées pour avoir étouffé en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles prétendent se régler sur des lois qu'elles ont choisies délibérément et qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies profondes; quant à nous, pour nous sauver d'une stérile anarchie, nous voulons nous relier à notre terre et à nos morts. Je n'accourus pas «soutenir des autels que j'avais ébranlés», mais soutenir les autels qui font le piédestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte préalable et nécessaire.

Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication pro domo? Je ne mérite pas les reproches ni le veau gras que connut successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passé à renier. Nous avons voulu maintenir la maison de nos pères que les invités ébranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers à leur place (l'anti-chambre,—en style plus noble, l'atrium des catéchumènes), nous reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements où se plurent nos aïeux.

On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres expressions nationales que la propagande politique, bien qu'à cette minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, après la victoire, nous ne penserons pas à nous interdire l'art total. «Ironie, pessimisme, symbolisme» (que dénonce M. Doumic), sont-ce là de si grands crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns des plus grands génies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen de tirer quelque chose de ces velléités de symbolisme que les critiques devraient aider et encourager, plutôt que bafouer,—et ce rôle d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,—car en vérité, comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinée du pays et aider à son développement, si nous perdions le sentiment de notre propre activité et si nous nous découragions de la manifester par ces spéculations littéraires, dont notre conduite présente démontre assez qu'on avait tort de se méfier?

(Scènes et Doctrines du Nationalisme.)

Sur le même thème, on peut voir le 2 novembre en Lorraine, dans Amori et Dolori sacrum.


Dans l'édition de 1899 le texte était suivi de la petite note suivante et gui était signée de l'éditeur:

On y verra une âme agitée par l'espoir
de l'enthousiasme, plus encore que par
l'enthousiasme.
(M. DE CUSTINE.)

Cette série de petits romans idéologiques, qui commence avec Sous l'oeil des Barbares, sera terminée par un troisième volume, Qualis artifex pereo. Le tout sera complété par un Examen de ces trois ouvrages.

Si les circonstances le permettent, il sera publié de ces livrets une édition avec des béquets pour vingt-cinq personnes.

L'auteur de ces petits miroirs de sincérité n'est pas disposé à s'en exagérer l'importance. C'est un culte qu'il rend à la partie de soi qui l'intéresse le plus à cette heure; dans la suite, il se découvrira peut-être des vertus supérieures. Il imagine volontiers quelques pages affectueuses et plus clairvoyantes encore «au cher souvenir de l'auteur de Sous l'oeil des Barbares». La conclusion même d'Un Homme libre l'autorise à présumer ainsi de son avenir, séduisant avenir d'ailleurs.

L'ouvrage d'abord annoncé sous le titre de Qualis artifex pereo est devenu le Jardin de Bérénice.


NOTES:

[1] Les Débats du 13 décembre 1890: les Ironistes, par Paul Desjardins.

[2] Voir à l'Appendice: Une réponse à M. Doumic: Pas de veau gras.

[3] Au cimetière d'Ixelles.—Voir la dédicace de l'Appel au Soldat à Jules Lemaître.

[4] C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance antithétique de Hugo que j'emploie ici ce mot de solidarité. On l'a gâté en y mettant ce qui dans le vocabulaire chrétien est charité. Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarité. Cette solidarité n'implique nécessairement aucune «humanité», aucune «justice», et par exemple, au gros entrepreneur qui a transporté mille ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne le terrassier devenu fiévreux; bien au contraire, si celui-ci désencombre rapidement par sa mort les hôpitaux de l'isthme, c'est bénéfice pour celui-là. Mais il fallait construire une morale, et voilà pourquoi on a faussé, en l'édulcorant, le sens du mot solidarité. Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par quoi des êtres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se reconnaissent, tendent à s'associer et à se combiner, je propose qu'on parle plutôt d'affinités. Le fait d'être de même race, de même famille, forme un déterminisme psychologique; c'est en ce sens que je prends le mot d'affinités—ou, parfois, d'amitiés.

FIN