UNE ANECDOTE D'AMOUR
I
Pâle comme sa chemise.
Le huitième jour de mon arrivée à Paris, quand la petite émotion de retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'échelle sociale et le caractère des gens que je rencontre, m'eut secoué une centaine de fois, mes nerfs se montèrent et je trouvai l'émotion vulgaire que je venais chercher.
C'était la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et la loyauté de ses amitiés. Jolie fille, jeune, menée uniquement par son imagination, un peu prétentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un geste qui ne fût pas gracieux, elle m'émut. Je m'aperçus de mon sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possédait que des idées acquises et, pour son propre fonds, de la vanité. D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je préfère, imprévu, fait de coquetterie et de bonté.
Quelque chose de haché dans mes discours, une apparence de franchise qui est faite de désir de plaire et d'indifférence à l'opinion, voilà les caractères qui lui plurent tout d'abord en la déroutant.
C'est une légère tristesse de constater, chez un objet de vingt ans qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un mélange de pudeur et de caresses, quand on réfléchit aux expériences qui la lui acquirent.
Elle usa d'un jeu de passion brisée, puis reprise, qui est le plus convenable pour m'émouvoir. Quand je me dépitais, elle ne faisait que rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir à elle. Si elle m'avait promis de bonne grâce et dès le début du dîner ce dont je la pressais à la fin de la soirée, peut-être en aurais-je bâillé. Car allumer une dernière cigarette,—attendre dans un fauteuil l'instant de la voir jolie, fraîche d'une toilette simplifiée, et complaisante avec de beaux cheveux et des yeux tendres,—ne plus me disperser dans mille soucis mais me réunir dans une action vive,—toutes ces fines émotions, les soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la voiture qui la reconduisait, je m'énervais à les évoquer et à croire que, la veille, je les avais goûtées chez elle. Mais en vérité j'y étais demeuré fort insensible. Seule nous émeut la beauté que nous ne pouvons toucher. Cette atmosphère de sensualité délicate dont mon regret emplissait sa chambre, je la composais par le procédé de l'abstraction, malhonnête au cas particulier. En réalité, les traits séduisants que j'assemble autour de son baiser ne furent jamais réunis; cette heure-là au contraire est faite de mille détails oiseux et parfois choquants. D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fièvre contrariée les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables; et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant pris à intervalles égaux trois paquets, trente centigrammes de quinine, mon goût se dissiperait.
Je m'étais proposé pour mes fins idéales de prendre là quelque chagrin, un peu d'amertume qui me restituât le désir de Dieu. Dès les premiers jours de cet essai, j'appliquai ma méthode avec plus d'entrain que dans aucun de mes enthousiasmes précédents. Il s'agissait comme toujours de résumer dans une passion ardente le vague désir, qui sans trêve tourbillonne en moi, de réaliser l'unité de mon Être. Sur ce terrain nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car après le cloître et Venise mes yeux étaient neufs pour Paris.
En moi grandit avec rapidité, conformément à mon rôle, cet appétit de se détruire, cette hâte de se plonger corps et âme dans un manque de bon sens, cette sorte de haine de soi-même qui constituent la passion! Ah! l'attrait de l'irréparable, où toujours je voulus trouver un perpétuel repos: au cloître, quand je me vouai à l'imitation de mes saints,—au soir d'Haroué, quand je me fis une belle mélancolie de l'avortement de ma race,—sur les canaux éclatants de Venise, quand je m'exaltais des magnificences de cette ville à qui j'avais l'esprit lié! C'est encore ce morne irréparable que ma fièvre cherche à Paris, tandis que je veux me remettre tout entier entre des mains ornées de trop de bagues!
Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'énergies en puissance, et que pour moi il n'est pas de stabilité possible. Je le sais au point que, sur cet axiome, j'ai fondé ma méthode de vie, qui est de sentir et d'analyser sans trêve.
Pour aiguillonner ma sensibilité et la pousser dans cette voie d'amour que j'expérimente, j'ai trouvé cinq à six traits d'un effet sûr.
1° Se représenter l'Objet, de chair délicate et de gestes caressants, aux bras d'un homme brutal, et pâmée de cette brutalité même, embellissant ses yeux de misérables larmes de volupté, qu'elle n'eût dû verser que sainte et honorant Dieu à mes côtés.
Cette trahison des sens, cette défaite de la femme, si faible contre les exigences de ses vingt ans, fournissait un thème abondant et monotone à mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqué, puis fatigué par mon insistance, m'avoua diverses circonstances où elle avait goûté violemment ces affreux entraînements. Je l'écoutais en silence, rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait à ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidée, elle ne m'eût inspiré qu'une sorte de pitié, ennemie de toute passion.
2° Se représenter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifférents qui tous l'abîmeront un peu, elle deviendra vieille et dédaignée, sans revanche possible.
M'abandonnant à une bonté triste et sensuelle, je souffrais de cette fatalité où son beau corps engrené était chaque jour froissé, et m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une mélancolie facile qui m'énervait délicieusement, mais où elle ne voyait durant nos soirs d'automne que de longs silences insupportables.
Une singulière contradiction de sentiment sans trêve tournoie en moi comme une double prière. Je m'irritai toujours du mépris qu'affectent les âmes vulgaires pour les créatures qui consacrent leur jeune beauté et leur fantaisie à servir la volupté. Leur corps si souple, leur sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les livrent au passant ému, c'est qu'elles sont agitées du même dieu, dieu d'orgueil et de générosité, qui fait les analystes. Les analystes prient l'inconnu qu'il veuille être leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le provoquent à connaître leur âme et à en jouir. Les uns et les autres sont victimes d'une fatalité, car ils naquirent chargés d'attraits singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse à révéler publiquement leur beauté. J'aime leur désintéressement qui leur fait dédaigner toutes ces petites préoccupations, groupées par le vulgaire sous le nom de dignité, et auxquelles Simon prêtait de l'importance. J'aime leurs emportements qui m'aident à comprendre la mort; ils se hâtent de faire leur tâche et d'épanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, à qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels où déposer le secret de leurs émotions. La frénésie des monographistes sincères et celle de Cléopâtre abandonnée dans les bras de César, d'Antoine et de tant de soldats, n'éveillent aucune raillerie facile chez les esprits réfléchis: de telles impudeurs transmettent, de génération en génération, les vertus d'exception. Ces femmes et ces penseurs ont sacrifié leur part de dignité vulgaire pour mettre une étincelle dans des âmes sauvées de l'assoupissement. Cependant, et voilà ma contradiction, je me désespérais que l'Objet fût telle. Seule son infâme ingéniosité m'intéressait à elle, et je la lui reprochais, me plaisant à lui détailler tout haut, combien elle violait les lois ordinaires de la nature et de la bienséance.
Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait un goût très vif à mes irritations. Nous en plaisantions l'un et l'autre, mais parfois j'étais presque brutal, et parfois encore j'étais près de regretter qu'elle fût un objet irréparablement gâté.
Mais sans trêve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: «Ah! l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifférentes, s'il me plaisait d'en détourner mon regard!»
De telles expériences, menées avec trop de zèle, présentent quelque danger. C'est le jeu un peu fébrile du pauvre enfant qui, par un jour de pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de le casser,—non loin des grandes personnes qui sont, en toutes circonstances, un châtiment imminent.
Elle avait de la générosité de coeur, et, malgré sa vanité, un convenable bohémianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrêté? Deux ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touchés à fond, et soudain presque sincères, nous cessions notre intrigue pour vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu goûter, à l'écart, quelques semaines de vrai satisfaction.
Mais quoi! tant de sentiments délicats, que j'ai acquis par de longs efforts méthodiques, dès lors me devenaient inutiles! Pouvais-je accepter de me réduire à la petite sensibilité sensuelle de ma vingtième année! Renier, pour la première fois, la journée de Jersey!
Quelque irraisonnable que cela fût, tels étaient ses yeux cerclés de fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je cédais à mon goût pour cet objet, plus qu'il n'était marqué dans mon programme.... Ce genre d'émotions est assez connu pour que je n'en fournisse pas la description.
Dans ce désarroi de mon système, à défaut de ma volonté, quelques gestes dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauvèrent. Cela est louable, mais je ne puis m'en glorifier: en réalité j'étais désarmé; ses mains fiévreuses avaient forcé le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis qu'intérieurement j'étais profané, je parus encore servir avec orgueil mon Dieu. Ce fut une suprême journée. Comme moi, elle était à limite. De découragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu, et ne le sut jamais.
Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes propos? Mon égotisme, outre qu'il est peu séduisant, ne se renouvelle guère.—Ou bien fut-elle décidée par des choses de la vulgaire réalité? J'ai peut-être un dédain excessif des nécessités de la vie....
Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports d'homme à femme. Fréquemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai réfléchi sur mon cas, et les hypothèses les plus diverses m'ont tour à tour satisfait, selon les heures de la journée: j'ai le réveil dégoûté, l'après-dîner indulgent et un peu brutal, la soirée fiévreuse et qui grossit tout.
Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'à l'impolitesse pendant cinq jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe où avec une personne de mon sexe. Les femmes oscillent étrangement d'une complaisance maladive à la méchanceté. J'en conçus du dégoût, et, jugeant l'expérience terminée, je partis pour le littoral méditerranéen.
II
Cannes était encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de la plage éventée jusqu'à la Croisette, où je demeurais immobile à regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine, dans la grande rue, très vexé de n'avoir pas envie de pâtisseries. Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journées; j'avais spécialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop étroitement dans ma pensée, et de Nice, où je promenais mon ennui dans les cafés, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les après-midi ne furent aussi grises qu'à cette époque. Et quelles soirées, devant un grog! Il est bien fâcheux que je n'aie eu personne avec qui analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessécher, puis le réduire en poussière qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma première étape, me redevenait nécessaire.
Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idée fixe, debout sur notre cerveau comme le génie de la Bastille, tandis que, nous enfonçant dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser à rien et nous recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier de la pendule, de compter jusqu'à cent et autres bêtises insuffisantes. Soudain, à travers le voile de banalités qu'on lui oppose, l'idée réapparaît, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons encore de lui échapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me levais, et par quelque lecture émouvante je cherchais à m'oublier. Tout me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me parurent admirables.
Ce n'étaient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-même. J'imaginais le système de vie que j'aurais mené avec elle, et je me désespérais qu'une façon d'être ému, que j'avais entrevue, me fût irrémédiablement fermée. Au résumé, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude méditative que Simon et moi nous tentâmes. Retraite charmante! Ma méthode, en étonnant l'Objet, m'eût paru rajeunie à moi-même. Puis ces commerce d'idées avec des êtres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui meublent la vie.
Ainsi, à étudier ce qui aurait pu être, j'empirais ma triste situation. Et, piétinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il est évident que ça ne durera pas, mais les minutes en paraissent si longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renversé des dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais désespérément par leurs vastes fenêtres, ne me parut pas aussi décoloré que je le vis, durant ces nuits détestables et ces après-midi où je me couchais vers les trois heures et m'endormais enfin, hypnotisé par mon idée fixe, éclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les réveils, au soir tombé, les membres couverts de froid! Les repas, sans appétit, sous des lumières brutales! Parfois même il pleuvait.
J'aurais dû me méfier que l'air de la mer, précieux en ce qu'il pousse aux crises (cf. Jersey et Venise) m'était dans l'espèce détestable.
Seule, elle a pu me faire prendre quelque intérêt à la vie extérieure. Elle était pour moi, habitué des grandes tentures nues, un petit joujou précieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon sang toutes mes idées, je goûtais des choses vulgaires, je cancanais un peu et j'étais fat à la promenade.
Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de mémorable, ni de touchant; c'est peut-être que je ne l'écoutais guère? L'ayant abordée avec le simple désir de me donner quelque amertume et de reprendre du ton, j'ai habillé selon ma convenance et avec un art merveilleux le premier objet à qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensées.
Comme elle était venue me surprendre, un matin de naguère, dans ma chambre d'hôtel, elle me trouva appuyé sur une malle, qui lisais l'Imitation. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le prouver elle riait. La société de Simon a perverti en moi le sens de la sociabilité. Il est évident que j'ai ennuyé au delà de tout l'Objet. Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle était un objet vivant. Ce jour où, sur ma malle de voyageur, je prétendis l'instruire de l'instabilité des passions sensuelles, est l'instant où je me crus le plus près d'être aimé et d'aimer, mais comme il était midi un quart, elle, avec une netteté d'analyse intime, que je n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.
Un autre souvenir qui m'émeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, à neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et tristes vers la gare de Lyon, où l'on se bouscule confusément sous trop de lumières. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans l'obscurité misérable. C'est ainsi qu'un peu après, seul dans mon wagon, je goûtai une petite mélancolie et une petite fierté, ce qui fait une délicate sensualité.
A imaginer ce sentiment sincère de petite fille qu'elle eut pour moi, tandis qu'elle sanglotait de mon faux départ, je me désole de mon mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinée, s'impose à mon souvenir: figure si épurée que je n'éprouve plus qu'un regret violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la même race que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait être et ce qu'elle est, combien elle souffre de ne pas vivre à mes côtés, pensant tout haut et se fortifiant de mes pensées! C'est ma faute, ma faute irréparable, de ne pas lui être apparu tel que je suis réellement! Oh! ma constante hypocrisie! mon impuissance à démêler ce qui est convenable, parmi tant de charmantes façons d'être, qui s'offrent à moi comme possibles en toutes occasions! Avec son joli corps, pâmé des hommes grossiers, que la voilà misérable, elle, charmante comme une sainte païenne!
Hélas! pourquoi suis-je si vivement frappé du désordre qu'il y a dans les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes détestables lucidités, elle ne m'apparaîtrait plus comme un bonheur possible et que je ne sais acquérir. Elle serait un cadavre doux et triste, une chose de paix.
Je lui écrivis. Dès lors je connus à chaque courrier l'angoisse, puis la secousse à briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guetté s'éloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifférence affectée.
Je n'eus plus le courage de penser à rien autre qu'à elle, qui peut-être en ce moment riait.
«Elle ne m'a pas écrit,—me disais-je chaque matin avant de quitter mon lit,—faut-il en conclure qu'elle ne me répondra pas? Elle fut toujours détestable; son sans-gêne d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitié ait fléchi?» Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifférence qu'elle m'avait données aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.
A cette époque, le goût que je lui gardais prit des proportions vraiment curieuses. Vous connaissez ces inquiétudes nerveuses qui, certains jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les jambes à la hauteur des genoux, et nous réduisent enfin à un geste brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassées, en même temps qu'elles nous font une idée claire des sensations du véritable épileptique. J'avais à l'imagination une angoisse analogue.
Dès l'aube, je lui télégraphiai à son ancienne adresse. Journée déplorable! A travers Cannes, perdue d'humidité, je ne cessais d'aller de l'hôtel au télégraphe, où les employés agacés me secouaient leurs têtes, et mon coeur s'arrêtait de battre, sans que mon attitude perdît rien de sa dignité. Le long de la plage, dans la grande rue, cette journée dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant mon espoir surchauffé à chaque seconde se venait butter contre l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrête brutalement.... Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hôtel, je n'avais encore rien reçu; la totalité des choses me parut sinistre, puis je fus dément.
Comme elle était oubliée, la fille des premiers instants de cette aventure,—celle à qui je voulus bien prêter un sourire doux et maniéré! J'avais à propos d'elle conçu un si violent désir d'être heureux, j'y étais allé d'une telle chevauchée d'imagination qu'en me retournant, je me trouvais seul. De la même manière, sous le cloître, mes saints,—à Venise, Venise,—et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser manger du vide, face à face de mon désir.
Prendre l'express sur l'heure, retrouver à Paris, par l'obligeance des concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile et que je ne lui déplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce délai je serai guéri. Ce bonheur-là, pour me plaire, devrait m'être donné tel que je l'imagine, et à l'heure même où je le désire.
Quant à revivre les jours passés auprès d'elle, vraiment je m'en soucierais peu. Ce qui me désole, c'est la non-réalisation de tout ce que j'ai entrevu en la prenant pour point de départ. Je considère avec affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.
Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un élément essentiel de ma félicité soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui n'est pas Moi?
Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction d'avoir prévu dès la veille, qu'il fallait laisser tout espoir. M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une période de démence. La direction de mon énervement ne me parut pas blâmable, mais seulement son intensité. Il faut avouer que la réussite de mon excursion dans la vie dépassait mes plus belles espérances; vraiment j'avais rajeuni ma puissance de sentir! Et malgré qu'une partie de moi-même, toujours un peu larmoyante, résistât, je m'amusai pendant quelques minutes d'être si parfaitement dupe de la duperie que j'avais méthodiquement organisée.
Le soleil gai courait de la mer bleue et argentée jusque dans ma chambre tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais. Profitant avec un grand sens de cet éclair d'énergie, je pris le train de Nice. De Nice à Monte-Carlo je suivis le côte à pied, dans une atmosphère légère qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:
1° De respirer avec sensualité;
2° De me convaincre qu'aucune des beautés soupirées par moi depuis trois semaines n'était en cette fille: «Je subis une querelle de mes rêves intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma curiosité. Mais, en vérité, je n'ai pas à me mépriser; personne n'a porté la main sur moi. Si je suis troublé, c'est moi seul qui me trouble.»
Je dînai abondamment, et malgré que cette heure (de six à neuf) soit lugubre au sentimental indisposé, je sortis du restaurant plus viril, un peu balloné et un cigare très curieux à la bouche.
L'excellent remède que l'orgueil quand on va s'émietter dans un désagrément! Je relève un peu la tête, je fais table rase de tout les menus souvenirs et je dis: «Quoi! des scénettes touchantes que je fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empêtrer là dedans! Je suis centre des choses; elles me doivent obéir. Je mourrai fatalement, et, si j'en éprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un homme libre, pour jouir méthodiquement de la beauté de notre imagination.»
Les salles de jeu m'ont toujours ennuyé. J'ai pourtant tous les instincts du joueur. Si je m'intéressais à la politique, à la religion et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible. C'est générosité naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espérerais être récompensé au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un peu des nerfs, de désirer avec frénésie risquer ma vie à quelque chose: pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des louis sur le tapis vert, voilà qui n'intéresse pas la dixième partie de moi-même. Et si je perdais, tout mon être serait annihilé. Car sans argent, comment développer son imagination? Sans argent, plus d'homme libre.
Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre direction de son mécanisme. Le joueur de Monte-Carlo est là pour se fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne, c'est un homme qui ne possède plus et qui compromet ses plaisirs de demain.—Ainsi, j'allais à Paris faire une expérience sentimentale afin de me réveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop fade). La chance a tourné, j'ai été pris. C'est que j'avais choisi une des loteries les plus grossières: l'amour pour un être! L'homme vraiment réfléchi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.
J'ai trempé dans l'humanité vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez expert à mécaniser mon âme pour les détourner. C'est une honte, ou du moins une fausse manoeuvre, qu'après tant d'inventions ingénieuses où je les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je n'ai pas choisis, et qui ne présentent pas d'intérêt.
Sortons de ce Casino où des hommes, d'imagination certes, mais d'une imagination peu ornée, mes frères sans doute, mais de quel lit! cherchent comme moi réchauffement, et à ce jeu se brûlent. Je suis un joueur qui pipe les dès; désintéressé du résultat que je connais, j'ai l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux détails de la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!
Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossière salle d'attente, auprès du wagon léger dans lequel je traverserai la vie, prévenu de toutes les stations et considérant des paysages divers, sans qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des plus délicates roses, si cet usage n'était pas théâtral!
Je repris le train de Cannes. Auprès de moi des officiers de marine causaient, et je fus frappé tout d'abord de leur simplicité, de la camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraîchissais à les suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de plaisanterie mathématique particulier aux élèves de Polytechnique ou de Navale:
—Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup, puis de s'éloigner.
Ah! l'admirable vérité, m'écriai-je entre Villefranche et Nice, dans les cahots du wagon, et comme cela confirme ma théorie! Dans la vie, la somme des maux, nul ne le conteste, est supérieure à celle des bonheurs. Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon système d'aimer et d'être aimé, c'était bien de m'y risquer un jour; mais la sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante jours!
Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas à l'hôtel de lettre de l'Objet.
Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours déprimante, ne vînt pas me désespérer à nouveau, et, à mon réveil, je me parus satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut être indulgent aux convalescents, et ne pas trop demander à leurs forces trébuchantes.
Le lendemain, je partis pour m'aérer n'importe où.
III
MÉDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR
Il ne faut pas que je me plaigne de cette déchéance subie durant quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de douleur qui me pénètre et me baigne profondément. Le danger de mon machinisme, parfait à tant d'égards, est qu'il me dessèche.
Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de sensibilité; elle me rappellera combien il est urgent que je me bâtisse un refuge. Et puis cette belle expérience que je viens de créer, je pourrai à mon loisir la répéter. Désormais je connais la voie pour être émoustillé, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes et des femmes.
Mon rêve fut toujours d'assimiler mon âme aux orgues mécaniques, et qu'elle me chantât les airs les plus variés à chaque fois qu'il me plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon répertoire du chant de l'amour. Je ne pouvais guère m'en passer. La chose se fît très lestement. La période grossière, où l'on souffre vraiment, où l'on jouit vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est de ces égarements le plus pénible!), je ne permis pas qu'elle durât plus de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la mélancolie de se souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont épurés par la nuit qui déjà les remplit. Pour présenter quelques douceurs, il faut qu'un acte soit transformé en matière de pensée. J'ai activé les phénomènes ordinaires de la sensibilité. En trois semaines, d'une vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir délicieux que je puis presser dans mes bras, mes soirs d'anémie, me lamentant par simple goût de mélancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le péché originel qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis construit pour y trouver la paix.